Skip to main content

Full text of "Journal de Jean Héroard sur l'enfance et la jeunesse de Louix XIII (1601-1628) : extrait des manuscrits originaux"

See other formats


Google 


This  is  a  digital  copy  of  a  book  thaï  was  prcscrvod  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 

to  make  the  world's  bocks  discoverablc  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 

to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 

are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  maiginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book's  long  journcy  from  the 

publisher  to  a  library  and  finally  to  you. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prcvcnt  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  lechnical  restrictions  on  automated  querying. 
We  also  ask  that  you: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  fivm  automated  querying  Do  nol  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  laige  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attributionTht  GoogX'S  "watermark"  you  see  on  each  file  is essential  for  informingpcoplcabout  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  lesponsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countiies.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can'l  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
anywhere  in  the  world.  Copyright  infringement  liabili^  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.   Google  Book  Search  helps  rcaders 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  icxi  of  ihis  book  on  the  web 

at|http: //books.  google  .com/l 


Google 


A  propos  de  ce  livre 

Ceci  est  une  copie  numérique  d'un  ouvrage  conservé  depuis  des  générations  dans  les  rayonnages  d'une  bibliothèque  avant  d'être  numérisé  avec 

précaution  par  Google  dans  le  cadre  d'un  projet  visant  à  permettre  aux  internautes  de  découvrir  l'ensemble  du  patrimoine  littéraire  mondial  en 

ligne. 

Ce  livre  étant  relativement  ancien,  il  n'est  plus  protégé  par  la  loi  sur  les  droits  d'auteur  et  appartient  à  présent  au  domaine  public.  L'expression 

"appartenir  au  domaine  public"  signifie  que  le  livre  en  question  n'a  jamais  été  soumis  aux  droits  d'auteur  ou  que  ses  droits  légaux  sont  arrivés  à 

expiration.  Les  conditions  requises  pour  qu'un  livre  tombe  dans  le  domaine  public  peuvent  varier  d'un  pays  à  l'autre.  Les  livres  libres  de  droit  sont 

autant  de  liens  avec  le  passé.  Ils  sont  les  témoins  de  la  richesse  de  notre  histoire,  de  notre  patrimoine  culturel  et  de  la  connaissance  humaine  et  sont 

trop  souvent  difficilement  accessibles  au  public. 

Les  notes  de  bas  de  page  et  autres  annotations  en  maige  du  texte  présentes  dans  le  volume  original  sont  reprises  dans  ce  fichier,  comme  un  souvenir 

du  long  chemin  parcouru  par  l'ouvrage  depuis  la  maison  d'édition  en  passant  par  la  bibliothèque  pour  finalement  se  retrouver  entre  vos  mains. 

Consignes  d'utilisation 

Google  est  fier  de  travailler  en  partenariat  avec  des  bibliothèques  à  la  numérisation  des  ouvrages  apparienani  au  domaine  public  et  de  les  rendre 
ainsi  accessibles  à  tous.  Ces  livres  sont  en  effet  la  propriété  de  tous  et  de  toutes  et  nous  sommes  tout  simplement  les  gardiens  de  ce  patrimoine. 
Il  s'agit  toutefois  d'un  projet  coûteux.  Par  conséquent  et  en  vue  de  poursuivre  la  diffusion  de  ces  ressources  inépuisables,  nous  avons  pris  les 
dispositions  nécessaires  afin  de  prévenir  les  éventuels  abus  auxquels  pourraient  se  livrer  des  sites  marchands  tiers,  notamment  en  instaurant  des 
contraintes  techniques  relatives  aux  requêtes  automatisées. 
Nous  vous  demandons  également  de: 

+  Ne  pas  utiliser  les  fichiers  à  des  fins  commerciales  Nous  avons  conçu  le  programme  Google  Recherche  de  Livres  à  l'usage  des  particuliers. 
Nous  vous  demandons  donc  d'utiliser  uniquement  ces  fichiers  à  des  fins  personnelles.  Ils  ne  sauraient  en  effet  être  employés  dans  un 
quelconque  but  commercial. 

+  Ne  pas  procéder  à  des  requêtes  automatisées  N'envoyez  aucune  requête  automatisée  quelle  qu'elle  soit  au  système  Google.  Si  vous  effectuez 
des  recherches  concernant  les  logiciels  de  traduction,  la  reconnaissance  optique  de  caractères  ou  tout  autre  domaine  nécessitant  de  disposer 
d'importantes  quantités  de  texte,  n'hésitez  pas  à  nous  contacter  Nous  encourageons  pour  la  réalisation  de  ce  type  de  travaux  l'utilisation  des 
ouvrages  et  documents  appartenant  au  domaine  public  et  serions  heureux  de  vous  être  utile. 

+  Ne  pas  supprimer  l'attribution  Le  filigrane  Google  contenu  dans  chaque  fichier  est  indispensable  pour  informer  les  internautes  de  notre  projet 
et  leur  permettre  d'accéder  à  davantage  de  documents  par  l'intermédiaire  du  Programme  Google  Recherche  de  Livres.  Ne  le  supprimez  en 
aucun  cas. 

+  Rester  dans  la  légalité  Quelle  que  soit  l'utilisation  que  vous  comptez  faire  des  fichiers,  n'oubliez  pas  qu'il  est  de  votre  responsabilité  de 
veiller  à  respecter  la  loi.  Si  un  ouvrage  appartient  au  domaine  public  américain,  n'en  déduisez  pas  pour  autant  qu'il  en  va  de  même  dans 
les  autres  pays.  La  durée  légale  des  droits  d'auteur  d'un  livre  varie  d'un  pays  à  l'autre.  Nous  ne  sommes  donc  pas  en  mesure  de  répertorier 
les  ouvrages  dont  l'utilisation  est  autorisée  et  ceux  dont  elle  ne  l'est  pas.  Ne  croyez  pas  que  le  simple  fait  d'afficher  un  livre  sur  Google 
Recherche  de  Livres  signifie  que  celui-ci  peut  être  utilisé  de  quelque  façon  que  ce  soit  dans  le  monde  entier.  La  condamnation  à  laquelle  vous 
vous  exposeriez  en  cas  de  violation  des  droits  d'auteur  peut  être  sévère. 

A  propos  du  service  Google  Recherche  de  Livres 

En  favorisant  la  recherche  et  l'accès  à  un  nombre  croissant  de  livres  disponibles  dans  de  nombreuses  langues,  dont  le  français,  Google  souhaite 
contribuer  à  promouvoir  la  diversité  culturelle  grâce  à  Google  Recherche  de  Livres.  En  effet,  le  Programme  Google  Recherche  de  Livres  permet 
aux  internautes  de  découvrir  le  patrimoine  littéraire  mondial,  tout  en  aidant  les  auteurs  et  les  éditeurs  à  élargir  leur  public.  Vous  pouvez  effectuer 
des  recherches  en  ligne  dans  le  texte  intégral  de  cet  ouvrage  à  l'adressefhttp:  //book  s  .google .  coïrïl 


^X  ^>r.  «r/ 


R^v,    u 


JOURNAL 


DE 


JEAN  HÉROARD 


SUR  L'ENFANCE  ET  LA  JEUNESSE 


DE  LOUIS  XIII 


TYl'OGRAPUie  FIRMIN  DIDOT.   —  MESNIL  (EURE.) 


JOURNAL 


DE 


JEAN   HÉROARD 

SUR  L'ENFANCE  ET  LA  JEUNESSE 

DE  LOUIS  XIII 

(1601  —  1628) 

EXTRAIT  DES  MAIfUSCRITS  ORIGINAUX 

Et  publié  avec  autorisation  de  S.  Exe.  M.  le  Ninislre  de  riiistructioo  publique 


PAR 


MM.   EUD.  SOULIÉ  ET  ED.   DE  BARTHELEMY 


TOME  PREMIER 

1601  —  1610 


PARIS 

LIBRAIRIE  DE  HRMIN  DIDOT  FRÈRES,  FILS  ET  C« 

IMPRIMEURS  DE  L^IISSTITUT,  RUE  JACOB,  56 

1868 

Tous  droits  résems. 

j,y   ...   .    ::■•■ 


INTRODUCTION. 


Après  avoir,  à  la  fin  de  Tannée  1599,  obtenu  la  dissolution  de  son 
mariage  avec  Marguerite  de  Valois,  Henri  IV  s'était  allié,  un  an 
plus  tard,  à  la  princesse  de  Toscane,  Marie  de  Médicis.  La  grossesse 
de  la  Reine  avait  été  annoncée  dès  le  commencement  de  mars 
1604  et,  au  mois  de  septembre  suivant,  la  Cour  était  rassemblée  à 
Fontainebleau ,  attendant  les  couches  de  la  Reine.  Henri  IV  dési- 
rait vivement  un  héritier  de  sa  couronne  :  «Je  suis  bien  en  peine  de 
noire  fils,  écrivait- il  à  Marie  de  Médicis  quelques  jours  avant  d'ar- 
river à  Fontainebleau ,  mais  je  me  résous  à  la  volonté  de  Dieu,  en 
cela  comme  en  toute  autre  chose.  «  Le  Roi  avait,  avec  Tespoir  de 
perdre  et  peut-être  par  suite  de  quelque  idée  superstitieuse,  parié 
mille  écus  avec  le  financier  Zamet  que  la  Reine  accoucherait  d'une 
fille;  cependant,  en  choisissant  la  future  gouvernante  des  enfants 
de  France,  Henri  IV  ne  craignait  pas  de  lui  écrire  le  49  septembre, 
huit  jours  avant  Taccouchoment  de  la  Reine  :  «  Madame  de  Mont- 
glat,  je  vous  ai  choisie  pour  être  auprès  de  mon  fils.  C'est  pour- 
quoi je  vous  fais  ce  mot  pour  vous  prier,  incontinent  la  présente 
reçue,  de  vous  en  venir  ici  et  vous  y  rendre  demain  au  soir.  » 
Le  surlendemain,  le  Roi  s'exprimait  en  termes  presque  identiques, 
lorsqu'il  disait  au  médecin  qu'il  avait  appelé  pour  l'attacher  à  l'en- 
fant à  naître  :  «  Je  vous  ai  choisi  pour  vous  mettre  près  de  mon 
fils  le  Dauphin  ;  servez-le  bien.  » 

Ce  médecin  se  nommait  Jean  Héroard  (on  prononçait  Hérouard)  ; 
il  était  alors  âgé  d'environ  cinquante  ans  et,  depuis  près  de  trente 
années,  il  avait  été  successivement  attaché  à  la  personne  des  rois 
Charles  IX,  Henri  III  et  Henri  IV  en  qualité  de  médecin  ordinaire. 
Le  27  septembre  4601,  naissait  enfin  le  prince  tant  désiré  qui  de- 
vait régner  sous  le  nom  de  Louis  XIII,  et,  dès  son  entrée  en  fonctions 
auprès  du  Dauphin,  Héroard  commençait  à  écrire  un  «Journal 
et  registre  particulier  » ,  dont  la  rédaction,  poursuivie  pendant 
plus  de  vingt-six  années,  ne  devait  cesser  qu'avec  la  vie  de  l'au- 
teur, mort  devant  la  Rochelle  «  au  service  du  Roi  son  maître,  à  la 
santé  duquel  il  s'étoit  entièrement  dédié,  âgé  de  soixante-dix-huit 
ans,  moins  curieux  de  richesses  que  de  gloire  d'une  incomparable 
affection  et  fidélité  » . 

HÉROARD.   —   T.    I.  A 


II  INTRODUCTION. 

Le  manuscrit  original  d'Héroard  est  conservé  à  la  Bibliothèque 
impériale;  mais  il  offre  quelques  lacunes  que  nous  avons  pu  heu- 
reusement combler  pour  les  premières  années,  grâce  à  une  copie 
presque  contemporaine ,  appartenant  à  M.  le  marquis  de  Balin- 
eourt.  Le  Journal  d'Héroard  ,*connu  dès  le  dix-septième  siècle  de 
Tallemant  des  Réauxetdes  lacdecins  parisiens,  mentionné  au  dix- 
huitième  dans  la  Bîbliothèqiie  historique  du  P.  Lelong  et  signalé 
de  notre  temps  par  MM.  Cimber  et  Danjou,  Michelct,  Paulin  Paris, 
Armand  Baschet,  est  un  volumineux  recueil ,  d'une  lecture  diffi- 
cile, dont  la  publication  complète  serait  impossible  et  fastidieuse. 
Nous  avons  essayé  d'en  extraire  tout  ce  qui ,  en  dehors  de  la 
question  médicale  qui  n'est  pas  de  notre  compétence,  nous  a  paru 
de  nature  à  compléter  par  de  nouveaux  éclaircissements  les  nom- 
breux mémoires  que  l'on  possède  déjà  sur  les  vingt-cinq  premières 
années  du  dix-septième  siècle.  La  lecture  même  de  ces  extraits 
fera  peut-être  reculer  quelques-uns  de  ceux  qui  y  chercheraient 
une  forme  suivie,  et  c'est  ce  qui  nous  a  enga'gé ,  pour  montrer 
tout  d'abord  le  parti  que  .l'on  peut  tirer  du  Journal  d'Héroard,à 
rapprocher  les  faits  les  plus  saillants  que  Ton  rencontre  épars  dans 
ce  journal  :  sur  Henri  IV  et  ses  relations  avec  sa  famille  ;  —  sur 
Féducation ,  les  exemples  et  les  soins  donnés  au  Dauphin  ;  —  sur 
le  caractère  de  Louis  XIII  comme  dauphin  et  comme  roi  ;  —  sur 
les  mœurs,  le  langage,  les  usages  du  temps;  —  et  sur  les  parti- 
cularités relatives  aux  beaux-arts,  aux  objets  de  curiosité,  armes, 
faïences,  etc.,  ainsi  qu'aux  premières  constructions  de  Versailles 
quis'ytrouvent  mentionnées  incidemment.  Une  notice  biographique 
sur  Jean  Héroard,sur  ses  ouvrages  imprimés  et  sur  ses  manuscrits, 
complète  et  termine  notre  introduction  à  ce  journal  que  des  tables 
chronologique  et  alphabétique,  placées  à  la  ^\n  de  la  publica- 
tion, permettront  de  consulter  et  d'apprécier  facilement. 

I. 

Au  moment  de  son  second  mariage,  Henri  IV  était  déjà  père  de 
trois  enfants,  nés  deGabrielle  d'Estrées,  et,  un  mois  après  la  nais- 
sance du  Dauphin ,  la  marquise  de  Verneuil,  qui  avait  succédé  à 
Gabrielle  comme  maîtresse  du  Roi,  donnait  le  jour  à  un  fils,  nommé 
d'abord  Gaston,  puis  Henri.  Dans  les  années  suivantes  la  naissance 
des  enfants  naturels  de  Henri  IV  alterne  et  coïncide  d'une  façon 
singulière  avec  celle  de  ses  enfants  légitimes.  Ainsi  M"*^  de  Ver- 
neuil, autre  enfant  de  la  marquise,  naît  peu  après  M™®  Elisabeth. 
Le  second  fils  de  Marie  de  Médicis,  Monsieur,  duc  d'Orléans,  vient 
au  monde  le  16  avril  1607,  et  le  fils  de  la  comtesse  de  Moret,  trois 


INTRODUCTION.  m 

semaines  plus  tard,  le  9  mai.  Une  fille  de  Charlotte  des  Essars  est, 
comme  Gaston,  frère  de  Louis  XIll,  du  commencement  de  Tannée 
1608,  et  Tannée  4609  vojt  également  naître  la  seconde  fille  de 
M"'^  des  Essars  et  la  dernière  fille  de  Marie  de  Médicis,  M'°«  Hen- 
riette, depuis  reine  d'Angleterre.  ï/existence  de  Henri  IV  avec  les 
deux  Reines,  car  Marguerite  de  Valois  ne  tarde  pas  à  reparaître  à 
la  Cour;  avec  ses  maîtresses  ouvertement  et  crûment  avouées; 
avec  ses  enfants  légitimes  et  légitimés,  élevés  ensemble  sous  la 
même  gouvernante;  le  mélange  de  faste  et  de  simplicité,  d'éti- 
quette et  de  grossièreté  qui  caractérise  cette  époque,  apparaissent 
dans  le  journal  d'Héroard  avec  une  naïveté ,  une  vérité  que  Ton 
ne  trouve,  à  ce  qu'il  nous  semble,  dans  aucun  autre  document 
contemporain. 

Un  mois  après  sa  naissance ,  le  Dauphin  avait  été  transporté  de 
Fontainebleau  au  vieux  château  de  Saint-Germain-en-Laye  où  il 
devait  passer  ses  premières  années.  Pendant  cette  période  on  voit 
le  Roi  visiter  souvent  son  fils ,  tantôt  seul,  tantôt  avec  la  Reine , 
tantôt  avec  la  marquise  de  Verneuil  dont  les  enfants  ne  tardent 
pas  à  se  joindre  à  ceux  de  Gabrielle  d'Estrées  et  de  Marie  de  Médi- 
cis. Ces  visites  donnent  lieu  à  des  scènes  intimes  où  Timagination 
supplée  à  la  concision  d'Héroard.  Ainsi,  le  12  janvier  1602,  la  Reine 
arrive  d'abord  de  Paris,  attendant  le  Roi  venant  de  Verneuil  ; 
«  elle  lui  va  au-devant,  à  la  porte  du  cabinet  où  elle  le  rencontre  », 
et,  après  quelques  mines  et  bouderies,  «  ils  vont  ensemble  voir  le 
Dauphin  au  berceau  »,  où  le  Roi  manie  et  considère  les  pieds  de* 
l'enfant,  dont  le  médecin  avait  signalé  la  ressemblance  avec  ceux 
du  Roi.  Pourtant  la  jalousie  de  Marie  de  Médicis  ne  devait  pas  être 
bien  forte,  car,  quelques  jours  plus  tard,  le  30  janvier,  le  Roi,  la 
Reine  et  M"®  de  Verneuil  visitent  ensemble  le  Dauphin  «  qui  leur 
a  fort  ri  et  s'est  joué  avec  eux  )>. 

Dans  ces  premiers  temps,Marie  deMédicisne  paraît  pas  éprouver 
pour  son  premier  enfant  des  sentiments  bien  maternels.  A  la  date 
du  19  mars  (le  Dauphin  a  déjà  près  de  six  mois), le  médecin  re- 
marque que  la  Reine  a  fort  caressé  son  fils,  «  ce  qu'elle  n'avoit 
encore  fait  »,  et  trois  mois  plus  tard  ,  le  17  juin,  la  Reine,  ar- 
rivant, «  trouve  au  pied  des  degrés  M**"  le  Dauphin,  au  grand  es- 
calier; elle  devient  soudain  fort  rouge  et  le  baise  à  côté  du  front  ». 

A  ce  moment,  avant  même  que  l'enfant  n'ait  accompli  sa  pre- 
mière année,  commencent  à  se  produire  des  détails  de  mœurs  et 
d'éducation  sur  lesquels  nous  aurons  à  revenir;  mais  nous  devons 
d'abord  indiquer  ceux  dans  lesquels  figure  le  Roi  «  vert  galant  ». 
,  Le  22  juin,  après  que  le  Roi  a  voulu  manger  le  reste  de  la  bouillie 
de  son  fils  et  dit  en  plaisantant  :  u  Si  Ton  demande  maintenant 

a. 


IV  INTRODUCTION. 

que  fait  le  Roi?  Ton  peut  dire  :  il  mange  sa  bouillie;  »  après  que 
M"®  de  Verneuil  a  fort  caressé  le  Dauphin ,  «  mais ,  ce  disoit-on , 
avec  peine  »,  on  fait  voir  au  Roi  les  caj^esses  que  Tenfant  faisait 
à  Tiennette  Clergeon ,  fille  de  chambre  de  sa  nourrice ,  «  le  Roi 
rayant  lui-même  fait  approcher  et  la  lui  présentant».  La  même 
scène  se  répète  quelques  jours  plus  tard  pour  la  Reine,  et  dans  les 
caresses  que  l'enfant  faisait  à  la  jeune  Tiennette,  lui  riant  et  lui 
empoignant  la  joue  à  pleine  main,  on  se  plaisait  à  voir  un  présage 
que  le  DaupTiin  tiendcait  de  son  père.  On  sait  ce  qu'il  en  fut,  et 
Tenfant  lui-même  ne  tarde  pas  à  se  montrer  plus  clairvoyant  que 
ceux  qui  lui  donnent  de  si  singuliers  encouragements.  Lorsque  la 
folle  de  la  Reine,  Mathurine ,  lui  dit  :  «  Viens  çà;  seras-tu  aussi 
ribaud  que  ton  père?  »  Il  répond  froidement,  y  ayant  songé  : 
c(  Non.  »  (9  juin  1604.) 

L'antipathie  du  Daiiphin  pour  les  enfants  naturels  du  Roi  com- 
mence à  paraître  dès  la  seconde  année  de  son%e,  et  l'insistance 
de  Henri  IV  pour  combattre  cette  antipathie  amène  bientôt,  entre 
lui  et  l'enfant,  des  scènes  violentes.  Ainsi ,  le  %i  décembre  1602, 
«  le  Dauphin  danse  en  branle ,  donnant  la  main  à  Alexandre 
Monsieur  (second  fils  de  Gabrielle  d'Estrées),  le  Roi  lui  ayant 
commandé  de  le  faire»  ;  et  le  23  janvier  suivant,  après  qu'Alexandre 
Monsieur  lui  a  donné  sa  chemise  (car  il  était  élevé  à  la  fois  en 
frère  et  en  serviteur  du  Dauphin  ),  «  soudain  l'ayant  prise,  il  lui 
élance  un  coup  de  sa  main  pour  le  frapper.  Il  ne  le  pouvoit  souf- 
frir, »  ajoute  Héroard. 

Le  Dauphin  était  également  élevé  à  servir  le  Roi  et  la  Reine,  et, 
dès  les  premiers  jours  de  l'année  1603,  on  le  porte  au  dîner  du 
Roi  «  où  il  lui  donne  la  serviette  ».  Le  11  août  a  porté  au  lever 
de  la  Reine,  il  baise  la  chemise  et  la  lui  donne  »;  le  lendemain 
((  il  va  au  dîner  de  la  Reine,  lui  donne  la  serviette  ».  L'enfant  ne 
se  prêtait  pas  toujours  à  ce  service  d'étiquette,  et  un  jour  (7  dé- 
cembre 1604),  ce  qui  le  fâcha  le  plus,  ce  fut  quand  le  Roi  lui 
dit  :  «  Je  suis  le  maître,  et  v6us  êtes  mon  valet,  w  II  s'aigrit  extrê- 
mement de  ce  mot-là,  ajoute  Héroard  ;  mais  il  finit  par  céder,  et 
lorsque,  quelques  jours  après,  on  demande  au  Dauphin  :  «Qui 
ètes-vous?  »  il  répond  :  «  Le  petit  valet  à  papa.  » 

A  l'âge  de  deux  ans,  le  Dauphin  est  sevré;  on  lui  fait  dire  ses 
prières;  on  l'exerce  à  parler  par  discours;  on  lui  fait  prononcer 
les  syllabes  à  part,  pour  après  dire  les  mots;  Héroard,  tenant  la 
main  de  l'enfant,  lui  fait  écrire  sa  première  lettre  au  R6i,  et,  triste 
complément  de  l'éducation  de  cette  époque,  on  commence  à  lui 
donner  le  fouet,  suivant  en  cela  les  intentions  de  Henri  IV  qui 
écrivait  encore  à  M*"*  de  Montglat ,  lorsque  son  fils  avait  plus  de 


INTRODUCTION.  v 

six  ans  :  «  Je  me  plains  de  vous,  de  ce  que  vous  ne  m'avez  pas 
mandé  que  vous  aviez  fouetté  mon  fils;  car  je  veux  et  vous  com- 
mande de  le  fouetter  toutes  les  fois  qu'il  fera  Topiniâtre  ou  quel- 
que chose  de  mai,  sachant  bien  par  moi-même  qu'il  n'y  a  rien  au 
monde  qui  lui  fasse  plus  de  profit  que  cela;  ce  que  je  rcconnois 
par  expérience  m'avoir  profité,  car,  étant  de  son  âge,  j'ai  été  fort 
fouetté.  »  Pourtant  ce  système  ne  parait  guère  «  profiter  »  au 
Dauphin,  autant  que  l'on  peut  en  juger  d'après  Héroard  ;  ainsi  le 
22  mars  i604  :  «le  Roi  le  menace  du  fouet,  il  s'opiniàtre,  veut 
aller  en  sa  chambre  ;  mené  en  celle  de  la  Reine,  il  continue.  Le 
Roi  commande  qu'il  soit  fouetté;  il  est  fouetté  par  M™^  de  Mont- 
glat,  au  cabinet.  Il  est  apaisé  par  de  la  conserve  que  la  Reine  lui 
donne,  mais  non  autrement,  ayant  voulu  battre  et  égratigner  la 
Reine.  » 

Dans  le  premier  séjour  que  le  Dauphin  fait  à  Fontainebleau,  du 
28  août  au  9  novembre  1(304,  Henri  IV  se  montre  tour  à  tour  avec 
son  fils  très-tendre,  très-taquin,  très-emporté  et  très-enfant  lui-, 
même.  Un  jour,  le  4  septembre, on  voit  le  Roi  arrivant  de  lâchasse 
et  le  Dauphin  courant  à  bras  ouverts  au-devant  de  son  père,  «  qui 
blêmit  de  joie  et  d'aise,  le  baise  et  l'embrasse  longuement,  le 
mène  en  son  cabinet,  le  promène  le  tenant  parla  main,  changeant 
de  main  selon  qu'il  tournoit,  sans  dire  mot»,  tout  en  écoutant 
M.  de  Villeroy  rapportant  des  affaires  au  Roi  ;  l'enfant  ne  peut 
laisser  son  père  «  ne  le  Roi  lui».  Le  lendemain,  scène  bien  diffé- 
rente. Le  Roi  vient  le  matin  chez  son  fils  et  «  le  veut  forcer  à  le 
baiser;  le  voilà  entré  en  si  fâcheuse  humeur  qu'il  en  fut  fouetté 
par  Sa  Majesté.  Il  se  défend,  l'égratigne  aux  mains,  le  prend  à  la 
barbe.  M"*^  de  Montglat  le  fouette  aussi;  il  le  fut  cinq  ou  six  fois. 
Le  Roi  lui  demande  en  lui  montrant  des  verges  :  «  Mon  fils,  pour 
qui  est  cela?  »  Il  répond  en  colère  :  «  Pour  vous.  »  Le  Roi  fut  con- 
traint d'en  rire;  cela  dura  plus  de  trois  quarts  d'heure,  le  Roi 
l'ayant  pris  et  laissé  diverses  fois.  » 

Mais  la  journée  la  plus  orageuse,  celle  qui  laissa  pour  longtemps 
au  Dauphin  un  sentiment  de  crainte  envers  son  père,  est  à  la  date 
du  23  octobre.  L'enfant  s'était  levé  de  mauvaise  humeur,  et,  au 
moment  où  il  se  joue  avec  un  petit  tambour,  on  le  mène  au  Roi 
contre  son  gré.  Le  Roi  lui  dit  :  «  Otez  votre  chapeau  ;  »  il  se  trouve 
embarrassé  pour  l'ôter  ;  le  Roi  le  lui  ôte,  il  s'en  fâche;  puis  le  Roi 
lui  ôte  son  tambour  et  ses  baguettes,  ce  fut  encore  pis  :  «  Mon  cha- 
peau !  mon  tambour  !  mes  baguettes!  »  Le  Roi,  pour  lui  faire  dé- 
pit ,  met  le  chapeau  sur  sa  tête  :  «  Je  veux  mon  chapeau  !  »  Le 
Roi  l'en  frappe  sur  la  tête,  le  voilà  en  colère  et  le  Roi  contre  lui. 
Le  Roi  le  prend  par  les  poignets  et  le  soulève  en  l'air,  comme 


VI  INTRODUCTION. 

étendant  ses  petits  bras  en  croix.  «  Hé!  vous  me  faites  mal!  hé! 
mon  tambour  !  hé  !  mon  chapeau  !  »  La  Reine  lui  rend  son  chapeau, 
puis  ses  baguettes;  ce  fut  une  petite  tragédie.  Il  est  emporté  par 
M"®  de  Montglat;  il  crève  de  colère,  est  fouetté,  égratigne  au 
visage,  frappe  des  pieds  et  des  mains  M™®  de  Montglat,  criant  : 
«  Tuez  Mamanga;  elle  est  méchante.  Je  tuerai  tout  le  monde,  je 
tuerai  Dieu  !  » 

Le  bon  Héroard  constate  que  le  lendemain  Tenfant  avait  des 
égratignures  aux  bras  et  à  la  tête ,  et  qu'il  souffrait  de  la  fièvre. 
Les  jours  suivants,  lorsqu'on  parle  au  Dauphin  de  son  père,  «  il  se 
ressouvient  toujours  d'en  avoir  été  malmené ,  en  a  peur,  et  quand 
il  le  voit,  demeure  étonné,  n'a  plus  cette  contenance  gaie,  hardie,  » 
qu'il  avait  d'ordinaire.  De  son  côté  le  Roi ,  aigri  encore  par  les 
faux  rapports  de  César  de  Vendôme,  frère  naturel  du  Dauphin,  s'en 
prend  à  la  gouvernante  et ,  en  présence  de  l'enfant,  dit  à  M™®  de 
Montglat  :  a  Vous  serez  cause  qu'un  jour  je  Técorcherai.  »  Aussi 
quelques  jours  après,  le  Dauphin  est-il  ramené  à  Saint-Germain. 

Une  nouvelle  maîtresse  du  Roi,  la  comtesse  de  Moret,  vient  à  ce 
moment,  comme  la  marquise  de  Verneuil,  visiter  le  Dauphin  qui 
lui  témoigne  la  même  répugnance  et  la  nomme  avec  mépris  : 
«  Madame  de  foire.  »  11  ne  se  montre  pas  mieux  disposé  pour  son 
alitre  frère  naturel,  et  il  faut  un  ordre  exprès  du  Roi  pour  que  M.  de 
Verneuil  puisse  garder  son  chapeau  sur  sa  tète  devant  le  Dauphin. 
Un  jour  (25  février  1605),  le  Roi  commande  à  M™®  de  Montglat  de 
faire  manger  quelquefois  M.  de  Verneuil  avec  son  fils;  il  Tentend 
et  dit  :  «Ho!  non,  il  ne  faut  pas  que  les  valets  mangent  avec  leurs 
maîtres.  »  Le  lendemain ,  il  répond  encore  au  Roi  qui  insiste  pour 
que  M"*  de  Verneuil  et  son  frère  dînent  avec  lui  :  «  Ho  !  il  n'est 
pas  fils  de  maman!  »  A  la  fin  de  la  même  année  (21  novembre 
1605)  Héroard  rapporte  une  singulière  conversation  du  Dauphin 
avec  ses  deux  autres  frères  naturels  ;  se  jouant  après  souper  avec 
M.  de  Vendôme  et  M.  le  Chevalier  (  second  fils  de  Gabriclle  ),  le 
Dauphin  dit  qu'il  était  fils  du  Roi.  —  ((  Et  moi  aussi,  dit  M.  de 
Vendôme.  —  Vous!  —  Oui,  Monsieur,  ne  m'appelez-vous  pas  votre 
féfé?  —  Ho!  ho!  mais  vous  n'avez  pas  été  dans  le  ventre  à  ma- 
man comme  moi  !  Qui  est  votre  maman  ?  —  Monsieur,  c'étoit  ma- 
dame la  duchesse  de  Beaufort.  —  Duchesse  de  Beaufort!  est-elle 
morte  ?  —  Elle  est  bien  loin  si  elle  court  toujours,  »  dit  le  cheva- 
lier de  Vendôme,  à  qui  son  précepteur  ne  paraît  pas  avoir  inspiré 
un  grand  respect  pour  la  mémoire  de  sa  mère.. 

Lors  de  la  naissance  du  fils  de  M"<^  de  Moret,  le  Dauphin  ne 
s'exprimera  pas  d'une  manière  moins  méprisante  ;  «  sur  le  bruit 
qui  en  couroit  (9  mai  1607),  on  dit  au  Dauphin  :  «  Monsieur,  vous 


INTRODUCTION.  vu 

avez  encore  un  autre  féfé.  —Qui  ?  qui  est-il  ?  demande- l-il,  comme 
ébahi.  —  Monsieur,  c'est  M"«  la  comtesse  de  Moret  qui  est  accou- 
chée d'un  fils.  —  Ho!  ho!  il  n'est  pas  à  papa.  —  Monsieur,  à  qui 
est-il  donc?  —  Il  est  à  sa  mère  »,  et  n'en  voulut  jamais  dire  autre 
chose.  »  Dans  une  autre  circonstance  (13  mars  1608;,  le  Dauphin  se 
fâche  contre  un  page  qui  revenait  de  Moret  et  lui  disait  que  M.  do 
Moret,  son  frère,  lui  baisait  très-humblement  les  mains  :  «  Mon 
frère  !  il  est  pas  mon  frère  ;  vous  êtes  un  sot  !  Je  vous  fçrai  donner 
le  fouet,  et  pour  chaque  mot  vous  aurez  vingt  coups  de  fouet.  » 
C'est  ainsi  que  le  Dauphin  réagissait  contre  les  intentions  du  Roi, 
qui  voulait  établir  entre  tous  ses  enfants  des  liens  et  une  affection 
impossibles.  Un  jour  qu'il  se  promenait  dans  les  jardins  de  Fontai- 
nebleau avec  son  fils,  alors  dans  sa  huitième  année,  Henri  IV  ren- 
contre M™^  de  Moret  et,  la  lui  montrant,  lui  dit  :  «  Mon  fils,  j'ai 
fait  un  enfant  à  cette  belle  dame;  il  sera  votre  frère.  »  Le  Dau- 
phin honteux  se  retourne  et  balbutie  :  «  C'est  pas  mon  frère.  » 
(2  mai  1C08.) 

L'enfant  établissait  pourtant  des  distinctions  entre  ses  frères 
naturels,  et  son  médecin  rapporte  à  ce  sujet,  à  la  date  du  18  mai 
1608,  une  conversation  bien  caractéristique.  Avant  son  coucher  le 
Dauphin  s'est  retiré  dans  un  cabinet,  et,  pendant  qu'il  est  sur  sa 
chaise  percée,  on  heurte  à  la  porte  ;  il  dit  alors  à  un  soldat,  nommé 
Descluseaux,  que  le  Roi  avait  attaché  à  sa  personne ,  de  demander 
qui  c'est  :  «  Vous  l'entendrez  bien  à  la  voix,  je  veux  que  per- 
sonne entre.  —  Monsieur,  ne  voulez-vous  pas  que  personne 
entre? —  Hé!  oui,  féfé  Chevalier. —  Et  M.  de  Vendôme?  — 
Non  !  —  Et  pourquoi  ?  —  Il  n'est  pas  si  connu  »  (  il  voulait  dire 
si  familier  auprès  de  lui).  Descluseaux  lui  dit  :  «  Mais,  Monsieur,  ils 
sont  vos  frères.  —  Ho  î  c'est  une  autre  race  de  chiens.  —  Et  M.  de 
Verneuil?  —  Ho!  c'est  encore  une  autre  race  de  chiens.  —  Mon- 
sieur, de  quelle  race?  — De  M™®  la  marquise  de  Verneuil;  je 
suis  d'une  autre  race,  mon  frère  d'Orléans,  mon  frère  d'Anjou  et 
mes  sœurs!  —  Laquelle  est  la  meilleure?  —  C'est  la  mienne ,  puis 
celle  de  féfé  Vendôme  et  féfé  Chevalier,  puis  féfé  Verneuil,  et 
puis  le  petit  Moret.  C'est  le  dernier;  il  est  après  ma  m...  que  je 
viens  de  faire.  » 

Dans  cette  énumération  le  Dauphin  ne  mentionne  même  pas 
une  autre  fille  du  Roi  qui  était  pourtant  née,  au  commencement 
de  1608,  de  M"®  des  Essars;  mais  Héroard  nous  donne,  précisé- 
ment au  moment  de  la  naissance  de  cette  fille,  une  autre  conver- 
sation de  l'enfant  qui  n'est  pas  moins  libre  et  dédaigneuse.  Le 
gouverneur  de  Saint-Germain ,  M.  de  Frontenac,  l'entretenant  de 
M™*  des  Essars,  lui  demande  :  «Monsieur,  la  connoissez-vous?  — 


VIII  INTRODUCTION. 

Oui,  je  la  connois  bien,  dit-il  en  souriant.  —  Où  Favez-vous  vue  ? 
—  Je  Tai  vue  à  Fontainebleau,  à  la  chambre  de  Mamanga.  —  Mon. 
sieur,  qui  la  menoit?  —  Je  sais  pas,  »  dit-il  en  souriant,  car  il  le 
savoit  bien  et  jamais  ne  voulut  nommer.  M.  de  Frontenac  lui  de- 
mande à  Toreille  si  ce  n'étoit  pas  M.  de  la  Varennc?  —  «  Oui  »  ;  il 
étoit  vrai.  —  «  Monsieur,  elle  est  accouchée  d'une  fille,  vous  avez 
là  une  autre  sœu-sœu.  —  Non.  —  Pourquoi?  —  Elle  n'a  pas  été 
dans  le  vejitre  à  maman.  —  Papa  la  fera  porter  ici  pour  la  faire 
baptiser  et  veut  que  vous  soyez  le  compère.  —  Qui,  papa?  —  Oui, 
Monsieur.  —  Comment  la  portera-t-on  ?  —  L'on  empruntera  une 
litière  pour  la  porter.  — Ah!  oui,  car  si  c'étoit  la  litière  à  maman, 
je  monterois  sur  les  mulets,  je  les  ferois  tant  courir,  tant  courir, 
que  tout  iroit  par  terre.  »  L'huissier  Birat  dit  tout  bas  au  Dauphin  : 

•  «  Monsieur,  c'est  une  femme  que  le  Roi  aime  bien.  —  C'est  une 
p ,  si  (donc)  je  l'aime  point.  »  (11  janvier  1608.) 

M.  de  Frontenac  pouvait  à  la  rigueur  croire  de  bonne  foi  que  l€ 
Dauphin  serait  «  le  compère  »  de  la  fille  de  M™^  des  Essars,  car  un 
mois  avant  (9  décembre  1607)  le  Dauphin  et  Madame  Elisabeth 
avaient  tenu  sur  les  fonts  de  baptême,  dans  la  chapelle  de  Saint- 
Germain,  M.  et  M"^  de  Verneuil,  et,  par  une  singulière  association 
d'idées,  le  Roi  avait  voulu  que  l'on  donnât  à  ces  deux  enfants  de 
la  marquise  son  propre  prénom  et  celui  de  la  belle  Gabrielle. 

•  Lorsque  la  première  femme  de  Henri  IV,  Marguerite  de  Valois, 
reparaît  à  la  Cour,  le  Dauphin  se  montre  d'abord  presque  aussi 
dédaigneux  pour  elle  que  pour  M™"  de  Verneuil,  de  Moret  et  des 
Essars.  En  effet,  un  enfant  de  quatre  ans  devait  avoir  quelque  peine 
à  comprendre  qu'il  dût  appeler  maman  une  autre  femme  que  sa 
mère;  mais  il  cède  bientôt  aux  marques  extraordinaires  de  ten- 
dresse que  la  reine  Marguerite  lui  prodigue  et  qu'elle  ne  cessa  de 
lui  donner  jusqu'au  moment  où  elle  mourut  en  1615.  C'est  le  6  août 
1605  qu'a  lieu  leur  première  entrevue.  Le  Dauphin  était  allé  de  Saint- 
Germain  jusqu'à  Rueil  au-devant  de  Marguerite;  aussitôt  qu'elle 
l'aperçoit,  elle  descend  de  la  litière  que  Marie  de  Médicis  lui  avait 
envoyée.  «  M.  le  Dauphin  de  dix  pas  ôte  son  chapeau,  va  à  elle;  on 
le  lève,  il  la  baise  et  l'embrasse  :  «  Vous  soyez  la  bien  venue , 
maman  ma  fille.  — Monsieur,  lui  dit  la  Reine,  je  vous  remercie,  il 
y  a  fort  longtemps  que  j'avois  désir  de  vous  voir,  w  Elle  le  baise  de- 
rechef; il  faisait  le  honteux  et  se  cachait  de  son  chapeau  :  «  Mon 
Dieu,  reprend  la  Reine,  que  vous  êtes  beau  !  vous  avez  bien  la  mine 
royale  pour  commander  comme  vous  ferez  un  jour!  »  Le  lendemain 
le  Dauphin  va  trouver  le  Roi  et  Marguerite  qui  se  promenaient  dans 
la  galerie  de  Saint-Germain  ;  «la  reine  Marguerite  lui  fait  de  grandes 
caresses  et  quitte  le  Roi  pour  l'aller  trouver.»  Elle  lui  envoie  le  même 


INTRODUCTION.  ix 

jour  un  magnifique  bijou,  que  décrit minutieusementHéroard  et  qui 
n'avait  pu  être  fait  que  pour  le  Dauphin.  Quelques  jours  après  le 
médecin  nous  fait  assister  à  une  scène  qui,  retracée  par  tout  autre 
que  par  lui,  semblerait  irivraisemblable;renfaift,  conduit  le  matin 
au  château  neuf  de  Saint-Germain  pour  dire  adieu  à  la  reine  Mar- 
guerite, trouve  Marie  de  Médicis  couchée,  Henri  IV  assis  sur  le  lit, 
et  Marguerite  «  à  genoux,  appuyée  contre  le  lit.  M.  le  Dauphin,  mis 
sur  le  lit,  se  joue  à  un  petit  chien  que  le  Roi  lui  avoit  prêté.  » 

L'année  suivante  Marguerite  faisait  au  Dauphin  une  donation 
de  tous  ses  biens.  C'était  chez  elle  qu'il  allait  de  préférence  quand 
il  se  trouvait  à  Paris,  et,  lors  de  la  foire  qui  se  tenait  chaque 
année  au  faubourg  Saint-Germain  «  pour  les  joailliers,  peintres  et* 
marchands  de  Flandre  et  d'Allemagne  »  ,  elle  lui  faisait  de  riches 
présents,  promettant  en  outre  aux  marchands  de  payer  tout  ce 
qu'il  demanderait.  Le  jeune  Louis,  devenu  roi,  s'adresse  à  clle,dan8 
un  jour  de  paresse,  afin  d'avoir  un  prétexte  pour  ne  pas  travailler. 
«  Après  souper,  raconte  Héroard  à  la  date  du  19  juillet  1610,  il 
envoie  secrètement  prier  la  reine  Marguerite  d'envoyer  à  M.  de 
Souvré  (son  gouverneur),  le  prier  de  sa  part  à  ce  que,  le  jour  sui- 
vant, il  l'exempte  de  l'étude,  à  cause  que  c'est  le  jour  de  Sainte- 
Marguerite.  Elle- y  envoya  sur  les  neuf  heures;  ce  fut  au  grand 
cabinet  de  la  Reine,  ce  qui  lui  donna  sujet  de  rire.  » 

On  a  déjà  pu  juger  à  diverses  reprises ,  dans  ce  qui  précède,  " 
delà  liberté  de  langage  à  laquelle  le  Dauphin  était  habitué  partons 
ceux  qui  l'entouraient,  à  commencer  par  le  Roi  lui-même.  Nous 
passerons  plus  rapidement  encore  sur  d'autres  détails  que  nous 
révèle  Héroard,  à  propos  des  relations  de  Henri  IV  avec  son  fils. 
Lorsqu'il  rentrait  fatigué  de  la  route  ou  de  la  chasse ,  le  Roi  se 
couchait  au  milieu  de  la  journée,  dans  le  premier  lit  venu,  faisait 
souvent  «  dépouiller»  son  fils,  et  le  mettait  nu  dans  son  lit  auprès 
de  lui,  pour  le  laisser  gambader  en  liberté.  Lorsque  l'enfant  n'a  pas 
deux  ans  (4  août  1603),  ce  n'est  qu'un  jeu  sans  conséquences,  mais 
quand  on  voit  cette  habitude  se  continuer  presque  jusqu'aux  der- 
niers moments  delà  vie  de  Henri IV  (26janvierl610),  alors  que  son 
fils  est  dans  sa  neuvième  année  ;  quand  le  Roi  se  fait  dévêtir  par 
lui  ou  qu'il  le  mène  baigner  à  la  rivière  ;  quand  Héroard  nous 
rapporte  naïvement  (une  seule  fois  en  latin  )  les  gestes,  les  ac- 
tions, les  «  paroles  honteuses  et  indignes  de  telle  nourriture  » 
qui  résultent  de  cet  oubli  de  toute  pudeur,  on  reste  confondu 
d'une  grossièreté  poussée  à  ce  point.  C'est  peut-être  trop  déjà  d'a- 
voir reproduit  ces  passages  lorsqu'ils  se  présentent  dans  le  journal 
du  médecin,  et  nous  nous  ferions  scrupule  d'y  renvoyer  d'une  ma- 
nière plus  précise.  Nous  préférons  rappeler  quelques  scènes  où 


X  INTRODUCTION. 

le  bon  roi  Henri  reparaît  avec  son  caractère  traditionne  et  popu- 
laire ,  comme  le  jour  où  il  part  pour  assiéger  Sedan  (lo  mars  1606).  11 
vient  tout  ému  dire  adieu  à  son  fils,  «  y  est  fort  peu,  le  baise,  l'em- 
brasse, lui  disant  >«  Adieu,  mon  fils,  priez  Dieu  pour  moi,  adieu, 
mon  fils,  je  vous  donne  ma  bénédiction.  — Adieu,  papa,  »  répond 
le  Dauphin.  Il  étoit  tout  étonné  et  comme  interdit  de  paroles.  » 

Dans  une  circonstance  moins  solennelle,  un  simple  départ  de 
Saint-Germain  pour  Paris  (7  décembre  1608),  Hcroard  nous  mon- 
tre le  Roi  plus  tendre  encore  et  les  progrès  qu'il  a  faits  dans 
le  cœur  de  son  fils.  Le  Dauphin  «  conduit  le  Roi  hors  de  l'escalier; 
il  étoit  triste  ;  le  Roi  lui  dit  :  «  Mon  fils,  quoi  î  vous  ne  me  dites 
mot  !  Vous  ne  m'embrassez  pas  quand  je  m'en  vais?»  Le  Dauphin 
se  prend  à  pleurer  sans  éclater,  tâchant  de  cacher  ses  larmes  tant 
qu'il  pouvoit,  devant  si  grande  compagnie.  Lors  le  Roi,  changeant 
de  couleur  et  à  peu  près  pleurant,  le  prend,  le  baise,  l'embrasse , 
lui  disant  :  «Mon  fils,  je  suis  bien  aise  de  voir  ces  larmes,  je  y 
aurai  égard  ;  »  puis  entre  en  carrosse  pour  s'en  retourner  à  Paris.  » 

On  aime  encore  avoir  le  Dauphin  assister  pour  la  première  fois  au 
Conseil  (2  juillet  1009),  le  Roi  le  tenant  entre  ses  jambes  ;  et  l'on  ne 
peut  se  défendre  d'un  certain  attendrissement,  lorsque,  célébrant 
pour  la  dernière  fois  Tannivcrsaire  de  la  naissance  de  son  fils 
(27  septembre  1009),  Henri  IV  «  boit  au  Dauphin  »,  disant:  «  Je  prie 
Dieu  que  d'ici  à  vingt  ans  je  vous  puisse  donner  le  fouet  !  »  Le  Dau- 
phin lui  répond  :  «  Pas,  s'il  vous  plaît.  —  Comment  !  vous  ne  vou- 
driez pas  que  je  le  vous  puisse  donner?  —  Pas,  s'il  vous  plaît,  »  ré- 
pond de  nouveau  l'enfant.  Moins  de  huit  mois  plus  tard,  trois  jours 
après  l'assassinat,  la  nouri  ice  du  jeune  Roi  le  trouvait  le  matin  assis 
sur  son  lit  et  lui  demandait  ce  qu'il  avait  à  rêver;  il  répond  :  «  C'est 
que  je  songeois,  »  puis  demeure  longtemps  pensif.  Sa  nourrice  lui 
dit  :  «  Mais  que  rêvez-vous?  »  Il  répond  :  «  Dondon,  c'est  que  je 
voudrois  bien  que  le  Roi  mon  père  eût  vécu  encore  vingt  ans.  Ha! 
le  méchant  qui  l'a  tué  !  » 

n. 

Quatre  nourrices  en  moins  de  quatre  mois  :  la  première,  dont 
le  «  manifeste  défaut  de  lait  »  est  reconnu  par  les  médecins  du 
Roi,  ((  assemblés  par  le  commandement  de  Leurs  Majestés  »;  la 
seconde,  qui  est  obligée  de  se  retirer  «  pour, n'avoir  point  été 
agréable  à  la  Reine  »  ;  la  troisième,  qui ,  bien  qu'envoyée  par  le 
Roi  lui-même,  n'est  pas  «  trouvée  propre  »  ;  la  dernière,  enfin, 
amenée  par  la  Reine  et  qui  réussit  à  remplir  les  conditions  diffi- 
ciles exigées  par  l'avidité  de  l'enfant  d'abord,  puis  par  les  avis 


INTRODUCTION.  xi 

opposés  des  parents  et  des  médecins;  tels  sont  les  incidents  (\m 
signalent  le  commencement  de  la  vie  du  Dauphin.  Cette  nourrice 
définitive,  Antoinette  Joron,  femme  Boquet,est  celle  que  Tonvient 
de  voir  auprès  du  jeune  Roi  et  qu'il  appelait  familièrement  Don- 
don  ou  maman  Doundoun,  Il  avait  aussi  continué  de  donner  à 
sa  gouvernante.  M"®  de  Montglat,  le  nom  qu'il  avait  bégayé  tout 
enfant,  celui  de  Mamanga, 

Sans  le  témoignage  d'un  homme  aussi  grave  que  le  médecin 
Héroard,  tenant  son  registre  jour  par  jour,  notant,  lorsqu'elles  se 
rapportent  à  l'enfant  dont  la  santé  lui  est  confiée,  les  actions, 
les  paroles  de.  ceux  qui  partagent  ce  soin  avec  lui ,  on  se  refu- 
serait à  admettre  certains  détails  qui  reviennent  fréquemment 
sous  sa  plume,  et  les  mêmes  faits  sembleraient  au  moins  fort 
exagérés  si  on  les  rencontrait  dans  les  Mémoires  d'un  Bassompierrc 
ou  dans  les  Hîstorkttes  d'un  Tallemant  des  Réaux.  Que  l'on 
compare  les  premiers  chapitres  de  Rabelais,  ceux  qui  se  rappor- 
tent à  l'enfance  et  à  l'éducation  de  Gargantua,  avec  les  pre- 
mières années  du  Journal  d'Héroard,  et  Ton  sera  stupéfait  de 
trouver  la  joyeuse  fantaisie  de  l'un  confirmée  et  presque  dé- 
passée, à  soixante-dix  ans  de  distance,  par  la  naïve  exactitude  de 
l'autre.  Il  serait  tout  naturel  d'insister  sur  ce  curieux  rappro- 
chement dans  un  travail  sur  Rabelais  ou  dans  une  annotation 
de  son  livre ,  mais  on  comprendra  que  nous  nous  contentions 
de  l'indiquer  ici.  Bornons-nous  à  donner  par  quelques  citations 
qui,  à  la  grande  rigueur,  peuvent  être  reproduites,  une  idée  de 
la  conduite,  du  langage  que  tiennent  devant  Théritier  du  trône 
les  personnes  qui  occupent  le  premier  rang  auprès  de  lui;  on  ju- 
gera par  la  grossièreté  des  maîtres  de  ce  que  devait  être  celle  des 
serviteurs. 

Le  mari  de  la  gouvernante  du  Dauphin,  le  baron  de  Montglat, 
premier  maître  d'hôtel  de  Henri  IV,  remplissait  auprès  de  l'enfant 
royal  les  fonctions  d'intendant  de  sa  nombreuse  maison.  Un  jour 
(27  janvier  1603),  le  Dauphin,  qui  depuis  quelque  temps  «  com- 
mence à  cheminer  avec  fermeté  »,  va  après  l'une  de  ses  femmes 
de  chambre,  «  MWe  Mercier,  qui  glapissoit  pour  ce  que  M.  de  Mont- 
glat lui  bailloit  de  sa  main  sur  les  fesses  ;  il  glapissoit  de  même 
aussi.  Elle  s'enfuit  à  la  ruelle,  M.  de  Montglat  la  suit  et  lui  veut 
faire  claquer  la  fesse;  elle  s'écrie  fort  haut,  le  Dauphin  l'entend, 
se  prend  à  glapir  fort  aussi,  s'en  réjouit  et  trépigne  des  pieds  et 
de  tout  le  corps,  d«  joie,  tournant  sa  vue  de  ce  côté-là,  les  mon- 
tre du  doigt  à  chacun.  »  Animé  par  cet  exemple ,  il  «  se  joue  à 
la  petite  Marguerite,  la  baise,  l'accole,  la  renverse  à  bas,  se 
jette  sur  elle,  avec  trépignement  de  tout  le  corps  et  grincement 


XII  INTRODUCTION. 

de  dents.  »  Le  soir  il  se  prend  à  rire  aussitôt  qu'il  voit  M^^®  Mer- 
cier, «  s'efforce  de  la  fouetter  sur  les  fesses  avec  un  brin  de 
verges.  »  La  remueuse  du  Dauphin,  M**®  Bélier,  lui  demande  : 
«  Monsieur,  comment  est-ce  que  M.  de  Montgiat  a  fait  à  Mercier?  » 
Il  se  prend  soudain  à  claquer  de  ses  mains  Tune  contre  l'autre,* 
avec  un  doux  sourire ,  et  s'échauffe  de  telle  sorte  qu'il  étoit  trans- 
porté d'aise,  ayant  été  un  bon  demi-quart  d'heure  riant  et  cla- 
quant de  ses  mains,  et  se  jetant  à  corps  perdu  sur  elle,  comme  une 
personne  qui  eût  entendu  la  raillerie.  » 

Après  les  déportements  du  mari  et  les  désordres  qui  en  résultent, 
voyons  comment  la  femme  parle  à  son  royal  élève.  Le  Dauphin 
a  trois  ans  de  plus  (11  janvier  1607);  «  peigné,  coiffé  dans  le 
lit,  à  bâtons  rompus,  par  sa  nourrice.  M"®  de  Montgiat,  pour  le 
faire  hâter,  y  vient  et  lui  dit  :  a  Je  m'en  vais  chausser  ;  si  vous 
n'êtes  peigné  quand  je  reviendrai,  vous  aurez  le  fouet.  »  Elle  re- 
vient, ce  n'étoit  pas  fait;  elle  lui  dit  encore  :  «  Je  m'en  vais  p ; 

si  vous  n'êtes  peigné  et  coiffé  quand  je  reviendrai,  vous  aurez 
le  fouet.  »  Le  Dauphin  dit  tout  bas  :  «  Ha!  qu'elle  est  vilaine, 
elle  dit  devant  tout  le  monde  qu'elle  va  p.;...;  velà  qui  est  bien 
honnête,  fi  !  »  On  conviendra  qu'en  tenant  un  pareil  langage  de- 
vant l'enfant,  sa  gouvernante  était  peu  fondée  à  lui  donner  le 
fouet  lorsqu'il  employait  vis-à-vis  d'elle  des  expressions  tout  à  fait 
analogues  (22  août  1608). 

Les  moyens  dont  on  se  servait  pour  corriger  le  Dauphin  lors- 
qu'il se  montrait  opiniâtre  ou  paresseux  n'étaient  pas  moins  vul- 
gaires. Afin  de  l'intimider  on  faisait  venir,  tantôt  un  lavandier 
qui  le  menaçait  «  de  le  mettre  dans  son  sac,  puis  au  cuvier,  » 
tantôt  un  maçon  qui  faisait  mine  de  l'emporter  dans  sa  hotte, 
tantôt  un  serrurier  lui  montrant  des  tenailles  et  une  tringle,  et  lui 
disant  :  «Voilà  de  quoi  j'embroche  les  opiniâtres.  »  Une  autre  fois, 
comme  il  fait  «  le  fâcheux ,  l'on  fait  abaisser  une  poignée  de 
verges  attachée  à  une  ficelle,  sous  la  cheminée  ;  l'on  lui  faisoit 
croire  que  c'étoit  un  ange  qui  les  portoit  du  ciel.  » 

Pour  l'amuser  ou  le  distraire,  on  lui  apprenait  des  chansons 
plus  que  libres,  on  lui  faisait  danser  la  Saint-Jean  des  Choux,  es- 
pèce de  ronde  qui  consistait  à  donner  du  pied  dans  le  derrière 
de  ses  voisins,  ou  bien  on  jouait  devant  lui  quelque  vieille  farce 
comme  celle  «  du  badin  mari,  de  la  femme  garce  et  de  l'amou- 
reux qui  la  débaucha  ».  Un  jour  qu'il  se  promène  dans  une  allée 
de  Fontainebleau,  «  on  l'amuse  à  voir  .nettoyer  un  pourceau  ; 
quand  le  boucher  le  voulut  éventrer  il  s'en  alla,  et  ne  le  y  sut-on 
arrêter.  » 

Comme  contraste  à  ce  qui  précède,  Héroard  nous  montre  le 


INTRODUCTION.  xili 

Dairphin  recevant  dans  un  îlge  assez  précoce  les  premiers  élé- 
ments de  son  éducation.  Ainsi^  le  i4  mars  1605^  «  il  s'amiuse  à  un 
livre  des  figures  de  la  Bible  ;  sa  nourrice  lui  nomme  les  figures 
et  les  lettres,  puis  après  il  nomme  les  lettres  et  les  connoit 
toutes;  »  un  an  pins  tard  (  18  mai  1606),  il  commence  à  écrire 
sous  Dumont,  clerc  de  sa  chapelle  ,  qui  lui  montrait;  il  dit  :  <c  Je 
pose  mon  exemple,  je  m'en  vas  à  l'école,  »  et  fait  des  0  fort  bien.  » 
Enfin  à  Tàge  de  six  ans  (22  novembre  1607),  il  lit  couramment, 
a  appelle  les  mots  sans  faillir  »  et  écrit  «  sans  trace  ni  aide  ».  Son 
instruction  religieuse  commence  aussi  de  bonne  heure,  cardes 
qu'il  peut  prononcer  quelques  mots  de  suite,  c'est-à-dire  à  l'àgc 
de    deux  ans,  on  lui   apprend   le  Pater  et  Vyice,  puis  cette 
prière  :  «  Dieu  donne  bonne  vie  à  papa,  à  maman,  au  dauphin, 
à  ma  sœur,  à  ma  tante,  me  donne  sa  bénédiction  et  sa  grâce,  et 
me  fasse  homme  de  bien,  et  me  garde  de  tous  mes  ennemis,  vi- 
sibles et  invisibles.  »  A  Fontainebleau  on  voit  le   Roi  lui-même 
et  le  P.  Coton,  son  confesseur,  faire  dire  le  Pater  à  Tenfant  qui 
préférait  réciter  cette  prière  en  français,  et  disait  un  soir  à 
M™*  de  Montglat  :  «  Mamanga,  faites  pas  dire  Pater,  faites  dire 
yotre-Père.    »   Étant  à   ces   mots   ton  règne  advienne,   il  de- 
mande :  «  Mamanga,  qu'est-ce   à  dire  ton  7^è(jne  advienne?  » 
M"®  de  Montglat  lui  en  donne  raison,  et  il  continue  :  «  Mamanga, 
qu'est-ce  à  dire  et  nous  pardonnez  nos  offenses  ?  —  Monsieur, 
c'est  que  nous  offensons  le  bon  Dieu  tous  les  jours,  nous  le  prions 
qu'il  nous  pardonne.  »  A  ces  mots,  et  nous  garde  du  malin  :  «  Ma- 
manga, qu'est-ce  à  dire  malin? —  Monsieur,  c'est  le  mauvais 
ange  qui  vous  fait  dire  :  Allez-vous-en!  Parlez  plus  haut!  »  et  au- 
tres traits  de  son  opiniâtreté.  H  dit  encore  à  M™^*  de  Montglat  : 
«  Le  bon  Dieu  a  été  sur  la  croix,  Mamanga?  »  Héroard,  dont  la 
femme  est  présente  à  cette  conversation  enfantine,  lui  demande  : 
«  Monsieur,   pourquoi  .î*  —  Pour  ce   que  nous   avions  tous  été 
opiniâtres,  vous,  Mamanga,  moi  aussi,  maman  Doundoun  et  ma- 
demoiselle Hcrouard.  »  A  l'âge  de  cinq  ans  et  lorsqu'il  marche 
encore  avec  des  lisières,  le  Dauphin  est  mené  à  la  chapelle  de 
Fontainebleau,  où  «  il  se  confesse  à  son  aumônier  pour  la  pre- 
mière fois  »,  et  le  12  avril  1607,  jour  du  jeudi  saint,  le  Roi  tient 
à  ce  que  son  fils,  malgré  «  son  âge  tout  foiblet  »,  le  remplace  dans 
la  cérémonie  de  la  Cène,  qui  consistait  à  laver  les  pieds  à  treize 
pauvres. 

Lorsque,  le  24  janvier  1609,  le  Dauphin,  alors  dans  sa  huitième 
année,  passe  des  mains  des  femmes  entre  celles  d'un  gouverneur, 
son  éducation  devient  plus  sérieuse,  et  l'on  voit  avec  plaisir  le 
marquis  de  Souvrc  réagir  tout  d'abord  contre  une  «  sale  parole , 


XIV  INTRODUCTION. 

parole  de  laquais  et  de  palefrenier  »  dont  un  des  petits  gentils- 
hommes attachés  à  la  personne  du  Dauphin  veut  continuer  à  se 
servir.  Aux  occupations  ordinaires  du  jeune  prince,  élevé  dès- 
lors  près  de  son  père,  s'ajoutent  l'escrime  et  la  danse;  ce  n'est  que 
beaucoup  plus  tard,  dans  sa  quatorzième  année,  que  Louis  XllI 
prendra  de  Pluvinel  sa  première  leçon  régulière  d'équitation , 
bien  que  dès  l'âge  de  sept  ans  il  ait  commencé  à  monter  à 
chieval. 

Le  jeune  Louis  devait  avoir  presque  autant  de  précepteurs  que 
de  nourrices.  Le  Roi  avait  désigné  pour  faire  l'éducation  du  Dau- 
phin le  poète  Des  Yveteaux  qui  sortait  de  remplir  les  mêmes 
fonctions  auprès  du  fils  aîné  de  Gabrielle  d'Estrées,  César  de 
Vendôme.  Un  an  après  la  mort  de  Henri  IV,  Des  Yveteaux,  re- 
connu incapable,  était  obligé  de  céder  la  place  à  un  autre  pré- 
cepteur, le  savant  Nicolas  Le  Fèvre,  qui,  lui,  n'avait  d'autre  dé- 
faut que  son  grand  âge.  Enfin  à  Nicolas  Le  Fèvre,  mort  en 
novembre  1612  dans»  sa  soixante-dixième  année,  succède  le  sieur 
de  Fleurence  qui  avait  déjà  le  titre  de  sous-précepteur  du  Roi. 
Héroard*  nous  fait  assister  à  quelques-unes  des  leçons  données 
par  ces  trois  professeurs  successifs,  et  nous  permet  de  juger  leurs 
enseignements. 

Écoutons  d'abord  Des  Yveteaux  donnant  sa  première  leçon  à 
un  enfant  âgé  de  sept  ans  et  quelques  mois  :  «  Après  déjeuner 
M.  Des  Yveteaux,  son  précepteur,  lui  donna  la  première  leçon, 
commençant  par  un  petit  discours  qui  lui  représentoit  comme  il 
avoit  à  reconnoître  que  Dieu  l'avoit  fait  naître  chrétien  et  dans 
l'Église  apostolique,  et  fils  d'un  grandRoi,  et  par  ainsi  qu'il  avoit 
à  savoir  qu'il  lui  falloit  aimer  et  craindre  Dieu,  se  rendre  véri- 
table et  juste,  à  aimer  et  honorer  le  Roi  et  la  Reine  comme  ayant 
supériorité  sur  lui,  et  puis  comme  ses  père  et  mère;  et  que  les 
vertus  s'apprenoienl  dans  les  livres;  et  commença  à  lui  faire  lire 
le  commencement  de  l'Histoire  de  Josèphe ,  puis  lui  baille  par 
écrit  à  savoir  :  «  S'il  faut  que  les  ecclésiastiques  soient  appelés  aux 
conseils  des  princes  et  ce  qui  lui  en  semble.  —  Je  sais  pas  »,  ré- 
pond le  Dauphin.  (6  mars  1609). 

Le  2  mai  suivant,  «  M.  Des  Yveteaux  lui  ayant  demandé  que 
c'étoit  à  dire  en  françois  :  Discite  justitiam  moniti  et  non  temnere 
divos^W  répond  :  «  Je  ne  sais.  »  M.  Des  Yveteaux  reprit:  «  C'est-à- 
dire,  soyez  averti  à  apprendre  à  faire  justice  et  à  ne  craindre 
point  Dieu.  »  —  «  Je  veux  croire  que  ce  fut  par  mégarde,  »  ajoute 
Héroard,  se  contentant  de  relever  ainsi  l'inadvertance  du  profes- 
seur qui  confond  temnere  avec  timere. 

L'année  suivante,  on  commence  à  montrer  au  Dauphin  «  la  carte 


INTRODUCTION.  xv 

géographique  »  et  a  (Sn  lui  enseigne  que  la  grandeur  d'Espagne  est 
venue  lancea  carnea ,  non  lancea  ferrea,  comme  les  François  »; 
singulière  leçon  pour  un  enfant  de  huit  ans  et  que  le  médecin  prend 
la  peine  d'expliquer  plus  clairement  dans  une  note  marginale. 

Quelques  mois  après  son  avènement,  c'est  le  jeune  Roi  qui  veut 
faire  la  leçon  à  Des  Yveteaux.  Le  25  juin  1610,  «  son  précepteur 
lui  demande  s'il  lui  plaisoit  pas  traduire  quelque  sentence  de 
françois  en  latin  ;  il  répond  :  «  Oui,  mais  j'en  veux  faire,  »  prend  la 
plume  et  écrit  de  son  invention  ces  mots  :  Le  sage  prince  réjouit 
le  peuple.  Peu  après  le  précepteur  lui  demande  quel  étoit  le  de- 
voir d'un  bon  prince,  il  répond  :  «  C'est  d'abord  la  crainte  de 
Dieu,»  et,  comme  il  songeoit  pour  continuer,  son  précepteur 
ajoute  :  a  Et  aimer  la  justice.  »  Le  Roi  repart  soudain  :  «  Non  !  il 
faut  :  Et  faire  la  justice.  » 

Le  5  octobre  i610,  «  son  précepteur  lui  commença  la  leçon 
par  la  louange  des  romans,  et  lui  demanda  s'il  pensoit  pas  que  la 
lecture  des  romans  fût  pas  suffisante  pour  instruire  un  prince? 
—  ((  Non;  »  répond  le  Roi,  qui  commence  à  n'avoir  plus  aucun 
respect  pour  son  précepteur.  Un  jour  (18  mars  1611),  Des  Yve- 
teaux, poussé  à  bout  par  une' plaisanterie  que  le  journal  ne  rap- 
porte pas,  répond  au  Roi  «  qu'il  n'étoit  possible  pas  des  plus  sa- 
vants, mais  toutefois  qu'il  n'étoit  pas  un  homme  du  commun 
ne  du  vulgaire,  car  on  ne  l'eût  pas  mis  auprès  de  Sa  Majesté  ». 
Lors  de  sa  révocation  par  Marie  de  Médicis  (25  juillet  1611  ),  le 
pauvre  Des  Yveteaux,  prenant  congé  du  Roi,  le  supplie  de  lui 
donner  quelque  bague  comme  souvenir,  et  se  plaint  qu'il  avait 
eu  la  peine  de  l'instruire,  tandis  qu'un  autre  en  aurait  l'hon- 
neur. 

Le  12  août  1611,  a  M.  Le  Fèvre  entend  donner  la  leçon  au  Roi 
par  M.  de  Fleurençe,  pour  essayer  à  reconnoître  sa  portée  »,  et 
le  17  il  lui  «  donne  la  première  leçon  sur  l'Institution  de  l'em- 
pereur Raèile  ».  C'était  une  rude  tâche  que  celle  de  précepteur 
du  jeune  Louis  ;  il  avait  peu  de  goût  pour  l'étude  et  il  fallait  con- 
cilier le  respect  dû  au  Roi  avec  la  sévérité  nécessaire  pour  faire 
travailler  l'élève.  Le  gouverneur  du  prince,  qui  assistait  aux  leçons, 
avait  lui-même  bien  de  la  peine  à  maintenir  son  autorité.  Ainsi,  le 
26  septembre  Ï611,  le  jeune  Roi,  en  étudiant,  u  entre  en  mauvaises 
humeur  contre  M.  de  Souvré,  qui  le  reprenoit  de  ce  qu'il  s'amusoit  ; 
il  avoitle  chapeau  sur  la  tète.  Le  Roi  lui  dit  :  «  Vous  avez  votre 
chapeau  sur  la  tète  !  —  Oui,  répond  M.  de  Souvré,  et  si  je  le  vous 
ôterai  pas  pour  cette  heure.  Ce  n'est  pas  qvie  je  ne  sache  ce  que  je 
vous  dois ,  qui  est  cent,  mille  fois  plus.  Plaignez  vous- en  à  la 
Reine.  —  Je  ne  vous  ôterai  pas  aussi  le  mien  »,  répond  le  Roi  en 


XVI  INTRODUCTION. 

colère.  «M.  LeFèvre,  son  précepteur  le  voulut  aussi  un  peu  presser 
sur  la  leçon  ;  le  Roi  lui  dit  :  «  Quoi  !  et  du  commencement  vous 
étiez  si  doux  que  vous  trembliez  tout ,  et  maintenant  vous  êles 
si  rude  î  »  Un  autre  jour,  «  on  lui  montroit  la  carte  d'Espagne  et 
les  avenues  de  la  frontière  ;  il  Tétudioit  fort  attentivement;  M.  Le 
Fèvre  lui  ayant  dit  que  la  France  éloit  bien  un  plus  grand,  plus 
beau  et  plus  riche  royaume,  le  Roi  dit  :  «  Si  voudrois-je  qu'elle 
fût  à  moi.  »  Une  aulre  lejçon  du  bon  Le  Fèvre  rapportée  par  Hé- 
roard  (  31  décembre  1611  )  a  pour  sujet  une  sentence  en  latin  sur 
la  clémence,  dans  laquelle  le  précepteur  insiste  sur  cette  vertu 
«  et  la  loue  sur  toutes,  disant  qu'un  prince  doit  toujours  par- 
donner ». 

Plus  le  Roi  avançait  en  âge  et  plus  la  position  de  précepteur 
devenait  difficile  auprès  de  lui;  à  plus  forte  raison  celle  de  sous- 
précepteur.  Un  jour  le  Roi  répond  à  M.  de  Souvré,  à  propos 
d'une  instruction  que  devait  lui  faire  M.  de  Fleurence  :  «  Oui! 
Fleurence  me  dira  encore  des  sottises  !  »  —  Fleurence  lui  répond  : 
«  Sire ,  j'aime  mieux  que  vous  me  haïez  homme  de  bien  que  si 
vous  m'aimiez  méchant;  je  gagnerai  aussi  bien  ma  vie  en  Tur- 
quie qu'auprès  de  Votre  Majesté.  »  Lorsque  Fleurence  remplace 
le  savant  Le  Fèvre,  le  jeune  Roi  conteste  de  plus  en  plus  contre 
lui  à  propos  de  leçons  de  géométrie  et  de  mathématiques.  A  l'âge 
de  douze  ans,  le  Roi  étudie  «  en  l'histoire,  n'apprend  ptus  le  la- 
tin. »  M.  de  Fleurence,  qui  était  dans  les  ordres,  avait  aussi  la 
direction  de  son  instruction  religieuse;  le  21  décembre  1614,  la 
leçon  semblant  trop  longue  au  Roi ,  il  demande  à  M.  de  Fleu- 
rence :  «  Si  je  vous  donne  une  évêché,  accourcirez-vous  vos  le- 
çons? —  Non,  Sire;  »  et.  le  Roi  ne  répond  rien.  L'année  sui- 
vante le  Roi  étudie  encore,  mais  armé  en  guerre,  avec  la  cuirasse, 
les  brassards  et  «  un  habillement  de  tète, fait  de  fer  blanc  »;  à  dater 
de  ce  moment  il  n'est  plus  question  de  Fleurence,  qui  ne  mourut 
cependant  qu'en  1616. 

Sous  le  gouvernement  de  M.  de  Souvré  le  système  de  correction 
recommandé  par  Henri  IV  à  M™®  de  Montglat  avait  continué  d'être 
suivi,  et,  même  longtemps  après  soir  sacre,  on  voit  encore  le  Roi 
fouetté  à  l'âge  de  dix  ans  pour  avoir,  la  veille,  heurté  trop  fort 
à  la  porte  du  cabinet  de  la  Reine  (19  septembre  f611  )  et  à  plus 
de  onze  ans  pour  n'avoir  pas  voulu  prendre  médecine.  Aussi  le 
jeune  Louis  craignait-il  son  gouverneur  au  point  qu'un  jour  où 
son  pourpoint  le  serre  trop  «  il  ne  le  veut  point  desserrer  qu'il 
n'ait  su  si  c'est  la  volonté  de  M.  de  Souvré,  auquel  il  l'envoie 
demander  et  qui  le  lui  permet  ».  Ce  joug  lui  pesait  cependant,  et  le 
médecin  rapporte  à  ce  sujet  un  mot  caractéristique  du  prince  ; 


INTRODUCTION.  xvii 

il  était  depuis  un  peu  plus  d'un  an  confié  à  M.  de  Souvré  lors- 
qu'un jour  (8  mars  1610)  M™°  de  Montglat  vient  au  coucher  du 
Dauphin  qui  s'amusait  dans  son  lit  a  à  de  petits  engins  »^  pen- 
dant que  son  ancienne  gouvernante  et  M.  de  Souvré  devisoicnt 
ensemble. >«  Je  puis  dire,  commence  M™*  de  Montglat,  que  Mon- 
seigneur le  Dauphin  est  à  moi;  le  Roi  me  l'adonné  à  sa  nais- 
sance, me  disant  :  Madame  de  Montglat,  voilà  mon  fils  que  je 
vous  donne,  prenez-le.  »  M.  de  Souvré  lui  répond  :  «  Il  a  été  à 
vous  pour  un  temps,  maintenant  il  est  à  moi.  »  Le  Dauphin,  qui' 
écoutait  tout  ce  qui  se  disait  sans  en  faire  semblant,  murmure 
froidement,  sans  hausser  la  voix  et  sans  se  détourner  de  sa  be- 
sogne :  «  Et  j'espère  qu'un  jour  je  serai  à  moi.  »  L'enfant  se  trom- 
pait dans  ses  espérances,  et,  quand;  à  la  fin  de  1614,  il  priait  la 
Reine  «  de  lui  ôter  M.  de  Souvré,  qu'il  ne  pouvoit  plus  durer  avec 
cet  homme-là  »,  sa  colère  ne  venait  que  de  ce  qu'on  avait  dit  au 
Roi  que  M.  de  Souvré  u  vouloit  empêcher  que  le  sieur  de  Luynes 
n'entrât  en  sa  chambre  ». 

ni. 

Louis  Xni  en  effet,  bien  que  d'un  naturel  opiniâtre  et  emporté 
.  qui  se  montre  de  très-bonne  heure ,  devait  toute  sa  vie  subor- 
donner sa  volonté  à  celle  de  ses  favoris  et  de  ses  ministres,  et  ne 
voir  jamais  le  jour  où  il  s'appartiendrait  entièrement.  Étant  enfant, 
il  disait  à  ses  petits  chiens  en  les  caressant  :  «  Ha  !  je  voudrois  que 
vous  pussiez  manger  Mamanga;  »  et  comme  :son  maître  d'hôtel 
et  son  aumônier  l'entendaient,  il  se  retournait  vers  eux  et  leur 
recommandait  de  ne  pas  rapporter  cette  parole  à  la  gouvernante. 
Que  de  fois  le  jeune  Roi  dut  en  dire  autant,  soit  à  ses  chiens,  soit 
à  ses  familiers,  en  parlant  tout  bas  de  M.  de  Souvré  et,  plus  tard, 
du  connétable  de  Luynes  ou  du  cardinal  de  Richelieu  !  Héroard, 
l'un  de  ses  plus  intimes  confidents,  en  laisse  entrevoir  quelque 
chose,  malgré  la  concision  des  dernières  années  de  son  journal, 
lorsque,  quelques  mois  après  la  mort  du  duc  de  Luynes,  le  Roi, 
étant  au  lit,  parle  de  la  fortune  et  de  la  famille  du  connétable 
(  10  avril  1622)  ;  ou  quand ,  dans  un  séjour  en  Bretagne,  le  Roi 
({  va  à  la  Haye  voir  M.  le  cardinal  de  Richelieu  avant  de  se 
mettre  au  lit  ».  Le  Roi,  ajoute  Héroard,  »  se  met  en  colère,  ne  se 
peut  apaiser;  en  soi-même  se  plaint  à  moi  qu'il  avoit  tort.  » 
(18  août  1626.) 

Le  meurtre  de  Coneiry  avait  été  la  suite  de  ces  plaintes 
sourdes  que*  le  jeune  Louis  laissait  échapper  contre  le  favori 
de  Marie  de  Médicis,  depuis  la  journée  du  22  novembre  1616 

BÉROARD.  —  T.   I.  b 


Jtf 


xvin  INTRODUCTION. 

surtout,  où  le  Roi  était  dans  la  grande  galerie  du  Louvre  «  en 
Tune  des  fenêtres  qui  regardoit  sur  la  rivière ,  quand  le  ma- 
réchal d'Ancre  entra,  accompagné  de  plus  de  cent  personnes, 
et  s'arrêta  aussi  à  une  des  fenêtres,  sans  aller  vers  le  Roi,  se  fai- 
sant faire  la  cour  par  tous,  tête  nue  ;  mais  il  savoit  bien  que  le 
Roi  étoit  là,  car  on  luiavoit  dit,  l'ayant  demandé  en  la  chambre.  » 
Le  Roi  s'en  était  allé  aux  Tuileries,  «  le  cœur  plein  de  déplaisir» 
contre  l'insolent,  pour  qui  le  Dauphin  avait  eu  déjà  une  répugnance 
précoce,  si  l'on  en  juge  par  la  petite  scène  que  raconte  Héroard 
à  la  date  du  l*^*"  février  1603  :  «  Le  sieur  dom  Garcia,  le  sieur 
Conchino  arrivent  à  l'heure  de  l'habiller.  Il  se  jouoit  à  un  car- 
rosse du  palais  où  il  y  avoit  quatre  poupées;  l'une  étoit  la  Reine, 
les  autres  :  M"«  et  M"«  de  Guise,  et  M"«  de  Guiercheville.  On  les  lui 
faisoit  montrer,  les  nommant  par  leurs  noms;  il  les  montroit 
du  doigt.  Le  sieur  Conchino  va  lui  demander  :  a  Monsieur,  où 
est  la  place  de  ma  femme  ?  »  En  disant  :  Jh  !  il  lui  montre  une 
avance  qui  étoit  par  dehors,  au  cul  du  carrosse.  Il  ne  veut  point 
prendre  un  grain  de  fenouil  confit  au  sieur  Conchino;  à  qui 
k"®  de  Montglat  l'avoit  baillé  pour  le  lui  donner,  s'en  recule  du 
tout,  le  regardant,  comme  importuné.  » 

Bien  que  le  nom  de  Marie  de  Médicis  se  retrouve  presque  à 
chaque  page  de  son  journal,  sauf  la  période  de  l'exil  à  Blois,  Hé- 
roard ne  cite  d'elle  qu'un  petit  nombre  de  ces  traits  caractéris- 
tiques qui  abondent  pour  Henri  IV.  On  peut  juger  seulement,  en 
se  reportant  à  quelques  passages  antérieurs  ou  postérieurs  à  la 
mort  du  Roi ,  que  les  actions  et  les  paroles  de  la  Reine-mère 
vis-à-vis  de  son  fils  n'étaient  pas  moins  libres  que  celles  de  son 
époux. 

Il  en  est  de  même  pour  Anne  d'Autriche;  la  première  partie  du 
journal  révèle  beaucoup  de  particularités  relatives  au  projet  d'u- 
nion avec  l'Infante  et  aux  dispositions  peu]  bienveillantes  du  Dau- 
phin pour  les  Espagnols  ;  mais,  si  Fon  en  excepte  les  faits  qui  se 
rapportent  à  la  célébration  et  à  la  consommation  du  mariage, 
faits  pour  la  publication  desquels  nous  avons  été  prévenus  par 
M.  Armand  Baschet,  dans  le  curieux  livre  qui  a  pour  titre  :  Le  Roi 
chez  la  Reine,  Héroard  n'a  presque  rien  à  nous  apprendre  sur  le 
caractère  et  la  manière  d'être  de  la  jeune  Reine. 

Son  affection  toute  paternelle  pour  l'enfant  qu'il  avait  vu 
naître  n'aveugle  pas  le  premier  médecin  du  Dauphin  sur  les  in- 
firmités et  les  défauts  qui  se  révèlent  au  fur  et  à  mesure  de  la 
croissance,  et  Héroard  a  pris  soin  de  noter  en  marge  de  son  ma- 
nuscrit de  nombreuses  remarques  sur  le  tempérament  et  sur  le 
naturel  de  Louis  XIII.  Né  sain  et  robuste  de  corps,  d'après  la  mi- 


INTRODUCTION.  xix 

nutieuse  description  écrite  au  moment  même  où  il  vient  au 
monde,  le  Dauphin  avait  dû  pourtant^  dès  le  lendemain^  subir 
une  pe{ite  opération  ;  comme  «  il  avoit  peine  à  téter,  il  lui  fut 
regardé  dans  la  bouche  et  vu  que  c'étoit  le  filet  qui  en  étoit  cause  ; 
sur  les  cinq  heures  du  soir  (20  septembre  1601  )  il  lui  fut  coupé 
à  trois  fois  par  M.  Guillemeau,  chirurgien  du  Roi  ».  L'opération 
avait  été  mal  faite  ou  l'enfant  avait  un  défaut  naturel  dans  la 
conformation  de  la  langue,  car,  lorsqu'il  commence  à  prononcer 
quelques  mots,  on  s'aperçoit  qu'il  bégaye  en  parlant  et  «  il  se 
fâche  quand  il  ne  peut  prononcer  autrement  ».  Plus  tard  Héroard 
remarque  encore  {{"  décembre  1604  )  qu'il  «  bégaye  fort  en  par- 
lant ».  C'est  surtout  lorsqu'il  est  ému,  qu'il  s'anime  ou  qu'il  se  met 
en  colère  que  le  Dauphin  mâche  «  sa  grosse  langue,  comme  il  avoit 
accoutumé  de  faire  quand  il  faisoit  quelque  chose  avec  grande 
ardeur  ».  Le  22  décembre  |1609,  le  Dauphin  est  «  mené  chez  la 
Reine,  mandé  par  elle,  pour  lui  avoir  été  dit  que  son  bégayemcnt 
provenoit  pour  avoir  encore  le  filet;  il  fut  jugé»  qu'il  n'était  pas 
nécessaire  de  faire  une  nouvelle  opération.  «  Il  craignoit  qu'on 
lui  voulût  couper  la  langue  quand  on  la  lui  faisoit  tirer  ;  il  dit  : 
«  Comment  me  la  veut-on  couper?  »  et  commençoit  d'en  pleurer.  » 
Cette  infirmité  persiste  et  cependant  ne  devait  pas  être  très-forte 
puisqu'elle  pouvait  disparaître  à  un  moment  donné;  ainsi,  la  veille 
du  jour  où  il  doit  «  aller  à  la  cour  de  Parlement  pour  se  déclarer 
majeur  »,  le  jeune  Roi  «  fait  vœu  à  Notre-Dame  des  Vertus,  s'il 
peut,  le  lendemain,  au  Palais,  prononcer  sans  faire  faute  ses 
paroles  pour  sa  majorité,  »  et  en  effet,  le  2  octobre  1614,  il  pro- 
nonce son  discours  «  hautement,  fermement  et  sans  bégayer  ». 

D'un  tempérament  très-actif,  ayant  peine  à  rester  une  minute 
en  place,  ce  qui  lui  rendait  l'étude  très-pénible,  le  jeune  Louis 
était  pourtant  sujet  à  des  accès  de  rêverie  maladive,  qui  font 
comprendre  l'expression  mélancolique  de  ses  traits.  Ces  accès  lui 
prennent  d'abord  à  ses  repas;  un  soir,  le  2  août  1605,  «  en  sou- 
pant,  ayant  été  quelque  temps  sans  dire  mot,  comme  il  étoit  au- 
cune fois  réservé  et  tout  ainsi  que  s'il  eût  «songé  à  de  grandes 
affaires,  il  dit  :  «  Mais,  c'est  Thomas!  »  Voyant  qu'il  ne  disait 
plus  mot,  le  médecin  lui  demande  ;  «  Monsieur,  qui  est  ce  Tho- 
mas? —  C'est  un  homme  de  pierre;  je  l'ai  vu  à  Poissy,  dans  une 
chapelle,  rangé  là,  à  un  petit  coin.  »  Il  y  avoit  environ  quatorze 
mois  qu'il  fat  à  Poissy,  où  il  vit  et  entendit  nommer  cette  image 
du  nom  de  wnt  Thomas  et  au  lieu  où  il  la  représentoit.  »  Un  autre 
soir  i<  il  soj9geoit  en  regardant  le  feu  ;  sa  nourrice  lui  demande  : 
«  Monsieur,  à  quoi  songez-vous?  —  Je  songe  à  quoi  je  me  joue- 
rai. »  On  a  vu  plus  haut  le  jeune  Roi  s'absorber  dans  despréoccu- 

b. 


XX  INTRODUCTION. 

pations  plus  graves  le  lendemain  de  la  morl  de  son  père.  Héroard 
caractérise  cet  état  par  une  expression  latine  :  Quasi  aliud  agens. 

Le  sommeil  de  Louis  XIII  était  fréquemment  agité  par  des 
cauchemars  qui  prenaient  quelquefois  le  caractère  du  som- 
nambulisme. Le  3  octobre  1G06,  il  s'éveille  «  à  une  heure 
après  minuit,  en  sursaut,  avec  un  cri  haut  extrêmement  et  ef- 
froyable. Sa  nourrice  et  M^*®de  Ventelet  (qui  aidait  à  le  veiller) 
vont  à  lui,  demandant  ce  qu'il  avoit  :  <(  Hé  !  c'est  que  papa  s'en 
va  sans  moi,  »  dit-il  en  pleurant  et  fondant  en  larmes,  «  héî  je 
-  veux  aller  avec  papa;  attendez-moi,  papa!  »  Il  le  songeoit  et  s'en 
éveille...  se  rendort  à  peina,  ayant  le  cœur  saisi.  Le  matin  sa 
nourrice  lui  demande  :  «  Monsieur,  qu'aviez  à  songer  et  à  crier 
cette  nuit?  —  Doundoun,  c'est  que  je  songeois  que  j'étois  à 
la  chasse  avec  papa;  j'ai  vu  un  grand,  grand  loup  qui  vouloit 
nianger  papa  et  un  autre  qui  me  vouloit  manger,  et  j'ai  tiré  mon 
épée,  puis  je  les  ai  tués  tous  deux.  »  Nous  regrettons  d'avoir  à 
dire  que  le  bon  Héroard,  avec  l'esprit  superstitieux  qui  le  ca- 
ractérise ,  voit  sans  doute  dans  ce  cauchemar  un  présage  fa- 
vorable, et  écrit  en  marge  de  son  journal  :  Augurium, 

Le  29  juillet  i614,  le  Roi  éveillé  à  une  heure,  en  sursaut,  ti  se  veut 
lever  sans  dire  la  cause  ;  ses  valets  de  chambre,  les  sieurs  de  Heurles 
et  Armaignac,  l'en  veulent  empêcher,  croyant  qu'il  rêvât  :  «  Laissez- 
moi,  laissez-moi,  »  dit-il  ;  il  se  lève  en  chemise,  et  ainsi  veut  aller 
à  la  salle.  »  Le  8  septembre  suivant  «  il  raconte  comme  il  avoit 
songé  qu'il  voyoit  des  poissons  volants  et  appeloitde  Heurles,  son 
premier  valet  de  chambre;  il.dormoit  et  parloit.  Il  étoit  hors  des 
draps  sur  le  milieu  du  lit,  se  vouloit  élancer  pour  en  aller  prendre,  w 
Le  31  novembre  1616,  le  Roi  est  pris  d'une  syncope,  à  la  suite  de 
laquelle  il  est  saigné  pour  la  première  fois.  Voici  une  autre  indi- 
cation donnée  par  Héroard  à  la  date  du  4  juillet  1622  ;  «Éveilléà 
trois  heures  après  minuit,  il  se  plaint,  criant  et  me  disant  avoir 
eu  froid  étant  couché  dans  le  lit,  et  fort  peu  dormi,  les  yeux  chauds 
et  la  tête  pesante.  Levé,  blême,  il  se  sent  foible  et  lassé.  » 
Cette  lassitude  ne  l'empêche  cependant  pas  de  partir  à  quatre 
heures  du  matin  de  la  ville  de  Toulouse,  où  il  était  arrivé  huit 
jours  avant,  et  de  faire  à  cheval  une  dizaine  de  lieues  jusqu'à 
Villefranche  de  Lauraguais,  où  «  il  se  plaint  encore  des  mêmes 
choses  qu'il  avoit  fait  ici  dessus  » .  A  son  entrée  à  Arles  le  30  oc- 
tobre suivant,  le  Roi,  entouré  du  peuple  qui  «  crioit  en  son  lan- 
gage :  Vive  notre  bon  roi  Louis,  »  est  saisi  d'une  impression  de 
sensibilité  nerveuse  «  et  l'on  lui  a  ouï  dire  ces  paroles  :  «  Dieu  vous 
bénie  mon  peuple.  Dieu  vous  bénie  !  »  Le  soir,  pensif,  il  dit  à  son 
médecin  «  qu'il  avoit  été  triste  tout  le  jour  ». 


INTRODUCTION.  xxi 

Louis  XIII  passait  alternativement  et  presque  sans  transition  des 
exercices  les  plus  pénibles  et  que  le  corps  le  plus  robuste  pouvait 
seul  supporter,  à  un  état  de  langueur  qui  le  faisait  se  mettre  au 
lit  «  avec  inquiétude  »,  ou  se  coucber  au  milieu  du  jour  «  pour 
ne  savoir  que  faire  ».  Une  indication  du  journal  d'Héroard  qui 
peut  servir  à  dater  les  portraits  de  Louis  XIII  et  à  juger  de  son 
tempérament  se  rencontre  dans  le  journal  au  1*^*"  août  1624;  le 
Roi,  alors  âgé  de  près  de  vingt-trois  ans,  «  se  fait  raser  la  barbe 
pour  la  première  fois;  il  ne  y  avoit  que  du  poil  impercep- 
tible ». 

A  cette  nature  rêveuse  et  mélancolique,  à  cette  figure  silen- 
cieuse et  qui  se  déridait  rarement  (Héroard  remarque  à  plusieurs 
reprises  que  le  Dauphin  n'est  ni  parleur  ni  rieur,  et  que  lors- 
qu'il rit,  c'est  d'un  gros  «  rire  d'hôtelier  »  comme  quelqu'un 
qui  n'en  a  pas  l'habitude),  Louis  XIII  joignait  cependant  un  esprit 
assez  vif  ;  il  avait  parfois  des  reparties  pleines  de  bon  sens,  par- 
fois aussi  il  raillait  et  se  moquait;  mais  en  avançant  en  âge  ses 
saillies  deviennent  plus  sévères  et  plus  âpres.  Un  jour  d'hiver 
(19  février  1605)  le  porteur  de  charbon  entre  dans  sa  chambre 
pendant  qu'il  se  lève  et  lui  dit  :  «  Bonjour,  mon  maître.  — 
Qui  est  son  maître  ?  »  demande  l'enfant  à  son  aumônier.  —  «  C'est 
le  Roi  et  vous.  —  Qui  est  le  plus  grand?  —  C'est  papa  et  vous 
après,  répond  l'aumônier.  —  Non,  c'est  Dieu  qui  est  le  plus 
grand  !  »  reprend  le  Dauphin ,  qui  de  sa  nature  «  n'aimoit  pas 
la  flatterie».  Le  lendemain  «  l'on  parloit  d'un  homme  condamné 
à  être  pendu,  le  Dauphin  demande  :  «  Qui  le  pendra?  » 
L'on  répond  que  ce  seroit  le  valet  du  bourreau,  il  dit  :  «  Je  ne 
veux  donc  point  avoir  un  valet.  »  Peu. après  il  appelle  Birat, 
huissier  de  sa  chambre;  il  avait  l'habitude  de  lui  donner  le  nom 
de  valet  et  de  lui  dire  :  Valet,  faites  ceci  ou  cela  ;  ce  jour-là  il  le 
nomme  par  son  nom  :  «  Quoi,  Monsieur,  dit  Birat,  vous  ne  m'ap- 
pelez pas  votre  valet!  —  Hé!  c'est  le  bourreau  qui  a  un  valet,  » 
répond  le  Dauphin.  Un  autre  jour  M"®  de  Montglat  lui  demande 
après  qu'il  vient  de  prier  pour  le  Roi  :  «  Aimez-vous  bien  papa  ? 
—  Oui.  —  Comment  l'aimez-vous?  —  Je  l'aime  plus  que  Pataut 
(le  chien  de  sa  nourrice).  — Monsieur,  reprend  la  gouvernante , 
il  ne  faut  pas  dire  ainsi ,  il  faut  dire  plus  que  vous-même.  — 
Plus  que  moi-même  !  Eh!  il  ne  faut  pas  aimer  soi-même  !  il  faut 
aimer  des  hommes,  mais  pas  soi-même  !  » 

Le  Dauphin  se  plaisait  aussi  à  jouer  sur  les  mots  et  sur  les  noms  ; 
nous  nous  bornerons  en  ce  genre  à  une  seule  citation  où  figure  le 
poète  Racan.  Le  14  octobre  1606  il  y  avait  à  son  souper  «  un  page 
de  la  chambre  auquel  il  demanda  :   «  Comment  vous  appelez- 


xxii  INTRODUCTION. 

vous?  —  Monsieur,  je  m'appelle  Des  Ars.  —  Vous  êtes  donc 
un  arc?  Il  vous  faut  attacher  une  corde  au  nez  et  au  bout  des 
jambes,  et  puis  y  mettre  une  flèche  et  tirer.  »  D'un  autre  page 
de  la  chambre  qui  se  nommoit  Racan ,  il  dit  à  sa  gouvernante  ; 
«  Mamanga,  velà  l'arc  en  ciel,  pour  ce  qu'il  tournoit  le  nom  en 
son  entendement,  imaginant  Arcan  et  ajoutoit  ciel  en  sa  petite 
fantaisie.  11  se  plaisoit  à  des  pareilles  rencontres.  » 

Voici,  à  la  date  du  jour  des  Rois,  une  jolie  conversation  sur  le 
nombreux  personnel  de  la  maison  du  Dauphin  :  «  Il  tenoit  une  pein- 
ture du  Roi  sur  du  papier,  où  étoient  les  nom ,  surnom  et  qualités; 
il  les  lisoit.  M.  de  Ventelet  lui  demande  :  «  Monsieur,  quand  vous 
serez  un  jour  le  Roi,  comment  mettrez-vous?»  II  répond  brusque- 
ment :*«  Ne  parlons  point  de  cela!  —  Mais,  Monsieur,  vous  le  serez, 
s'il?  plaît  à  Dieu ,  un  jour  après  papa.  —  Ne  parlons  point  de 
cela  î  — Monsieur,  c'est  que  vous  voulez  dire  qu'il  faut  prier  Dieu 
qu'il  donne  longue  vie  â  papa?  —  Oui,  c'est  cela.  »  En  dînant 
il  demanda  si ,  pour  son  souper,  il  ne  y  auroit  pas  un  gâteau 
pour  faire  les  rois;  M.  de  Ventelet  lui  dit  que  oui  et  qu'il  seroit 
le  roi^  «  Ho  !  non,  dit-il,  c'est  papa.  —  Monsieur,  j'entends  le 
roi  de  la  fève,  ce  n'est  que  pour  jouer;  »  et  là-dessus  je  lui  dis  : 
i(  Monsieur,  il  faudra  s'il  vous  plaît  des  charges  à  tous  vos  ser- 
viteurs; que  donnerez-vous  à  M.  Birat?  —  Ce  sera  le  fou.  — 
Et  à  M.  de  Ventelet?  —  Ce  sera  le   bon  vieux  homme.  —  Et 
à  moi/ Monsieur?  —  Vous  serez  l'imprimeur.  »  M.  Boquet,  mari 
de  sa  nourrice,  lui  demande  une  charge.  —  «  Vous  serez  maître 
liuillaume^  »  c'étoii  le  fou  du  roi.  Je  poursuis  à  lui  demander  :  «  Et 
à  M.  d€  Malleville,  que  lui  donnerez-vous  ?  (  Il  étoit  exempt  aux 
gardes  écossoises  servant  près  de  lui.)  —  Ce  sera  Pantalon;  »  il 
avwt  la  barbe  assez  grande.  —  a  Et  M.  de  la  Pointe?  (archer 
du   corps  qui  étoit  gros).  —   Ce  sera  le  gros    ventre.  —  Et 
M.  d'Origny?  (son  compagnon).  —  Ce  sera  le  cuisinier;  »  il 
étoit  un  peu  malpropre.  —  «  Et  maître  Jean  ?  (  son  somme- 
lier ).  —  Ce  sera  l'ivre.  —    Et  maître   Gilles?  (son    panne* 
tier).  —  Il  sera  confiturier.  —  Et  votre  huissier  de  salle?  (il 
faisoit  des  vers).  — Féfé  Vaneuil  a  un  petit  chien  qui  s'appelle 
Joly;  quand  ils  seront  ensemble  ils  feront  des  vers  et  Joly  les  fera 
par  le  c...  —  Et  de  Vienne?  (c'étoit  son  cuisinier).  —  Ce  sera 
Sibilot;*»  c'étoit  le  fol  du  feu  Roi.  —  «  Et  Champagne?  (garçon 
de    garde-robe).    —  Ce   serai    mon  verseur    de    m...    —    Et 
M.  Guérin?  (son  apothicaire).  —  Ce  seraFrely;  »  c'étoit, le  nom 
que  ledit  Guérin  avoit  donné  à  l'un  des  chiens.  —  «  Et  M.  de 
Cressy  ?  (enseigne  de  la  compagnie  qui  étoit  fort  grand  ).  —  Ce 
sera  le  petit  Marin;  »  c'étoit  le  nain  de  la  Reine.  — «  Et  M.  Aude? 


INTRODUCTION.  xxiii 

(  huissier  de  chambre  de  Madame  qu'il  voyoit  souvent  enveloppé 
au  visage  ).  —  Ce  sera  Tenrhumé.  »  M.  Bqquet,  qui  n'étoit  pas 
content  d'être  maître  Guillaume,  le  pressoit  pour  lui  en  donner 
une  autre;  M.  Birat  entre  en  la  chambre,  M.  Boquet  lui  dit  : 
«  Monsieur,  voilà  M.  Birat;  quelle  charge  lui  donnerez-vous?  — 
Ce  sera  maître  Guillaume.  —  Et  moi,  Monsieur,  lui  dit  Boquet, 
que  serai-je  maintenant  que  je  ne  suis  plus  maître  Guillaume? 

—  Vous  serez  maître  Guillaume  Dubois,  le  poète  de  mousseu  de 
Roquelaure  (  c'étoit  un  fol  qui  avoit  été  maçon  et  se  faisoit 
croire  qu'il  faisoit  bien  des  vers);  mousseu  Héroua,  il  me  venoit 
voir  souvent  à  Fontainebleau,  sur  la  terrasse  de  ma  chambre;  il 
me  montroit  des  vers  qui  étoient  si  mal  faits,  si  mal  faits,  »  me  dit- 

'  il  avec  action,  comme  s'il  se  y  fût  connu  et  en  souriant.  —  «  Et 
à  M.  de  Bernet?  (porteur  de  M.  d'Orléans).  —  Ce  sera  le  nou- 
veau tondu;  »  il  avoit  ses  cheveux  et  sa  barbe  faits  de  nouveau. 

—  «  Et  Bourgeois?  (  l'un  des  huissiers  de  sa  chambre  qui  étoit 
vêtu  de  noir,  portant  le  deuil  ).  —  Ce  sera  la  corneille.  —  Et 
Montalier?  (valet  de  garde-robe,  portant  le  deuil).  —  Ce  sera  le 
corbeau.  »  (5  janvier  1608.) 

Une  autre  repartie  du  Dauphin  pourrait  s'appeler  le  Dauphin 
terrible.  Le  30  juillet  1608,  il  jouait  avec  des  figurines  en  faïence 
dont  une  représentait  un  singe.  Henri  IV  le  vient  voir  et  lui  dit 
que  ce  singe  ressemblait  à  M.  de  Guise.  «  Peu  après  M.  de  Guise 
arrive  et  lui  demande  :  «  Monsieur,  qu'est  cela?  —  C'est  votre 
ressemblance.  —  Comment  le  savez-vous  ?  —  Papa  le  dit.  »  Le 
21  décembre  suivant,  le  Dauphin  se  fâche  contre  les  petits  gen- 
tilshommes attachés  à  sa  personne,  «  veut  qu'ils  aient  le  fouet. 
M"®  de  Montglat  lui  dit  qu'il  leur  falloit  pardonner  et  que  le  Roi 
pardonnoit  à  tout  le  monde.  —  A  tout  le  monde  !  il  n'a  pas  par- 
donné au  maréchal  de  Biron  !  » 

Le  28  avril  1610,  peu  de  temps  avant  le  couronnement  de 
Marie  de  Médicis  qui  devait  être  suivi  d'une  entrée  solennelle,  on 
disait  au  souper  du  Dauphin  «  que  les  enfants  de  Paris  qui  dé- 
voient être  à  l'entrée  de  la  Reine  auroient  des  éperons  ,dorés. 
«  Ho  !  dit-il,  s'ils  en  ont  de  dorés ,  j'en  veux  avoir  de  fer  noir.  » 

Citons  encore  trois  ou  quatre  mots  du  jeune  Roi  qui  achèvent 
de  peindre  une  des  faces  de  son  caractère  et  la  tournure  que 
prend  peu  à  peu  son  esprit.  Le  15  juillet  1610,  il  fait  donner  à 
boire  à  son  petit  chien  et  demande  :  «  Pourquoi  d^nne-t-on  à 
boire  aux  chiens  ?  »  Il  lui  fut  répondu  :  «  De  peur  qu'ils  n'enra- 
gent. »  11  repart  soudain  :  «  Les  ivrognes  donc  n'ont  garde  d'en- 
rager, car  ils  boivent  toujours.  » 

Le  il  décembre  1612  «  la  Reine  avoit  commandé  qu'on  lui  fît 


XXIV  INTRODUCTION. 

la  mine  pour  n'avoir  point  voulu  prendre  sa  médecine  ;  il  s'en 
aperçut  ou  il  le  sut,  et  s'adressant  à  M^'®  de  Vendôme ,  lui  dit 
tout  bas  :  «  La  Reine  ma  mère  a  commandé  que  l'on  me  fasse  la 
mine,  mais  ils  seroient  bien  tous  étonnés  si  je  la  faflsois.  »  Soudain 
il  va  à  M"®  la  douairière  de  Guise  :  «  Eh  bien,  madame  de  Guise, 
êtes-vous  de  celles  qui  me  font  la  mine?  »  et  s'en  va,  lui  faisant  la. 
moue  et  le  hausse- bec.  » 

Le  9  avril  1616,  il  construisait  un  petit  fort  et  y  plaçait  (c  des 
petits  canons  tirés  par  des  chiens,  l'un  desquels  fait  difficirtté  de 
passer  outre  sur  une  planche  qui  faisoit  du  bruit.  Il  le  bat  rude- 
ment et  en  colère,  le  chien  passe  sans  difficulté;  lors  il  dit 
froidement  et  de  façon  sérieuse  :  «  Voilà  comme  il  faut  traiter  les 
opiniâtres  et  les  méchants,»  et,  lui  donnant  du  biscuit,  a  et  récom- 
penser les  bons ,  les  hommes  aussi  bien  que  les  chiens.  » 

Le  30  décembre  1622,  il  y  avait  eu  «  dispute  entre  les  sieurs 
d'Ecquevilly  et  de  Sourdis.  enfants  d'honneur  qui  portoient  des 
oiseaux  de  la  chambre  »  ;  d'Ecquevilly  avait  été  appelé  en  duel,  et 
on  disait  au  Roi  qu'il  fallait  les  empêcher  de  se  battre  :  «Non,  non, 
répond-il  en  colère.  Qu'on  ne  les  empêche  pas;  laissez-les  battre. 
Je  les  séparerai  bien;  je  leur  ferai  trancher  la  tète.  » 

Les  Inclinations  de  Louis  XIII  pour  les  armes  et  pour  la  chasse 
se  montrent  chez  lui  de  très-bonne  heure;  mais,  malgré  son  ca- 
ractère hautain,  il  apportera  dans  ces  exercices,  comme  en  toutes 
choses,  des  instincts  au-dessous  de  son  rang,  un  esprit  subalterne, 
et  il  sera  plutôt  soldat  que  capitaine  ,  plutôt  piqueur  que  grand 
veneur.  Héroard  remarque  à  plusieurs  reprises  que  le  Dauphin 
u  se  familiarise  de  son  mouvement  avec  les  soldats  plutôt  qu'avec 
toute  autre  sorte  de  personnes,  faisant  du  pair  et  du  compagnon 
avec  eux  ».  Son  premier  favori  est  un  soldat  aux  gardes,  qu'il  ap- 
pelle son  mignon  Descluseaux;  «  mais  il  ne  vouloit  pas  qu'il  fut 
assis  à  table  avec  lui  pource  que,  disoit-il,  il  est  pas  gentil- 
homme. »  Un  jour  qu'il  faisait  ses  exercices  militaires  devant  le 
Roi,  avec  ses  frères  naturels  MM.  de  Vendôme  et  de  Verneuil,  et  les 
deux  petits  Frontenac,  fils  du  gouverneur  de  Saint-Germain,  «  le 
Dauphin  disoit  qu'il  vouloit  être  mousquetaire.,  et  néanmoins  il 
avoit  accoutumé  de  reprendre  ceux  qui  ne  faisoientpas  bien;  le  Roi 
lui  dit  :  «  Mon  fils,  vous  êtes  mousquetaire  et  vous  commandez!  » 
C'est  exactement  ce  que  Louis  XIII  sera  toujours,  et  roi  iljoueencore 
au  soldat.  J^e  23  janvier  1611,  après  déjeûner,  il  prend  un  bâton,  se 
fait  mettre  en  sentinelle  par  le  jeune  Loménie,  qu'il  fait  caporal, 
•  fait  demander  à  M.  de  la  Curée  (lieutenant  des  chevau-légers)  par 
M.  de  Préaux  (son  sous-gouverneur)  s'il  connoit  point  ce  soldat. 
M.  de  la  Curée  répond  que  non.  —  «  Il  a  été  aux  guerres  de  Flan- 


INTRODUCTION.  xxv 

dre,  »  dit  M.  de  Préaux.  —  «  Il  a  bonne  mine,  »  répond  M.  de  la 
Curée,  puis  adressant  la  parole  au  sentinelle  :  a  Mon  compagnon, 
d*où  êtes- vous?  —  De  Gàtinois,  répond  le  Roi.  —  Comment  vous 
appelez-vous?  —  Capitaine  Louis.  —  Vous  êtes  bien  habillé  !  il  y 
a  quelque  sergent  qui  est  votre  camarade,  qui  vous  fournit  ce  qu'il 
vous  faut?  —  Oui.  » 

A  rage  de  quinze  ans  et  encore  dans  sa  seizième  année,  le  Roi 
continue  le  même  jeu.  Le  2  septembre  1616 ,  «  il  s'amuse  à  faire 
la  garde  lui-même,  se  couche  sur  la  paillasse,  s'endort;  Descluseaux 
qui  faisoit  le  caporal  l'éveille ,  le  tire  par  les  pieds  hors  de  la  pail- 
lasse, le  met  en  sentinelle  où  il  se  rendort.  Descluseaux  le  y 
trouve,  le  met  en  prison  ;  ce  fut  en  son  lit.  »  Le  20  juin  1617,  après 
avoir,  dans  la  journée,  été  au  conseil  et  donné  une  audience  à 
l'ambassadeur  de  Savoie ,  et  après  la  cérémonie  de  son  coucher 
terminée,  il  se  relève  dans  la  soirée  et  «  vêtu  légèrement,  il 
descend  au  jardin,  s'amuse  à  faire  la  garde,  se  fait  mettre  en 
sentinelle,  reçoit  le  commandement  du  sergent  (c'étoit  Desclu- 
seaux ),  y  est  jusques  à  une  heure  après  minuit.  » 

Cinq  ans  après  le  jeu  devient  plus  sérieux  et  produit  même 
une  impression  pénible.  Le  Roi  qui  assiège  la  ville  de  Saint- Anto- 
nin,  occupée  par  les  protestants,  descend  du  rôle  de  commandant 
d'armée  à  celui  de  simple  «  artillier  »;  le  16  juin  1622  «  il  va  au 
camp  à  dix  heures,  au-dessus  d'une  batterie  où  il  y  avoit  deux  cou- 
leuvrines,  en  pointe  par  deux  fois,  tire  sur  des  paysans  qui  rem- 
paroient;  à  la  deuxième  fois  il  en  tue  deux.  »  Héroard  cite  pourtant 
beaucoup  de  traits  d'humanité  de  Louis  XIII  envers  les  hommes 
et  même  envers  les  animaux,  mais  ici  le  désir  de  prouver  son 
adresse,de  se  montrer  bon  soldat,  lui  fait  oublier  qu'il  n'appartient 
pas  à  un  roi  de  tirer  sur  ses  sujets,  même  révoltés. 

Dans  son  goût  passionné  pour  la  chasse,  Louis  XIII  se  montre  le 
même.  Enfant,  il  entretient  de  préférence  le  veneur  maître  Martin, 
lui  parle  «  de  tousses  chiens, sait  ou  demande  leurs  noms,  ce  qu'ils 
savent  faire,  comme  il  dresse  les  jeunes».  Roi,  ilélève  lui-même  ses 
oiseaux  et  leur  donne  a  la  mangeaille  ».  Il  va  seul  au  bois  et  à  la 
volerie,  en  si  simple  appareil  qu'un  jour,  à  Saint-Germain  (19  février 
1619),  un  meunier  court  après  lui  a  le  prenant  pour  un  fauconnier, 
disant  et  opiniâtrement  que  c'étoit  lui  qui  lui  avoit  pris* sa  poule; 
à  quoi  il  prenoit  plaisir  et  à  le  faire  contester  » .  Dans  un  âge  plus 
avancé,  il  va  de  Saint-Germain  coucher  le  soir  à  Versailles,  y  dort 
tout  vêtu  afin  d'être  plus  tôt  prêt  pour  aller  à  la  chasse,  et  le  lende- 
main (3  août  1624),  «  éveillé  à  trois  heures,  il  prend  son  limier  et  va 
au  boispour  détourner  le  cerf,  y  est  deux  ou  trois  heures,  et  revient 
tout  mouille  à,Marly.  Il  se  jette  sur  un  méchant  lit  sans  dormir  et. 


XXVI  INTRODUCTION. 

après  dîner,  va  courir  son  cerf  qu'il  avoil  détourné.  Il  ne  le  prend 
point  et  revient  à  Saint-Germain .  » 

Héroard  nous  montre  encore  le  Dauphin  «  curieux  de  vouloir 
tout  savoir  »,  ayant  «  Tœil  et  Toreillc  à  tout  »,  se  plaisant  a  tou- 
jours à  quelque  exercice  pénible».  Son  goût  pour  «  les  œuvres 
mécaniques  »  lui  (ait,  tantôt  suivre  «  un  maçon  qui  raccoustroit  », 
tantôt  regarder  «  des  charpentiers  qui  mettoient  doe  cloisons  ». 
Voici  par  exemple  une  journée  où  Ton  voit  la  diversité  de  ses  oc- 
cupations et  de  ses  instincts  :  Le  iO  août  1607  «  il  se  fait  mettre 
dans  son  petit  carrosse  découvert  jusqu'à  la  chapelle  où  il  entend 
la  messe,  faisant  des  gambades  sur  son  carreau.  Il  va  à  son  car- 
rosse, y  fait  mettre  dedans  Madame,  la  petite  Vitry  et  le  petit  Gra- 
mont  de  la  Franche-Comté.  Il  dit  à  Toreille  à  Hindret,  son  joueur 
de  luth,  qui  le  menoit  :  «Je  veux  être  le  valet  de  pied,  mais  le  dites 
pas.  »  Deux  pages  tirent  le  carrosse,  il  va  à  côté  branlant  les  bras  et 
marchant  de  Tair  d'un  laquais,  se  fait  appeler  le  petit  Louis.  Mené 
en  sa  chambre,  il  se  met  sur  les  outils  de  menuiserie;  il  a  deux 
pages  et  deux  garçons  de  la  chambre  auxquels  il  commande,  leur 
fournit  la  besogne  et  se  fait  appeler  maître  Louis.  Il  vient  en  taa 
chambre,  me  demande  papier  et  encre,  se  meta  peindre,  fait 
un  oiseau,  puis  se  met  à  faire  Dondon,  sa  nourrice.  »  Une  autre 
fois,  «  il  s'amuse  à  maçonner  une  maison,  porte  lui-même  les 
pierres  »,  ou  bien  il  pave  lui-même  un  chemin,  «  porte  le  pavé,  le 
met  en  oeuvre  ».  Roi,  il  s'amusera  «  à  faire  des  paniers  de  menu 
jonc  »,  clouera  «les  tapis  du  pied  de  son  lit  avec  le  tapissier  »,  tra- 
vaillera avec  un  émailleur  ou  avec  un  excellent  tourneur  allemand 
qui  lui  apprendra  à  tourner.  Le  15  octobre  1614,  «  il  s'amuse 
lui-même  à  travailler  avec  le  menuisier,  à  dresser  le  jeu  de  bil- 
lard, »  et  le  12  janvier  1617  à  établir  «  une  batterie  de  petits  ca- 
nons qu'il  avoit  lui-même  fondus  à  sa  forge  ». 

Nous  avons  vu  Louis  XIÏI  demander  à  sa  mère  de  lui  ôter  son 
gouverneur  M.  de  Souvré,  parce  qu'il  ne  «  pouvoitplus  durer  avec 
cet  homme-là  »  ;  quinze  jours  avant  il  lui  avait  servi  de  cuisinier  et 
de  maître  d'hôtel.  Le  13  octobre  1614  il  était  allé  faire  collation 
'dans  une  maison  particulière  ;  après  avoir  mangé,  «  il  entre  en  la> 
cuisine,  met  M.  le  comte  de  la  Rocheguyon  à  la  porte  pour  huis- 
sier, et  lui  se  fait  porter  des  œufs,  ayant  été  auparavant  au  pou- 
lailler pour  en  prendre.  Il  donne  deux  écus  à  une  femme  qui  lui 
en  apporta  six  et  un  poulet,  se  prend  à  faire  des  œufs  perdus  et 
des  œufs  pochés  au  beurre  noir,  et  des  durs  hachés  avec  du  lard, 
de  son  invention.  M.  de  Frontenac,  premier  maître  d'hôtel,  fait 
une  omelette  ;  le  Roi  commande  au  petit  Humières  de  prendre  un 
bâton  et  de  servir  de  maître  d'hôtel,  au  sieur  de;  Montpouillan 


INTRODUCTION.  xxvii 

d'huissier^  à  d'autres  de  prendre  des  plats,  et  lui  prend  le  dernier 
et  marche  ainsi  à  la  salle  où  étoit  M.  de  Souvré,  auquel  il  avoit 
commandé  d'attendre  ce  qu'on  alloit  lui  servir.  H  fait  l'essai  du 
plat  qu'il  portoit  >>. 

Le  Dauphin  montre  des  goûts  plus  élevés  dans  ses  dispositions 
naturelles  pour  la  musique  et  .le  dessin.  Suivant  l'usage  de  l'é- 
poque, deux  musiciens  étaient  attachés  à  sa  personne  «  pour 
l'endormir»;  l'enfant  les  écoutait  avec  transport,  retenait  les 
termes  de  leur  art  et  voulait  même  faire  sa  partie  avec  eux.  Le 
23  février  1608,  il  joue  du  «  tabourin  de  basque  fort  bien,  en  con- 
cert avec  Hindret,  son  joueur  de  luth,  et  Boileau,  son  violon;  il 
avoit  appris  de  lui-même.  Mené  pour  donner  le  bonsoir  au  Roi  et 
jouer  leur  concert,  il  s'arrête  à  la  porte  du  cabinet  et  ne  voulut  ja- 
mais entrer  pour  jouer,  comme  ayant  reconnu  que  c'étoit  chose 
messéânte  à  sa  qualité  ;  le  Roi  le  sut  et  le  trouva  bon  ».  Le  1 1  août 
1609,  «  il  fait  chanter  et  chante  en  concert  des  chansons  d'a- 
mour; mis  au  lit ,  il  fait  encore  chanter  Laudate  en  concert  de 
voix,  d'un  luth  et  d'une  mandore  ». 

Un  jour  de  là  fête  de  Sainte-Cécile,  icM.  de  Souvré  le  vouloit  mener 
à  Notre-Dame  »;  le  jeune  Roi  s'y  refusait  «  à  cause,  disoit-il,  qu'il 
y  auroit  une  grande  messe.  — Oui,  Sire,  lui  dit  M.  de  Souvré, 
mais  il  y  aura  de  la  musique  que  vous  aimez  tant  !  —  Oui,  mais  il 
y  en  a  de  deux  sortes  ;  il  y  en  a  une  que  j'aime  point  »  ;  c'étoit 
le  plain-chant.  »  La  musique  que  le  Roi  préférait  était  celle  que 
lui  faisaient  à  son  coucher  La  Chapelle,  «  excellent  joueurd'épinette 
qui  étoit  à  lui  »,  et  Bailly  qui  chantait  en  s'accompagnant  du  luth. 
t<  Quand  ils  cessoient  :  «  Chantez,  chantez,  »  disoit-il,  ainsi  que 
souloit  faire  le  feu  Roi  son  père,  duquel  il  avoit  toutes  les  mêmes 
actions.  »  Le  1^""  septembre  1612,  le  Roi  «  commence  à  apprendre 
à  jouer  du  luth  par  Ballard,  »  et  à  la  fin  de,  l'année  1616  on  le 
voit  encore  chanter  en  concert  avec  les  orgues,  «  sur  lesquelles 
jouoit  le  sieur  de  La  Chapelle  ». 

Louis  XllT  enfant  avait  moins  d'ardeur  pour  la  danse,  peut-être 
parce  que  cet  exercice  faisait  partie  de  son  éducation ,  tandis  que 
la  musique  et  le  dessin  n'étaient  que  des  arts  d'agrément  qui  ne 
lui  étaient  pas  imposés.  Cependant,  le  21  février  1606,  il  danse  fort 
bien  son  ballet  des  Falots  devant  Henri  ÏV  qui  «  en  pleure  de 
joie  )»  ;  mais  plus  tard  Héroard  écrit  à  la  date  du  5  janvier  161i  : 
«  Dansé  à  regret  ;  il  n'aimoit  pas  la  danse  de  son  naturel,  et  si  il 
faisoit  bien  ;  il  le  fait  pour  faire  les  révérences  à  M.  de  Souvré  qui 
le  forçoit  à  les  bien  apprendre.  »  Dans  les  années  suivantes  au 
contraire  le  Roi  figure  lui-même  dans  plusieurs  oallets,  et  on  sait 
qu'il  se  plaisait  à  en  composer. 


xxviii  INTRODUCTION. 

Dès  rage  de  trois  ans,  le  Dauphin  commence  à  «  crayonner  sur 
du  papier  »  et  Héroard  a  conservé  précieusement  ces  premiers 
griffonnages,  dans  lesquels  il  voit  déjà  une  «  merveilleuse  inclina- 
tion à  la  peinture  »  ;  on  les  retrouve  dans  le  manuscrit  de  son 
journal,  ainsi  que  les  premiers  essais  d'écriture  de  Tenfant.  Ces 
dispositions  pour  le  dessin  se  développèrent  un  peu  plus  tard , 
pendant  les  séjours  à  Fontainebleau  où  de  nombreux  artistes,  à  la 
tète  desquels  se  trouvait  Martin  Fréminet,  continuaient  les  travaux 
de  décoration  commencés  sous  François  1**".  Le  14  décembre  1606, 
le  Dauphin  s'amuse  à  peindre  «  ayant  fait  venir  un  peintre  qui  lui 
apprend  ;  il  l'écoute  et  suit  ce  qu'il  lui  dit^  maniant  aussi  dextre- 
ment  le  pinceau  que  l'ouvrier,  et  tenant  les  couleurs  au  pouce 
comme  le  peintre,  qui  lui  fait  tirer  un  visage  ».  Le  matin,  il  avait 
dit  à  M™®  de  Monlglat  :  k  Je  peindrai,  je  vous  ferai  un  beau  petit 
chérubin.  —  Ho!  lui  dit  la  gouvernante,  vous  êtes  mu  beau 
peintre  !  Vous  ne  sauriez  peindre  le  beau  temps.  —  Si  ferai. 
—  Comment  ferez-vous?  —  Je  prendrai  du  blanc,  puis  des 
couleurs  de  chair  et  du  bleu.  —  Mais  vous  ne  sauriez  faire  le 
soleil  ne  la  lune.  —  Si  ferai.  —  Comment  ferez-vous  le  so- 
leil?—  Je  prendrai  du  jaune  et  du  rouge,  et  je  les  mêlerai.  — 
Et  la  lune?  — Je  prendrai  du  blanc  et  du  jaune,  je  les  mêle- 
rai, puis  je  ferai  un  visage,  puis  ce  sera  la  lune».  »  Le  lendemain, 
«  il  envoie. quérir  deux  jeunes  peintres,  dit  qu'il  veut  apprendre  à 
peindre;  étant  arrivés,  il  prend  les  couleurs  au  pouce ,  peint  des 
cerises  après  le  crayon  du  peintre ,  demande  :  «  Que  faut-il  que  je 
fasse?  Faut-il  du  blanc  ,  du  rouge?  w  et  besogne  dextrement  et 
avec  attention.  » 

Deux  jours  après,  c'est  Fréminet  lui-même  qui  vient  donner 
au  Dauphin  une  leçon  dont  Héroard  a  conservé  les  dessins,  et 
son  journal  nous  fait  assister  à  la  petite  scène  d'intérieur  qui 
se  passe  entre  le  prince  et  le  premier  peintre  du  Roi.  Aussitôt 
que  Fréminet  entre  dans  sa  chambre ,  le  Dauphin  lui  montre 
ses  peintures  des  jours  précédents  et  lui  dit  :  «  J'ai  fait  ces  cerises, 
j'ai  fait  cette  rose.  »  M.  Fréminet,  «  peintre  du  Roi,»  excellent  per- 
sonnage »,  lui  dit  :  ((  Monsieur,  vous  plaît-il  que  je  vous  fasse 
faire  un  oiseau  avec  la  plume  ?  »  Il  lui  répond  gaiement  :  «  Oui  ; 
Mamanga,  envoyez  quérir  mon  écritoire  ;  »  il  met  son  papier  sur 
sa  petite  table  »  et  commence  à  griffonner  tout  seul  un  oiseau 
dont  le  corps  est  semé  de  grosses  taches  d'encre  :  «  Les  taches 
noires  du  milieu,  dit-il,  ce  sont  les  plumes.  »  Fréminet  lui  pro- 
pose alors  de  lui  conduire  la  main  et  lui  fait  dessiner  un  perro- 
quet, mais  ce  n'est  pas  sans  peine,  à  cause  de  l'impatience  de 
l'enfant  qui  veut  aller  plus  vite  que  l'artiste.  Fréminet  dessine  en- 


INTRODUCTION.  xxix 

suite^une  tète  de  profil  et  dit  au  prince  :  «  Faites  un  visage  comme 
celui-là.  —  Ho!  ho!  dit-il  en  souriant, je  ne  saurois.  »  Frémi- 
nethii  reprend  alors  la  main  et  lui  fait  dessiner  deux  profils,  puis, 
pour  terminer  la  leçon,  Tartislte  retourne  le  papier  et  dessine  une 
belle  tète  de  guerrier  coiffé  d'un  casque;  l'enfant  ravi  lui  donne 
pour  le  remercier  une  grosse  poire. 

Le  6  février  1607,  le  Dauphin,  qui  est  toujours  à  Fontainebleau, 
parle  dans  son  lit,  avant  de  s'endormir,  «  sur  les  peintures  qu'il  a 
faites  ,  d'un  bois,  d'une  montagne,  du  ciel;  qu'il  n'avoit  pas  les 
couleurs  pour  faire  les  ombrages  du  soleil  et  de  la  lune;  que  de- 
main il  achèvera,  peindra  la  chasse  au  blaireau  pour  la  présenter 
à  papa;  il  n'en  pouvoit  sortir  tant  il  y  prenoit  de  plaisir  ».  En 
effet,  le  lendemain ,  «  il  s'assied  et  accommode  une  petite  toile 
carrée,  et  la  cloue  sur  un  petit  ais  pour  peindre  dessus,  ayant  au- 
près de  lui  le  petit-fils  de  l'un  de  ses  jardiniers,  qui  savoit  peindre 
et  qui  lui  montre.  Il  le  suit  avec  son  pinceau;  froidement,  attentive- 
ment, dextre  ment  et  avec  vouloir  et  affection  d'apprendre.  Ce  désir 
l'avoit  fait  lever  lever  plus  matin  que  de  coutume,  il  y  avoit  de  l'in- 
clination comme  aux^  autres  sortes  de  mécaniques.  Ayant  achevé 
son  bocage,  il  dit  au  petit  peintre  :  «  Faites  l'accoustrer.  —  Mon- 
sieur, lui  dit  le  peintre,  y  fcrai-je  faire  un  châssis?  —  Oui,  oui. 
—  Monsieur,  je  n'ai  point  d'argent.  -^Mamanga,  donnez-moi  de 
l'argent  pour  faire  un  châssis  à  mon  petit  tableau.  »  Elle  lui  baille 
deux  quarts  d'écu  ;  il  va  au  peintre  et  lui  dit  :  «  Tenez,  velà  deux 
quarts  d'écus,  gardez-en  un  pour  en  faire  un  autre.  »  Trois  jours 
après  le  Dauphin  «  tire  de  son  pupitre  le  paysage  qu'il  avoit  fait 
avec  le  petit  peintre  ;  M"®  de  Montglat  lui  dit  :  «  Monsieur,  il  vous 
faut  écrire.  —  Non,  Mamanga,  qu'on  aille  quérir  le  petit  peintre  ;  » 
il  aimoit  la  peinture  »,  répète  encore  Héroard. 

Une  autre  fois  c'est  Du  pré,  le  graveur  en  médailles,  qui  donnera 
au  jeune  prince,  toujours  à, Fontainebleau,  une  leçon  de  modelage. 
Le  6  juin  1G07,  le  Dauphin,  qui  pose  pour  un  sculpteur  en  cire 
.nommé  Paolo ,  s'amuse  pendant  ce  temps  à  «  tirer  en  cire  »  son 
mignon  Descluseaux.  Dans  l'après-midi  «  il  s'amuse,  avec  de  la 
cire,  à  faire  un  visage,  pendant  que  M.  Dupré,  statuaire  du  Roi, 
le  tire  pour  en  faire  une  médaille  ;.  il  sait  tout  ce  qu'il  faut  faire 
et.  travaille  fort  dextrement,  polit,  fait  les  cheveux,  perce  les  yeux, 
les  oreilles,  tout  sur  la  trace  grossière  que  M.  Dupré  lui  en  avoit 
faite  ».  Le  lendemain  il  dit  à  son  médecin  qu'il  le  «  veut  peindre 
en  cire  pendant  que  M.  Dupré  l'achèvera  »  et  qu'il  lui  fera  la  barbe 
pointue  comme  une  épingle. 

Plus  tard  le  Dauphin  fait  faire  par  Boileau ,  son  joueur  de  vio- 
lon, et  fait  lui-même  des  copies  d'après  quelques-uns  de  ces  des- 


XXX  INTRODUCTION. 

« 

sins  dont  la  mode  s'était  conservée  depuis  le  seizième  siècle  et  que 
Ton  nommait  des  crayons;  c'est  tantôt  Duguesclin  ou  Louis  XII, 
tantôt  ses  deux  grands-pères  Antoine  de  Bourbon  et  le  duc  de 
Toscane  ;  lui-même  pose  pour  Boileau  et  il  fait  attacher  ces  crayons 
sur  la  tapisserie  de  sa  chambre.  Héroard  a  joint  à  son  manuscrit 
une  copie  de  la  main  du  Dauphin  d'après  un  crayon  représentant 
la  marquise  de  Ménelay.  Une  autre  fois  le  Dauphin  copie  le  por- 
trait de  la  reine  Jeanne  de  Sicile  et  a  en  huile  le  portrait  du  Roi 
qui  étoit  devant  lui  ;  il  étoit  fortreconnoissable  ». 

Louis  XIII  conserva  toute  sa  vie  son  goût  pour  la  peinture  et  le 
dessin.  Lorsqu'au  mois  de  février  1611,  Marie  de  Médicis  veut  lui 
acheter  à  la  foire  Saint-Germain  une  chaîne  d<î  diamants,  u  il  n'en 
veut  point,  dit  mieux  aimer  des  tableaux»,  et  à  diverses  reprises  il 
se  remet  à  peindre  «  ayant  fait  venir  Bunel ,  l'un  de  ses  peintres 
et  excellent  ».  Le  25  juillet  1622,  étant  à  Béziers,  le  Roi  «s'amuse 
à  peindre  en  crayon,  ne  laisse  pas  d'entendre  ses  affaires  par 
M.  de  Puisieux,  secrétaire  d'État  »  ;  et  au  mois  d'août  1627  on  le 
retrouve  à  Versailles,  s'occupant  encore  «  à  peindre  ».  Si  Héroard 
avait  vécu  jusqu'aux  derniers  jours  de  son  maître  il  l'aurait  vu, 
quelques  semaines  avant  sa  mort,  ainsi  que  le  rapporte  Dubois, 
l'un  des  valets  de  chambre  du  Roi,  «  travaillant  fort  longtemps  à 
peindre  certains  grotesques ,  à  quoi  il  se  divertissoit  ordinaire- 
ment ». 

IV. 

• 

La  liberté  de  mœurs  et  de  langage  qui  régnait  sous  Henri  IV 
commence  à  disparaître  avec  Louis  le  Juste,  que  l'on  a  aussi  Sur- 
nommé Louis  le  Chaste.  Dès  la  première  année  de  son  avènement 
au  trône,  un  jour  que  le  Roi  «  fait  faire  la  musique  de  voix  et 
d'instruments  »  et  qu'il  parle  des  chansons  qu'il  vient  d'entendre, 
M.  de  Souvré  lui  demande  :  «  N'avez-vous  point  fait  chanter  de 
celles  du  feu  Roi,  qui  étoient  pour  les  amours  de  M"«  la  princesse 
de  Condé  et  autres?  —  Non,  répond  le  Roi.  —  Pourquoi? 
—  Je  les  aime  point,  »  dit-il  brusquement.  L'année  suivante, 
Concini  s'étant  permis  au  coucher  du  jeune  Louis  une  indécente 
plaisanterie  sur  la  nourrice  du  Roi  et  sur  les  femmes  qui  veillaient 
encore  près  de  son  lit,  le  Roi,  «  le  regardant  en  colère,  lui  tourne 
le  dos  »  en  lui  reprochant  ces  «  vilainies  »  ;  et  encore,  le  25  dé- 
cembre 1619,  comme  il  dînait  à  sa  petite  chambre  où  le  prince  de 
Condé  et  plusieurs  seigneurs  «  se  parloient  de  mots  qui  dépas- 
soient  la  gaillardise  »,  le  Roi  dit  :  «  Je  ne  veux  point  que  l'on  dise 
'des  saletés  et  des  vilainies.  » 


INTRODUCTION.  xx\i 

Louis  XIII  n'avait  non  plus  aucun  goût  pour  les  fous  de  Cour,  les 
faiseurs  d'horoscopes,  les  soi-disant  poètes  à  cervelle  dérangée  qui 
étaient  admis  familièrement  auprès  de  son  père.  Étant  Dauphin, 
on  le  voit  chasser  à  coups  de  pied  Engoulevent,  prince  des  sots, 
^qui  était  entré  en  sa  chambre;  «  il  haïssoit  naturellement,  dit 
Héroard,  les  plaisants  et  bouffons.  »  Une  autre  fois  il  renvoie  de 
sa  chambre  «  un  gentilhomme  de  Normandie ,  nommé  le  sieur  de 
la  Valée,  qui  se  mêloit  de  prédire  par  horoscopes  et  nativités; 
il  s'adresse  à  lui  parmi  la  troupe,  lui  dit  :  «  Allez-vous-en,  »  et  le 
presse  si  fort  qu'il  fallut  sortir.  » 

L'accès  des  résidences  royales  était  alors  d'une  facilité  inouïe. 
Les  épousées  de  village  y  venaient  danser  le  jour  de  leurs  noces; 
les  merciers,  les  porte-paniers  y  entraient  pour  débiter  leurs 
marchandises,  les  mendiants  pour  demander  l'aumône;  les  mu- 
siciens ambulants  pénétraient  jusque  dans  l'intérieur  des  appar- 
tements. Le  10  juin  1604,  on  voit  le  Dauphin  faire  sortir  de  la  salle 
du  Roi,  à  Saint-Germain,  «  un  cul-de-jatte  qui  jouoit  du  flageolet, 
disant  :  «  Mettez  dehors  !  qu'il  joue,  mais  je  ne  le  veux  pas  voir.  » 
Il  ne  veut  point  voir  Olyvette,  folle  de  feu  M'"*^  de  Bar  (sa  tante), 
ne  veut  point  voir  maître  Guillaume  (fou  de  Henri  IV),  n'aime 
point  les  fols  de  cette  sorte.  »  Son  goût  pour  la  musique  lui  fait 
pourtant  un  autre  jour,  pendant  son  dîner,  écouter  ce  même  cul- 
de-jatte  avec  plaisir  jusqu'à  ce  que,  a  après  avoir  joué  longtemps 
et  deux  violons  avec  lui ,  »  l'estropié  lui  dit  d'une  voix  rude  : 
«  Monsieur,  buvez  à  nous.  »  Il  devient  rouge ,  disant  soudain  : 
«  Je  veux  qu'il  s'en  aille.  »  Son  médecin  lui  dit  :  «  Monsieur,  il  est 
pauvre;  il  ne  les  faut  pas  chasser.  —  Il  ne  faut  pas  que  les  pau- 
vres viennent  ici.  —  Monsieur,  non  pas  tous,  oui,  bien  ceux  qui 
vous  font  jouer  comme  lui.  —  Qu'il  aille  donc  jouer  là- bas.  » 
M"*  de  Montglat  l'en  veut  aussi  distraire , "il  lui  répond  :  «  Ma- 
manga,  il  m'étourdit;  »  et  puis  après  il  dit  :  «  Je  ne  bois  qu'à  papa 
et  à  maman.  » 

Héroard  note  dans  son  journal  non-seulement  les  grands  per- 
sonnages qui  viennent  visiter  le  Dauphin ,  mais  encore  les  plus 
infimes.  Pendant  la  première  année  c'est  une  véritable  procession 
de  gens  de  toute  sorte  qui  font  le  voyage  de  Paris  à  Saint-Germain 
en  «  grande  troupe  »  ou  en  «  compagnie  »,  et  qui  sont  admis  à  voir 
l'enfant  au  berceau  ou  dans  les  bras  de  sa  nourrice.  Tantôt  ce  sont 
des  courtisans  qui  rendent  au  Dauphin  le  plus  singulier  hommage  ; 
tantôt  c'est  une  vieille  revendeuse  de  Paris,  à  moitié  folle,  qu 
«  se  prend  à  danser  devant  lui  »,  avec  les  mots  et  les  gestes  les 
plus  indécents.  A  côté  de  ces  scènes  burlesques  le  médecin  nous 
en  montre  de  touchantes,  telles  que  celle  du  28  avril  1602,  où  le 


xxxii  INTRODUCTION. 

lieutenant-général  de  Fonte nay-le-Comte  «  âgé  de  quatre-vingts 
ans,  arrive  en  jupe,  se  meta  genoux  et  à  pleurer,  le  voit  remuer, 
et  s'en  retournant  dit  à  M"®  de  Montglat  qu'il  plût  à  Dieu  de  donner 
à  Monseigneur  le  Dauphin  le  bonheur  de  son  père,  la  valeur  de 
Charlemagne  et  la  piété  de  saint  Louis;  et  s'étant  retourné  pour«i 
s'en  aller,  étant  au  coin  du  grand  pavillon  ,  il  lève  Icfs  mains  au 
ciel  et  dit  :  «  Dieu  m'appelle  quand  il  lui  plaira ,  j'ai  vu  le  salut 
du  monde.  » 

Une  autre  visite  d'un  caractère  bien  particulier  est  celle  que  Sully 
fait  au  Dauphin  le  20  juillet  1606  :  «  A  midi,  M.  de  Sully,  revenant 
de  Rosny,  le  vient  voir.  M'"''  de  Montglat  fait  ouvrir  la  grande  porte 
de  la  salle;  M.  le  Dauphin  y  est  mené  en  attendant  M.  de  Sully; 
comme  il  est  au  milieu  de  la  cour,  elle  le  fait  courir  au-devant  de 
lui,  pour  l'embrasser  comme  il  faisoit  au  Roi.  Il  s'arme  à  l'accou- 
tumée, est  piquier,  fait  armer  la  compagnie,  entre  en  garde,  va  à 
la  charge,  fait  les  exercices.  M  de  Sully  lui  donne  cinquante  écus 
en  quadruples,  ses  soldats  les  lui  arrachent  des  mains;  il  n'eut 
presque  pas  le  temps  de  les  manier;  il  ne]  lui  en  demeura  qu'iine 
pièce  qu'il  tient  ferme  contre  Montailler,  tailleur  de  M™*  de  Mont- 
glat, dont  il  s'écrie  :  «  Hé  !  maman,  Montailler  me  l'arrache;  »  elle 
y  vient,  la  prend  et  fait  rendre  les  autres,  qu'elle  retient.  11  n'en 
dit  mot,  ne  s'en  plaint  point,  mais  peu  après  il  dit  :  «  Mais  moi  je 
suis  soldat  et  je  n'ai  point  eu  d'argent;  »  M.  de  Sully  lui  donne  un 
doublon,  puis  s'en  va.  »  Après  avoir  constaté  cette  u  grande  in- 
discrétion» envers  le  Dauphin,  Héroard  aJQute  en  marge  de  son 
manuscrit  que  M"«  de  Montglat  eut  quatre  de  ces  doublons,  le 
chevalier  de  Vendôme  un,  le  musicien  «  Hindret,  un,  etc.  » 

On  a  d'autres  exemples  de  cette  incroyable  avidité  de  la  gouver- 
nante; le  30  septembre  de  la  même  année,  après  avoir  soupe  avec 
le  Roi,  le  Dauphin  suit  son  père  «  en  la  chambre  de  la  Reine, 
laquelle  lui  donne  deux  pièces  de  monnoie  d'or.  Ramené  en  sa 
chambre,  querelle  pour  ces^eux  pièces  d'or  entre  M'"*^  de  Montglat 
et  sa  nourrice,  lui  bien  empêché  pour  les  contenter  toutes  deux.  » 
Moins  de  deux  mois  plus  tard,  le  20  novembre,  le  Dauphin  est  mené 
dans  la  chambre  du  Roi  où  se  trouve  Sully.  M'"**  de  Montglat  lui 
dit  :  «  Monsieur,  l'on  dit  que  vous  êtes  avaricieux,  demandez  à 
M.  de  Sully  de  l'argent  pour  donner.  »  Il  ne  dit  mot  et  ne  veut 
point;  il  ne  demandoit  pas  aisément,  de  peur  d'être  refusé;  il 
s'en  offensoit.  M™*^  de  Montglat  l'en  presse,  et  sur  cela  il  entend 
que  M.  de  Sully  disoit  :  «  Il  n'est  pas  encore  temps;  »  il  se  retourne 
soudain,  comme  dépité,  disant  :  «  C'est  pas  du  sien,  c'est  de  celui 
à  papa,  »  et  s'en  va.  M™*^  de  Montglat  le  retire  vers  M.  de  Sully  : 
«  Monsieur,  dit-elle,  dites  à  M,,  de  Sully  qu'il  fasse  pour  moi  ce 


INTRODUCTION.  xxxiii 

que  je  lui  demanderai.  —  Qu'est-ce?  —  Monsieur,  dites-lui 
seulement  cela.  »  Il  demanda  toujours  ce  que  c'étoit,  et  enfin, 
fort  presse,  dit  par  acquit  et  se  retournant  :  «  Faites  cela  pour 
Mamanga,  et  s'en  va  tout  dépité.  » 

•  Le  Dauphin  n'aimait  pas  à  s'adresser  à  Sull^,  et  disait  de  lui  : 
«  C'est  un  glorieux.  »  Quelques  jours  avant  l'assassinat  de  Henri  IV 
il  est  «  mené  en  carrosse  à  l'Arsenal  où  M.  de  Sully  lui  demande  : 
«Monsieur,  voulez-vous  de  l'argent?  —  Non,  dit-il  par  dé- 
dain. —  Mais,  Monsieur,  dites  si  vous  en  voulez,  »  et  il  le  lui  de- 
mande par  plusieurs  fois.  —  «  Si  vous  en  voulez  bailler,  répond  le 
Dauphin,  faites  l'apporter  à  xVfonsieur  de  Souvré.  »  Il  avoit  cueilli 
des  brins  fleuris  d'un  arbre  qui  lui  avoit  plu  ;  M.  de  Sully  lui  dit  : 
«  Monsieur,  quand  vous  reviendrez  ici,  vous  trouverez  cent 
bourses  pleines  d'écus  sur  cet  arbre-là  que  vous  avez  trouvé 
beau.  —  Ce  sera  un  bel  arbre,  »  dit-il,  négligemment  et  sans  le 
regarder.  Cependant  lorsqu'au  commencement  de  1611,  Sully 
est  «  démis  de  la  garde  de  la  Bastille  et  de  la  surintendance  des 
flnances,  le  Roi  dit  à  M.  de  Souvré  :  «  L'on  a  ôté  mousseu  de  Sully 
des  finances?  —  Oui,  Sire.  —  Pourquoi?  »  demande-t-il, avec  con- 
tenance d'étonnement.  —  «  Je  n'en  sais  pas  les  raisons,  répond 
le  gouverneur,  mais  la  Reine  ne  l'a  pas  fait  sans  beaucoup  de  su- 
jets, comme  elle  fait  toutes  choses  avec  grande  considération.  En 
êtes-vous  marri?  —  Oui.  » 

La  figure  du  brave  Crillon,  lorsqu'il  visité  le  Dauphin,  est  un  peu 
celle  d'un  capitan  de  comédie.  Le  19  avril  1605,  «  arrive  M.  de 
Crillon,  mestre  de  camp  du  régiment  des  gardes,  qui  ne  l'avoit  pas 
encore  vu  ;  le  Dauphin  lui  ôte  son  chapeau,  lui  donne  sa  main  à 
baiser,  disant  :  «  Bonjour,  moHcheu  de  Crillon.  »  M.  de  Crillon 
lui  dit  :  a  Monsieur,  voulez-vous  que  je  tue  cettui-ci,  cettui-là?  » 
en  montrant  les  personnes  qui  sont  autour  de  lui.  —  «  Non ,  >> 
répond  l'enfant  étonné.  —  «  Qui  donc?  demande  Crillon.  — 
Les  ennemis  de  papa.  »  Ces  manières  semblent  si  étranges  au 
Dauphin,  qu'un  peu  plus  tard,  lorsque  Crillon  accompagnant  le 
Roi  revient  à  Saint-Germain  et  que  Henri  IV  demande  à  son  fils  : 
«  Qui  est  celui-là  ?  »  il  répond  :  «  Le  fou.  »  M.  deCrillon  lui  dit 
brusquement  s'il  vouloit  qu'il  battît  M.  de  Souvré.  —  Non.  — Si 
je  ne  le  bats  point,  m'aimerez- vous?  —  Oui.  »  Le  6  avril  1606, 
Crillon  vient  encore  voir,  pendant  son  goûter,  le  Dauphin  qui 
ne  veut  pas  lui  dire  adieu  ;  M'"*"  de  Montglat  «  l'en  tance  dans  sa 
petite  chambre  :  «  Mais,  Mamanga,  c'est  un  méchant  homme.  Je 
suis  brave,  je  suis  furieux  !  »  dit-il,  en  faisant  les  contenances  de 
M.  de  Crillon.  » 
Le  Dauphin  est  en  perpétuelle  opposition  contre  toutce  qu'il  voit 

HÉROARD.   —  T.   f.  •  C 


xxKiv  INTRODUCTION. 

et  ce  qu'il  entend,  au  grand  élonnement  de  son  médecin  lui- 
même.  Un  jour,  à  Fontainebleau ,  une  troupe  d'Égyptiens  vient 
danser  au  château  et  les  gens  de  service  se  divertissent  avec  les 
bohémiennes.  Le  Dauphin  regarde  danser  ces  Égyptiens,  mais  il 
défend  que  «  pas  un  des  siens  danse  avec  leurs  femmes  »  ;  le  soir 
on  parlait  devant  lui  a  de  ce  qu'il  n'avoit  permis  la  danse  aux 
siens  avec  ces  femmes  ».  Héroard  lui  demande  :  «  Monsieur,  vou- 
driez-vous  bien  que  j'eusse  dansé  avec  elles?  —  Non ,  dit-il,  je  ne 
voudrois  pas  que  vous  eussiez  touché  la  main  à  ces  vilaines  fem- 
mes; elles  sont  si  sales!  »  Le  lendemain  on  fait  entrer  ces  bohé- 
miens pendant  son  dîner,  alors  «  il  ne  veut  plus  manger  que  l'on 
Bè  fasse  sortir  trois  Égyptiens,  disant  qu'ils  sentoient  mauvais  ». 
Cette  répugnance  du  Dauphin  fait  comprendre  la  résistance ;:iue 
Henri  IV  rencontre  chez  son  fils  la  première  fois  qu'il  veut  lui  faire 
laver  les  pieds  aux  pauvres  à  sa  place,  le  jour  du  jeudi  saint  :  «  Je  ne 
veux  point,  dit-il,  la  veille,  ils  sont  puants,  »  et  le  lendemain  lors- 
qu'on lui  demande  s'il  lavera  bien  les  pipds  aux  pauvres,  il  répèle 
encore  :  u  Non,  je  ne  veux  point,  ils  ont  les  pieds  puants.  »  On  juge 
de  ce  que.  Roi  et  à  peine  âgé  de  neuf  ans,  il  dut  souffrir  lorsque, 
quelques  jours  après  son  sacre,  il  eut  à  toucher  plus  de  neuf  cents 
malades  des  écrouelles.  «  Il  se  reposa  quatre  fois,  dit  Héroard , 
mais  peu,  ne  s'assit  qu'une  seule  fois.  Il  blemissoitun  peu  du  tra- 
vail, et  nç  le  voulut  jamais  faire  paroitrc,  ne  voulut  pas  prendre  de 
l'écorce  de  citron.  »  Le  jour.de  l'Assomption  IGll,  le  Roi  touche 
quatre  cent  cinquante  malades,  «  se  trouve  foible;  ilfaisoitune  ex- 
trême chaleur  »  ;  ayant  «  lavé  les  mains  avec  du  vin  pur  et  respiré 
du  vin,  il  revient  à  lui  ».  En  1613,  il  touche  jusqu'à  onze  cent 
soixante-dix  malades;  mais  lorsqu'en  1619,  Héroard  lui  demande 
«  s'il  toucheroit  les  malades  (  il  y  avoit  de  la  peste  à  Paris),  le  Roi 
lui  Irépond  avec  colère  :  «  Non  !  mais  ces  gens-ci  me  pressent  si 
fort,  si  forti  Parlez  à  eux,  ils  me  persécutent  si  fort!  Us  disent  que 
les  rois  ne  meurent  point  de  la  peste;  ils  pensent  que  je  sois 
un  roi  de  carte  !  » 

V. 

Tous  ceux  qui  s'occupent  de  l'histoire  de  l'art  français  savent 
par  expérience  combien  sont  rares  les  renseignements  qu'on  peut 
trouver  sur  ce  sujet  dans  les  collections  de  mémoires  et  de  chro- 
niques, et  l'on  ne  songerait  ^uère  à  aller  chercher  des  indications 
de  ce  genre  dans  le  journal  d'un  médecin.  Héroard  ea  donne 
cependant  de  très-précieuses,  de  très-nouvelles  et  de  très-inat- 
tendues. On  a  déjà  pu  voir  d'après  lui  un  Louis  XIII  artiste,  que 


liMROpUCTION.  AXXY 

l'on  connaissait  à  peine  sous  ce  rapport;  assistons  maintenant 
aux  séances  dans  lesquelles  le  Dauphin  pose  pour  les  dessina- 
teurs, les  peintres,  les  sculpteurs  chargés  successivement  de  re- 
produire son  effigie. 

Le  premier  en  date  est  Charles  Decourt,  «  peintre  du  Roi  »,  dont 
les  dessins,  s'il  en  suhsiste  encore  aujourd'hui,  doivent  être 
attribués  à  l'un  des  Du  Monstier.  En  effet  les  quatre  portraits  du 
Dauphin  que  Decourt  fait  de  1602  à  1607,  le  premier  «  par  com- 
mandement de  la  Reine,  pour  l'envoyer  à  Florence  »,  sont  tous 
«  peints  en  crayon  ». 

Le  27  mars  1602,  c'est  a  le  peintre  du  Quesnel  »  qui  peint  le 
Dauphin  en  pied,  de  grandeur  naturelle,  «  il  avoit  deux  pieds  et 
demi  »  ;  ce  poi-trait  paraît  destiné  à  la  duchesse  de  Mantoue,  sœur 
de  Marie  de  Médicis  et  tante  de  l'enfant. 

Le  2o  février  1603,1e  Dauphin  est  «amusé  dans  sa  petite 
chaise ,.  auprès  du  peintre  nommé  Charles  Martin ,  demeurant  à 
Paris,  sur  le  pont  Notre-Dame,  près  Saint-Denis  de  la  Chartre  »  ; 
l'indication  est  précise  et  ne  peut  se  rapporter  qu'à  un  portrait. 
En  1604,  le  Dauphin  est  encore  «  peint  par  le  sieur  Martin  »,  et  un  • 
an  plus  tard  l'enfant  se  rappelle  cette  circonstance  ;  «  en  goûtant 
il  entend  parler  de  M.  Martin  et  dit  :  «  C'est  celui  qui  a  fait  la 
peftiture  de  mouche u  le  Dauphin.  »  Le  3  mars  1605,  «  il  s'amuse 
seul,  sans  dire  mot,  avec  un  petit  puits  d'argent...  donnant  une 
extrême  patience  à  se  laisser  peindre  par  maître  Jehan  Martin  »  ; 
ce  maître  Jehart  Martin  est-il  le  même  que  le  Charles  Martin  cité 
deux  ans  avant,  et  y  a-t-il  dans  le  journal  une  erreur  de  prénom? 
Quoi  qu'il  en  soit,  ce  doit  bien  être  ce  dernier  «  maître  Martin  » 
qui,  au  mois  d'août  1605,  fait  le  portrait  de  M™*^  Elisabeth,  âgée  de 
deux  ans,  et  qui,  le  10  mai  1606,  peint  d'après  le  Dauphin  un 
portrait  dont  Héroard  nous  donne  cette  minutieuse  description  : 
«  Maître  Martin,  son  peintre,  vient  pour  le  peindre,  le  peint  armé 
de  son  corcelet,  sous  sa  robe  de  velours  cramoisi  garnie  d'or, 
répée  au  côté  et  la  pique  de  la  main  droite,  la  tenant  droite,  la 
tète  couverte  de  son  bonnet  de  satin  blanc,  d'enfant,  avec  une 
plume  blanche;  c'est  la  première  fois  qu'il  ait  été  ainsi  peint.  » 
Le  Dauphin  «  se  fait  donner  des  couleurs  et  un  pinceau,  imite  le 
peintre  mêlant  ses  couleurs,  regarde  parfois  la  besogne  de  son 
peintre.  Il  tenoit  sa  chienne  Isabelle,  la  caressoit,  la  baisoit,  l'ap- 
peloitsa  mignonne,  car  il  aimoit  extrêmement  les  chiens;  il  disoit 
à  son  peintre  qu'il  peignît  sa  chienne  auprès  de  lui.  M"^  Mercier 
lui  dit  :  «  Monsieur,  il  ne  faut  pas  que  ceux  qui  sont  armés  aient 
des  chiens  avec  eux;  »  il  répond  soudain  :  «  Mais  ce  sera  pour 
prendre  les  ennemis  par  les  jambes.  » 

c. 


\xxvi  INTRODUCTION. 

Voici  deux  autres  crayons  d'après  le  Dauphin  :  Le  20  mars  1604, 
«  il  voit  le  jeune  Du  Monstier,  peintre,  »  se  posant  devant  lui  avec 
un  portefeuille,  et,  croyant  que  c'est  pour  écrire,  il  lui  dit:  «Ecri- 
vez.» Héroard  lui  explique  :  «  Monsieur,  il  veut  écrire  votre  visage, 
votre  nez,  vos  yeux.  »  Alors  le  Dauphin  dit  au  peintre  :  «  Écrivez- 
moi  ;  »  y  «  lui  soutient  doucement  le  portefeuille  et  a  peur  de 
Tempècher  ».  Le  lendemain  il  s'amuse  à  ses  échecs  [d'argent 
«  pendant  que  le  jeune  Du  Monstier  tire  son  crayon  ».  Le  27  sep- 
tembre suivant,  jour  où  le  Dauphin  a  trois  ans  accomplis,  il  s'a- 
muse encore  «  à  ses  échecs  d'argent  »,  pendant  que  «  Mallery 
en  tire  le  crayon  » . 

Voyons  maintenant  les  sculpteurs  :  Le  20  août  1604,  le  Dauphin 
«  baise  un  portrait  en  cire  de  la  Reine ,  assez  mal  fait,  qu'il  re- 
connut ;  il  est  tiré  en  cire  ,  avec  sa  nourrice ,  par  le  sieur  Paolo, 
pour  être  porté  en  Italie  ».  Une  autre  fois,  «  il  se  joue,  tenant  un 
portrait  du  Roi,  fait  en  cire,  dans  une  boîte  d'ivoire,  et  s'amuse  à 
travailler  sur  de  la  cire,  comme  il  avoit  vu  faire  au  sieur  Jehan 
Paulo  ».  Ce  Paolo  fait  encore  un  portrait  en  cire  du  Dauphin,  à 
la  date  du  6  juin  1607. 

Le  21  septembre  1604,  c'est  une  figure  en  terre,  destinée  sans 
doute  à  être  cuite  à  la  poterie  de  Fontainebleau,  où  l'on  fabriquait 
de  rustiques  figuiines  dans  le  genre  de  Bernard  de  Palissy.  Ce 
jour-là  le  Dauphin,  après  avoir  été  dire  adieu  au  Roi  et  à  la  Reine 
qui  allaient  à  la  chasse,  est  ramené  «  pour  être  retiré  tout  de  son 
long,  en  terre  de  poterie,  vêtu  en  enfant,  les  mains  jointes,  l'épée 
au  côté,  par  Guillaume  Dupré,  natif  de  Sissonne  près  de  Laon.  A 
trois  heures  et  demie  goûté  ;  il  donne  la  patience  au  statuaire  tout 
ce  qui  se  peut  ».  On  a  vu,  plus  haut,  ce  même  Dupré,  «  statuaire  du 
Roi  »,  modeler  le  6  juin  1607  une  médaille  du  Dauphin.  M..  A.  Jal, 
dans  son  utile  Dictionnaire  critique  de  biographie  et  d'histoire, 
nous  apprend  que  le  célèbre  graveur  en  médailles  Guillaume 
Dupré  était  protestant;  mais  il  n'a  pas  trouvé  son  acte  de  décès 
sur  les  registres  du  temple  de  Charenton,  et  il  en  conclut  que 
Dupré  n'est  pas  mort  à  Paris. 'Quant  au  lieu  de  naissance  de 
Dupré  Mariette  prétend  qu'il  était  de  Troyes,  et  la  date  de  cette 
naissance  est  également  inconnue.  Peut-être  l'indication  formelle 
donnée  par  Héroard  servira-t- elle  à  retrouver  des  dates  précises 
pour  la  biographie  d'un  de  nos  plus  éminents  artistes. 

11  est  un  autre  sculpteur  du  nom  de  Dupré  ou  de  Després  qui 
vient  modeler  encore  une  statue  du  Dauphin,  mais  malheureuse- 
ment Héroard  ne  donne  cette  fois  que  des  renseignements  vagues 
et  difficiles  à  éclaircir.  Le  10  mars  1605  «  arrive  un  sculpteur 
envoyé  de  la  Reine;  le  Dauphin  lui  demande  :  «  Peintre,  comment 


INTRODUCTION.  xxxvii 

vous  appelez-vous?  »  Il  répond  :  «  Després  ».  Il  est  tiré  en  bosse  de 
cire  pour  jeter  en  fonte  par  Després.  »  Cinq  jours  après,  nouvelle 
mention  de  ce  «  statuaire  »  dont  le  nom  est  laissé  en  blanc,  et  qui 
est  désigné  comme  Flamand  de  naissance  et  retiré  à  Florence.  Il 
continue  à  travailler  à  son  modèle  de  cire  «  de  la  hauteur  d'un 
pied  et  demi  »  qui,  «  par  le  commandement  de  la  Reine  »,  doit 
être  jeté  en  or  pour  renvoyer  à  TAnnonciade  de  Florence.  Le 
Dauphin  dit  :  «  C'est  mon  frère  de  cire,  »  s'amuse  à  son  petit  mé- 
nage d'argent  et  dit  à  M.  de  Vendôme  :  «  Allez- vous-en.  »  M"*  de 
Montglat  l'en  reprend,  il  répond  :  «  Ce  n'est  pas  moi ,  c'est  mon 
petit  frère  de  cire  qui  l'a  dit.  »  Enfin,  le  17  mars,  troisième  et  der- 
nière séance  de  deux  heures,  pour  achever  de  «  tirer  sa  figure  de 
cire  »  par  «  Du  Pré  » ,  dont  le  prénom  reste  en  blanc. 

Héroard  ne  donne  pas  non  plus  le  nom  de  famille  d'un  peintre 
italien  attaché  à  un  neveu  de  Marie  de  Médicis,  le  prince  Ferdinand 
de  Gonzague;  le  21  août  1606,  pendant  que  le  Dauphin  s'amuse  à 
peindre,  cet  artiste,  du  prénom  de  Francesco,  «  le  pourtrait  de  son 
long  » . 

Le  lendemain  du  jour  où  Ton  a  vu  le  premier  peintre  de 
Henri  IV  donner  une  leçon  de  dessin  au  Dauphin  (  18  décembre 
1606),  «  M.  Fréminet  commença  de  le  peindre  »,  et  le  Dauphin 
ayant  dit  :  «  Mamanga,  je  voudrois  bien  avoir  des  couleurs,  mais 
je  voudrois  des  siennes,  elles  sont  plus  belles,  »  on  luien  envoie  qué- 
rir au  logis  du  sieur  Fréminet,  au  jardin  des  Canaux;  il  s'en 
amuse  avec  le  pinceau.  »  Le  23,  «  M.  Fréminet  achevoit  de  le 
peindre,  lui  s'amusant  à  peindre,  et  il  fit  un  oiseau  sur  de  la  toile 
avec  de  la  craie  ».  Nous  ne  pouvons  quitter  Fréminet  sans  montrer 
le  Dauphin  fuyant  son  maître  d'écriture  pour  aller  voir  travailler 
le  peintre  delachapellede  la  Trinité,  ou  bien  se  promenant  dans  les 
appartements  de  Fontainebleau  en  faisant  ses  observations  enfan- 
tines. Le  16  août  1608,  «  il  ne  se  peut  mettre  à  l'écriture  ;  y  ayant 
demeuré  un  quart  d'heure,  il  sort  et  dit  à  M.  de  la  Court,  exempt 
des  gardes  :  '(  La  Court,  je  ne  sarai  rien  faire  qui  vaille,  allons  voir 
Fréminet;  »  c'étoit  une  excuse.  11  vient  en  ma  chambre,  y  joue  à 
la  paume,  va  à  la  galerie  qui  mène  à  la  volière,  puis  s'en  retourne 
à  la  chapelle  y  trouver  Fréminet  ;  ce  n'étoit  que  pour  fuir  l'é- 
cole». Trois  jours  après,  le  19  août,  «  il  monte  tout  au  haut  de  son 
pavillon,  à  la  chambre  de  sa  nourrice  et  à  celle  des  peintures  de 
M.  de  Franco,  peintre  du  Roi  ;  y  a  goûté.  » 

Le  lendemain  il  vient  dans  la  chambre  d'Héroard  «  pour  y 
écrire,  y  trouve  M.  Fréminet,  peintre  du  Roi,  celui  qui  a  fait  les  des- 
seins et  les  peintures  de  la  chapelle.  Il  est  bien  aise  de  trouver  cette 
occasion  et  demande  à  voir  ce  qu'il  en  avoit  fait,  y  va,  monte  par 


xxxviii  INTRODUCTION. 

un  escalier  de  bois  tenant  à  la  garde-robe  de  M.  d'Anjou,  au  bout 
de  la  galerie  lambrissée,  sur  un  échafaud  près  de  la  voûte  de  la 
chapelle,  sans  peur  ne  étonnement,  se  plaît  à  voir  les  peintures,  y 
estassez  longtemps;  s'en  retournant  il  dit  :  a  Aussi  vrai,  velà  qui  est 
bien  fait;  »  descendu  il  s'en  va  voir  les  peintures  qui  étoient  là  où 
se. mettent  les  musiciens,  y  monte  par  une  petite  échelle,  y  voit 
une  Annonciation  et  dit  encore  :  «  Aussi,  vrai  velà  qui  est  bien  fait.  » 
Il  se  fait  descendre  par  un  trou  entre  deux  planches.  » 

L'année  précédente,  comme  le  Dauphin  se  promenait  dans  la 
galerie  de  Fontainebleau,  «  M^"®  de  Montglat  lui  montre  la  pein- 
ture d'un  léopard,  lui  demande  que  c'est,  il  répond  :  «  Je  sais  pas. 

—  Monsieur,  c'est  un  léopard.  —  Il  ressemble  à  de  Hoey.  » 
C4'étoit  un  peintre  ;  il  étoit  vrai.  Il  avoit  l'imagination  fort  bonne. 
M.  de  Malleville  lui  montre  une  voile  de  navire  et  lui  demande  : 
«  Monsieur,  à  quoi  sert  une  voile?  —  C'est  pour  faire  aller  le 
navire,  car  le  vent  le  pousse.  »  Il  y  avoit  des  H  peintes  ,  M"*'  de 
Montglat  lui  demande  :  «  Quelle  lettre  est  cela?  —  C'est  un  H; 
quand  je  serai  grand  je  ferai  mettre  des  L  auprès.  » 

Le  dernier  portrait  du  jeune  Louis  comme  Dauphin  est  de  bien 
peu  antérieur  à  son  avènement  au  trône;  le  16  février  1610  «  en 
étudiant,  il  est  peint  par  Buncl,  peintre  excellent  qui  est  au  Roi  » . 

Dans  la  seconde  partie  de  son  journal,  Héroard  ne  mentionne 
que  deux  portraits  de  Louis  XIII  :  l'unde  Porbus,  «  flamand,  peintre 
excellent»,  qui  le  11  février  1611  «  le  tire  de  sa  hauteur  pendant 
qu'il  se  joue  à  des.  petites  besognes  »  ;  l'autre  de  Fernand,  aussi 
«  peintre  excellent  »  ;  pendant  que  le  Roi  est  au  bain  (2  août  1617) 
il  le  peint  «  étant  dans  l'eau  ». 

Le  médecin  rapporte  encore  un  trait  d'humanité  du  jeune  Roi 
envers  un    artiste ,   mais  il  dédaigne  de  doijner  le  nom  de  ce 
pauvre  diable;  le   16  juillet  1611  «  un  certain  peintre  lui   ap- 
porte un  portrait  de  cire  de  son  visage  ;  le  Roi  lui  demande  :• 
«  Combien  en  voulez-vous?  —   Sire,  il  vaut  bien  deux  pistoles. 

—  En  velà  sept.  —  Sire,  ma  pauvre  femme  est  bien  malade;  s'il 
vous  plaît  de  me  donner  quelque  chose  pour  la  faire  assister? 

—  Tenez,  je  vous  donne  tout  ce  que  j'ai,  »  dit  le  Roi  en  vidant  sa 
bourse  ;  il  y  avoit  encore  sept  pistoles.  » 

Cen'est  pas  seulement  à  propos  des  portraits  de  Louis  XIII  que  le 
journal  d'Héroard  nous  fournit  çà  et  là  des  renseignements  utiles 
à  recueillir  pour  l'histoire  des  arts,  et  lorsqu'il  nous  montre 
le  Dauphin  jouant  avec  «  ses  petits  marmousets  de  poterie  » ,  le 
bon  médecin  ne  se  doute  pas  qu'il  va  jeter  quelque  lumière  sur 
une  question  dont  on  se  préoccupait  peu  de  son  temps,  mais  qui 
de  nos  jours  a  le  plus  vif  intérêt  pour  les  amateurs  de  curiosités. 


INTRODUCTION.  xxxix 

Nous  voulons  parler  de  ces  nombreuses  pièces  de  faïence  fran- 
çaise, datant  évidemment  du  commencement  du  dix-septième 
siècle,  et  classées  jusqu'à  présent,  faute  de  documents  certains, 
sous  le  nom  àQ  faïences  de  T école  de  Palissy.  Les  collectionneurs 
pourront  désormais  désigner  avec  certitude  sous  le  nom  de 
faïences  de  Fontainebleau  quelques-unes  de  ces  pièces,  et  entre 
autres  le  plat  représentant  Henri  IV,  Maiie  de  Médicis  portant  le 
Dauphin,  et  à  côté  d'eux  fefé  f'endôme,  ce  frère  naturel  de 
Louis  XIII  dont  il  est  si  souvent  question  dans  Héroard.  Divers  pas- 
sages de  son  journal  servent  à  reconnaître  les  produits  de  cette 
«  poterie  de  Fontainebleau  »  où  le  Dauphin  va  fix^quemment 
acheter  ses  jouets.  Ainsi,  le  20  mars  i  608,  «  il  s'en  va  à  la  poterie  ; 
on  lui  demande  ce  qu'il  veut  ?  —  «  Attendez,  j*y  songe  :  Combien 
vendez-vous  cela?  »  dit-il  en  montrant  la  figure  du  Roi.  On  lui  en 
demande  trois  écus  ;  il  commande  de  les  bailler,  prend  l'effigie  du 
Roi,  l'embrasse,  la  donne  à  porter  à  sa  nourrice  ».  Le  7  mai  sui- 
vant la  princesse  de  Conty  devait  danser  un  ballet  dans  la  chambre 
de  la  Reine  et  venir  après  dans  celle  du  Dauphin.  «On  W\  propose 
de  faire  préparer  une  collation  de  petites  pièces  qu'il  avoit  prises  en 
la  poterie,))  et,  le  ballet  fini,  il  mène  toutes  les  personnes  qui 
l'avaient  dansé  à  sa  collation;  «et  de  rire,  et  de  faire  des  exclama- 
tions :  c'étoient  des  petits  chiens,  des  renards,  des  blaireaux,  des 
bœufs,  des  vaches,  des  écurieux,  des  anges  jouant  de  la  musette 
et  de  la  flûte,  des  vielleurs,  des  chiens  couchés,  des  moutons ,  un 
assez  grand  chien  au  milieu  de  la  table,  un  dauphin  au  haut  bout, 
un  capucin  au  bas  ». 

Ce  petit  catalogue  se  trouve  complété  à  diverses  reprises;  ainsi, 
le  23  octobre  1604,  le  Dauphin  mené  à  la  poterie  «  s  y  joue  long- 
temps et  voulut  avoir  un  cheval  blanc  ».  Le7  novembrel606,  «  il  s'a- 
muse à  mettre  en  bataille,  file  à  file,  toute  sa  compagnie  de  pièces 
de  poterie,  et  le  Dauphin  étoit  à  la  tète  ».  Le  12  décembre  sui- 
vant, «  il  s'amuse  à  un  chandelier  de  poterie,  dont  il  fait  une 
fontaine,  siffle  d'un  rossignol  de  poterie  où  il  fait  mettre  de  l'eau, 
s'amuse  au  buffet  du  roi ,  fait  du  temps  du  rpi  François  I*^%  qui 
s'ouvroit  par  un  marmouset  ».  Le  29  mai  1607,  «  il  va  à  la  po- 
terie, où  il  prend  plusieurs  pièces,  chiens,  lions,  taureaux,  puis 
revient  en  sa  chambre  où,  sur  le  tapis  de  pied,  il  les  fait  com- 
battre )^.  Le  o  juin  suivant,  le  fils  de  M.  de  Saint-Luc,  âgé  de 
quatre  ans,  vient  dire  adieu  au  Dauphin.  Héroard  lui  .demande 
bas  à  l'oreille  :  «  Monsieur,  vouS  plaît-il  pas  de  lui  donner  quelque 
chose?  —  Oui.  —  Monsieur,  quoi?  —  Un  cheval  marin  (qui 
étoit  de  poterie).  —  Monsieur,  vous  plaît-il  que  je  Taille  quérir? 
—  Oui,  mais  ne  prenez  pas  celui  qui  est  cassé.  »  Enfin,  le  2i  avril 


XL  INTRODUCTION. 

« 

1608,  le  petit  duc  d'Orléans,  frère  puîné  de  Louis  XIll,  donne  à  la 
fille  de  M"»*  de  Montpensier  «  une  petite  nourrice  de  poterie  qu'il 
tenoit  »  ;  on  sait  que  cette  figure  a  été  attribuée  jusqu'à  présent 
à  Bernard  de  Palissy. 

Héroard  nous  signale  aussi  à  diverses  reprises  (et  quelquefois  par 
des  descriptions  qui  pourraient  servir  à  les  reconnaître  si  on  les 
rencontrait  aujourd'hui  dans  quelque  collection)  les  bijoux,  les 
pièces  d'orfèvrerie,  les  objets  précieux  de  toute  sorte,  donnés  en 
présent  au  Dauphin.  C'est  d'abord  Henri  IV  qui  envoie  à  son  fils 
âgé  de  deux  ans  «  une  croix  du  Saint-Esprit,  premier  présent  que 
le  Roi  lui  a  fait>  la  croix  tenue  par  un  dauphin  émaillé  de  bleu  ». 
Marie  de  Médicis  lui  donne  «  une  enseigne  de  diamants  avec  un 
bouquet  de  plumes  d'argent  »  ,  une  autre  fois  le  «  petit  coffret  d'ar- 
gent où  elle  mettoit  ses  pendants  d'oreille,  »  puis  «  une  petite 
montre  couverte  de  diamants  ».  Le  15  septembre  1610  «  la  Reine 
lui  veut  donner  des  petites  besognes,  comme  des  Âgnttë  Dei,  garnis 
de  diamants  »  ;  il  ne  les  prend  pas  et  demande  «  un  petit  livre  cou- 
vert de  diamants  »,  que  la  Reine  lui  refuse,  «  disant  que  le  feu  Roi 
son  père  le  lui  avoit  donné;  il  le  désiroit  pour  le  mettre  en  son 
oratoire  ». 

Ce' n'est  pas  la  reine  Marguerite  qui  aurait  eu  le  courage  de  re- 
fuser, et  les  présents  qu'elle  fait  au  Dauphin  sont  les  plus  magni- 
fiques de  tous.  La  première  fois  qu'elle  le  voit  c'est  :  «  un  Cupidon 
parsemé  de  diamants ,  assis  sur  un  dauphin ,  et  tenant  un  arc 
d'une  main  et  un  brandon  de  l'autre^  parsemé  de  diamants;  au 
ventre  du  dauphin  il  y  avoit  une  émeraude  gravée  d'un  dauphin 
couronné  et  entouré  de  petits  diamants.  »  Elle  lui  donne  encore 
«  un  petit  cimeterre  parsemé  de  diamants  et  à  Madame  un  serre- 
tète  de  diamants  ».  Un  autre  jour  elle  lui  envoie  <f  un  navire  d'ar- 
gent doré,  sur  roues,  allant  au  vent  à  la  hollandoise  »  ;  lors  de  la 
foire  de  Saint-Germain,  elle  lui  donne  k  une  enseigne  et  un  cor- 
don de  diamants,  le  tout  estimé  à  deux  mille  écus,  »  et  elle  com- 
mande à  l'orfèvre  de  lui  «  bailler  tout  ce  qu'il  demanderoit ,  pro- 
mettant de  le  payer  ». 

La  princesse  d'Orange,  fille  de  l'amiral  Coligny,  a  aussi  pour  le 
Dauphin  une  amitié  singulière  ;  en  revenant  de  Flandre  elle  «  lui 
apporte  des  ouvrages  de  la  Chine,  à  savoir  :  un  parquet  de  bois 
peint  et  doré  par  dedans,  peint  des  feuillages,  arbres,  fruits  et 
oiseaux  du  pays,  sur  de  la  toile  qui  lioit  les  ais  de  demi-pied  ;  l'on 
s'en  servoit  comme  de  cabinet.  Elle  donne  à  Madame  de  la  vais- 
selle tissue  de  jonc  et  crépie,  par  le  dedans,  de  laque,  comme  cire 
d'Espagne.  M™«  de  Montglat  demande  au  Dauphin  :  «  Monsieur, 
9,imez-yous  bien  M'n«  la  princesse  d'Orange?  —  Oui.    »  —  Hé- 


INTRODUCTION.  xli 

roard  lui  demande  :  «  Comment  raimez-vous?  —  De  tout  mon 
cœur.  »  M'"*^  la  princesse  d'Orange  en  rougit  et  en  pleura  de  joie.  » 
On  «  lui  avoit  donné  le  matin  de  petites  besognes  de  bois  qui, se 
font  en  Allemagne  »;  le  lendemain  (16  août  1605)  «  il  fait  porter 
son  petit  cabinet  de  la  Chine,  se  met  dedans  et  se  joue  avec  ses 
petits  jouets  d'Allemagne  et  d'argent  ». 

Un  autre  présent  fait  à  la  soeur  aînée  du  Dauphin^  M*"*  Elisa- 
beth^ par  sa  marraine  l'infante  Isabelle^  gouvernante  des  Pays  Bas^ 
est  «  une  chaîne  de  diamants^  où  tenoit  au  bout  une  enseigne  de 
diamants^  en  laquelle  étoit  une  relique  des  os  de  sainte  Elisabeth  ». 

Lorsque  César  de  Vendôme  épouse  M"«  de  Mercœur,  le  Dauphin 
reçoit  de  M"'®  de  Mercœur  «  une  petite  chaîne  de  chiffres  d'or,  où 
pendoit  un  Hercule  enrichi  de  petits  diamants,  et  à  la  base  au- 
dessous  étoient  écrits  ces  mots  :  La  grandeur  de  ton  père  et  ta 
vertu  te  font  plus  grand  qu' Hercule  ».  Enfin  le  Dauphin  reçoit  en- 
core de  l'éleeteur  de  Brandebourg  «  un  échiquier  où  les  carrés 
étoient  d'ambre  jaune,  et  au-dessus  les  rois  de  France  en  ivoire  ». 

On  peut  aussi,  avec  Héroard,  reconstituer  en  partie  le  riche 
cabinet  d'armes  de  Louis  XIII.  Sa  première  épée  lui  est  donnée  à 
rage  de  un  an  par  la  belle  Corisande,  ancienne  maîtresse  de 
Henri  IV,  qui  lui  envoie  aussi  sa  première  arbalète.  La  duchesse  de 
Bar,  tante  du  Dauphin,  lui  envoie,  le  26  janvier  1603,  un  charmant 
joujou,  tt  des  armes  complètes  de  la  hauteur  d'un  demi-pied,  »  et 
à  la  fm  de  la  même  année  les  députés  de  Moulins  lui  offrent,  au 
nom  delà  ville,  sa  première  armure  :  a  une  épée,  une  lance  et  une 
paire  d'armes  complètes  »  qu'il  revêt  le  14  juillet  1604,  et  dont  il 
se  joue  encore  deux  ans  après  :  le  5  juillet  1606 ,  «  il  monte  tout 
en  haut  de  sa  garde-robe,  où  il  fait  prendre  ses  armes  toutes 
complètes,  faites  à  Moulins,  les  fait  porter  en  sa  chambre  avec  la 
croix  (pour  les  suspendre),  les  fait  accommoder  dessus,  y  travaille 
lui-même,  va  quérir  en  son  armoire  son  épée  rouge  et  la  y  fait 
ceindre,  puis  fait  apporter  sa  pique,  la  met  lui-même  sous  le 
brassai,  toute  droite  comme  s'il  eût  été  en  sentinelle.  » 

Le  31  octobre  1604,  «  M.  de  Blainville,  maréchal  des  logis  de  sa 
compagnie  de  gendarmes,  lui  fait  présent  d'une  belle  et  petite  ar- 
quebuse d'un  pied  et  demi  de  long  »,  et  c'est  avec  cette  arquebuse, 
«  faite  à  Rouen  par  Timothée  »  ,  et  qu'il  appelait  la  Blainville^ 
que,  le  21  octobre  1611,  le  jeune  Roi  tirera  pour  la  première  fois 
à  balle. 

Le  18  septembre  1605,1e  duc  de  Lorraine  envoie  au  Dauphin 
c<  un  mousquet  dans  un  fourreau  de  velours  vert  et  une  bandou- 
Hère  brodée  d'or  et  d'argent,  les  charges  d'or  émaillé  et  la  four- 
chette qui  étoit  un  dauphin  ».  En  1606,  M.  de  Rosny,  que  l'on 


XLH  IJNTRODUCTION. 

n'appelle  pas  encore  Sully,  lui  donne  «  un  petit  canon  d'argent  »  ; 
en  1G07,  le  prince  de  Galles,  frère  aîné  de  Charles  P*",  lui  envoie 
une  escopette  et  une  couple  de  petits  pistolets. 

Héroard  indique  encore- deux  armures  complètes  données  à 
Louis  Xlll  :  Tune  présentée  au  Dauphin  en  1609,  de  la  part  du 
duc  de  Lesdiguicres,  avait  été  faite  à  Milan  et  avait  coûté  mille 
doublons  ;  l'autre  est  envoyée  au  Roi,  en  161! ,  par  le  prince  Mau- 
rice de  Nassau. 

A  la  fin  de  l'année  4611,  Louis  XIII  possédait  sept  arquebuses; 
lel*"*  janvier  1614  il  en  a  quarante,  et  six  semaines  après  cinquante- 
cinq.  Le  Roi  avait  sans  doute  fait  cette  nombreuse  acquisition  à  la 
foire  de  Saint- Germain,  car  le  4  février  4616,  il  va  «  en  carrosse 
à  la  foire  Saint-Germain  des  Prés  où  il  a  acheté  quatre  arque- 
buses, ayant  méprisé  toutes  autres  sortes  de  marchandises  ».  Son 
cabinet  d'armes]  le  suivait  dans  ses  voyages,  et  une  des  occupa- 
tions favorites  du  jeune  Roi  était  de  démonter  et  de  nettoyer  lui- 
même  ses  arquebuses. 

Cet  instinct  particulier,  qui  le  porte  en  toute  circonstance  à  faire 
lui-même  «  œuvre  de  ses  mains  »,  devait  naturellement  dé- 
tourner le  jeune  Roi  de  concevoir  et  d'entreprendre  ces  grands 
travaux  de  bâtiments  affectionnés  par  son  père  Henri  IV  et  repris 
depuis  avec  tant  de  passion  par  son  successeur  Louis  XIV,  le  ûls 
tardif  de  Louis  XIII  et  d'Anne  d'Autriche.  Dans  la  seconde  partie 
de  son  journal  Héroard  nous  montre  assez  fréquemment  le  Roi, 
posant  la  première  pierre  do  divers  monuments,  tels  que  :  le  bâti- 
ment neuf  de  Vincennes  et  le  collège  de  Cambrai  (1610),  l'aqueduc 
d'Arcueil  (1613),  le  soubassement  de  la  statue  de  Henri  IV  sur  le 
Pont-Neuf  (1615),  le  portail  de  Saint-Gervais  (1616),  le  pont  Saint- 
Michel  (1617),  les  Récollets  de  Saint-Germain  (1621),  les  Carmélites 
de  Toulouse  (1622).  Ces  cérémonies  devaient  plaire  au  jeune  Louis 
qui  y  trouvait  une  occasion  publique  de  montrer  son  adresse  et 
faisait  «  merveilles  » ,  en  jetant  «  le  mortier  pris  dans  un  bassin 
d'argent,  avec  une  petite  truelle  d'argent  ».  Ua  dernière  mention 
de  ce  genre  est  à  la  date  du  28  juin  1624.  Dans  cette  journée  le 
Roi  «  monte  à  cheval;  part  du  Blanc-Mesnil  (résidence  du  secré- 
taire d'État  Potier  d'Ocquerre  ),  arrive  à  Paris  à  une  heure,  va  au 
Louvre  pour  mettre  la  première  pierre  du  pavillon  du  côté  du 
jardin,  avec  une  médaille  de  la  face  et  du  revers  du  pavillon  faite 
par  M.  Grotius,  flamand,  homme  très-docte.  Au  partir  de  là  il  est 
allé  à  l'Hôtel  de  Ville,  y  a  goûté,  y  met  la  première  «pierre  d'une 
fontaine  que  l'on  avoit  fait  venir  en  la  place  des  eaux  de  Roungy, 
puis  monte  à  cheval,  va  au  galop  à  Versailles,  y  arrive  à  cinq 
heures,  va  à  la  chasse  au  renard,  revient  souper  à  huit  heures.  » 


IMRODrcllON.  XLiii 

Le  château  de  Versailles,  où  l'on  vi<*nl<lc  Aoir  le  Roi  se  retirer  et 
chasser  encore  après  une  journée  aussi  t'ati^ante,  est  la  seule  cons- 
truction ie  quelque  importanc<'  à  laquelle  Louis  XIII  ait  attaché 
son  nom.  On  sait  par  Félibien  av<N>  (luelle  <•  piété  pour  la  mémoire 
du  feu  Roi  son  père  »  Louis  XfV  voulut  conserveries  bâtiments  qui 
s'élèvent  encore  au  centre  de  ce  château  cl  entourent  la  cour  de 
marbre.  Dès  le  mois  de  février  Hi2i,  Héroard  nous  montre  le  Roi 
chassant  et  dînant  pour  la  preniicre  fois  à  Versailles,  terre  qui  ap- 
partenait alors  à  Tévèque  de  Paris,  Jcau-Krançoisde  Gondi,  mais 
dont  le  «  vieil  »  château  était  depuis  loniçt^împs  «  ruineux  et  inha- 
bitable »;  puis  le  nom  de  Versailles  ne  revicut  qu'au  commence- 
ment de  Tannée  1624,  après  une  lacune  de  plus  de  onze  mois  dans 
le  manuscrit  du  médecin.  Sans  cette  interruption  si  regrettable, 
on  saurait  de  source  certaine  comment  Louis  XIU  peut,  en  moins 
d'une  année,  créer  à  Versailles  une  installation  assez  rapide  et 
assez  complète  pour  qu'à  la  date  du  y  mars  1024,  Héroard  écrive  : 
«  H  entre  en  carrosse  et  va  pour  la  chasse  à  Versailles,  y  dine, 
par  après  monte  à  cheval,  va  courir  un  cerf,  le  prend,  revient  de 
bonne  heure  et  prend  un  renard.  Apr«>s  souper  il  va  en  sa  chambre, 
fait  faire  son  lit  qu'il  avoit  envoyé  quérir  à  Paris,  y  aide  lui-même.  » 
Cette  installation  est  définitive  au  milieu  de  la  même  année, 
et  le  Roi  passe  à  Versailles  une  senmine  entière  ;  le  30  juin  1624, 
le  Roi  t(  étant  à  son  château  de  Versailles  »  fait  tenir  sur  les  fonts 
de  baptême  par  un  de  ses  gentilshommes  la  fille  de  François 
Mongey,  «concierge  du  château  de  Versailles  »  ;  le  2  juillet  «  il  va 
à  la  messe,  va  faire  donner  la  eurée  du  cerf  à  ses  chiens,  revient 
au  château,  va  faire  faire  Texercice  à  ses  mousquetaires,  puis  a 
tracé  le  plan  de  la  basse  cour  de  sa  maison  de  Versailles  ».  Le 
2  août  suivant,  «  après  souper  il  monte  a  cheval,  part  de  Saint- 
Germain,  va  au  déçu  de  chacun  à  Versailles,  où  il  arrive  à  huit 
heures  et  demie,  s'amuse  à  voir  toutes  les  sortes  d'ameublements 
que  le  sieur  de  Blainville,  premier  gentilhomme  de  la  chambre, 
avoit  fait  acheter,  jusques  à  la  batterie  de  cuisine.  »  En  1620,  le 
Roi  fait  la  Saint-Hubert  à  Versailles,  y  donne  «  un  excellent  festin 
aux  Reines  et  princesses,  où  il  perte  le  premier  plat,  puis  s'assied 
auprès  de  la  Reine.  Il  y  lit  garder  un  ordre  merveilleux,  puis 
leur  donna  le  plaisir  de  la  chasse.  » 

Pendant  la  dernière  année  du  journal  et  de  la  vie  d'Héroard,  on 
voit  encore  Louis  XIII,  malade,  languissant  de  corps  et  d'esprit, 
se  traîner  à  Versailles  où  un  jour,  pour  se  distraire,  u  il  mange  d'un 
pâté  que  M.  le  cardinal  de  Richelieu  avoit  envoyé  à  ses  mousqui>- 
taires.  »  Le  24  août  1627,  le  Roi  arrive  en  carrosse  à  Versailles, 
«  se  met  auprès  du  feu,  puis  sur  son  lit,  à  midi  dîne  à  table,  puis 


XLTV  IKTRODUCTION. 

va  en  sa  chambre,  se  couche  sur  son  lit,  se  fait  couvrir  les  jambes 
de  sa  robe  fourrée,  y  est  environ  une  heure,  s'amuse  à  peindre.  A 
quatre  heures  et  demie  il  sort  à  pied,  va  à  la  porte  entretenir  les 
soldats  du  corps  de  garde,  puis  entre  dans  son  petit  carrosse 
tiré  par  un  cheval  et  va  se  promener,  voir  son  plant.  »  Enfin  la 
fièvre  disparaît,  et  le  15  septembre  1627  le  Roi  renvoie  «  tous  les 
médecins  qu'on  avoit  appelés  »  ;  le  surlendemain  Louis  XUI  re- 
tourne à  Versailles  pour  quelques  jours,  et  y  fait  encore  «  faire 
Texercice  à  ses  mousquetaires  »  ,  avant  de  les  emmener  au  siège 
de  la  Rochelle,  où  le  fidèle  premier  médecin  du  Roi  devait  ter- 
miner ses  jours. 

VI. 

Dans  ses  Mémoires  pour  servir  à  rkistoire  de  la  faculté  de 
Montpellier,  un  ancien  professeur  de  cette  école  de  médecine, 
Jean  Astruc,  écrivait  vers  1760  :  «  Il  est  fâcheux  d'être  obligé, 
comme  je  le  suis,  de  prendre  les  particularités  de  la  vie  de  Jean 
Héroard  dans  les  ouvrages  d'un  de  ses  plus  grands  ennemis.  » 
Cette  fâcheuse  obligation,  ajouterons-nous,  se  rencontre  dans  pres- 
que toutes  les  questions  biographiques,  et,  que  le  personnage  dont 
on  s'occupe  soit  des  plus  célèbres  ou  appartienne  à  un  ordre  se- 
condaire, Ton  est  à  peu  près  certain  de  se  trouver  en  présence  de 
renseignements  incomplets,  contradictoires,  erronés,  dictés  par  la 
légèreté,  ou  par  la  passion.  Les  documents  qui  peuvent  servir  à 
composer  une  notice  sur  le  premier  médecin  de  Louis  Xlll  offrent 
les  mêmes  difficultés  de  contrôle  et  vont  nous  laisser  dans  l'in- 
certitude sur  bien  des  points. 

«  Jean  Héroard  étoit  de  Montpellier,  dit  le  docteur  Astruc.  Il 
fut  immatriculé  dans  le  registre  de  la  Faculté  le  27  août  1571,  et 
prit  ses  degrés  en  1575.  »  Ces  dates  sont  positives  et  doivent  avoir 
été  relevées  sur  les  registres  de  la  Faculté  de  Montpellier;  il  n'en 
est  pas  de  même  de  celle  de  la  naissance  d'Héroard  qu'un  manus- 
crit de  la  Bibliothèque  impériale  place  au  12  juillet  1552.  L'erreur 
manifeste  qui  précède  cette  date,  relativementà  l'âge  d'Héroard  au 
moment  de  sa  mort,  permet  de  la  mettre  en  doute,  et  celle  donnée 
par  le  P.  Lelong  semble  plus  vraisemblable;  il  dit  Héroard  «  né 
le  22  juillet  1551  ».  Si  la  note  qui  termine  le  manuscrit  original 
est  exacte,  Héroard,  mort  en  1628  «  âgé  de  soixante-dix-huit  ans  », 
serait  né  vers  1 550. 

D'après  le  médecin  Charles  Guillemeau  qui  est  le  «  grand  en- 
nemi »  signalé  par  le  docteur  Astruc,  et  qui  a  écrit  contre  Hé- 
roard plusieurs  diatribes  en  latin,  le  père  du  «  futur  premier  mé- 


INTRODUCTION.  XLV 

decin  de  Louis  XllI  »  était  un  barbier  de  Montpellier  qui  appar- 
tenait^ ainsi  que  son  fils  et  toute  sa  famille^  à  la  Religion  «  pré- 
tendue réformée  ».  Après  avoir  étudié  quelque  temps  les  lettres  et 
la  médecine  «  en  dépit  des  Muses  et  d'Apollon  »,  Héroard  se  serait 
enrôlé  comme  simple  soldat  dans  l'armée  de  Coligny,  et,  saisi  de 
frayeur  à  la  bataille  de  Moncontour,  il  se  serait  enfui  à  toutes 
jambes  jusqu'à  Montpellier,  où  il  aurait  repris  ses  études.  Peu  de 
temps  après,  le  chirurgien  Jacques  Guillemeau,  père  de  celui  qui 
raconte  à  sa  manière  la  vie  d'Hcroard,  étant  venu  dans  sa  jeu- 
nesse à  Montpellier  «  curieux  de  voir  et  d'apprendre  du  nou- 
veau » ,  s'y  serait  lie  avec  Héroard  ;  puis,  de  retour  à  Paris  et 
nommé  chirurgien  ordinaire  de  Charles  IX,  il  aurait  bientôt  ren- 
contré son  camarade  de  Montpellier  battant  le  pavé  de  la  capitale. 
Après  l'avoir  embrassé  et  lui  avoir  demandé  pourquoi  il  était  à  Paris, 
ce  qu'il  y  faisait  et  ce  qu'il  savait  faire,  Jacques  Guillemeau  (toujours 
suivant  le  récit  de  son  fils)  annonce  à  Héroard  que  le  roi  Charles 
avait  chargé  son  premier  chirurgien,  AmbroiseParé,  de  lui  trouver 
un  jeune  homme  capable,  et  disposé  à  s'adonner  à  l'étude  des  che- 
vaux et  de  leurs  maladies;  puis  il  lui  propose  de  le  présenter  à 
son  ami  et  collègue  Paré  pour  cet  emploi.  Héroard .  saisit  avec 
empressement  cette  occasion* d'entrer  dans  la  maison  du  Roi;  il 
est  amené  par  Guillemeau  au  logis  d'Ambroise  Paré,-  qui  le  con- 
duit à  Vincennes,  où  le  Roi  se  plaisait  d'ordinaire  à  jouer  à  la 
paume  :  a  Sire,  lui  dit  Paré ,  je  vous  amène,  ainsi;  que  vous  me 
l'avez  commandé,  un  futur  médecin  de  cheval;  »  et  le  Roi,  ne 
voulant  pas  se  dédire,  ordonne  de  coucher  Jean  Héroard  sur  l'état 
de  sa  maison,  en  lui  assignant  quatre  cents  livres  de  traitement 
par  an. 

Abandonnons  ici  le  mauvais  latin  de  Charles  Guillemeau,  que 
nous  abrégeons  et  traduisons  tant  bien  que  mal,  pour  rappeler  ce 
que  nous  apprend  Héroard  lui-même,  dans  la  préface  de  son  Hip- 
posiologi€y  sur  ses  rapports  avec  Charles  IX  :  «  Le  feu  roi  Charles, 
lequel  sur  toutes  choses  prenoit  un  singulier  plaisir  à  ce  qui  est 
de  l'art  vétérinaire,  duquel  le  sujet  principal  est  le  corps  du  che- 
val, me  commanda,  quelques  mois  avant  son  décès,  d'y  em- 
ployer une  partie  de  mon  étude,  pour  en  dresser  après  quelque 
instruction'aux  maréchaux  et  autres  qui  travaillent,  et  sans  raison 
et  sans  science,  aux  maladies  des  chevaux...  J'avois  déjà  conçu  le 
gros  de  l'œuvre  et  fait  dessein  de  l'ordre  que  je  devois  tenir  pour 
élever  cet  édifice,  quand  il  décéda;  de  telle  sorte  que  je  me  vis 
frustré  par  son  trépas  de  l'espérance  que  j'avois  de  rendre  té- 
moignage^de  mon  ardent  désir  à  satisfaire  et  obéir  au  vouloir  de 
mon  Roi.  » 


XLVi  INTRODUCTION. 

Si  l'on  en  croit  (iiiilleineau ,  le  successeur  de  Charles  IX  n'ayant 
pas  pour  la  chasse,  les  chiens  et  les  chevaux  la  même  passion 
que  son  frère,  Henri  111  se  serait  tout  d'abord  privé  des  services 
d'Héroard  qui  n'aurait  réussi  à  rentrer  dans  la  maison  du  Roi 
qu'après  avoir  passé  par  celle  du  duc  Anne  de  Joyeuse,  qui  «  était 
pour  le  Roi  un-  autre  Héphestion  ».  Guillemeau  insinue  ensuite 
que  Hcroard  se  montra  lâche  et  ingrat  envers  le  duc  de  Joyeuse 
et  qu'il  l'abandonna,  lors  de  sa  campagne  de  1586  en  Guyenne, 
comme  il  avait  abandonné  (^ohgny  à  Moncontour.  Héroard  rap- 
pelle une  seule  fois  dans  son  Journal  ses  services  sous  Joyeuse  : 
tt  M.  ,1e  marquis  de  Renel  et  uioi,  écrit-il  le  25  octobre  1607,  par- 
lions des  voyages  où  nous  nous  étions  vus  aux  armées,  du 
temps  du  feu  Roi,  conduites  par  feu  M.  de  Joyeuse.  »  On  voit,  aussi, 
à  la  date  du  20  octobre  itiO.*;,  Héroard  conserver  précieusement  le 
livre  d'heures  de  Henri  lit,  «  un  livre  jaune  »  où  «  il  y  a  un  roi 
qui  prie  Dieu  »  que  le  médecin  avait  eu  à  Tours  et  qu'il  tenait 
probablement  du  Roi  lui-uiéuie.  Contrairement  à  ce  que  prétend 
Guillemeau,  Henri  lit  a\\ait  chargé  son  médecin  de  continuer 
l'ouvrage  sur  l'art  vétérinaire  commencé  sous  sçn  prédéces- 
seur. «  Le  feu  Roi,  dit-il,  me  commanda  de  le  poursuivre,  de 
façon  que  dès  lors  j'en  tirai  les  premiers  traits  par  un  recueil 
sommaire  du  nombre  et  de  la  figure  des  os  du  cheval,  leur  don- 
nant noms  françois  pour,  puis  après,  comme  sur  un  premier 
crayon,  représenter  les  vives  couleurs,  non-seulement  par  le  dis- 
cours entier  de  l'anatomie,  mais  aussi  de  tout  l'art  vétérinaire.  » 
Le  célèbre  bibliographe  Antoine  Du  Verdicr  avait  vu  et,  suivant 
son  expression,  «  tenu  à  son  aise  » ,  bien  avant  la  mort  de 
Henri  HI,  le  manuscrit  de  ce  livre  ;  «  Jean  Héroard,  dit-il  dans  sa 
Bibliothèque^  imprimée  a  Lyon  en  lo8o,  conseiller,  médecin  ordi- 
naire du  Roi ,  a  écrit  Hippostologie  c'est-à-dire  discours  des  os 
du  cheval,  dédié  au  Roi,  non  encore  imprimé,  selon  une  inscrip- 
tion latine  mise  au  front  du  livre  avant  l'épître  liminaire,  »  et 
Du  Verdier  reproduit  cettr  inscription  d'où  il  résulte  que  : 
Henri  lU,  roi  de  France  et  de  Pologne,  voulant  rétablir  et  re- 
mettre en  lumière  le  noble  art  hii)piatrique,  obscurci  depuis  tant 
de  siècles  par  l'ignorance  et  l'incurie,  a  commandé  pour  l'usage 
public  cet  ouvrage,  composé  par  Jean  Héroard,  de  Montpellier, 
sous  les  auspices  de  Marc  Miron  et  d'Alexis  Gandin,  premiers  mé- 
decins du  Roi  et  de  la  Reine. 

Il  est  encore  un  ténioignag<  précieux  à  recueillir  pour  prouver 
que  Jean  Héroard  n'était  pas  autant  l'ennemi  des  Muses  que  le  veut 
Charles  Guillemeau.  Après  la  mort  de  Ronsard (27  décembre  1585),  un 
grand  nombre  de  pièces  en  vers  latins  furent  composées  par  les 


INTRODUCTION.  XLVii 

amis  du  poète  vcndûmois  et  imprimées  l'année  suivante  sous  ce 
titre  :  Tumulus  Pétri  Ronsardi  et  Syntagma  Carminum,  Elegia^ 
rum^  Éclogarum,  ab  Àmicis,  in  ejus  obitum.  Parmi  toutes  ces 
pièces  il  s'en  trouve  une  signée  :  Jo.  Heroardus  Régis  Medicus 
P.  et  c'est  précisément  celle  qui  fut  choisie  pour  figurer  sur  le 
tombeau^  érigé  au  poète  dans  le  chœur  de  l'église  de  Saint-Cosme 
de  Tours,  dont  Ronsard  était  prieur.  Pendant  les  guerres  de  Re- 
ligion, dit  M.  Prosper  Blanchemain  dans  son  Jitude  sur  la  fie 
de  Ronsardy  «  les  huguenots  envahirent  le  monastère  de  Saint- 
Cosme  et  détruisirent  le  tombeau  que  de  pieuses  mains  avaient 
élevé  à  sa  mémoire,  et  ce  fut  seulement  en  i609  que  Joachlm 
de  La  Chétardie,  conseiller-clerc  au  Parlement  de  Paris,  étant 
alors  prieur  eommendataire  de  Saint-Cosme ,  lui  fit  ériger  un 
monument  de  marbre  orné  de  son  buste  et  do  cette  inscrip- 
tion :    . 

EPITAPHIUM    PETRI    RO.NSAHDI 
POETARUM   PRINCIPIS   ET   Hl'JUS   COENOBII   OlONDAM 

PRIORIS. 


D.    M. 


CAVE   VIATOR,    SACRA    H.EC   HUMUS    EST, 
ABI,   NEFASTE,   QUAM   CALCAS  HUMUM    SACRA    EST, 

RONSARDUS  emm  jacet  hic 
Quo  oriente  oriri  thus.*:, 

ET  OCCIDENTE   COMMORl, 

AC   SECUM   INHUMARl   VOLL'ERUNT. 

HOC   NON   INVIDEANT,   QUI   SUNT    SUPERSTITES, 

NEC    PAREM   SORTEM  SPERENT   NEPOTES. 

IN   CUJUS   PIAM   MEMORIAM 

JOACHLM   DE   LA    CHETARDIE, 

IN    SUPREMA  PARISIENSI   CURIA   SENATOR 

ET   ILLIUS,   VIGINTI   POST   ANNOS, 

IN    EODEM   SACRO   COF.NOBIO,   SUCCESSOR 

POSUIT. 

«  Cette  épitaphe,  sauf  les  six  dernières  lignes,  a  été  insérée 
dans  le  Tombeau  de  Ronsard,  comme  ayant  été  composée  par 
J.  Héroard,  médecin  du  Roi.  Il  est  vraisemblable  que  La  Chétardie 
se  sera  borné  à  reproduire  l'inscription  originale,  en  ajoutant 


XLViii  INTRODUCTION. 

que  le  monument  avait  été  reconstruit  par  ses  soins.  Le  biographe 
et  Tun  des  derniers  admirateurs  du  maître^  Guillaume  Colletet,  la 
traduit  de  cette  façon  : 

Epitaphe  de  Pierre  de  Ronsard, 
Prince  des  poètes  et  autrefois  prieur  de  ce  monastère. 


Arreste,  passant^  et  prends  garde;  cette  terre  est  sainte.  Loin 
d'icy,  prophane!  cette  terre  que  lu  foules  aux  pieds  est  une  terre 
sacrée  puisque  Ronsard  y  repose.  Comme  les  Muses,  qui  naquirent 
en  France  aoecque  luy^  voulurent  aussy  mourir  et  s'ensevelir 
avecque  luy,  que  ceux  qui  luy  suroioent  n'y  portent  point  d^enhie, 
et  que  ceux  qui  sont  à  naistre  se  donnent  bien  de  garde  (tespérer 
jamais  un  pareil  advantage  du  ciel,  > 

Cest  à  la  mémoire  de  ce  grand  poète  que  Joachim  de  La  Ché- 
tardie,  conseiller  au  souverain  Parlement  de  Paris  e/,  vingt  ans 
après^  son  successeur  en  ce  mesme  prieuré^  a  consacré  cette  ins- 
cription funèbre. 

«  De  môme  que  la  première,  continué  M.  P.  Blanchemain, 
cette  nouvelle  sépulture  devait  disparaître  à  son  tour.  L'orage 
révolutionnaire  de  1793  emporta  le  prieuré  de  Saint-Cosme;  nul 
ne  s'inquiéta  du  buste  érigé  par  LaChétardie,  et  le  marbre  tumu- 
laire  à  demi  brisé  n'obtint  l'hospitalité  d'un  musée  de  province 
qu'après  un  depii- siècle  d'oubli.  »  L'épitaphe  latine  de  Pierre  de 
Ronsard,  composée  par  Jean  Héroard,  existe  en  effet ,  «  très- 
fruste,  mais  en  partie  lisible  encore,  »  au  Musée  de  Blois. 

Héroard  était  de  service  auprès  de  Henri  III  lorsque  le  Roi  fut 
frappé  par  Jacques  Clément,  et  le  docteur  Astruc  nous  apprend  que 
c'est  en  qualité  de  «médecin  par  quartier  »  qu'il  fut  présenta  l'ou- 
verture du  corps.  Il  conserva  ses  fonctions  sous  le  roi  de  Na- 
varre avec  le  titre  de  a  conseiller,  médecin  ordinaire  et  secré- 
taire du  Roi  »,  et  dédia  à  Henri  IV  son  Hippost ologie ,\m^nv[iét 
enfin  en  1599.  Deux  ans  après  il  était  nommé  premier  médecin 
du  Dauphin,  etGuillemeau  prétend  que  ce  fut  grâce  à  la  protection 
du  grand  écuyer  de  Bellegarde.  Vers  la  même  époque  Jean  Héroard 
devint  seigncurde  Vaugrigneusc,par  son  mariage  avec  Anne  Du  Val, 
fille  et  héritière  de  Guillaume  Du  Val,  trésorier  de  la  généralité  de 
Tours  et  seigneur  de  Vaugrigneusc. 

Avec  la  naissance  de  Louis  XIII  commence  pour  Héroard  une 
nouvelle  existence  qui  va  nous  permettre  de  laisser  de  côté  les 
diatribes  de  son  ennemi  Charles  Guillemeau,  La  tendresse   du 


INTRODUCTION.  XLix 

médecin  pour  Tenfant  qui  lui  est  confié  a  un  caractère  tout  pa- 
ternel et  vraiment  touchant.  Lorsque,  quelques  années  plus  tard, 
il  sera  question  de  donner  un  précepteur  au*Dauphin,  Héroard 
écrira  :  a  Je  lui  fais  offre  (  à  ce  précepteur  )  d'un  journal  d'où  il 
pourra  tirer,  fil  après  autre,  des  conjectures  évidentes  des  com- 
plexions  et  des  inclinations  de  notre  jeune  Prince;  et  si  l'affec- 
tion se  pouvoit  transporter,  je  lui  en  fournirois  à  suffisance  et 
autant  que  nul  autre,  voire  de  cette  tendre  et  cordiale  passion 
que  naturellement  les  pères  ont  pour  leurs  propres  enfants.  » 

Héroard  a  développé  ses  idées  sur  l'éducation,  dans  un  livre 
qui  a  pour  titre  De  rinstitution  du  Prince,  qu'il  devait  dédier  au 
Dauphin  et  imprimer  à  la  fin  de  l'année  1608.  «  11  faut,'dit-il  dans 
les  preipières  pages  de  ce  livre ,  bégayer  avec  les  petits  enfants , 
c'est-à-dire  s'accommoder  à  la  délicatesse  de  leur  àgc  et  les  ins- 
tituer plutôt  par  la  voie  de  la  douceur  et  de  la  patience  que  par 
celle  de  la  rigueur  et  de  la  précipitation;  »  suivant  cette  méthode 
le  Dauphin  est  à  peine  âgé  de  deux  mois  que  le  médecin  lui 
parle  déjà  comme  si  l'enfant  poqj^ait  le  comprendre  et  il  com- 
mence à  lui  dire  «  qu'il  falloitétre  bon  et  juste,  que  Dieu  l'avoit 
donné  au  monde  pour  cet  effet  et  pour  être  un  bon  roi;  que  s'il  le 
étoit  Dieu  l'aimeroit  »;  on  comprend  combien  le  digne  médecin 
est  heureux  de  constater  que  l'enfant  «  l'écouloit  fort  attentive- 
ment et  sourioit  à  ses  paroles  » . 

Quand  le  Dauphin  commence  à  souffrir  des  dents,  Héroard 
passe  la  nuit  entière  à  le  veilley;  «  j'ai  toujours,  dit-il  le  13  avril 
1602,  demeuré  debout,  accoudé  sur  le    bord  de  -  son   berceau, 
tenant  sa  main  droite  dedans  la  mienne.  »  Aussi  son  médecin 
est-il  un  des  premiers  que  l'enfant  reconnaît  et  nomme  en  son 
jargon.  Après  une  absence  de  quelques  jours,  Héroard    note 
en  ces  termes,  à  la  date  du  29  avril  1603,  l'accueil  que  lui  fait 
le  Dauphin  :  «  A  onze  heures  et  un  quart  j'arrive,  de  retour  de 
Paris;  je  le  salue,  lui  disant  :  <(  Monsieur,  Dieu  vous  donne 
le  bonjour.  »  Il  ne  fait  pas  semblant  de  me  voir,  mais  se  prend 
à  courir  et  se  cacher  deçà  delà,  me  guignant  des  yeux  pleins 
d'allégresse  et  en^  passant  tout  riant,  il  me  tendoit  la  main  pour 
la  baiser.  Il  en  faisoit  ainsi  à  ceux  qu'il  aimoit.  »  Il  faut  dire  que 
presque  toutes  les  fois  que  le  médecin  s'absente,  il  rapporte  à 
l'enfant  quelque  jouet  ;  c'est  tantôt  un  suisse,  un  lion  ou  un  che- 
val de  poterie,  tantôt  un  petit  arc  avec  des  flèches  et  quelques 
jours  après  ce  un  bracelet  d'ivoire  pour  mettre  au  bras  à  tirer  de 
l'arc»,  tantôt  un  trompette  turc  à  cheval  ou  un  gendarme  sur  un 
cheval  noir,  tantôt,  lorsqu'il  commence  à  grandir,  une  arbalète  à 
jalet. 

HÉROARD.   —T.   I.  d 


L  INTRODUCTION. 

Le  Dauphin  va  souvent  dans  la  chambre  de  son  médecin  re- 
garder des  livres  d'images  :  ceux  de  Gesner  sur  l'histoire  na- 
turelle, dont  les  estampes  d'animaux  et  d'oiseaux  amusent  et  ins- 
truisent l'enfant;  le  livre  des  bâtiments  de  Vitruve  et  celui  des 
antiquités  de  Rome,  dont  il  demande  «  la  raison  de  chacune  des 
figures  »,  ou  encore  des  livres  et  des  cartes  de  géographie,  et  même 
VHippostologie,  dont  l'auteur  lui  «  rend  raison  de  toutes  les 
figures  ».  Aussitôt  que  l'enfant  peut  comprendre  que  son  mé- 
decin tient  un  registre  «journalier  »  de  ses  faits  et  gestes,  Héroard 
essaye  d'user  de  ce  moyen  pour  exercer  sur  lui  une  influence  sa- 
lutaire ;  ainsi,  le  16  juin  1604,  le  Dauphin  vient  en  la  chambre  de 
son  médecin.  «  Je  tenois  sur  ma  table,  dit  Héroard,  la  liasse  de 
man  journalier  pour  le  montrer  à  M"**  de  Panjas  {  dame  d'hon- 
neur de  la  duchesse  de  Bar  )  qui  étoit  avçc  M™*'  de  Montglat.  «  Ce 
livre.  Monsieur,  lui  dis-je,  c'est  votre  histoire  pisseusse.  »  Il  ré- 
pond :  «  Non.  —  C'est  votre  histoire  breneuse.  »  Il  répond  :  «  Non. 

—  C'est  ITiistoire  de  vos  armes.  »  Il  répond  :  «  Oui.  »  En  s'expri- 
mant  ainsi  sur  la  forme  de  soji  journal,  le  médecin  allait,  sans 
s'en  douter,  au-devant  du  reproche  que  Tallemant  des  Réaux 
devait  lui  adresser  un  jour  dans  son  Historiette  de  Louis  XIII. 

L'e  23  janvier  1606  le  Dauphin  demande  à  Héroard  :  ^((  D'où 
venez-vous?  —  Monsieur,  je  viens  de  mon  étude.  —  Quoi  faire? 

—  Monsieur,  je  viens  d'écrire  en  mon  registre,  —  Quoi?  — 
Monsieur,  j'étois  prêt  à  écrire  que  vous  avez  été  opiniâtre.  »  Il  me 
dit,  à  demi  pleurant  :  «  Ne  l'écrivez  pas.  »  Le  25  septembre.  1607, 
le  Dauphin,  dit  encore  Héroard,  «  s'amuse  à  écrire  et  à  peindre, 
m'appelle  pour  me  montrer  son  ouvrage,  et  me  le  donne  en  intention 
de  le  mettre  en  mon  registre.  »  Cependant,  il  faut  bien  l'avouer, 
Héroard  transcrit  parfois,  et  sous  la  dictée  même  du  Dauphin,  quel- 
ques-unes de  ces  «  paroles  honteuses  »  dont,  en  d'autres  occa- 
sions, il  cherche  à  le  reprendre. 

Héroard,  qui  voulait  élever  les  enfants  plutôt  par  la  voie  de  la 
douceur  qus-par  celle  de  la  rigueur,  devait  cruellement  souffrir 
dans  ses  principes  et  dans  sa  tendresse  pour  le  Dauphin,  lorsque 
l'enfant  était  châtié.  La  première  fois  que  le  Dauphin  est  fouetté 
(9  octobre  1603),  c'est  en  l'absence  d'Héroard,  et  un  peu  plus  tard, 
le  7  janvier  1604,  jour  où  «  on  met  le  Dauphin  en  si  mauvaise  hu- 
meur qu'il  fault  de  crever  à  force  de  crier  »,  le  médecin  ajoute  : 
«  Tout  fut  en  si  grande  confusion  que  je  n'eus  point  le  courage  de 
remarquer  ce  qu'il  fit,  sinon  qu'il  vouloit  battre  tout  le  monde, 
criant  à  outrance  ;  fouetté  longtemps  après.  »  Héroard  devait  in- 
tervenir souvent  pour  demander  grâce;  sous  prétexte  de  santé,  et 
on  se  cachait  un  peu  de  lui  pour  punir  l'enfant.  Ainsi  il  écrit,  le 


INTRODUCTION.  u 

2  mars  1607  :  «  Fouetté  comme  je'suis  entré  en  la  chambre;  j'ai 
trouvé  M™®  de  Montglat  en  colère  contre  lui  et  marrie  de  ce  que 
j'ai  rencontré  la  chambre  ouverte.  »  Le  28  juin  1607  Héroard  est 
plus  heureux;  le  Dauphin  éveillé  à  huit  heures  «  se  jette  du  lit  à 
bas ,  fait  fermer  les  portes  de  peur  que  M"®  de  Montglat  ne  lui 
donnât  le  fouet  ^  qu'il  craignoit  pour  des  fautes  faites  le  jour 
précédent;  elle  vient,  il  y  court  pour  Fempècher;  j'obtiens  grâce^ 
il  ouvre  ». 

On  peut  juger,  par  quelques  autres  passages  du  journal,  de  la 
profonde  affection  que  le  médecin  éprouve  pour  l'enfant  et  de 
rattachement  toujours  croissant  du  Dauphin  pour  lui.  Voici,  par 
exemple,  à  la  date  du  20  décembre  1606,  Une  scène  où  figurent 
Héroard  et  sa  femme  :  le  soir,  en  le  déshabillant  pour  le  coucher, 
la  nourrice  du  Dauphin  «  lui  tire  tant  soit  peu  un  cheveu  ;  il  s'en 
prend  à  crier  et  plaindre  fort  dolentement.  Ma  femme  lui  dit  : 
«Mais,  Monsieur,  vous  criez  tant  pour  un  cheveu,  vous  ne  sauriez 
plus  crier  pour  un  coup  d'épée?  — Je  m'en  soucie  bien,  d'un 
coup  d'épée  !  »  répond  le  Dauphin.  Ma  femme  réplique  :  «  Mon- 
sieur, et  pourquoi  ne  vous  soucieriez-vous  pas  d'un  coup  d'épée? 

—  Pour  ce  que  je  serois  mort,  »  dit-il  avec  façon,  comme  ne  se 
souciant  et  se  déplaisant  de  la  vie  »,  et  le  bon  médecin,  tout  at- 
tendri, ajoute  en  marge  :  «  Il  m'en  arracha  des  larmes.  » 

Le  21  juillet  suivant,  autre  scène  qui  demande  une  petite  ex- 
plication préliminaire.  Le  médecin  craignait  beaucoup  pour 
1  enfant  l'usage  du  vin  ;  Henri  IV,  au  contraire,  toutes  les  fois 
que  son  fils  dînait  avec  lui,  en  faisait  verser  au  Dauphin  qui  y 
prenait  goût,  et  alors  Héroard  effrayé  ne  manque  jamais  d'ins- 
crire en  marge  de  son  journal  :  «  JVo/a,  nota.  Son  goût  pour  le 
vin;  il  y  faudra  prendre  garde.  »  Donc,  le  21  juillet  1607,  le  Dau- 
phin s'avise  de  demander  du  vin  à  son  dîner,  et  à  la  première  ob- 
servation qu'on  lui  fait,  répond  :  «  Bien,  c'est  tout  un,  donnez 
m'en,  d  et,  raconte  Héroard,  «  il  me  regarde  et  me  commande  de 
lui  en  faire  donner.  Je  lui  dis  :  «  Monsieur,  il  vous  feroit  mal. 

—  Papa  le  veut.  —  Monsieur,  c'est  quand  vous  mangez  avec 
lui.  »  Il  commence  à  s'échauffer  de  colère  :  «  Vous  êtes  un  homme 
de  neige,  vous  êtes  laid!  —  Oui,  Monsieur,  mais  vous  ne 
boirez  pas  de  vin,  car  il  vous  feroit  mal.  »  Sur  ce  refus  il 
prend  un  couteau  et,  tout  ardent  de  colère,  m'en  menace.  Je  lui 
dis:  «  Adieu, Monsieur,  je  m'en  vais  tout  à  fait.  »  Je  pars  et  m'en 
allai  en  ma  chambre;  il  envoie  plusieurs  fois  vers  moi,  et,  après 
plusieurs  refus,  je  retourne.  Il  dit  qu'il  est  bien  marri  de  ce  qu'i 
a  fait  et  que  jamais  il  n'y  retournera,  demande  à  boire.  On  lui 
sert  de  son  breuvage  dont  il  ne  vouloit  pas,  en  boit  fort  peu  ot 


LU  INTRODUCTION. 

par  menace.  Il -est  toujours  sur  ce  vin,  il  en  vouloit,  je  lui  ré- 
siste encore  :  «  Je  vous  aime  point,  vous  êtes  un  bel  homme  de 
neige.  —  Monsieur,  je  l'écrirai  au  Roi ,  ou  je  m'en  irai  le  lui 
dire.  —  Je  m'en  soucie  bien.  —  Rien  donc.  Monsieur,  puisque 
je  ne  vous  sers  plus  de  rien ,  adieu ,  je  m'en  vais  tout  à  bon 
trouver  le  Roi.  »  Je  pars,  il  envoie  plusieurs  fois  après  moi;  je 
ne  y  retourne  plus,  cependant  il  continue  à  dîner.  A  deux  heures 
il  vient  en  ma  chambre,  après  s'être  informé  de  lui-même  si  je 
m'en  allois  ;  on  lui  dit  que  oui,  et  que  c'étoit  en  carrosse  :  «  Ho  ! 
son  carrosse  est  à  Vaugrigneuse  et  celui  de  Mamanga  est  à 
Paris  !  »  Mî"®  de  Montglat  le  conduisoit,  il  marchandoit  à  entrer  ; 
il  entre,  je  le  salue  sans  dire  mot;  il  s'en  vient  enfin  à  moi  ;  «  Je 
vous  prie ,  ne  vous  en  allez  pas  !  —  Monsieur,  que  voulez- 
vous  que  je  fasse  ici,  auprès  de  vous,  puisque  vous  ne  voulez 
pas  faire  ce  qui  est  pour  votre  santé?  je  ne  y  sers  plus  de  rien. 
—  Je  fairai  plus;  »  et  la  paix  fut  faite.  » 

Une  autre  fois,  pendant  que  le  Dauphin  est  à  Fontainebleau, 
son  frère  naturel  le  chevalier  de  Verneuil  est  pris  de  la  rou- 
geole, et  le  Roi  écrit  le  20  mars  1608  à  M™®  de  Montglat  :  «  Pour  ce 
que  M  Hérouard  à  cause  de  cela  ne  le  peut  voir,  de  peur  d'ap- 
porter du  mal  à  mon  fils  le  Dauphin  et  à  mes  autres  enfants, 
j'envoie  Hubert,  l'un  de  mes  médecins  que  vous  connoissez,  et 
qui  vous  rendra  cette-ci  de  ma  part,  pour  avoir  soin  de  la  santé 
de  mon  fils  de  Verneuil  et  lui  ordonner  ce  qu'il  jugera  à  propos, 
avec  l'avis  dudit  Hérouard.  »  Le  médecin  Hubert  arrive  avec 
cette  lettre  et  le  Dauphin  demande  à  Héroard  ce  qu'il- venait 
faire.  «  Monsieur,  lui  dis-je,  c'est  pour  me  relever  ;  il  vient  en  ma 
place.  »  Rougissant  et  souriant,  il  me  saute  au  col  :  «  Haï  vous 
vous  moquez,  je  veux  pas!  » 

Quelque  temps  avant  que  le  Dauphin  ne  fut  remis  entre  les 
mains  des  hommes,^Iéroard,  et  cette  fois  nous  le  savons  par  son 
journal  même,  à  la  date  du  1.^  juillet  1608,  avait  été  maintenu, 
grâce  à  l'intervention  de  Marie  de  Médicis,  dans  la  place  de  pre- 
mier médecin  du  Dauphin.  Une  première  lacune,  assez  inexpli- 
cable, se  rencontre  dans  son  registre  pendant  les  dix  jours  qui 
précèdent  la  prise  de  possession  du  Dauphin  par  M.  de  Souvré. 
Quel  que  soit  le  motif  de  cette  lacune,  c'est  ici  le  moment  de 
donner  un  aperçu  du  livre  que  méditait  sans  doute  le  médecin  de- 
puis son  entrée  en  fonctions  près  de  l'héritier  du  trône,  et  dont 
il  lui  avait  présenté  un  exemplaire  le  premier  jour  de  l'an  1609. 
Ce  livre,  dont  nous  avons  déjà  cité  quelques  passages,  est  fort  rare, 
et  il  est  resté  ignoré  des  biographes  d'Héroard  qui  ont  seulement 
connu  la  traduction  latine  qui  en  a  été  faite  en  1617  par  un 


INTRODUCTION.  lui 

autre  médecin  du  Roi,  Jean  Dcgorris.  C'est  ce  qui  nous  a  déter- 
miné à  reproduire  intégralement  l'original  dans  l'appendice  du 
journal. 

Le  livre  De  t Institution  du  Prince  est  écrit  en  forme  de  dia- 
logue et  divisé  en  six  matinées.  L'auteur  suppose  que,  des  la  pre- 
mière année  de  la  vie  du  Dauphin,  il  rencontre  dans  le  parc  de 
Saint-Germain  le  futur  gouverneur  de  l'enfant,  M.  de  Souvré,  et 
que  celui-ci  le  consulte  d'abord  sur  la  santé  et  sur  le  caractère 
du  prince,  puis  qu'il  lui  demande  ses  conseils  sur  la  manière  de 
l'élever.  Dans  le  premier  dialogue,  Héroard,  après  avoir  signalé 
avec  toutes  sortes  de  précautions  le  tempérament  colère  du 
Dauphin,  trace  de  la  gouvernante  un  portrait  idéal  qui  n'est  pas 
celui  de  M"*'  de  Montglat  et  qui  est  par  conséquent  une  critique 
indirecte  du  choix  fait  par  le  Roi.  Il  passe  ensuite  au  commen- 
cement d'instruction  que,  dès  l'âge  de  deux  ans,  on  peut  donner 
à  l'enfaot,  en  ce  qui  concerne  la  religion,  la  lecture  et  l'écriture.  Il 
recommande,  pour  cet  âge  «  tendrelet)),les  Proverbes  deSalomon, 
les  histoires  tirées  de  la  Bible ,  les  quatrains  de  Pibrac,  les  fables 
d'Ésope;  et  en  effet  on  voit  dans  les  sept  premières  années  de  son 
journal  le  Dauphin  à  peu  près  élevé  dans  le  sens  de  ce  dialogue 
préparatoire. 

Dès  la  seconde  matinée  l'auteur,  qui  jusque-là  s'est  renfermé 
dans  une  période  sur  laquelle  il  n'y  a  plus  à  revenir,  entre  dans 
le  vif  de  la  question  et  trace  à  M.  de  Souvré  la  route  qu'il  doit 
suivre  pour  «  d'un  enfant  fait  en  former  un  homme,  et  de  cet 
homme  prince  en  façonner  un  roi  ».  Les  fonctions  de  gouverneur 
et  de  précepteur  le  préoccupent  tout  d'abord,  et  l'on  pense  bien 
que,  pour  le  premier,  Héroard  se  contente  d'indiquer  à  son  inter- 
locuteur ce  qu'il  désirerait  qu'il  fût  pour  son  prince.  Quant  au 
précepteur,  le  médecin  dit  modestement  :  «  Il  me  seroit  plus 
malaisé  de  le  trouver  que  de  le  peindre.  Je  désire  pour  cette 
charge  un  homme  mûr  d'âge  et  de  sens,  de  bonne  vie  et  louable 
réputation;  un  homme  sans  reproche  et  droit  en  ses  actions, 
d'honnête  extraction,  instruit  aux  bonnes  lettres,  l'esprit  poli,  de 
courage  élevé,  sans  vanité,  non  pédant  ;.....  qui  soit  d'une  agréable 
conversation,  de  bon  et  ferme  entendement;  industrieux,  après 
avoir  bien  su  connoître  le  naturel;  l'inclination  et  la  portée  de 
l'esprit  de  ce  prince,  à  lui  faire  goL.tor  la  douceur  des  semences 
de  la  piété,  des  bonnes  mœurs  et  de  la  doctrine  ;  ayant  fait  naître 
dextrement  en  son  âme  le  désir  d'apprendre  et  de  bien  retenir 
ce  qu'il  jugera  propre;  et  en  somme  de  telle  vie  qu'elle  prêche  à 
l'égal  de  ses  enseignemens.  » 

La  troisième  matinée  est  consacrée  par  l'auteur  à  exposer  le 


Liv  INTRODUCTION. 

plan  des  études  que,  suivant  lui,  le  prince  doit  suivre  pendant  une 
période  d'environ  six  années,  et  le  programme  qu'il  trace  est 
traité  avec  une  grande  connaissance  du  caractère  du  Dauphin  et 
un  esprit  que  l'on  appellerait  aujourd'hui  très-lihéral. 

Héroard  demande  qu'on  enseigne  d'abord  au  prince  la  piété 
et  la  «  prudhomie  »  par  «  un  petit  Catéchisme  fort  abrégé,  et  qui 
contienne  seulement  les  choses  nécessaires,  et  celles  que  le  long 
et  légitime  usage  a-fait  passer  en  nature  de  loi,  ayant  à  prendre 
soigneuse  garde  de  ne  point  faire  un  superstitieux  au  lieu  d'un 
homme  pie  et  vraiment  religieux;  ne  se  trouvant  aucune  chose 
plus  contraire  à  la  religion  chrétienne  pure ,  sans  fard  et  sans 
macule,  comme  est  la  superstition  :  celle-là  forme  l'homme  doux, 
débonnaire,  hardi  et  charitable,  engendre  en  lui  l'amour,  la  ré- 
vérence et  la  crainte  de  Dieu,  et  la  paix  en  son  âme;  et  celle-ci 
le  transforme  en  une  bète  brute,  plein  de  félonie,  de  cruauté,  de 
lâcheté  et  bête  impitoyable,  lui  laissant  dedans,  sa  conscience 
l'inquiétude  perpétuelle  qui  la  remue  par  la  peur  et  l'effroi  qu'il 
va  s'imaginant  de  la  seule  justice  et  vengeance  divine.  » 

Le  médecin  qui  avait  composé  pour  le  tombeau  de  Ronsard  l'é- 
pitaphe  que  nous  avons  rapportée  devait  insister  sur  l'étude  des 
<(  bonnes  lettres  »,  et  il  le  fait  avec  un  sentiment  de  retour  vers  le 
passé  et  de  regrets  sur  le  temps  où  il  écrit.  Les  Lettres  ont,  dit- 
il  ,  «  cette  vertu  de  donner  l'embellîssemçnt ,  la  vigueur  et  la 
force  à  l'esprit  de  l'homme,  si  elles  y  rencontrent  un  bon  sens 
naturel,  et  la  tète  bien  faite;»  il  conseille  «  de  l'en  instruire 
'autant  qu'il  se  pourra,  étant  très-raisonnable  que  celui  qui 
doit  un  jour  commander  à  tous,  les  surpasse  aussi  trétous  en 
suffisance.  C'est  un  bien  certes  plus  aisé  à  souhaiter  qu'à  espérer 
pour  notre  jeune  prince,  vu  le  siècle  où  nous  sommes,  où  la 
vieille  rouillure  d'une  cuirasse  est  plus  en  prix  que  l'excellence  de 
la  splendeur  et  lumière  de  la  doctrine  ;  ce  sont  malheurs  qui 
suivent  à  la  queue  des  guerres  intestines.  Mais  espérons  que  le 
Roi  son  père  appellera  auprès  de  sa  personne  des  pareilles  lu- 
mières à  celles-là  que  nos  pères  ont  vues  reluire  de  leur  temps 
autour  de  celles  de  quelques-uns  de  ses  prédécesseurs;  et  tout 
ainsi  comme  il  travaille  incessamment  pour  le  repos  et  la  gran- 
deur de  son  empire ,  qu'il  ne  sera  moins  curieux  d'épargneï* 
quelques  heures  pour. les  donner  à  son  Dauphin,  et  aviser  à  faire 
tout  ce  qu'on  peut  imaginer  pour  élever  ce  fils  au  degré  le  plus 
haut  de  la  perfection  où  l'homme  puisse  atteindre  par  les  voies 
humaines  :  pour,^après  infinis  labeurs  soufferts  en  celte  vie, 
remporter  dans  le  ciel,  pour  le  comble  de  ses  trophées,  cette  joie 
en  s'jn  âme  d'avoir  remis  entre  les  mains  de  ce  cher  enfant  un 


IJSTUODUCTION.  LV 

royaume  assuré,  florissant  et  paisible,  et  de  tous  ses  sujets  l'o- 
bligation d'une  étreinte  éternelle  de  leur  avoir  laissé  un  fils  pour 
successeur,  c'est-à-dire  un  prince  des  plus  parfaits  et  accomplis, 
et  rétabli  en  sa  personne  l'honneur  des  bonnes  lettres  sur  le 
trône  royal,  leur  estime  à  la  Cour  et  par  toute  la  France.  C'est 
toujours  acte  digne  de  gloire  en  un  bon  père  de  laisser  un  enfant 
semblable  à  soi.  » 

Cependant  Héroard  désirerait  que  le  Dauphin  continuât  à  être 
élevé  loin  de  la  Cour.  Je  souhaiterais,  dit-il,  un  lieu  particulier 
«  pour  y  laisser  ce  jeune  prince  jusqucs  à  ce  qu'il  eut  apprins  ce 
que  Ton  peut  savoir,  pour  être  aucunement  capable  d'apprendre 
de  soi-même,  et  tant  que  Tâge  avec  l'instruction  eut  un  peu  fa- 
çonné ses  actions,  formé  son  jugement,  et  du  tout  égoutté  ces 
petites  humeurs  qui  accompagnent  communément  les  premières 
années  de  la  vie;  ce  qui  seroit,  à  mon  avis,  fort  à  considérer  en 
cette  nourriture.  Car  si  le  Roi  trouvoit  bon  de  ne  le  voir  que  par 
fois,  il  n'en  rapporteroit  que  le  contentement  du  profit  remar- 
quable qu'il  y  verroit  de  temps ,  et  n'auroit  pas  le  déplaisir  des 
mauvaises  créances  qui  pourroient  échapper  aucune  fois,  en  sa 

présence,  à  la  foiblesse  de  son  âge J'estime  toutesfois  qu'il  le 

voudra  retenir  auprès  de  sa  personne,  là  où  j'espère  que,  pour 
l'amour  extrême  qu'il  porte  à  Sa  Majesté  et  l'incroyable  crainte  qu'il 
a  de  lui  déplaire,  et  sur  la  c'onnoissance  que  je  puis  avoir  acquise 
de  son  bon  naturel ,  de  la  portée  et  de  la  force  de  son  entende- 
ment, et  assuré  de  votre  vigilance,  il  réussira  selon  nos  vœux  et 
nos  espérances.  Et  pourtant,  Monsieur,  ne  laissez  pas  à  renforcer 
vos  gftrdes  à  ce  que  la  bonne  semence  que  vous  aurez  jetée  dans 
ce  bon  fonds  ne  soit  enlevée  par  les  vents  des  débauches,  natura- 
lisées aux  Cours  des  grands.  »     > 

Après  avoir  indiqué  de  quelle  manière  on  doit  enseigner  au 
Dauphin  les  préceptes  de  la  langue  latine  «  sans  perdre  le  temps 
sur  ces  principes,  par  les  longueurs  dont  usent  ceux  qui  ont  mis 
en  trafic  l'instruction  de  la  jeunesse,  »  et  avoir  recommandé  l'é- 
tude de  Cicéron,  «  le  plus  pur  et  le  plus  élégant  entre  tous  les 
Latins»,  Héroard  indique  comment  doit  être  employée  la  journée 
du  prince  et  ne  demande  pas  plus  de  quatre  heures  de  travail 
pour  l'enfant  :  «  Vêtu  et  tout  prêt  à  sept  heures ,  »  il  doit  se 
mettre  à  Tétude  jusqu'à  neuf,  aller  à  l'église  ,  puis  se  récréer  jus- 
qu'à onze,  heure  de  son  dîner,  reprendre  l'étude  de  une  heure 
après  midi  jusqu'à  trois,  puis  être  «  libre  jusques  à  six,  heure  de 
son  souper;  et  son  coucher  à  neuf». 

Le  médecin  revient  ensuite  à  son  plan  d'études.  Il  regarde 
celle  de  la  langue  grecque  comme  inutile,  «  d'autant  qu'elle  n'est 


LVi  INTRODUCTION. 

que  pour  ceux  qui  font  particulière  profession  des  lettres,  et  sans 
usage  aujourd'hui;...  mais  on  lui  apprendra,  au  lieu  de  celle-là, 
les  langues  vulgaires  des  nations  voisines,  avec  lesquelles  les  af- 
faires de  ce  royaume  se  mêlent  ordinairement  le  plus  ».  Pour  les 
sciences  mathématiques,  Héroard  recommande  d'abord  que  l'étude 
«  des  nombres  tienne  le  premier  lieu,  comme  l'entrée  pour  pé- 
nétrer à  toutes  »,  puis  la  géométrie,  la  géographie,  l'astronomie  et 
la  mécanique  qui  «  lui  sera,  dit-il,  nécessaire,  pour  être  la  science 
qui  donne  les  inventions  de  composer  et  fabriquer  toutes  les  sortes 
de  machines,  étant  ici  à  remarquer  l'inclination  extrême  qu'il  y  a  de 
la  nature  ».  Le  médecin  termine  son  programme  par  cet  éloge  re- 
marquable de  l'élude  de  l'histoire  ;  «  Je  tiens,  ajoute  t-il,  que  l'his- 
toire est  l'école  des  princes  et  que  le  nôtre  y  doit  être  nourri  pour  y 
apprendre  à  vivre  et  la  manière  de  bien  faire  sa  charge,  et  se  rendre 
meilleur  par  l'imitation  ou  dommage  des  autres.  C'est  où  il  trou- 
vera des  yeux  pour  tous  cejux  qui  seront  sous  son  obéissance;  c'est 
une  glace  de  cristal,  le  miroir  de  la  vie,  où  il  verra  en  la  personne 
d'autrui  louer  ses  actions  sans  flatterie,  et  les  blâmer  sans  crainte. 
C'est  un  bon  conseiller,  sans  passion,  et  ami  très-fidèle,  duquel 
il  apprendra  les  dits,  les  faits  et  les  conseils  des  princes- et  des 
grands  personnages.  Sa  connoissance  est  si  utile  et  nécessaire 
que,  la  savoir  parfaitement,  c'est,  vivant  notre  vie,  vivre  de  celle 
des  autres  qui  ont  vécu,  et  acquérir  les  siècles  tout  entiers  par 
l'emploi  fait  à  la  lecture  d'un  petit  nombre  d'heures,  hâtant  notre 
vieillesse  sans  abréger  la  vie,  en  tant  qu'elle  est  la  vieillesse 
des  jeunes  gens;....  cette  seule  école....  lui  fera  voir  les  choses  jà 
passées  pour  se  savoir  souplement  gouverneivsur  le  train  de*  pré- 
sentes et  pourvoir  aux  futures.  Et  de  ce  lieu  il  tirera  ce  maître 
conducteur  pour  le  tenir  inséparable  auprès  de  sa  personne  et  lui 
donner  à  faire  le  ménage  de  ses  actions  et  de  ses  pensées ,  et  en 
effet  pour  lui  confier  sa  fortune  et  sa  vie.  C'est  en  somme  te  que 
je  pense  qui  se  peut  proposer  comme  un  projet  pour  l'accomplis- 
sement de  la  première  partie  de  cette  instruction.  » 

Comme  délassement  et  récréation,  Héroard  recommande  la 
musique  «  non  pour  chanter,  mais  pour  l'écouter  et  prendre 
plaisir  »,  puis  «  le  promener,  danserai  sauter,  courir,  jouer  aux 
barres,  à  la  paume  et  au  pale-mail,  se  promener  à  cheval,  la  chasse 
de  l'oiseau, celle  du  lièvre  avec  des  lévriers  ».  Le  médecin  a  oublié 
parmi  ces  distractions  une  de  celles  qui  plaisait  le  plus  au  Dauphin, 
celle  du  dessin  et  de  la  peinture. 

La  quatrième  matinée  est  employée  par  l'auteur  à  revêtir  le 
prince  a  de  sa  robe  royale  »,  c'est-à-dire  à  indiquer  les  vertus 
et  les  conseils  qui  doivent  a  le  rendre  capable  de  pouvoir  digne- 


INTRODUCTION.  lvii 

ment  à  Tavenir  tenir  le  trône  de  ses  pères».  On  peut  croire  que 
dans  les  trois  derniers  dialogues^  qui  deviennent  de  plus  en  plus 
des  monologues,  Héroard  s'adresse  moins  à  M.  de  Souvré  qu'au 
Dauphin  mêmc^  puisque  ce  livre  est,  dit-il  dans  son  journal,  «  fait 
pour  lui  ».  L'auteur  cherche  à  lui  inspirer  l'amour  de  ses  futurs 
sujets,  et  lui  dit  «  qu'étant  né,  comme  il  est,  dedans  cette  royale 
et  ancienne  famille  qui  domine  sur  les  François,  c'est  pour  y 
être  le  maître  un  jour  et  commander  sur  eux,  non  point  en 
étranger,  les  gourmandant  outrageusement  pour  satisfaire  à  l'a- 
bandon de  ses  cupidités,  mais  en  père  et  en  roi,  ayant  toujours 
devant  les  yeux  ces  paroles  du  peuple  saint  et  celles  de  son  roi  : 
Nov^  sommes,  sire,  vos  os  et  votre  chair,  et  vous  êtes,  mes 
frères,  et  ma  chair  et  mes  os;  pour  y  apprendre  que  le  devoir 
d'un  bon  et  sage  roi,  c'est  de  conduire  et  gouverner  son  peuple* 
avec  amour  de  frère  et  charité  de  père ,  s'il  en  veut  retirer  une 
franche  et  prompte  obéissance.  Nourrissant  donc  dedans  son 
âme  une  si  sainte  intention,  il  régira  ses  peuples,  les  contenant 
en  leur  devoir  par  une  juste  égalité,  mère,  nourrice  et  gardienne 
de  toutes  choses,  armé  de  la  Justice  et  tenant  en  sa  main  cette  ba- 
lance qu'il  a  portée  du  ciel  à  sa  nativité.  » 

Il  lui  conseille  de  faire  «  peu  de  nouvelles  lois ,  la  multipli- 
cité étant  indubitable  marque  d'une  insigne  corruption  dans 
le  corps  d'un  État;  les  vraies  lois,  ce  sont  les  bonnes  mœurs.  Et 
puis  un  jour  il  doit  entrer  en  la  possession  d'un  [royaume  comblé 
de  bonnes  lois,  toutes  fois  accablé  dessous  la  pesanteur  du  tas 
de  ces  formalités  qui  en  ont  prins  la  qualité  et  occupé  la  place, 
par  la  malice  industrieuse  de  quelques-uns,  qui  ont  rendu  vénale 
la  poursuite  de  la  justice,  et  convertie  en  un  métier  de  sordide 
déception.  C'est  un  mal  envicilli  où  il  faudra  qu'il  remédie  à 
temps,  avec  prudence  et  bon  conseil,  faisant  faire  une  élection  de 
toutes  les  meilleures  lois,  pour  en  garder  l'usage  » . 

Il  lui  prêche  la  clémence,  en  lui  citant  pour  exemple  «  les  ac- 
tions du  Roi  son  père,  lequel  donnant  par  préférence  ses  intérêts 
particuliers  aux  offenses  publiques,  n'a  point  trouvé  plus  de 
secours  en  sa  grande  valeur  qu'en  sa  rare  clémence  ;  ayant  par 
les  rayons  d'icelle,  comme  un  puissant  soleil,  dissipé  les  épaisses 
obscurités  et  profondes  ténèbres  où  ce  pauvre  royaume  étoit  en- 
seveli, lui  redonnant  le  jour  et  la  sérénité  dont  il  jouit  et  s'éjouit 
par  toutes  ses  parties  ». 

Il  recommande  encore  au  prince,  entre  autres  vertus,  la  foi 
dans  la  parole  jurée,  la  libéralité,  la  chasteté  «  comme  l'une 
des  tutrices  de  la  santé  du  corps  et  l'un  des  contrepoisons  des 
souillures  de  Tàme  »,  le  prévient  contre  son  inclination  à  la  co- 


LViii  INTRODUCTION. 

1ère  cl  surtout  contre  les  flatteurs  et  les  effets  de  la  flatterie. 
Voici  les  moyens  qu'il  lui  indique  «  pour  découvrir  Thypocrisie 
de  ces  galants  )^  et  lui  apprendre  à  «  reconnoître  les  flatteurs 
dessous  le  masque  de  l'affection  »  :  Vous  les  verrez  en  général , 
dit-il,  c(  souplir  comme  couleuvres  et  complaire  en  toutes  façons, 
couler  toujours  sans  résistance  aucune  de  fait  ne  de  parole,  et 
surpasser  aucunes  fois  les  vrais  amis  et  les  plus  fidèles  serviteurs, 
en  soin,  en  diligence,  et  en  tout  autre  témoignage  qui  se  peut 
rendre  d'une  sincère  affection.  Ayant  connu  qu'il  n'y  arien  entre 
les  hommes  qui  les  oblige  plus  étroitement  que  de  se  voir  aimés 
et  voir  aimer  pareillement  les  mêmes  choses  qui  leur  sont  agréa- 
bles,   ils  s'étudient  à  imiter  entièrement  et  à  tromper,  en  imi- 
tant les  mœurs,  les  complexions  et  les  façons  de  faire,  et  tous  les 
exercices  où  ils  s'apercevront  que  le  prince  prendra  plaisir.  S'il 
est  voluptueux,  ils  seront  des  Sardanapales  ;  s'il  est  d'humeur 
colère, 'ils  seront  furieux;  s'il  est  mélancolique,  ce  seront  des 
Timons;  s'il  contrefait  le  borgne,  ils  se  feront  aveugles  ;  s'il  a  la 
goutte  au  bout  du  doigt,  ils  feindront  de  l'avoir  nouée  par  toutes 
les  jointures;  si  les  Lettres  lui  plaisent,  ils  auront  toujours  en  pa- 
rade un  livre  pendant  à  leur  ceinture;  et  s'il  se  plaît  à  la  chasse 
du  fauve  ou  de  la  bête  noire,  ils  porteront  dedans  leur  .sein  les 
meutes  à  douzaine  et,  sans  partir  d'un  cabinet,  avaleront  les 
forêts  toutes  crues.  Ces  gens  ici,  gens  sans  honneur,  qui  n'ont 
non  plus  de  honte  qu'ils  ont  de  conscience,  pleins  d'artifices  dis- 
simulés et  doubles,  on  les  verra  railler,  mentir  effrontément,  mé- 
dire, bouffonner  et  tirer  de  leur  forge  des  petits  contes  pour  lui 
donner  à  rire,  frappant  aucunes  fois  sur  leurs  intimes  amis  et  sur 
eux-mêmes,  plutôt  que  de  n'avoir  aucune  chose  à  lui  dire,  ne 
tachant  qu'à  complaire  à  quel  prix  que  ce  soit;  faire  parfois  de 
bons  offices  en  public  pour  être  crus,  et  assommer  après, 
comme  on  dit,  dessous  la  cheminée;  dire  du  bien  pour  avoir 
loi  de  nuire,  ne  parlant  qu'à  demi  ;  tous  variables  à  dessein  en 
leurs  opinions,  donnant  au  noir  la  blancheur  de  la  neige,  à  la 
blancheur  la  noirceur  de  l'ébène,  et  réprouvant,  selon  l'occasion, 
ce  qu'ils  auront  auparavant  loué;  puis  exaltant  jusques  au  neu- 
vième ciel  les  mêmes  choses  qu'ils  auront  réprouvées  et  ravalées 

jusques  au  centrede  la  terre Ilssontmouvans,  actifs  et  assidus, 

et  vont  chauffant  la  ceirtture  à  chacun,  s'entremêlent  de  tout.  Ils 
savent  faire  tout,  ils  sont  tout,  ils  font  tout,  et  devant  lui  les  bons 
valets,  faisant  valoir  impudemment  des  services  non  faits  ou  à 
faire,  en  parole,  se  présentant  souventes  fois  sans  respect  et  sans 
sujet  à  des  imaginaires,  jusques  à  souffler  sur  le  manteau,  ou  le 
poil  ou  la  plume  qu'ils  n'y  auront  point  vue.  Jamais  tant  ser- 


INTRODUCTION.  Lix 

viables,  voire  invincibles,  que  aux  choses  déshonnètcs,  ne  moins 
qu'aux  vertueuses  ;  car  s'il  se  parle  de  porter  le  poulet,  ils  élan- 
cent la  main  tout  les  premiers  pour  en  faire  roffice...  .  Voilà  ce  peu 
d'observations  qui  s'est  pour  cette  fois  représenté  à  ma  mémoire, 
touchant  cette  sorte  de  faux  visages  qui,  par  le  grand  malheur 
des  princes  et  des  rois,  font  leur  repaire  coutumier  au  milieu 
de  leurs  Cours,  dans  leurs  conseils,  dans  leurs  palais,  dedans  leurs 
chambres,  dedans  leurs  cabinets,  où,  en  toute  saison,  elles  trou- 
vent de  quoi  à  faire  proie  de  tout  âge.  »  Donc,  «  quand  il  en- 
tendra quelqu'un  louer  son  nom,  admirer  ses  vertus,  magnifier 
toutes  ses  actions,  le  nommant  prince  juste,  clément,  fidèle,  li- 
béral, courageux,  courtois,  doux,  et  galant  entre  les  dames,  et 
l'honorant  de  telles  ou  de  pareilles  qualités  vertueuses,  qu'il 
entre  en  soi-même  pour  y  faire  une  vive  recherche  de  la  vérité, 
éprouvant  ces  paroles  sur  la  pierre  de  touche  du  jugement  in- 
térieur, qui  ne  peut  s'abuser,  pour  reconnoître  si  elles  sont  de  bon 
ou  de  mauvais  aloi,  et  considère  à  froid  s'il  ressent  en  son  âme  du 
repentir  ou  de  la  honte  de  n'être  rien  moins  que  cela.  »  Louis  XJII 
aurait  pu  faire  plus  de  profit  de  cette  verte  tirade,  dans  laquelle 
son  médecin  cherchait  à  le  prémunir  contre  sa  propension  naturelle 
à  choisir  parmi  ceux  qui  l'approchaient  un  «  mignon  »  comme  le 
soldat  Descluseaux  ou  des  «  favoris  »  comme  Luynes  et  Cinq-Mars. 
Les  cinquième  et  sixième  matinées  sont  consacrées  à  exposer 
l'art  de  gouverner,  et  l'auteur  s'y  flatte  de  l'espoir  que  c'est  de 
Henri  IV  lui-même  que  le  Dauphin  apprendra  «  à  connoître  en 
masse  quelle  est  la  composition  et  la  situation  »  du  royaume,  les 
lois  et  coutumes  des  provinces,  a  les  humeurs  des  hommes  »  qui 
y  commandent,  la  nature  du  peuple  français,  «  ses  changemens, 
ses  inégalités  et  mouvemens  divers,  par  où  ce  prince  puisse 
juger  de  l'instabilité  des  dominations,  étant  fondées  sur  la  mo- 
bilité d'un  sujet  si  bizarre,  et  apprendre  que  toutes  prennent  fin, 
mais  plus  tôt  ou  plus  tard,  selon  les  bons  ou  mauvais  moyens,  les 
forts  ou  lés  foi  blés  liens  que  chaque  prince  employé  pour  établir 
et  maintenir  la  souveraineté;  et  que  cet  établissement  et  conser- 
vation dépend  de  la  prudence,  du  bon  entendement  et  de  l'ex- 
périence du  prince  souverain,  pour  savoir  retenir  à  l'ancre  du 
devoir  l'inconstance  de  ce  vaisseau  par  les  câbles  de  bonnes  lois 
divines  et  humaines,  et  former  son  autorité  par  la  bonne  opinion 
dont  il  rendra  aimable  sa  personne,  admirable  par  sa  vertu,  et 
redoutable  par  la  réputation  et  la  propre  puissance  de  son  État, 
non-seulement  à  ses  sujets,  mais  envers  les  peuples  voisins  et  na- 
tions lointaines,  étant  certain  que  sans  l'autorité  il  n'y  a  plus  de 
domination.  » 


LX  INTRODUCTIOIN. 

Héroard  continue  cependant  à  exposer  ses  propres  idées  sur  le 
choix  des  personnages  à  nommer  aux  dignités,  aux  «  charges 
d'importance,  »  aux  ambassades,  au  commandement  des  armées, 
dans  les  conseils  de  TÉtat  et  dans  la  maison  du  prince.  En  ce  qui 
concerne  les  impôts  il  conseille  que  les  «  tributs  soient  modérés, 
assis  également,  et  demandés  à  une  seule  fois,  non  imposés  sur 
un  fond  déshonnête  »  ;  que  le  prince  «  se  tienne  aux  anciens,  évite 
les  nouveaux ,  et  de  nom  et  d'effet,  autant  comme  il  pourra,  et 
que  la  seule  nécessité  des  affaires  publiques  lui  en  fasse  la  loi.  Si 
elle  est  si  grande  qu'elle  le  force,  pour  le  salut  commun,  d'avoir 
recours  aux  nouveautés  et  moyens  extraordinaires,  ayant  fait  re- 
connoître,  non  par  prétextes  déguisés,  ains  par  causes  notoires, 
le  péril  de  l'État,  c'est  aux  peuples  alors  à  les  donner  à  double 
main,  au  prince  à  les  contraindre  quand  ils  refuseront,  sans  en 
venir,  s'il  est  possible,  à  cette  extrémité  de  saisir  le  troupeau,  ne 
le  bœuf,  ne  la  vache,  ne  d'enlever  le  couvert  des  maisons,  ne  se 
prendre  aux  personnes  pour  leur  faire  épouser  l'effroi  d'une  triste 
prison,  ou  faire  souffrir  quelque  peine.  Il  choisira  des  gens  de 
bien  pour  les  lever  et  recueillir,  et  pour  les  mettre  après  en  son 
épargne,  sous  la  clef  de  personnes  fidèles';  et  que  ce  soit  un  ré- 
servoir pour  subvenir  aux  soudaines  émeutes  et  aux  affaires  de 
l'État;  les  dépense  à  propos  et  les  ménage  mieux  que  si  c'étoitson 
bien  particulier,  se  rendant  libéral  tant  seulement  du  sien,  mais 
chiche  de  celui  de  la  république.  Ainsi  faisant,  il  bâtira  un  autre 
trésor  dans  le  cœur  de  ses  'sujets,  qui  ne  tarira  point,  et  se  verra 
par  ces  moyens  extrêmement  puissant,  pour  autant  que  le  prince 
qui  a  leur  cœur  est  assuré  d'en  avoir  à  sa  discrétion  la  bourse.  » 
L'auteur  indique  ensuite  l'emploi  de  cette  a  épargne  »  destinée  à 
munir  les  (c  arsenaux  de  toutes  sortes  d'instrumens  et  de  ma- 
chines propres  à  la  guerre,  et  de  matériaux  pour  en  faire  à  loisir  w  ; 
à  «  fortifier  à  bon  escient,  ou  faire  de  nouveau  des  places  fortes 
dessus  les  avenues,  pour  empêcher  l'invasion  soudaine  et  arrêter 
ou  rompre  les  desseins  d'une  force  ennemie  »  ;  à  garnir  «  les  havres 
et  les  ports  de  certain  nombre  de  navires  et  de  galères  ».  Puis  il 
descend  dans  le  détail  des  «  régimens  de  gens  de  pied  et  de  gens 
de  cheval  »,  de  leurs  exercices,  et  va  jusqu'à  prévoir  les  circons- 
tances dans  lesquelles  le  prince  pourra  se  trouver  un  jour  à  la 
tête  de  ses  armées.  Puisque  le  Roi,  dit-il  en  terminant,  veut  que 
son  fils  «  entre  en  son  conseil  à  l'âge  de  douze  ans,  et  qu'il  se 
façonne  et  fasse  son  apprentissage  dans  cette  école  de  la  chose 
publique,  depuis  cet  âge  jusqu'à  celui  qui  le  rendra  majeur  par 
les  lois  du  royaume  »,  on  peut  penser  que  «  Sa  Majesté,  pour 
couronner  cette  œuvre ,  prendra  plaisir  aucunes  fois  d'employer 


IJNTRODUCTION.  LXI 

en  la  personne  de  son  Dauphin  tout  ce  que  le  long  temps  et  la 
pénible  expérience  lui  ont  si  chèrement  apprins,  et  plus  par 
aventure  qu'à  nul  autre  des  princes  qui  vivent  sur  la  terre.  Mais 
pource  que  je  sais  qu'il  n'y  a  rien  dessous  le  ciel  qui  ne  soit  pé- 
rissable et  sujet  à  sa  fin,  même  que  les  grandeurs  des  plus  puis- 
sans  empires  ont  leur  point  Utilité  ,  je. prie  Dieu  et  le  supplie  de 
vouloir  différer  le  décret  final  préordonné  sur  ccUc  monarchie,  à 
ce  que  la  tempête  n'en  tombe  sur  ce  prince,  et  que  jamais  elle 
ne  puisse  choir  sur  les  rois  de  son  nom,  de  le  garder  et  conserver 
toujours  sous  l'abri  de  ses  ailes,  gouverner  et  conduire  toutes 
ses  actions,  et  lui  permettre  de  régner  après  Sa  Majesté  paisible- 
ment, heureusement  et  à  longues  années.  »  Toutes  ces  leçons  du 
sage  et  fidèle  médecin ,  toutes  ces  prévisions  qu'il  se  plaisait  à 
émettre  dans  son  livre  De  V Institution  du  /'n'wce  devaient  être  dé- 
jouées un  an  plus  tard  par  la  mort  prématurée  de  Henri  IV,  l'a- 
vénement  au  trône  d'un  enfant  de  huit  ans  et  la  régence  de  Marie 
de  Médicis. 

Dès  que  le  Dauphin  passe  sous  le  gouvernement  de  M.  de  Sou- 
vré,  le  journal  d'Héroard  commence  à  devenir  plus  concis  et  l'on  y 
rencontre  de  moins  en  moins  ces  conversations,  ces  reparties,  ces 
détails  de  mœurs  qui,  pendant  les  premières  années  de  la  vie  de 
Louis  XIII,  font  de  ce  journal  un  document  unique  eh  son  genre. 
Jean  Héroard  devait  cependant  conserver  longtemps  encore 
auprès  du  Roi  les  fonctions  qu'il  avait  remplies  auprès  du  Dau- 
phin ;  le  25  mai  4640,  écrivait-il  dans  son  registre,  je  reçus  de 
la  Reine  «  l'honneur  du  commandement  qu'elle  me  fit  de  servir 
le  Roi  en  qualité  de  premier  médecin  ».  Bien  qu'alors  âgé  d'en- 
viron soixante  ans,  il  passa  encore  dix  sept  années  dans  ce  ser- 
vice, rendu  de  plus  en  plus  pénible  par  les  voyages  et  les  campa- 
gnes de  Louis  XIII.  Lors  d'un  de  ces  voyages,  celui  fait  en  4614 
par  le  Roi  dans  les  provinces  d'Anjou,  de  Poitou  et  de  Bretagne, 
le  premier  médecin  se  trouvant  indisposé  avait,  le  40  septembre, 
quitté  Louis  XIII  à  la  Ferté-Bernard  et  il  était  venu  se  reposer  dans 
sa  terre  de  Vaugrigneuse,  située  sur  le  chemin  de  Chartres  à 
Paris.  Cinq  jours  plus  tard,  le  Roi,  qui  rentrait  à  Paris  pour  la  dé- 
claration de  sa  majorité,  «  passe  par  Angervilliers,  et  là,  enre- 
gistre Héroard  avec  un  bonheur  facile  à  comprendre,  nous  fait 
l'honneur  non  espéré  ne  attendu,  et  de  son  propre  mouvement, 
de  venir  à  Vaugrigneuse...  11  arrive  à  neuf  heures  et  demie,  va 
au  jardin,  au  clos,  déjeune  de  ce  qui  se  trouva  de  prêt.  »  Le  Roi 
trouva  si  bon  le  pain  de  son  médecin  a  qu'il  en  fit  prendre  et  em- 
porter trois  » . 

Nous  pourrions  revenir  ici  sur  les  diatribes  latines  dirigées  contre 


LXil  liSTRODUCTION. 

Héroard  par  Charles  GoiIIemeaa>  alors  premier  chirurgien  de 
Louis  XIII,  et  qui,  dit  Éloy  dans  son  Dictionnaire  historique  de  la 
médecine  ancienne  et  moderne,  «  ne  cessoît  de  blâmer  la  conduite  du 
premier  médecin  dans  toutes  les  incommodités  du  Roi,  «et  de  le  pour- 
suivre'de  ses  basses  manœuvres  et  de  ses  sourdes  détractations  »  ; 
mais  en  ce  qui  concerne  la  vie  d'Héroard,  comme  dans  les  extraits 
de  son  journal,  nous  nous  abstenons,  autant  que  possible,  de  tou- 
cher à  des  questions  médicales  qui  ne  sont  pas  de  notre  ressort.  Il 
est  certain,  d'après  le  Journal  d'Arnauld  d'Andilly,  que  le  premier 
médecin  avait  des  ennemis  auprès  du  Roi  ;  Tony  lit  à  la  date  du  19 
octobre  1616  :  a  Le  Roi  se  trouve  mal  d'une  fort  grande  colique  qui 
lui  donne  quelque  peu  de  tranchées.  M.  Hérouard  étoit  lors  à  Vau- 
grigneuse;  onse  voulut  servir  de  cette  occasion  pour  lui  faire  un 
mauvais  office;  »  et  plus  loin,  au  commencement  de  septembre  de 
la  même  année,  Arnauld  d'Andilly  ajoute  :  «  On  continue  à  vouloir 
faire  de  mauvais  offices  à  M.  Hérouard,  lequel,  voyant  le  Roi  guéri, 
lui  fit  demander  son  congé  par  M.  de  Luynes,  dont  le  Roi  se 
fâcha  extrêmement  et  dit  qu'il  ne  souffriroit  jamais  qu'irl  le 
quittât.  » 

Dans  son  Histoire  des  Secrétaires  d'État,  publiée  en  1668,  Fau- 
velet  du  Toc  prétend  que  lorsque  Charles  le  Beauclerc  fut  nommé 
secrétaire  d'État  en  1624,  il  lé  fut  «  avec  un  applaudissement  si 
universel  que  le  cardinal  de  Richelieu,  qui  commençoit  à  s'intro- 
duire au  ministère,  en  eut  de  la  jalousie  ;  il  appréhenda  qu'il  ne 
fît  quelque  obstacle  à  son  élévation,  et  ne  put  s'empêcher  de  dire 
qu'il  ne  craignoit  que  deux  hommes  auprès  du  Roi,  M.  le  Beau- 
clerc  et  Hérouard,  premier  médecin  de  Sa  Majesté <  »  Si  ce  mot 
est  historique,  il  faudrait  peut-être  ajouter  foi  à  un  document 
d'après  lequel  «  le  sieur  Hérouard  »  est  compris  parmi  les  per- 
sonnages «  emprisonnés  sous  le  ministère  du  cardinal  ».  i.  Ar- 
chives curieuses  de  V histoire  de  France ^  2®  série,  tome  V.)  Cette 
détention  pourrait  être  la  vraie  cause  d'une  des  longues  interrup- 
tions qui  existent  dans  les  dernières  années  du  journal  et  que  des 
notes  ajoutées  après  coup  attribuent  à  la  négligence  de  la  veuve 
et  des  parents  d'Héroard  qui  auraient  «  misérablement  perdu , 
pillé,  dissipé  et  vilainement  employé  »  de  nombreux  cahiers  du 
manuscrit. 

Les  regrets  que  causent  sur  certains  points  ces  lacuhes  sont 
pourtant,  il  faut  l'avouer,  un  peu  atténués  par  la  sécheresse,  la 
rareté  des  informations  utiles  données  par  le  médecin,  au  moment 
où  son  grand  âge  ne. lui  permet  plus  de  voir  et  d'entendre  par 
lui-même.  Ainsi,  dès  le  13  août  1620,  il  en  est  réduit  à  écrire, 
lors  d'une  entrevue  de  Louis  XIII  avec  sa  mère  ;  «  Les  paroles,  je 


INTRODUCTION.,  Lxiii 

ne  les  sais  pas.  »  Les  réserves,  les  expressions  «  j'ai  appris  que  » 
ou  «  je  n'y  étois  pas  »  reviennent  de  plus  en  plus  fréquemment 
sous  sa  pluine.  Louis  Xlll  conserva  pourtant  jusqu'aux  derniers 
moments  de  son  vieux  médecin  la  confiance  et  Tamitié  qu'il  lui 
avait  toujours  témoignées.  Le  24  janvier  i628,  Héroard,  qui  avait 
suivi  son  maître  au  camp  devant  la  Rochelle,  écrivait  encore  dans 
son  registre  :  «  J'arrive  à  Aitré,  mandé  en  diligence  ;  j'arrive  à  neuf 
heures  du  soir,  le  Roi  ctoit  couché.  Il  m'envoie  commander  de  me 
trouver  le  matin  à  son  lever;  j'ai  Thonneur  de  le  voir  à  sept 
heures;  »  et  le  premier  médecin  donne  pour  la  dernière  fois  son 
avis  dans  la  consultation  à  la  suite  de  laquelle  le  Roi  est  saigné. 
Cinq  jours  après  Jean  Héroard,  «  saisi  de  maladie  à  Aitré  »,  y 
meurt  le  11  février  1628,  «  visité  en  sa  maladie  par  Sa  Majesté  et 
regretté  après  sa  mort  par  Sa  dite  Majesté  en  ce?  paroles  ;  «  J'avois 
encore  bien  besoin  de  lui.  »  Ce  dernier  fait  est  rapporté  dans  un 
livre  publié  en  16o3,  par  SimoA  Courtaud,  ancien  médecin  de 
Louis  XIH  et  neveu  maternel  d'Héroard. 

Nous  avons  suivi,  pour  la  date  de  mort  de  Jean  Héroard,  le  re- 
gistre de  l'église  paroissiale  de  Sainle-Marie-Madeleine  de  Vaugri- 
gneusedans  laquelle  son  corps  fut  transporté  et  enterré  le  28  février 
1628,  ainsi  que  la  légende  d'une  médaille  dont  nous  parlons  plus 
loin.  D'après  une  longue  épitaphe  qui  existait  encore  dans  le  sanc- 
tuaire de  l'église  de  Vaugrigneuse  du  temps  de  l'abbé  Lebeuf,  mais 
qui  en  a  disparu  et  que  le  savant  abbé  transcrit  avec  quelques  fautes 
de  lecture  ou  d'impression ,  Héroard  «  décéda  à  Autre  le  dixième 
jour  de  février  en  Y din  soixante- septième  de  son  âge  ».  Les  deux  ma- 
nuscrits de  la  Bibliothèque  impériale  portent  que  Héroard  décéda 
le  huitième  février,  âgé  de  soixante^dix-huit  ans,  dit  le  premier 
manuscrit,  âgé  de  soixanie-sept  ans  sept  mois,  dit  le  second  qui 
ajoute  «  il  étoit  né  le  12  juillet  1552  ».  Cette  dfîrnière  date  ne  paraît 
pas  non  plus  bien  exacte,  mais  dans  tous  les  cas  il  y  a  erreur  mani- 
feste dans  les  indications  qui  donnent  soixante-sept  ans  à  Héroard 
au  moment  de  sa  mort,  ce  qui  placerait  sa  naissance  vers  l'année 
1561.  Inscrit  sur  les  registres  de  la  faculté  de  Montpellier  en  1571, 
Héroard  devait  avoir  alors  de  dix-huit  à  vingt  ans. 

Les  titres  donnés  à  notre  médecin  par  le  registre  de  l'église  de 
Vaugrigneuse  et  par  l'épitaphe  que  rapporte  l'abbé  Lebeuf  sont  : 
Jean  Héroard,  chevalier,  seigneur  de  Vaugrigneuse,  de  l'Orme  le 
Gras  et  de  Launay-Courson ,  conseiller  du  Roi  en  ses  conseils 
d'État  et  privé,  secrétaire  de  Sa  Majesté,  maison  et  couronne  do 
France  et  de  ses  finances,  premier  médecin  de  Sa  Majesté  et  surin- 
tendant des  eaux  minérales  de  France.  L'épitaphe  ajoute  que,  par 
son  testament,  Héroard  «  a  voulu  être  inhumé  dans  sa  chapelle 


LXiv  INTRODUCTION. 

qu'il  a  fait  bàlir  en  cette  église,  laquelle  il  a  fait  rétablir  en  pa- 
roisse qui  avoit  été  unie  avec  la  paroisse  de  Briis  plus  de  cent  cin- 
quante ans  auparavant,  et  a  voulu  être  fondateur  de  la  paroisse 
de  Vaugrigneuse...  »  On  lit  ensuite,  ajoute  Tabbé  Lebeuf,  que  cette 
inscription  a  été  apposée  parles  soins  d'Anne  Du  Val,  feinme 
du  même  Jean  Hérouatd.  »  Si,  comme  le  prétend  Guillemeau,  Hé- 
roard  et  ses  parents  appartenaient  à  la  religion  protestante,  le  mé- 
decin de  Charles  IX  avait  dû  se  convertir  de  bonne  heure. 

On  possède  de  Jean  Héroard  un  portrait  gravé  et  une  médaille, 
exécutés  tous  deux  après  sa  mort  et  peut-être  par  les  soins  dç  sa 
veuve.  Le  portrait,  indiq^ué  dans  la  Bibliothèque  historique  du  P.  Le- 
long  comme  étant  d'^n/.  Bosse,  est  sans  nom  de  peintre  ni  de 
graveur  et  se  trouve  classé  dans  l'œuvre  d'Abraham  Bosse,  dont 
le  catalogue  a  été  public  par  M.  Georges  Duplessis.  Héroard  est 
représenté  de  trois  quarts,  à  droite,  dans  une  bordure  octogone 
posée  sur  une  console  ornée  de  ses  armoiries,  d'azur  au  chevron 
d'argent  accompagné  de  trois  étoiles  d'argent,  avec  la  devise  : 
Jove  dignus  Jpollinis  arte.  La  médaille,  signée  Warin,  porte  au 
revers  les  mêmes  armoiries,  la  même  devise  et  cette  mention  : 
06.  XI  fev.  1628.  Les  indications  données  par  le  portrait  et  la 
médaille  sont  identiques  :  i.  heroàrd  s.  d.  vavgrignevse  p.  mé- 
decin Dv  ROY  Lovisxiii.  Lc  uom  du  Roi  manque  seul  sur  l'inscription 
de  la  médaille,  le  reste  est  absolument  semblable. 

La  veuve  de  Jean  Héroard,  Anne  Du  Val,  dame  de  Vaugri- 
gneuse  et  de  l'Orme  le  Gras,  lui  survécut  jusqu'en  janvier  4640, 
ainsi  que  le  constate  le  registre  de  l'église  de  Vaugrigneuse,  La 
terre  et  seigneurie  de  Launay-Courson  était  échue  à  des  neveux 
maternels  d'Héroard,  les  frères  Courtaud,  qui  la  vendirent  dès 
l'année  1634,  ainsi  qu'il  résulte  des  titres  de  cette  terre,  appar- 
tenant aujourd'hui  à  M.  le  duc  de  Padoue. 

Jean  Héroard  était  mort  depuis  seize  années  lorsque  son  nom  se 
trouva  mêlé,  d'abord  incidemment,  puis  avec  un  éclat  bien  fâ- 
cheux pour  sa  mémoire,  dans  la  controverse  qui  agita  les  Facultés 
de  Paris  et  de  Montpellier  pendant  la  seconde  moitié  du  dix-sep- 
tième siècle.  Un  des  neveux  maternels  et  héritiers  d'Héroard, 
Simon  Courtaud,  après  avoir  été,  par  la  protection  de  son  oncle, 
pourvu  pendant  quelque  temps  d'une  charge  de  médecin  par 
quartier,  s'était  retiré  à  Montpellier  où  il  était  devenu  doyen 
de  la  Faculté.  En  1644  Courtaud,  dans  un  discours  latin  prononcé 
à  l'ouverture  de  l'école  de  Montpellier,  mentionne  Héroard  parmi 
les  docteurs  sortis  de  cette  école  qui  avaient  eu  l'honneur  d'oc- 
cuper la  première  place  auprès  des  rois  de  France.  Cette  apologie, 
imprimée  à  Montpellier,  vient  aux  oreilles  des  médecins  de  Paris 


INTRODUCTIOJN.  Lxv 

et  provoque  delà  part  de  Tun  d'eux,  Jean  Riolan,  une  longue 
réponse,  publiée  en  1631  sous  le  titre  de  Curieuses  recherches  sur 
les  Écoles  de  médecine  de  Paris  et  de  Montpellier^  dans  laquelle 
Riolan  insinue  en  passant  que  Jean  Héroard  n'a  pas  été  choisi 
parce  qu'il  avait  étudié  à  Montpellier,  mais  parce  qu'il  se  trouvait 
déjà  auprès  de  Louis  XIII,  au  moment  de  sa  nomination  comme 
premier  médecin  du  Roi.  Simon  Courtaud  réplique  en  1633  par 
un  gros  in-4®  intitulé  :  Seconde  apologie  de  VUnicersité  en  mé- 
decine de  Montpellier^  etc.,  envoyée  à  M,  Riolan,  professeur  ana- 
tomique^  et  là  il  reprend  l'éloge  de  son  oncle  Héroard,  à  propos 
de  la  préférence  donnée  parles  Rois  à  la  Faculté  de  Montpellier  sur 
celle  de  Paris,  puis  il  attaque  Charles  Guillemeau  comme  ayant 
abusé  de  la  confiance  de  son  collègue  et  ami  Héroard  «  pour  mu- 
guetter  la  charge  de  premier  médecin  ».  C'est  alors  que  l'année 
suivante  Charles  Guillemeau  entre  dans  la  lice  avec  le  libelle  latin 
dont  nous  avons  extrait  et  traduit  librement  quelques  passages;  il 
y  attaque,  avec  une  violence  inouïe,  Héroard  et  son  neveu  qu'il 
n'appelle  pas  autrement  que  le  chien  Courtaud,  et  il  termine  sa 
brochure  par  ce  parallèle  entre  Riolan  et  Héroard  : 

«  Jean  Riolan  est  né  à  Paris  d'un  père  éminent  dans  les  lettres 
et  dans  la  médecine ,  et  n'a  fait  qu'augmenter  la  gloire  du  nom 
de  son  père  ;  Jean  Héroard  a  eu  pour  père  un  méchant  barbier  de 
Montpellier  et  le  plus  ignare  de  tous  parmi  les  barbiers.  Jean  Rio- 
lan, après  avoir  puisé  les  principes  sacrés  de  l'art  de  la  médecine 
à  la  Faculté  de  Paris,  a  reçu  d'emblée  son  bonnet  de  docteur; 
Jean  Héroard  n'a  jamais  été  reçu  médecin ,  mais  seulement  ba- 
chelier dans  votre  École ,  et  encore  par  la  complaisance  du  grand 
conseil  et  du  doyen  de  Montpellier.  Jean  Riolan  a  érigé  des  mo- 
numents immortels ,  divins,  dans  les  lettres  et  dans  l'art  de  la 
médecine;  Jean  Héroard  n'a  jamais  écrit  que  son  Hippostologie , 
ouvrage  bien  digne  d'un  vétérinaire  et  qui  fait  que  toute  la  France 
s'écrie  qu'il  n'a  jamais  été  un  médecin  royal,  mais  un  médecin 
de  cheval  !  »  Enfin,  nous  en  passons  et  des  meilleurs,  «  est-il  pos- 
sible, dit-il  à  Courtaud ,  de  comparer,  sans  la  plus  mortelle  injure, 
Jean  Héroard  avec  ce  grand  médecin  Jean  Riolan  !  Non  !  il  faut  le 
comparer,  ton  Héroard,  à  ces  charlatans  africains  dont  les  éloges, 
et  telle  était  la  Ludovicoirophie  de  ton  oncle,  tuaient  les  gens  de 
bien,  pétrifiaient  les  arbres,  faisaient  périr  les  enfants  î  à  ces  Tri- 
balliens  et  lllyriens,  peuples  de  la  même  espèce,  qui  ensorce- 
laient par  leurs  regards  et  mettaient  à  mort  tous  ceux  sur  qui  ils 
tenaient  trop  longtemps  les  yeux  attachés!  Ah!  Roi  infiniment 
trop  bon!  Ah  !  il  t'a  regardé  trop  longtemps  de  son  mauvais  œil, 
cet  Héroard  î  \\  faut  le  comparer  encore  avec  ces  sorcières  de 

HÉROARD.   —  T.  I.  .  ^ 


Lxvi  INTRODUCTION. 

Scythie,  appelées  Bythies,  avec  cette  race  de  Thihiens  Pontiques 
dont  Philarque  écrit  à  Pline  qu'ils  avaient  dans  un  œil  deux  pu-' 
pilles  et  dans  l'autre  la  figure  d'un  cheval,  ce  qu'un  ami  de  la 
médecine  peut  bien  dire  d'un  médecin  '  de  cheval,  d'un  archi-âne 
tel  que  Héroard  !...  Reléguons-le, cet  Héroard  maudit,  quia  abrégé 
la  vie  de  son  Roi  et  n'a  point  péri  lui-même,  parmi  ces  peuples 
d'Ethiopie  dont  l'odeur  et  les  exhalaisons  communiquaient  la  peste 
par  le  seul  contact  de  leur  corps  !  » 

On  croirait  vraiment,  à  entendre  Guillemeau,  que  Louis  XIII 
n'a  pas  survécu  quinze  ans  à  son  premier  médecin  ;  mais  est-il  bien 
nécessaire  d'insister  plus  longtemps  sur  ces  invectives  qui  se  re- 
produisirent, avec  plus  de  virulence  encore,  dans  deux  brochures 
latines  publiées  l'année  suivante  et  qui  atiraient  été  sans  doute 
suivies  de  bien  d'autres,  sans  la  mort  de  Guillemeau,  arrivée  en 
1656?  Cédons  pourtant  à  une  dernière  tentation,  en  ce  qui  con- 
cerne Guillemeau,  pour  rappeler,  nous  l'apprenons  de  lui-même, 
que  ce  médecin  était  un  protégé  du  grand  louvetier  Saint-Simon, 
père  de  celui  qui  s'est  montré  lui-même  si  passionné  et  si  injuste 
dans  ses  célèbres  Mémoires.  Les  injures,  les  calomnies  si  peu 
fondées  qu'elles  soient,  laissent  toujours  après  elles,  surtout 
lorsqu'elles  se  produisent  après  la  mort  et  que  les  individus  at- 
taqués ne  peuvent  plus  se  défendre,  des  traces  profondes  ,  des 
préventions  invincibles.  C'est  ainsi  que  Guy  Patin ,  dont  l'esprit 
satirique  était  d'ailleurs  tout  disposé  à  prendre  parti  pour  la  Fa- 
culté de  Paris  dont  il  était  doyen,  écrivait  encore  en  1663  à  son 
ami  André  Falconet,  médecin  de  Lyon  :  «  M.  Bouvard  m'a  dit 
autrefois  qu'il  avoit  entretenu  le  feu  Roi  du  mérite  et  de  la  ca- 
pacité de  quelques  médecins  par  les  mains  de  qui  Sa  Majesté  avoit 
passé,  et  après  qu'il  lui  en  eût  dit  ce  qu'il  en  savoit,  que  le  Roi 
s'écria:  «  Hélas î  que  je  suis  malheureux  d'avoir  passé  par  les 
mains  de  tant  de  charlatans  !  »  Ces  messieurs  étoient  Héroard, 
Guillemeau  et  Vautier.  Le  premier  étoit    bon  courtisan,  mais 
mauvais  et  ignorant  médecin.  M.  Sanche,  le  père,  m'adit  ici  l'année 
passée  que  cet  homme  ne  fut  jamais  médecin  de  Montpellier.  » 
Vers  la  môme  époque  Tallemant  des  Réaux  disait  dans  son 
Historiette  de  Louis  XIII  :  a  J'oubliois  que  son  premier  médecin 
Hérouard  a  fait  plusieurs  volumes  qui  commencent  depuis  l'heure 
de  sa  naissance  jusqu'au  siège  de  la  Rochelle ,  où  vous  ne  voyez 
rien,  sinon  à  quelle  heure  il  se  réveilla,  déjeuna,  cracha,  p...., 
ch...  etc.  »  Le  savant  et  dernier  éditeur  de  Tallemant>  M.  Paulin 
Paris,  cite  en  note  un  autre  livre  intitulé  :  La  santé  du  Prince, 
ou  les  soings  qu'on  y  doigt  observer,  1616,  in-12,  qui  serait  at- 
tribué à  Jean  Héroard.  a  Une  partie  de  ce  livre,  ajoute  M.  Paulin 


INTRODUCTION.  Lxvii 

Paris ,  contient  les  Rencontres  et  promptes  reparties  de  M.  le  duc 
d'Anjou,  Il  y  en  a  une  pour  chaque  jour  du  mois;  mais,  comme 
on  le  devine,  les  bons  mots  qu'on  prête  à  cet  enfant  de  six  à 
huit  ans  sont  généralement  assez  mauvais.  »  Nous  pensons  que  ce 
livre  doit  plutôt  avoir  été  écrit  par  le  médecin  attaché  à  la  per- 
sonne du  frère  puîné  de  Louis  Xlll,  Gaston,  depuis  duc  d'Orléans. 
M.  J.  Michelet,  parlant  ironiquement  du  volumineux  manuscrit 
d'Héroard,  qu'il  nomme  le  Journal  des  digestions  de  Louis  XIII^ 
dit  dans  une  note  de  son  livre  sur  Henri  If^  et  Richelieu  : 
«  L'historien,  le  politique ,  le  physiologiste  et  le  cuisinier  étudie- 
ront avec  profit  ce  monument  immense.  » 

Les  Archives  curieuses  de  l'histoire  de  France,  publiées  par 
MM.  Cimber  etDanjou,  avaient,  dès  Tannée  1838,  commencé  à 
faire  mieux  connaître  le  journal  d'Héroard  par  un  long  extrait 
comprenant  toute  Tannée  1614;  plus  récemment  M.  Armand  Bas- 
chet  a  puisé  dans  ce -journal  des  détails  spéciaux  sur  le  mariage 
de  Louis  XIII  et  a  donné  du  manuscrit  original  d'Héroard  une  très- 
exacte  description.  Nous  apportons  à  notre  tour  le  résultat  d'un 
travail,  entrepris  d'abord  en  vue  d'une  publication  autorisée  le 
10  janvier  1859  par  S.  Exe.  M.  Rouland,  alors  ministre  de  l'Ins- 
truction publique,  continué  et  complété  depuis  par  une  bien- 
veillante communication  de  M.  le  marquis  de  Balincourt.  Il  ne 
nous  est  pourtant  pas  permis  d'affirmer,  malgré  le  double  dé- 
pouillement auquel  nonsnous  sommes  livrés,  que  Ton  ne  trou- 
verait pas  encore  beaucoup  de  faits  intéressants  à  signaler  dans 
les  manuscrits  d'Héroard.  Les  extraits  d'un  document  ânédit  ne 
représentent  toujours  que  Timpression  personnelle  de  celui  qui  le 
consulte,  et  tout  lecteur  qui  surviendra  aura  inévitablement  des 
préoccupations  différentes  de  celles  de  son  prédécesseur.  Des 
extraits  ne  peuvent  donc  en  aucun  cas  tenir  lieu  d'une  public  - 
tion  intégrale;  mais,  quelles  que  soient  les  facilités  que  Ton  trouve 
de  nos  jours  pour  imprimer  des  documents  beaucoup  plus  volu- 
mineux ,  il  est  bien  peu  probable  que  les  manuscrits  d'Héroard 
soient  jamais  reproduits  dans  toute  leur  étendue.  Il  nous  reste 
maintenant  à  donner  sur  ces  divers  manuscrits  les  renseignements 
qui  permettront  de  recourir  à  ceux  que  nous  avons  eus  à  notre  dis- 
position. 

Le  manuscrit  original  de  Jean  Héroard  est  ainsi  décrit  dans  la 
Bibliothèque  historique  du  P.  Lelong  :  «  21447.  MS.  'Journal  par- 
ticulier delà  vie  du  Roi  Louis  XIII,  depuis  Tan  1605  jusqu'en 
1628;  composé  et  écrit  de  la  main  de  Jean  Héroard,  seigneur  de 
Vaugrineuse,  son  premier  médecin,  in-fol.  6  vol.  —  Ce  journal 

étoit  conservé  dans  la  bibliothèque  de  M.  Colberl,  numéro  2601- 

♦  e.  ) 


Lxviii  INTIIODUCÏION. 

606  et  est  dans  celle  du  Roi.  »  On  remarquera  qu'il  manque  à  ce 
manuscrit  original  un  peu  plus  de  trois  années,  c'est-à-dire  les 
cahiers  d*Héroard  depuis  le  45  septembre  1601  jusqu'au  31  dé- 
cembre 1604.  Les  six  tomes  de  ce  manuscrit  sont  aujourd'hui  ca- 
talogués à  la  Bibliothèque  impériale  sous  les  n»»  FR.  4022  à  4027. 

La  Bibliothèque  impériale  possède  aussi ,  dans  le  Supplément 
français,  n°  928,  un  autre  manuscrit  de  douze  feuillets  qui  a  pour 
titre  :  Particularitez  de  la  vie  du  Roy  Louys  X/'II^  des^mémoires 
d'Erouard  médecin»  C'est  une  analvse  succincte  du  manuscrit  ori- 
ginal,  année  par  année,  depuis  la  naissance  du  Dauphin  jusqu'à 
la  mort  d'Héroard.  Cette  analyse  paraît  avoir  été  faite  par  un  mé- 
decin; elle  se  termine  ainsi  :  «  Érouard...  étoit  moins  curieux  de 
richesses  que  de  gloire;  il  faisoit  la  médecine  un  peu  différem- 
ment des  autres;  il  saignoit  moins  et  usoit  de  cordiaques  et  spé- 
cifiques. » 

Un  autre  extrait  se  trouve  à  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  dans 
le  Recueil  de  pièces  sur  l'histoire  de  France,  n°  184.  Ce  manus- 
crit a  pour  titre  :  Journal  du  Roy  Louis  Xlll^  par  3/®  Jeh,  //e- 
rouard ,  son  pj'emier  médecin;  il  comprend  de  janvier  1614  à  dé- 
cembre 1617. 

Le  quatrième  et  dernier  manuscrit  que  nous  avons  eu  entre 
les  mains  est  catalogué  dans  la  Bibliothèque  du  P.  Lelong  à  la 
suite  du  manuscrit  original  :  «  21448.  MS.  Ludovicoirophie  ou 
journal  de  toutes  les  actions  et  de  la  santé  de  Louis  Dauphin  de 
France,  qui  fut  ensuite  le  Roi  Louis  XIII,  depuis  le  moment  de  sa 
naissance  (le  27  septembre  1601)  jusqu'au  20  janvier  1628;  par 
Jehan  Hérouard,  premier  médecin  du  Prince,  in-4®,  4  vol.  —  Ce 
manuscrit  qui  contient  des. anecdotes  singulières,  et  qui  est  im- 
portant pour  les  dates,  est  conservé  d.ans  le  cabinet  de  M.  Gênas, 
conseiller  au^Présidial  de  Nismes.  Le  premier  volume,  qui  com- 
mence à  la  naissance  du  Prince,  finit  à  l'année  1604.  Il  manque 
les  années  1605  et  1606.  Le  second  contient  depuis  1607  jusqu'à 
1610.11  manque  ensuite  les  années  1611,  12  et  13.  Le  troisième 
volume  commence  à  .1614  et  finit  en  1617.  Il  manque  ensuite 
quatre  années.  Le  quatrième  et  dernier  volume  comprend  les 
années  1622  et  suivantes,  jusqu'au  29  janvier  1628  où  l'auteur 
tomba  malade  à  Aitré,  et  y  mourut  le  8  février  suivant.  Il  étoit  né 
le  22  juillet  1551.  Outre  ce  qu'on  a  marqué,  il  y  a  encore  quel- 
ques petites  lacunes.  » 

Cette  description  est  rigoureusement  exacte,  et  c'est  ce  manus- 
crit, appartenant  aujourd'hui  à  M.  le  marquis  de  Balincourt,  dont 
la  communication  nous  a  permis  de  combler  la  lacune  des  trois 
premières  années  qui  existe  dans  le  manuscrit  original  de  la  Bi- 


INTRODUCTION.  LXix 

bliothèque  impériale.  On  a  vu  plus  haut^  sous  la  plume  de  Charles 
Guillemeau,  Tennemi  d'Héroard  et  de  son  neveu  Courtaud,  ce 
nom  de  Ludovicotrophie  que  portent  en  effet,  sur  le  dos  de  leur 
reliure  en  parchemin,  les  quatre  volumes  appartenant  à  M.  de  Ba- 
lincourt.  Une  note  d'une  écriture  microscopique,  qui  se  trouve  au 
bas  de  la  première  page  du  premier  volume,  indique  que  ce  ma- 
nuscrit a  été  commencé  le  25  septembre  1648.  Le  manuscrit  de 
M.  de  Balincourt  n'est  pas  une  reproduction  intégrale  de  l'original 
avec  lequel  on  peut  le  confronter  dès  le  i*"^  janvier  1607;  c'est 
aussi  un  extrait  dans  lequel  on  a  supprimé  la  plus  grande  partie 
des  détails  qui  choquaient  Tallemant  des  Réaux.  Ce  travail  a  été 
exécuté  d'après  le  manuscrit  original,  et  l'on  en  trouve  la  preuve 
des  les  premières  lignes,  en  regard  desquelles  est  relié  un  frag- 
ment de  récriture  d'Héroard  qui  est  le  commencement  même  de  son 
registre  :  «Le  15®jour  de  septembre  1601  (l)je  r  eçus  lettre, etc.  ». 
La  copie,  faite  de  la  main  même  d'Héroard,  de  la  lettre  écrite  par 
Biron  à  M™«  de  Montglat  le  24  avril  1602,  est  également  placée 
dans  le  manuscrit  de  M.  de  Balincourt,  en  regard  de  la  journée  du 
28  avril,  où  le  médecin  mentionne  cette  lettre. 

Toutes  ces  circonstances  nous  font  supposer  que,  postérieure- 
ment à  la  mort  de  la  veuve  Héroard  en  1640,  Simon  Courtaud 
était  devenu  possesseur  du  manuscrit  de  son  oncle;  que  c'est  lui 
qui,  aux  endroits  des  lacunes  du  manuscrit  original,  s'est  plaint 
de  la  négligence  de  la  veuve  et  des  autres  parents  d'Héroard;  et 
que  c'est  lui  enfin  qui,  en  préparant  cet  extrait  et  en  imaginant 
le  titre  de  Ludovicotrophie,  projetait  une  publication  pour  laquelle 
il  aurait  rédigé  la  préface  que  nous  reproduisons.  Cet  avis  au 
lecteur  se  trouve  en  tête  du  manuscrit  appartenant  à  M.  le  mar- 
quis de  Balincourt;  mais  il  n'est  pas  de  la  même  écriture  que  le 
reste  de  la  copie,  et  il  n'est  certainement  pas  de  la  main  de  Jean 
Héroard.  Le  texte  en  est  autographe  et  corrigé  par  l'auteur,  que 
nous  croyons  être  Simon  Courtaud. 


(i)  Dans  le  Journal  inédit  de  Henri  IV,  publié  en  1862  par  M.  Halphen, 
Lesloile  écrit  à  cette  date  :  «  Pour  médecin  de  M.  le  Dauphin,  onymItÉrouard, 
à  la  faveur  jet  recommandation  de  M.  de  Bouillon,  »  et  Lestoile  ajoute  »  que 
ledit  Érouard  étoit  de  la  Religion.  »  D'après  ce  témoignage  qui  se  joint  à  celui 
de  Guillemeau  (pag.  xlv),  il  faut  croire  que  la  conversion  d'Héroard  fut 
beaucoup  plus  tardive  que  nous  ne  Tavons  supposa  page  lxiv. 


Le  dessein  de  V auteur  en  cet  œuure  a  été  dwers  et 
doit  être  dispersement  considéré  :  car  son  but  étant  de 
s^ acquitter  dignement  du  soin  de  la  nourriture  du 
Prince  qui  lui  aiH)it  été  commise,  il  s'est  principale- 
ment  et  particulièrement  arrêté  aux  observations  quiH 
reconnoissoit  y  de  jour  en  jour  et  d heure  à  autre  y 
nécessaires  pour  établir  un  solide  jugement  à  V  avenir 
aux  altérations  et  changemens  auxquels ,  dès  la  nais^ 
sance^  la  nature  assujettit  tous  les  hommes ^  etj  par  cette 
remarque  sage  ^  pénible  ^  judicieuse  et  curieuse  y  prendre 
instruction  et  fondement  pour  conduire  à  bonne  fin  la 
charge  de  la  santé  du  Prince  pour  laquelle  le  roi 
Henry  le  Grand  avoit  fait  choix  de  sa  personne , 
Payant  considérée  pour  son  expérience ,  pour  son  ju- 
gement et  pour  sa  fidélité  reconnue  dès  longtemps  au- 
parafant  par  Sa  Majesté  y  par  longs  et  signalés  se?*- 
vices.  A  quoi  V auteur  se  seroit  porté  avec  tout  le  soin 
et  diligence  qui  se  pouvoit  requérir,  n  ayant  laissé 
passer  aucun  accident^  concernant  la  santé  et  infirmités 
du  Prince^  dont  il  n'ayefait  les  remarques  ^  y  joignant 
r ordonnance  et  la  sage  application  des  remèdes ,  en- 
semble le  récit  et  observation  de  ses  inclinations  et  ap- 
pétits particuliers  ;  le  tout  si  exactement  et  simplement 
décrit  que  Von  peut  dire  cet  ouvrage  sans  exemple  ni 
espérance  d  un  pareil  à  V  avenir.  D' autre  part  V  auteur 


fia  point  voulu  donner  à  son  ouvrage  le  titre  cThis^ 
taire ,  ains  seulement  Journal  et  Registre  particulier^ 
d'autant  que  son  but  na  point  été  de  s^ étendre  plus 
avant  dans  r  histoire  j  comme  il  eût  bien  pu  faire  s'il 
eût  voulu ^  ains  il  s* est  tenu  dans  les  limites   de  la 
vie  particulière  de  son  Prince  et  de  son  Maître  y  afin 
de  ne  rien  prendre  d* autrui  et  de  ne  mettre  en  avant 
que  les  choses  qii  il  auroit  vues  ;  imitant   en  quelque 
sorte  ce  qui  étoit  jadis  usité  par  les  anciens  grands 
empereurs  du  Cathay^  qui   au  bas  de  leur  table  te^ 
noient  toujours  quatre  secrétaires  assis,  qui  mettoient 
en  écrit  tout  ce  que  Ih  Roi  disoit^  soit  bien^  soit  mal;  et 
de  cet  usage  l'auteur  n'a  point  été  mauvais  imitateur 
n'ayant  laissé  passer  aucune  parole  ni  action  remar- 
quable du  Prince  qui  ne  soit  insérée  en  ce  journal^  ne 
faisant  ^aussi  en  cela  qu'obéir  à  son  Prince  qui  lui  coni' 
mandoit  expressément  d'enregistrer  les   sentences  et 
actions  louables  et  vertueuses  qu'il  reconnoissoit  dignes 
de  lui  ;  lequel  commandement  l'auteur  faisoit  souple- 
ment servir  d occasion  pour  réprimer  lès  défauts  de  la 
jeunesse  du  Prince  en  le  menaçant  d'en  charger  son 
journal  dont  il  étoit  jaloux  que  cela  ne  fût  point .  Et  de 
tf)ùt  cet  ouvrage  non  pareil  et  qui  est  comme  une  riche 
et  agréable  tapisserie  de  diverses  matières  et  un  chef 
d' œuvre  du  soin  d'un  fidèle  serviteur  et  sujet  envers  la 
personne  de  son  Prince  et  de  son  Maître ,  //  ny  a  rien 
dont  il  soit  fait  mention  en  aucune   histoire,  et  qui 
pourra  servir  de  modèle  et  d'instruction  à  ceux  qui  ont 
ou  auront  à  l'avenir  la  conduite  de  la  santé  et  éduca- 
tion des  Princes^  étant  mêlé  dutnédecin^  du  politique^ 
du  moral j  même  de  méthode  à  tous  pour  l'éducation  des 
enfans. 


JOURNAL 


DE 


JEAN  HÉROARD 


SUR  L'ENFANCE  ET  LA  JEUNESSE 


DE  LOUIS  XIII 


ANNKE  4  60^. 

Héroard  est  nommé  premier  médecin  du  futur  Dauphin;  parole»  que  lui 
adresse  Henri  IV.  —  Naissance  du  Dauphin  à  Fonlaiuehieau.  —  Témoins 
de  Taccouchement.  »  Description  du  corps  de  Tenfaut  ;  remarque  de  la 
duchesse  de  Bar.  —  Le  Roi  annonce  lui-même  l'événement.  —  Départ  des 
courriers.  ->  Paris  de  Zamet  avec  le  Roi  et  la  Reine.  —  Première  nour- 
rice. —  Le  Roi  manque  de  laisser  tomber  son  fils.  —  Visiles  de  grands 
personnages.  —  Première  chemise;  mot  de  la  duchesse  de  Bar.  —  Avidité 
de  l'enfant.  —  Seconde  nourrice.  —  Le  Dauphin  transporté  de  Fontaine- 
bleau à  Saint-Germain  en  Laye;  son  passage  et  sa  réception  à  Melun  et  à 
Paris.  —  Visites  à- Saiut- Germain  ;  la  Reine  y  vient  avec  M™*  de  Guise  et  la 
Concini .  —  Arrivée  du  Roi  ;  il  se  joue  avec  son  fils.  —  Premier  mot  de 
Tenfant  à  sa  nourrice.  —  Arrivée  des  gardes  du  corps.  —  La  marquise  de 
Verneuil à  Saint- Germain.  —  Jargon  du  Dauphin;  il  aime  la  musique,  — 
Visite  des  nonces  du  Pape.  —  Remplacement  de  la  première  nourrice. 

Le  15*  jour  de  septembre  160i  je  reçus  lettre  de  M'"*'  de 
Guiercheville  (1),  le  17%  celle  de  M.  de  la  Rivière,  pre- 
mier médecin  du  Roi.  Le  20%  dimanche,  j'allai  couchera 
Fontainebleau. 

Le  21^,  sur  les  quatre  heures  du  soir,  à  l'entrée  du 
jardin  des  canaux,  je  rencontrai  le  Roi  qui  revenoit  de 
la  chasse,  et  m'appelant,  me  fit  Thonneur  de  me  dire  : 


(1)  Dame  d'hoiinenr  de  la  Rcinr*.  Voij.  page  3,  note  C. 

UKROMID.   —  T.    I. 


2  JOURNAL  DE  JEAN  HÈROARD. 

((  Je  VOUS  ai  choisi  pour  vous  mettre  près  de  mon  fils  le 
Dauphin  ;  servez-le  bien .  » 

En  l'année  1601,  le  26*"  jour  de  septembre,  Marie  de 
Médicis,  reine  de  France  et  de  Navarre,  se  trouvant  à 
Fontainebleau  sur  la  fin  du  neuvième  mois  de  sa  gros- 
sesse,  environ  les  onze  heures  du  soir,  commença  de 
sentir  quelques  douleurs  que  l'on  jugea  pouvoir  être  d'en- 
fantement. Toute  la  nuit  elles  furent  lentes,  la  reprenant 
de  loin  à  loin  sans  point  de  violence  ;  continuèrent  en 
la  même  façon  jusques  sur  les  deux  heures  après  midi 
du  jour  suivant  qu'il  lui  survint  une  colique  venteuse 
qui  la  traita  bien  fort  cruellement  l'espace  de  deux  heures 
et  enfin  s'apaisa  par  l'aide  des  remèdes  qui  furent  faits; 
et  fut  après  cela  une  bonne  heure  sans  douleur  aucune. 
Les  premières  la  reprirent  comme  devant,  mais  aussi 
avec  plus  de  rigueur  et  moins  de  repos  ;  passa  jusques  à 
huit  heures  en  cette  sorte.  Alors  on  la  leva  de  son  lit,  où 
elle  avoit  été  toujours  couchée,  pour  la  mettre  sur  une 
chaise  faite  exprès  pour  accoucher,  estimant  qu'elle  y 
pourroit  être  plus  aisément  délivrée.  Au  même  temps  les 
douleurs  la  saisirent  si  vives  et  si  pressantes  que,  sans 
aucun  ou  fort  peu  de  relâche,  elles  continuèrent  jusques 
à  l'entier  accouchement,  qui  fut  d'un  Dauphin,  le  27^  du 
mois  susdit,  quatorze  heures  dans  la  lune  nouvelle,  à  dix 
heures  et  demie  et  demi  quart,  selon  ma  montre  faite  à 
Abbeville  par  M.  Plantard.  L'enfant  fut  reçu  par  dame 
Louise  Bourgeois ,  dite  M"®  Boursier  (1),  sage-femme  à 
Paris,  qui  fut  longtemps  à  couper  le  nombril  de  peur  de 
le  blesser,  d'autant  qu'à  tout  propos  il  y  entôrtilloit  ses 
mains  et  le  tenoit  de  telle  force  qu'elle  avoit  peine  de 
l'en  retirer.  Et  sur  ces  entrefaites  la  Reine  demanda  par 
deux  fois  en  ces  termes  :  Emaschiol  A  quoi  ne  lui  étant 
point  répondu  se  leva. en  pied  de  la  chaise  où  elle  venoit 


(1)  On  a  il'eile  :  Récit  véritable  de  la  naissance  de  Messeigneurs  et 
Dames  les  en  fans  de  France.  Paris,  IC20. 


SEPTEMBRE  IGOl.  3 

d'accoucher  pour  voir  ce  qui  en  étoit.  Le  Roi  ne  l'en  sut 
empêcher,  qui  ëtoit  tout  debout  derrière  la  chaise  et  d'où 
il  n'étoit  parti  depuis  Theure  qu'elle  y  fut  mise.  François 
de  Bourbon,  prince  de  Conty  (1),  Charles  de  Bourbon, 
comte  de  Soissons  (2),  et  Henri  de  Bourbon,  duc  deMont- 
pensier  (3),  furent  présents  à  cet  accouchement,  auxquels 
fut  commandé  par  Sa  Majesté  de  s'approcher  de  la  sage- 
femme  et  de  se  baisser  pour  voir  Fenfant  tenant  à  Tar- 
rière-faix,  avant  qu'elle  en  fit  la  séparation.  Catherine  do 
Bourbon,  duchesse  de  Bar  (&.],  sœur  du  Roi,  Anne  d'Esté, 
duchesse  de  Nemours  (5],  et  Antoinette  de  Pons,  marquise 
de  Guiercheville  (6),  dame  d'honneur  de  la  Reine,  la  ser- 
virent à  cet  accouchement.  Durant  cette  longueur  de 
mal,  et  àpreté  dé  tant  de  sortes  de  douleurs,  la  constance 
et  fermeté  de  la  Reine  fut  merveilleuse  et  incroyable , 
voire  à  <îeux  mèlne  qui  ont  eu  l'honneur  de  la  servir  en 
cette  occasion,  n'ayant  en  ses  plus  grandes  douleurs , 
sinon  sur  les  dernières,  haussé  plus  haut  sa  voix  et  son 
Oimè  je  inorro,  qu'il  se  pût  qu'à  peine  entendre  d'un 
bout  de  chambre  à  l'autre  ;  et ,  la  douleur  passée ,  M-* 
sant  paroltre  sa  face  autant  joyeuse  comme  en  pleine 
santé.  Lors  mémement  que  le  Roi  (qui  tout  le  long  dé  son 
travail alloit  et  Venoit),  arrivoit  auprès  d'elle,  on  la 
voyoît  revenir  toute  à  soi,  le  recevant  et  l'entretenant  de 


t: 


(1)  Né  en  1558,  mort  en  1614  ;  fils  de  Louis  F%  prince  de  Condé,  tué  à  Jar- , 
nac  en  1569,  et  dlÊtéoiioré  dé  Boye ,  sa  pi'emièré  femme. 

(2)  Né  en  1566,  mcirt  en  1612  ;  fils  de  Louis  r%  prihce  de  Condé,  et  de  Fi^an- 
çQîse  d'Orléans-Rolkà^io,  «a  seconde  femme. 

(3;  Né  en  1573,  mort  en  1608. 

(4)  Née  en  1558,  morte  en  1604  ;  fille  d'Antoine  de  Bourbon,  roi  de  Navarre, 
et  de  Jeanne  d'Âlbret,  mariée  eu  1599,  à  Henri  de  Lorraine,  duc  de  Bar. 

(5)  Morte  en  1607,  âgée  de  soixante^-seize  ans.  Elle  avait  été  mariée  i  1^  eu 
1549,  à  François  de  Lorraine,  duc  de  Guise,  tué  par  Poltrot  en  1563;  2"^  en 
1566,  à  Jacques  de  Savoie,  duc'de  Nemours,  mort  en  1585. 

(6)  Morte  èri  1632.  Elle  avait  été  mariée  :  l""  à  Henri  dé  Sifly,  comte  de  la' 
Rocheguyony  morten  1586;  2''  en  1594,  à  Ciiarles  du  Plessis,  seigneur  de 
Liancourt,  comte  de  Beaumont-sur-Oise,  marquis  ûa  Guerchcvi.lc;  Henri  IV 
disait  d'elle  que  c'élaU  une  véritable  dame  d'honneur. 

1. 


4         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

propos  de  personne  contente ,  lâchant  ce  néanmoins 
parmi  ces  gaietés  des  grosses  larmes.  Pendant  le  cours  de 
ces  assauts,  comme  elle  avoit  un  peu  plus  de  repos^  de- 
mandoit  quelquefois  combien  on  tenoit  de  la  lune^  crai- 
gnant d'accoucher  d'une  fiUe^  sur  l'opinion  vulgaire  que 
les  femelles  naissent  sur  le  décours^  et  les  mâles  sur  la 
nouvelle  lune.  Étant  donc  entièrement  délivrée  et  Tenfant 
se  trouvant  foible,  pour  avoir  longtemps  séjourné  en  at- 
tendant Tarrière-faix,  il  lui  fut  donné  un  peu  de  vin 
par  M.  Guillemeau,  chirurgien  ordinaire  du  Roi  ;  puis 
étant  élevé  par  la  sage-femme,  pris  par  M'**  de  la  Re- 
noulière,  première  femme  de  chambre  de  la  Reine ,  à 
laquelle  le  Roi  lui  commanda,  disant  :  a  Baillez-le  à 
M""®  de  Montglat  (1),  »  qui  le  prit  enveloppé  et  le  porta 
devant  le  feu ,  où  il  fut  assez  longtemps ,  pendant 
que  la  sage-femme  pansoit  la  Reine,  qui  alla  sur  ses 
pieds,  depuis  sa  chaise  d'où  elle  venoit  d'accoucher  jus- 
ques  dedans  son  lit,  sans  l'aide  de  presque  de  personne. 
Cependant  je  lui  donnai  (à  Tenfant),  dans^a  cuiller,  un 
peu  de  mithridale  détrempé  avec  du  vin  blanc,  qu'il  avala 
fort  bien  et  en  suça  ses  lèvres  comme  si  c'eût  été  du  lait. 
Puis  elle  vint  à  monseigneur  le  Dauphin,  où  Ton  put  voir 
alors  un  enfant  grand  de  corps,  gros  d'ossements,  fort 
musculeux,  bien  nourri,  fort  poli,  de  couleur  rougeàtre 
et  vigoureux  tout  ce  que  l'on  peut  penser  pour  cette 
petite  âge;  Il  avoit  la  tète  bien  formée,  de  bonne  grosseur, 
couverte  de  poil  noirâtre,  les  yeux  tannés,  le  nez  un 
peu  enfoncé  vers  sa  racine ,  épaté  et  relevé  par  le  bout, 
les  oreilles  de  moyenne  grandeur  et  bordées,  la  bouche 


(i)  Françoise  de  Longuejoue ,  veuve  de  Pierre  de  Foissy  et  remariée  à  Ro- 
bert deHarlay,  baron  de  Montglat,  premier  mailre^d'hôtel  du  Roi  «  homme 
violent  et  fâcheux,  dit  Lestoile,  et  sa  femme  encore  plus.  »  Le  Journal 
d'Héroard  confirme  ce  jugement  et  prouve  que  ie  choix  de  cette  gouvernante 
ne  fut  pas  heureux.  Voy.  la  letlre  du  Roi  à  M™*^  de  Montglat,  du  19  septembre 
1601,  dans  le  Recueil  desLetlres  missives  de  Henri  /K^publiées  par  M.  Ber* 
ger  de  Xivrey ,  tome  V,  page  473. 


SEPTEMBRE  1601.  ^ 

très-belle,  petite  et  fort  relevée,  ayant  le  dessus  du 
milieu  de  la  lèvre  haute  par  le  dehors  fort  canelé,  et 
le  milieu  de  la  basse  aussi;  le  menton  fourchu,  le  tout 
fait  comme  d^un  trait,  et  le  bas  du  visage  fort  ar- 
rondi ;  le  col  gros  et  fort,  et  les  épaules  larges  ;  la  poitrine 
bien  relevée,  les  bras  grands,  les  mains  aussi  et  d'une 
blancheur  naïve  (sic)  par  dessus  Tordinaire  ;  les  parties 
génitales  à  l'avenant  du  corps  ;  les  jambes  droites  et  les 
pieds  grands,  fort  larges  par  le  bout,  se  rétrécissant  en 
un  talon  fort  pointu,  les  orteils  presque  de  pareille  lon- 
gueur, les  serrant  en  dedans,  du  gros  au  petit,  comme 
on  feroit  du  bout  de  la  main.  Il  porta  sur  lui  ces  marques  : 
entre  les  deux  sourcils,  mais  plus  proche  du  droit,  se 
trouva  une  tache  rougeàtre  ronde,  de  la  grandeur  d'un 
petit  denier;  une  autre  au-dessus  de  la  nuque,  sous  la 
racine  des  cheveux,  de  pareille  couleur  et  de  même 
figure ,  mais  de  grandeur  semblable  à  un  rouge  double, 
et  une  autre  petite  de  la  même  couleur  à  l'entrée  de  la 
narine  gauche  ;  et  la  dernière  ce  furent  trois  poils  noirs 
sur  le  sommet  du  cartilage  de  Toreille  gauche ,  et  le 
croupion  tout  velu.  lies  poils  de  l'oreille  et  la  forme  du 
pied  se  trouvent  être  de  même  au  Roi  son  père.  Je  lui 
fis  laver  tout  le  corps  de  vin  vermeil  mêlé  avec  de  l'huile, 
et. la  tête  de  pareil  vin  et  de  l'huile  rosat.  Pendant  tout 
cela  il  cria  fort  peu,  mais  par  son  cri  fit  bien  paroltre  la 
force  de  ses  poumons,  ne  criant  point  en  enfant,  qui  est 
une  des  choses  plus  remarquables  en  lui. 

M"*^  la  duchesse  de  Bar,  sœur  du  Roi,  qui  considéroit 
les  parties  si  bien  formées  de  ce  beau  corps,  ayant  jeté  sa 
vue  sur  celles  qui  le  faisoient  être  Dauphin,  se  retournant 
vers  M"*  de  Panjas,  sa  dame  d'honneur,  lui  dit  qu'il* en 
étoit  bien  parti  (1).  Ces  mots  furent  reçus  avec  risée  qui 
les  porta  aux  oreilles  du  Roi,  qui  étoit  près  de  la  Reine. 

Étant  emmaillotté  il  fut  porté  sur  le  lit  de  la  Reine  et 

*  — .^^^— ^  I  I  I         I       II  II  I  »  M^^i^^— ^— ^— 

(1)  Qu'il  en  était  bien  pourvu.        - 


6  JOURNAL  DE  JEAN  HllllOARD. 

couché  à  sa  main  droite,  où  elle  làchoit  parfois  quelques 
Qsiilades.  Un  quart  d'heure  après  il  fut  emporté  par 
M'"^  de  Montglat  dedans  sa  chambre  et  mis  dans  son  ber- 
ceau entre  minuit  et  une  heure. 

Aussitôt  que  Monseigneur  le  Dauphin  fut  né,  le  Roi 
apporta  lui-même  la  nouvelle  à  la  noblesse  qui  Fatlen- 
doit  en  son  antichambre^  laquelle  fut  si  bien  reçue  qu'ils 
se  jetoient  tous  en  foule  à  ses  jambes,  avec  telle  ardeur 
qu'il  ne  pouvoit  passer  et  faillit  à  être  renversé.  Ayant 
reçu  Sa  Majesté  ce  témoignage  d'allégresse  pçur  la  bonne 
nouvelle  :  a  Allons,  dit-elle,  rendre  grâces  à  Dieu,  et 
que  chacun  de  vous  se  y  prépare.  »  La  Reine  ayant  été 
pansée  et  Monseigneur  le  Dipiuphin  couché,  il  se  y  ache- 
mina. A  son  retour  toute  la  cour  flamboit  des  feux  de 
joie  et  tout  tonnoit  des  salves  des  arquebusades  qui  fu- 
rent faites  par  les  soldats  des  gardes  ;  le  S^  de  Mansan,  ca- 
pitaine au  régiment  des  gardes,  étoit  en  garde. 

A  l'heure  même  de  sa  naissance,  les  courriers  qui 
avolent  demeuré  bottés  depuis  que  la  Reine  commença 
de  se  plaindre,  montèrent  à  cheval  pour  France,  Florence 
et  Mantoue,  sachant  que  c'étoit  un  Dauphin,  a  n'étant 
bottés,  ce  disoient-ils,  pour  une  fille;  »  et  de  fait  M.  de 
Beaulieu-Ruzé ,  secrétaire  d'État,  avoit  fait  préparer 
double  dépêche.  Avant  de  partir,  on  fit  voir  la  marque 
de  Dauphin  à  ceux  qui  furent  dépêchés  pour  l'Italie  et 
quelques  autres  pour  France.  LeS'dela  Varennc  (1)  porta 
cette  nouvelle  à  Paris,  alla  descendre  chez  le  S*"  Zamet  qui 
y  gagna  mille  écus,  pour  gageure  faite  d'un  mâle  contre  le 
Roi,  et  de  deux  mille  écus  contre  la  Reine  qu'elle  accou- 
cberoit  dans  le  jeudi  (2). 

Le  28  septembre,  vendredi,  à  Fontainebleau.  —  Sa  nour- 


(1)  Contrôleur  général  des  postes.  Voy,  la  l élire  du  Roi  à  M.  de  Montigny, 
leiires  missives,  V,  476. 

(2)  Le  |\oi  ayait  aussi  promis  le  cliât<^au  de  Monceaux  à  la  Reioe,  si  elle 
avait  un  (ils.  {lettres  missivesy  V,  481.)  . 


OCIOBRE  ICOl.  7 

rice  fut  daraoiselle  Marguerite  Hotman  (1),  etreconnois- 
sabt  quHl  avoit  peine  à  teter^  il  lui  fut  regardé  dans  la 
bouche  et  vu  que  c'étoit  le  filet  qui  en  étoit  cause;  sur 
les  cinq  heures  du  soir  il  lui  fut  coupé  à  trois  fois  par 
M.  Guillemeau^  chirurgien  dû  Roi. 

Le  30  septembrey  dimanche,  à  Fontainebleau.  — Hessire 
Achille  de  Harlay,  premier  président  à  Paris,  arrive  de  sa^ 
maison  de  Beaumont  pour  le  voir. 

Le  lundi  1*'  octobre.  —  Porté  à  la  chambre  de  la 
Reine  ;  M.  le  cardinal  de  Gondi  le  vient  voir. 

Le  5,  vendredi.  —  Portéchezla  Reine  ;  le  Roi  se  y  trouva, 
et  le  voulant  rendre  à  la  nourrice,  couché  sur  un  oreiller 
de  velours  ras,  il  Ta  soulevé  pour  le  baiser  ;  Penfant  coule, 
et  le  Roi  baise  Poreiller.  Le  Dauphin  fût  tombé  sur  les 
pieds  à  terre  s'il  n'eût  été  reçu  par  sa  nourrice,  qui  l'em- 
poigna. Dès  lors  on  ajouta  une  pièce  de  velours  audit 
oreiller,  où  l'on  le  mettoit  quand  on  le  vouloit  porter  hors 
de  sa  chambre,  et  depuis  le  Roi  ne  le  porta  plus  et  ne  le 
prit  entre  ses  bras. 

Le  6,  samedi.  —  Messire  Jean  de  Nicolaï,  premier  pré- 
sident des  Comptes  à  Paris,  arrive  pour  le  voir  comme 
particulier. 

Le  8,  lundi.  — M.  Guyet,  sieur  de  Charmeaux,  président 
des  Comptes  et  prévôt  des  marchands,  arrive  comme  par- 
ticulier  et  le  vit  remuer. 

Le  9,  mardi.  —  Porté  chez  la  Reine. 

Le  10 ,  mercredi.  —  M*"®  la  duchesse  de  Bar,  sœur  du 
Roi,  lui  donne  sa  première  chemise.  La  remueuselui  dit 
qu'ilfalloit  faire  le  signe  de  la  croix.  «  Faites-le  donc  pour 
moi,  dit-elle  en  souriant,  je  ne  le  sais  pas  faire  (2)  »• 
Elle  ne  laisse  pas  pourtant  de  la  lui  donner.  —  Depuis  le 
lendemain  de  sa  nativité,  il  avoit  le  cri  fort  et  puissant, 
ne  ressentant  aucunement  le  cri  et  le  vagissement  des 


<1)  Héroard  la  nomme  Catherine  le  27  dt^cembre  ëiHîanC. 
(2)  La  duchesse  de  Bar  était  protestante. 


«X 


8  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD, 

enfants,  ce  quUl  n'a  jamais  fait  ;  et  quand  il  tetoit  c'^toit 
à  si  grandes  gorgées^  élevant  sa  mâchoire  si  haut ,  qu'il 
en  tiroit  plus  à  une  fois  que  les  autres  ne  font  en  trois; 
aussi  sa  nourrice  étoit  à  toute  heure  presque  à  sec. 

Le  il  y  jeudi  j  à  Fontainebleau.  —  Porté  chez  la  Reine  ; 

rapporté.  La  nourrice^  au  retour  de  la  chambre  de  la  Reine, 

^a  vomi  tout  son  diner;  elle  mangeoit  beaucoup  et  plus 

qu'elle  ne  pou  voit,  reconnoissant  le  défaut  de  son  lait. 

Le  12,  vendredi.  —  Remué  devant  Messire  Pomponne 
de  Bellièvre,  chancelier  de  France. 

Le  13,  samedi.  —  Manifeste  défaut  de  lait  en  sa  nour- 
rice, qui  avoit  la  mamelle  petite  et  le  lait  clair  et  chaud. 

Le  14,  dimanche.  —  Porté  chez  la  Reine;  rapporté, 
Allouvi  (1),  point  assouvi.  On  lui  donne  de  la  bouillie, 
ayant  misa  sec  les  deux  mamelles;  il  en  prend  et  avi- 
dement. 

Le  17,  mercredi.  —  A  cause  de  celte  grande  avidité, 
l'importunité  des  femmes  lui  fit  donner  du  lard  frais  (2), 
bouilli,  à  frotter  ses  gencives;  il  en  tronçonna  un  mor- 
ceau qu'il  faillit  à  avaler.  Porté  chez  la  Reine;  teté 
avidement;  rapporté. 

Le  18,  jeudi,  —  Remué ,  le  Roi  présent.  Allouvi;  mis 
à  sec  sa  nourrice;  bouillie. 

Le  19,  vendredi.  —  Sur  le  défaut  de  lait  reconnu  par 
plusieurs  fois  en  sa  nourrice  par  MM.  de  la  Rivière,  du 
Laurens,  Yido  et  moi,  assemblés  par  le  commandement 
de  LL.  MM.,  il  fut  résolu  que  M"'  Hélin,  femme  Lemaire, 
seconde  nourrice,  donneroit  le  lait  à  M^'  le  Dauphin 
pour  secourir  la  première  (3). 


(i)  Cette  expression  est  encore  usitée  en  Normandie  pour  exprimer  Tavi. 
dite  d^un  enfant  nouveau  né. 

(2)  Cette  coutume  est  encore  suivie  en  Normandie  dans  des  circonstances 
semblables. 

(3)  Henri  IV  écrivait  le  même  jour  à  la  marquise  de  Verncuil  :  «  Je  vous 
eusse  envoyé  M.  de  la  Rivière ,  mais  a  fallu  qu^il  soit  demeuré  pour  pourvoir 
à  mon  fils  qui  a  tari  sa  nourrice  ».  (  Lettres  missives ^  V,  507.  ) 


OCTOBRE  1601.  9 

Le  20 f  samedi,  à  Fontainebleau.  —  AUouvi  à  Taccou- 
iumée  ;  la  nourrice  à  sec  ;  la  seconde  nourrice^  M"""  Hélin^ 
lui  a  donné  le  lait;  la  Reine  y  est  venue^  puis  le  Roi. 

Le  22,  lundi,  — •  M.  de  Mayenne    (1)  le  vient  visiter. 

Le  23,  mardi.  —  Remué  en  présence  de  la  Reine. 

Le  2k j  mercredi.  —  Peu  de  lait  en  la  nourrice  qui,  de 
son  collet,  couvroit  ses  mamelles  pour  en  cacher  le 
défaut;  il  rit  à  la  sage-femme. 

Le  25,  jeudi.  — Porté  chez  la  Reine;  M.  Groulard,  pre- 
mier président  de  Rouen ,  y  arriva  pour  saluer  la  Reine 
et  U*'  le  Dauphin  ;  il  le  voit  remuer.  Le  Dauphin  part  de 
Fontainebleau  à  deux  heures  dans  la  litière  de  la  Reine, 
dan  s  un  panier  d*  osier  fait  exprès  (2)  ;  il  a  dormi  sans  s'é<- 
veiller  jusques  à  Helun.  Arrivé  à  cinq  heures  à  Helun,  le 
lieutenant  général,  accompagné  de  six  conseillers,  lui 
viennent  au-devant  et  font  offre  de  leur  service,  par- 
lant à  M"**  de  Môntglat,  sa  gouvernante;  les  quatre 
échevins  portant  un  poêle  de  taffetas  blanc  en  firent 
de  même,  et  après  mirent  mondit  Seigneur  sous  le  poêle, 
et  en  cette  façon  fut  conduit  dans  la  ville,  par  la 
porte  de  G&tinois,  les  rues  tendues  de  blanc,  jusques  à 
la  maison  de  M.  de  la  Grange,  où  il  coucha  la  nuit.  M.  de 
Mansan,  gentilhomme  gascon  et  capitaine  aux  gardes 
du  Roi,  et  qui  éloit  en  garde  à  Fontainebleau  à  sa  nais-» 
sance,  fit.  la  garde  devant  son  logis.  Il  y  eut  beaucoup 
de  personnes  qui  le  virent  remuer,  et  une  femme  d'assez 
moyenne  qualité,  qui,  entre  les  autres,  transportée  d'af- 
fection, se  jette  à  genoux  à  mon  côté  :  c<  Mon  Dieu,  dit- 
elle,  y  auroit-il  danger  de  le  baiser  »,  et  ce  disant  fait 
contenance  de  le  vouloir  faire  si  je  ne  l'eusse  retenue. 

Le  26,  vendredi.  — Parti  à  huit  heures  de  Melun  pour 
aller  à  Lourcine;  arrivé  à  onze  heures  à  Lourcine.  Parti 


(1)  Charles  de  Lorraine^  duc  de  Mayenne,  né  en  1554,  inor{  en  1611. 

(2)  Lestoile  dit  que  c*était  un  «  berceau  que  la  grande-duchesse  de  Flo< 
rcnce  lui  avoit  envoyé.  » 


10  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

de  Lourcine  à  deux  heures  et  deoiie^  il  arrive  à  six 
heures  à  Villeneuve-Saint-Georges.  M.  Gobelin,  trésorier 
de  l'Épargne,  sa  femme,  M.  et  M"'  du  Mesnil  le  vinrent 
voir,  ainsi  que  M.  et  M'"®  de  Mareuil  du  Val.  Je  le  portai 
de  la  litière  en  sa  chambre. 

Le  2T  octobre  y  samedi  y  voyage.  — M.  le  grand  prévôt  du 
Val,  M.  de  Mareuil,  son  frère,  sont  partis  avec  le  Dauphin 
à  neuf  heures.  Arrivé  à  onze  heures  à  Maisons,  parti  à 
deux  heures  et  demie.  En  chemin,  Messire  Guyet,  prési- 
dent des  Comptes  et  prévôt  des  marchands  à  Paris,  accom- 
pagné des  échevins  et  autres  officiers  de  la  Ville,  vêtus 
de  leurs  habits  de  magistrats,  ayant  avec  eux  tous  les 
archers  de  la  dite  Ville,  sortent  au-devant  de  lui  sur  le 
chemin  de  Charenton,  mille  pas  hors  la  porte.  Étant 
arrivés  près  de  la  litière,  ils  mirent  pied  à  terre,  et  le 
prévôt  des  marchands  parla  à  M"*®  de  Montglat  qui  étoit 
dedans,  tenant  sur  les  genoux  Monseigneur  le  Dauphin 
dormant.  Elle  lui  répondit,  et  les  discours  de  l'un  et 
de  Tautre  durèrent  environ  demi-heure,  lesquels  finis 
Ton  commença  à  marcher,  M.  de  Montglat  d'un  côté 
de  la  litière  et  moi  de  l'autre,  et  les  archers  aussi,  pour 
empêcher  que  la  grande  multitude  de  peuple  de  tous 
âges  et  sexes,  à  pied,  à  cheval  et  en  carrosse,  ne  se  jetât 
sur  la  litière,  comme  il  est  vraisemblable  qu'il  fût  ad- 
venu, pour  lé  désir  ardent  que  chacun  ayoit  de  le  voir. 
Étant  arrivé  à  la  porte  Saint-Antoine,  le  Dauphin  fut 
reçu  par  les  hautbois,  cornets  à  bouquin  et  trompettes, 
qui  étoient  sur  le  bastion  de  main  droite,  et  conduit  en- 
fin â  la  maisoa  du  sieur  Sébastien  Zamet ,  ou  il  logea 
en  la  chambre  du  Roi,  à  quatre  heures  et  demie. 

Le  28,  dimanche,  à  Paris.  —  Le  Roi,  la  Reine,  M.  de 
Mayenne  et  tout  ce  qui  étoit  des  princes  et  princesses  à 
la  Cour,  le  sont  venus  voir,  à  part  ou  avec  la  Reine. 

Le  29,  lundi.  —  Sur  les  six  heures,  parti  de  chez 
M.  Zamet,  porté  au  Louvre,  où  le  Roi  et  la  Reine  l'ont 
vu  et  tenu  bien  une  heure;  de  là  aux  Tuileries  où  le 


NOVEMBRE  IGOl,  Il 

Roi,  qui  y  éloit  venu,  le  fit  passer  pour  le  voir  derechef 
et  le  montrer  à  plusieurs  qui  ne  Favoient  encore  vu;  et 
delà^  partant  eqtre  midi  et  une  heure^  il  alla  à  Saint- 
Cloud^  logea  au  petit  logis  de  M.  de  Gondi,  chevalier 
d'honneur  de  la  Reine.  Parti  de  Saint-Cloud  à  trois  heures 
il  arrive  à  six  heures  à  Saint-Germain  en  Laye,lieu 
choisi  par  le  Roi  pour  y  être  nourri ,  accompagné  de 
messire  [Robert  ]  de  Harlay,  sieur  de  Montglat,  de  Fran- 
çoise de  Longuejouey  dame  de  Montglat,  sa  gouvernante  ; 
de  moi  Héroard,  médecin  ordinaire  du  Roi  et  premier 
de  Monseigneur  le  Dauphin  ;  de  Georges  Birat,  premier 
huissier  de  sa  chambre,  et  du  sieur  François  de  Marvil- 
1er,  écuyer,  sieur  de  MeninvîUe  en  Beauce,  capitaine 
exempt  des  gardes  du  corps  du  Roi,  sous  la  charge  de 
H.  dePraslin;  du  sieur  Daniel  Prévost,  sieur  de  Brage- 
longne  en  Champagne;  du  sieur  Jehan  Dugué,  Parisien; 
du  sieur  Jacques -de  Lancelin,  sieur  de  la  Rouillère,  de 
Valence  en  Dauphiné;  du  sieur  Guillaume  de  la  Palisse, 
de  Messe  en  Gàtinois;  du  sieur  Charles  du  Til,  de  Préaux 
eu  Normandie;  du  sieur  Isaac  de  Rives,  sieur  delà  Ri- 
vière, d'Aspreville  en  Normandie  ;  du  sieur  Jacques  du 
Glasc,  Écossois ,  tous  archers  des  gardes  du  corps  du 
Roi,  et  de  quatre  Suisses  de  la  garde.  A  bonne  heure 
nous  prit  la  pluie  qui  arriva  aussitôt  comme  il  fut  en 
sa  chambre.  Il  fut  mis  en  celle  de  la  Reine  en  attendant 
que  la  sienne  fût  accommodée;  le  soin  que  l'on  avoit 
eu  d'un  si  précieux  trésor  fut  t^l  que  Ton  ne  y  avoit 
trouvé  aucune  chose  de  prêt  pour  le  recevoir.  11  est  à 
présumer  que  l'on  en  doit  blâmer  ceux  qui  tiennent 
les  charges  pour  telles  affaires.  Peu  de  lait  à  la  nourrice. 
Le3  novembreySamediy  à  Saint-Germain  en  Laye.  —  Le 
comte  de  Lindre,  prince  d'Espinoy ,  Flamand,  ambas- 
sadeur extraordinaire  de  la  part  de  l'Archiduc  devers 
le  Roi  pour  se  réjouir  de  la^  naissance  de  M*^  le  Dau- 
phin, le. vient  voir  ce  disoit-il,  par  commandement  du 
Roi.  [  Louis  de  Lorraine],  abbé  de  Saint-Denis,  et  le  che- 


12  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

valiepde  Lorraine,  son  frère,  le  sont  venus  visiter  (1). 

Le  4  novembre^  à  Saint-Germain.  — Dormi,  réveillé, 
etc.;  frotté  le  ventre  d'huile  d'absintfae  et  le  nombril 
de  civette*  M. Brulard,  abbé  de  Léon,  le  vient  visiter. 

Le  5,  lundi.  —  La  Reine  arriva  à  midi  et  demi  à 
Saint-Germain,  ayant  en  sa  compagnie  H"^^  de  Guise  et 
M"*  sa  fille  (2),  M"®  de  Guiercheville,  et  la  signora  Con- 
chino  (3).  La  Reine  reçoit  par  Petit  des  lettres  du  Rôi 
écrites  à  Verneuil  (4)  ;  elle  fait  réponse.  La  Reine  part 
pour  s'en  retourner  à  Paris. 

Le  6,  mardi.  —  M"'*'  de  Villars ,  femme  du  sieur  de 
Villars,  gouverneur  du  Havre,  le  vient  voir. 

£e7,  mercredi.  —  Sa  nourrice  avoit  peu  de  lait;  mis 
de  l'or  battu  au  bout  de  sa  mamelle  pour  les  tranchées. 

Le  8y  jeudi.  — Le  clarissime  Contareno,  ambassadeur 
de  Venise,  le  vient  visiter,  et  ce  même  jour  aussi  M.  de 
la  Force,  capitaine  des  gardes  du  corps  du  Roi. 

Le  11,  dimanche.  —  On  lui  a  frotté  la  tête  la  pre- 
mière fois  avec  plaisir. 

Le  12,  lundi.  —  Le  Roi  et  la  Reine  sont  arrivés;  il 
les  a  considérés. 

Le  13,  mardi.  —  Dormi,  réveillé,  rendormi  au  tétin, 
faute  de  lait.  La  Reine  ne  veut  point  que  M"*  Lemaire 
donne  le  lait  comme  M"'  de  Montglat  me  le  dit.  M"'  la 
nourrice  a  la  fièvre  du  poil.  M"''  Lemaire  donne  le  lait. 

Le  17 ,  samedi.  —  La  Reine  Test  venue  voir  ;  M.  d'An- 
delot.  M"*  de  Gesvres  le  sont  venus  voir.  On  lui  a  frotté 
le  front  et  le  visage  avec  du  beurre  frais  et  huile  d'a- 


(1)  Louis  de  Lorraine,  depuis  cardinal  de  Gnise  et  archev^ue  de  Reims, 
mort  en  1621,  et  François-Alexandre  Paris  de  Lorraine ,  chevalier  de  Malte, 
mort  en  1614.  Ils  étalent  frères  d'Henri  le  Balafré,  tué  à  Blois. 

(2)  Catherine  de  Clèves,  duchesse  de  Guise,  veuve  du  Balarré,  et  Louise- 
Marguerite  de  Lorraine,  mariée  en  1605  au  prince  de  Conty. 

(3)  Léonora  Galigaï,   connue  depuis  sous  le  nom  de  maréchale  d'Ancre. 

(4)  Le  Roi  était  auprès  de  la  marquise  de  Verneuil,  qui  était  accouchée  le 
mois  précédent  d'un  fils,  nommé  d*abord  Gaston  puis  Henri,  duc  de  Veriieuil. 


DÉCEMBRE  1601.  18 

mandes  douces,  pour  la' crasse  qui  paroissoit  y  vouloir 
venir. 

ic  18  notembrey  dimanche^  à  Saint-Germain.  —  Le  Roi 
le  fait  porter  en  son  cabinet^  où  il  lui  fait  savourer  deux 
gouttes  de  vin  qu'il  ne  refusa  point. 

Le  19,  lundi.  —  Amusé ,  le  Roi  et  la  Reine  présents. 

Le  20,  mardi.  —M.  le  connétable  (J)  le  vient  saluer, 
H.  de  Roban  aussi. 

Le  21,  mercredi. —  M.  Séguier,  ambassadeur  pour  le 
Roi  à  Venise  et  président  en  la  cour  de  Parlement  à 
Paris,  M.  de  Tbémines,  sénéchal  de  Quercy,  le  viennent 
saluer.  Amusé  et  fort  caressé  du  Roi. 

Le  22,  jeudi.  —  Amusé  par  le  Roi. 

Le  23,  vendredi.  —  La  Reine  dit  que  la  marque  rouge 
qu'il  a  sur  la  nuque,  à  la  racine  des  cheveux ,  pouvoit 
provenir  d'une  envie  qu'elle  eut  de  manger  des  betteraves, 
lesquelles  on  lui  ôta  et  n'en  voulut  point  demander.  Le 
Roi  et  la  Reine  présents  au  remuer. 

Le  2i,  samedi.  —  Le  fils  du  marquis  de  Rrandebourg 
le  vient  voir,  la  Reine  aussi. 

Le  25,  dimanche.  —  La  duchesse  de  Rar  le  vient  voir 
avec  la  Reine. 

Lé  26,  lundi.  —  Il  lui  a  été  mis  un  collier  de  grains  de 
corail  au  col.  Le  Roi  et  la  Reine  le  sont  venus  voir. 

Irc27,  mardi.  —  J'ai  pris  congé  de  la  Reine,  qui  m'a 
recommandé  el  delphino  e  la  norrizza.  Le  Roi  et  la  Reine 
parlent  à  une  heure  et  demie  pour  s'en  retourner  à 
Paris. 

Le  5  décembre^  mercredi,  à  Saint-Germain.  —  Il  écoute 
fort  attentivement  à  l'âlre ,  comme  je  lui  disois  qu'il 
falloit  être  bon  et  juste,  que  DieuTavoit  donné  au  monde 
pour  cet  effet  et  pour  être  un  bon  roi  ;  s'il  le  étoit  que 
Dieu  l'aimeroit;  il  sourioit  à  ces  paroles.  M"'  sa  nourrice 


(I)  Henri  1  ilc  Momorenry,  mort  en  1G14. 


14         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

• 

le  tenoit  en  son  giron  ;  lui  ayant  donné  à  teter  aussitôt 
qu'ilfut  remué  et  se  jouant  à  lui,  elle  lui  dit  ces  mots  : 
«  Eh  bien,  Monsieur^  quand  je  serai  bien  vieille  et  que  je 
irai  avec  un  bâton,  m 'aimerez- vous  plus?  »  Il  la  regarde 
droit  en  la  face  et  puis,  comme  y  ayant  pensée  répondit  : 
Non.  JYtois  tout  contre  qui  le  considérois  pendant 
qvCil  tetoit,  et  fus  entièrement  étonné,  aussi  bien  que 
tous  ceuxqui  y  étoient  présents,  qui  l'entendirent  de  l'au- 
tre bout  de  la  balustre. 

Le&yjeudiy  à  Saint-Germain. — M.  de  Gondrin, chevalier 
de  rOrdre,  le  vient  voir.  Les  quatre  archers  des  gardes 
du  corps  et  un  exempt ,  avec  quatre  Suisses  des  Cent  de 
la  garde  du  Roi,  arrivent. 

Le  Ty  vendredi.  —  M.  le  duc  de  Vendatour  le  vient  voir, 
La  Reine  arrive,  amenant  avec  elle  le  cavalier  Juigny, 
maître  général  de  la  garde-robe  et  gentilhomme  de  la 
chambre  du  Grand-Duc,  ambassadeur  ordinaire  vers 
le  Roi,  pour  se  réjouir  de  la  naissance  de  Monseigneur  le 
Dauphin.  Le  cavalier  prend  congé  de  lui,  l'appelle  Sire. 
La  Reine  part. 

Le  8,  samedi.  —  Éveillé,  etc..  M""  de  Gondi,  abbesse 
de  Poissy,  et  M"*  de  Vieuxpont  le  viennent  voir. 

Le  10,  lundi.  -—  La  marquise  de  Vèrneuil  (1)  le  vient 
voir  ;  il  la  regarde  attentivement,  etlui  rit  gracieusement. 
Elle  demeura,  ce  disoit-elle,  fort  contente  de  rhonneur 
qu'il  lui  faisoit;  la  marquise  soupa.  Il  a  toujours  tï  avec 
joie  incroyable  à  la  marquise  parlant  à  lui. 

Lei%  mercredi.  —  Il  commence  à  reconnoltre  et  à 
nommer  en  son  jargon,  et  lui  étant  demandé  de  moi  par 
la  remueuse  :  «Qui  est  cet  homme-là?  r>  répond  en  jar- 
gonnant  et  aisément  :  Eouad.  On  reconnolt  manifeste- 
ment que  son  corps  ne  se  nourrit  point  ;  les  muscles  de  1 


(1)  Gatherine-HenrieUe  de  Balsac,  fille  de  François  de  Balsac,  seigneur' 
d'Ëntragues,  et  de  Marie  Touchet;  mattre&se  de  Henri  IV  après  la  mort  de 
Gabriellc  d'Estrées. 


DECEMBRE  IGOI.  15 

poitrine  étoient  tout  consumés,  et  le  gros  rempli  qu'il 
avoit  sur  le  col  n^étoit  que  peau.  Il  aime  et  se  plait  à  ouïr 
la  musique. 

Le  14,  vendredi^  à  Saint-Germain,  —  Ce  jourd'hui  je 
commençai  à  coucher  au  château  pour  les  flegmes. 

Le  16,  dimanche.  —  Éveillé,  etc.;  M.  le  maréchal  de 
Bois-Dauphin  le  vient  voir. 

Le  18,  mardi.  — MM.  de  Château  vieux,  de  Roquelaure 
et  d'Inteville  le  viennent  voir. 

Le  20,  jeudi.  —  M"*  de  Lairs,  du  pays  d'Agenois,  de- 
mande de  le  tenir  afin  qu'elle  puisse  s'en  vanter,  et 
laisse  son  manchon  pour  le  prendre.  La  nourrice  se  re- 
cule disant  qu'il  le  falloit  demander  à  M"™*  de  Montglat, 
qui  lui  répondit  que  personne  ne  l'avoit  encore  pris;  ce 
qu'elle  ne  fit  point. 

Le  21,  vendredi.  —  Le  Roi  Ta  éveillé  ;  fort  causé  avec 
lui  et  fort  paisiblement  dans  son  berceau  ;  fort  raillé, 
rossignolé.  Sa  nourrice  lui  demande  :  «  Étes-vous  pas  le 
mignon  de  papa?  »  Il  dit  :  Oui  y  MM.  de  Villeroy, 
d'Alincourt,  du  Laurens  et  plusieurs  autres  étant  pré- 
sents. Montré  son  corps  à  LL.  MM.  qui  s'en  sont  retournés 
à  Paris  fort  contents. 

Le  23,  dimanche.  —  Coiffé  d'un  bonnet  de  satin  et 
pris  des  manches  de  même.  L'illustrissime  monsignor  del 
Buffalo,  évêque  de  Camerino,  nonce  ordinaire,  etrillustris- 
sime  et  révérendissime  monsignor  Barberino,  clerc  de  la 
chambredeS.  S.,  nonce  extraordinaire,  le  viennent  saluer. 
Le  nonce  ordinaire  a  demandé  à  le  baiser  ;  ils  l'ont  fait, 
l'extraordinaire  à  commencé.  Ils  ont  donné  un  chapelet 
et  un  Agnus  Dei  au  bout  à  M"®  de  Montglat  et  un  chape- 
let à  M"'  la  nourrice.  Ils  étoient  conduits  par  M.  de 
Luxembourg,  ont  dîné  à  midi  aux  dépens  du  Roi.  La 
Parisière,  maître  d'hôtel  servant,  a  dîné  avec  eux; 
M.  Fleureteau,  maître  de  la  chambre  aux  deniers,  a  fait 
la  charge. 

Le  2ïy  lundi  —  M.  le  prince  d'Orange  est  venu ,  qui  Ta 


la        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

vu  dans  son  berceau  ;  M"'  la  princesse  d'Orange^  M.  d'An-» 
delot,  le  comte  de  Waranobon  l'ont  vu  remuer. 

Le  27  décembre^  jeudis  à  SainUGermain.  — M"'  de  Mont- 
glal  montre  une  lettre  du  Roi  du  22  décembre  1601  (1)^ 
lui  commandant  de  faire  donner  le  lait  parM"^  Galand^ 
femme  de  maître  Charles  Butel ,  barbier  chirurgien  à 
Paris,  et  de  Tôter  à  Catherine  Hotman;  M"'  Galand 
donne  à  teter.  Remué  en  présence  du  sieur  Lussan,  capi- 
taine des  gardesdu corps, et dusieurdeSaint-Angely  gou- 
verneur  de  Màcon.  Si"°  Hotman  fait  merveille  de  se  plain- 
dre,  se  ressouvient  du  non  de  monseigneur  le  Dauphin 
en  lui  disant  adieu.  Il  n'a  jamais  teté  Hotman  qu'il  ne  se 
soit  mis  en  colère. 


(1)  CeUe  lellre  est  daWe  du  2G  dans  le  Recueil  des  Lettres  missives,  V, 
522. 


ANNÉE  4602. 


Le  Roi  cl  la  Reine  à  Saint-Germain.  ^  Premier  porli ail  du  Daiipliin  fait  en 
crayon  par  Decourt.  —  Départ  de  la  secon^^e  nourrice.  —  La  marquise  de 
Verneuil.  —  Première  sortie.  —  Autre  portrait  du  Daupliin.  —M.  de  Rosny. 
—  Les  enfants  de  Gabrielled^Estrées,  élefés  avec  le  Daupldn,  ont  la  petite 
vérole.  —  Premières  caresses  de  la  Reine.  —  Portrait  fait  par  Quesnel.  — 
Réception  d^ambassadeurs.  —  Premier  instinct  de  la  chasse.  —  Première 
dent.  —  M.  de  Mansan.  —  Projet  de  mariage  avec  Pinfante  d'Kspasne. 
-»  Lettre  du  maréclial  de  Biron  à  M'"^  de  Montglat.  -  Kmotion  d'un  vieil 
officier  général.  —  M.  de  Mayenne^  —  Le  comte  d'Auvergne.  —  M"**"  Bour- 
sier. —  Premier  vêtemonl.  —  Concini.  -  Mol  du  Roi  sur  la  bouillie.  — 
Tienette  Clergeon.  ~  Second  portrait  fait  par  Decourt.  —  Singulières  lia- 
biludes  données  à  Tenfanl.  —  Le  Roi  joue  à  cache-cache  avec  son  fils,  lui 
fait  voir  la  curée  du  cerf.  —  Exécution  de  Biron  et  chute  du  Roi.  —  La  fête 
de  Saint-Louis.  —  Nouvelle  grossesse*  de  la  Reine.  •—  Le  Dauphin  entre 
dans  sa  deuxième  année.  —  Mœurs  singulières.  —  Présents  des  députés 
du  Dauphiné.  -^  Audience  des  ambassadeurs  suisses.  —  Singulier  hommage 
des  courtisans.  —  Le  prince  de  Condé.  —  Naissance  de  Madame  à  Fontai 
nebleau  ;  son  arrivée  à  Saint-Germain. 

Le  i2janviery  samedlj  à  Saint-Germain,  —  Porté  à  la 
chambre  de  W^  de  Montglat  poxir  éventer  la  chambre  et 
son  berceau,  et  le  parfumer  de  bois  de  genièvre.  M.  de 
la  Tuillerie,  maître  d'hôtel  du  Roi ,  arrive,  attendant  le 
Roi  venant  de  Verneuil;  ce  pendant  la  Reine  arrive. 
Elle  a  été  longtemps  dans  le  parquet,  se  chauffant, 
accompagnée  de  M"®  la  marquise  de  Guiercheville,  sa 
dame  d'honneur,  et  de  M"'®  de  Montglat.  I^e  Roi  arrive 
demi-heure  après  ;  elle  lui  va  au-devant  à  la  porte  de  la 
chambre,  où  elle  le  rencontre;  mines  [sic].  Us  vont  en- 
semble voir  le  Dauphin  au  berceau;  le  Roi  lui  a  manié 
et  considéré  les  pieds  (1). 


(I)  Sans  doute  à  cause  de  la  re5f.emblance  avec  le$  siens  signalée  plus  haut 
par  Héroard,  page  4 . 

ui'Ro\nD.  — .  T    I.  i 


18  JOURNAL  DE  FEAIN  HÉROARD. 

Le  13,  dimanche^  à  Saint- Germain.  —  LL.  MM.  le  vien- 
nent voir,  oyent  la  messe  en  sa  chambre  puis  s'en  vont 
diner  ;  LL.  MM.  sont  parties  à  une  heure  et  demie.  La  Reine 
avoit,  le  jour  de  devant,  amené  Antoinette  Joron  pour 
nourrice,  l'autre  n'ayant  point  été  trouvée  propre. 

Le  16,  mercredi,  —  Le  cavalier  Juigny,  ambassadeur 
du  Grand-Duc,  l'est  venu  voir  pour  lui  dire  adieu  ;  et, 
par  commandement  de  la  Reine,  Decourt,  peintre  du 
Roi  (1),  en  tire  un  crayon  pour  l'envoyer  à  Florence. 

Le  i^yVendredi.  —  Achevé  de  peindre  par  M.  Decourt. 

Le  20,  dimanche.  —  Le  chevalier  de  Sancy  le  vient  voir. 

te  21,  lundi.  —  Je  lui  donne  le  bonjour  et  pars  à 
onze  heures  pour  aller  à  Paris,  en  compagnie  de  M"**  te- 
rnaire, sa  seconde  nourrice,  qui  se  retire  pour  n'avoir 
point  été  agréable  à  la  Reine,  parla  persuasion  de  quel- 
ques personnes  qui  étoîent  près  de  Sa  Majesté.  C'étoit 
une  très-honnète  femme,  fort  douce,  qui  avoit  beaucoup 
de  lait  et  fort  bon  ;  et  plût  à  Dieu  que  Monseigneur 
le  Dauphin  en  eût  été  nourri  '  au  lieu  de  la  première. 
Il  en  eût  été  mieux  pour  sa  santé>  et  je  crois  qu'il  eût  été 
nourri  seulement  d'un  lait.  Dieu  le  veuille  pardonner  à 
ceux  qui  en  sont  ceiusè.  •     ' 

Le  28,  lundi.  —  Le  Roi  et  la  Reine  arrivent.  > 

Le  29,  mardi.  —  La  Reine  le  vient  voir  à  trois  heures; 
le  Roi  et  la  Reine  le  viennent  voir  à  cinq  heures^     '  ^ 

Le  SO y  mercredi.  ^L&  Roi  ei  la  Reine  y  sont  venuâ 
à  une  heure,  le  Roi  et  la  mat^qùise  de  Vôt*ieuil  à  câncf 
heures;  il  leur  a  fort  ri  et  s'est  joué  avec  eux. 

Lé  V^  février yvendredi.  —  Le  Roi  et  la  Reine  ont  été  pré- 
sents depuis  quatre  heures  et  demie  jusqu'à  cîtiqhenré^.' 

Le  2,  samedi^  à  Saint- Germain.  —  Joué,  amusé,  le  Roi 
et  la  marquise  de  Verneuil  présents. 


(t)  Cliarlcs  Decourt,  est  porté  dans  les  comptes  de  IMiôtel  de  Henri  IV, 
comme  peintre  diï  Roi.  (  Hist,  du  Règne  de  Henri  /K,  par  M.  Poirson,  1856, 
in-8",  lomell,  p.  8i5.}  .     .     .  .  . 


MARS  IÔ02.  19 

•  ..  •  -  •       . .  •'^  »   •  .  ■     •     *  '      *     "    ,  ' 

Le  b  février  y  mafdiy  à  5aîw/-Cèrmd/n.— Reroué,  le  Roi 
et  la  Reine  présents. 

Le  8,  vendredi.  —  A  cinq  heures  Je  RoLarrîve  ;  >emué 
en  sa  présence.  Il  est  porté  &  la  salle  où  le  Roi  sôupoit. 

Le  15,  vendredi.  —  11  prend  la  bouillie  avec.  là  cuil- 
ler; M™*  de  Montglàt  la  lui  donné  dorénavant,  aupara- 
vant c'é  toit  la  rçraiieuse. 

Le  19,  mardi,  jour  de  càrênie  prenant  (1).  -r-  Il  faisoit 
fort  beau  temps;  il  fait  sa  première  sortie  par  le  pont 
de  la  chapelle,  ayant  son  chapeau  de  paille.;  porté  par 
M"^  Lecœur,  Tune  de  ées  femmes  de  chambre. 

Le  21 ,  jeudi.  • —  Un  peintre  flamand  est  venu  de  la  part 
de  M.  de  Noailles,  pour  le  peindre  en  huile  et  l'envoyer  en 
Guyenne,  par  permission  du  Roi.  lia  fait  beau  jeu  au 
peintre  durant  deux  heures,  autant  qu^il  eût  su  désirer. 

Le  23,  samedi.,—  Le  Roi  et  la  Reine  arrivent  de  Paris, 
Pont  amusé  et  fait  longtemps  causer  dans  le  berceau. . 

Zc  27,  twercré^d*.  r— M,  de  Rosny  levditremuer. 

Le  i'^marSy  vendredi.  —  Porté  au  jardin  ;  à  deux  heures 
le  comte  Hercole  Tasson ,  ambassadeur  pour  le  duc. de 
Modène  devers  LL.  MM.,  le  vient  voir/  '~    . 

\£é  2,  samedi.  —  A  dix  heures  le  dômte  de  Sulmo, 
ambassadeur  de  l'Électeur  Palatin,  arrive  avec  une  dou- 
zaine de  gentilshommes  ;  à  trois  heures  et  demie  M°*la 
présidente  Dudrach,'  avec  sa  grande  troupe. 

Le  3,  dimanche,  à  Saint-Germain,  —  M,  de  Ventelet 
Téntretient,  lui  dit  qu'il  n'avoit  que  Dieu'  pour  maître;, 
il  répond  en  souriant  :  Omî.  H.  de  Sàint-Gérihaîn  (de 
Saintonge)  et  M.  deLauzeré,  premier  valet  de  chambré 
de  Rdi,  M.-Bôvier,  gentilhomme  des  ordinaires  û\x  R'ôi, 
le  viennent  voir.  11  danse  fort  gaiement  au  son  du  violon. 

Le  6y  mercredi.  --*  La  petite  vérole  parolt  â  Alexandre 
Monsieur;  et  à  M*^' de  Vendôme  (2) .     ' 


(1)  Le  mardi  ^ras. .  - 

(2)  Alexandre,  nomme  (rabonl  Alexamlrc  Monsieur,  |ntis  (é  dievalief  (le 

5. 


20         JOURNAL  DE  JEAN  HËROARD. 

Le  7,  jeudiy  à  Saint-Germain.  —  A  une  heure  M"*^  de 
Beuvron  le  vient  voir;  à  huit  heures  et  demie  arrive  un 
courrier  de  la  part  du  Roi  pour  aller  au  bâtiment  neuf  (^1). 

Le  9,  samedi.  —  Il  est  porté  au  château  neuf  pour  y 
loger. 

Le  12,  mardi.  —  Il  commence  à  tendre  les  mains  à 
ce  qui  lui  est  présenté;  ce  fut  un  livre  que  je  lui  mon- 
Irois.  Le  livre  étpit  les  Psalmes  de  David,  de  la  version 
de  M.  de  Bourges,  que  j'avois  donné  à  M"*' de  Mont- 
glat. 

Le  17,  dimanche.  —  La  Reine  arrive  à  douze  heures  et 
demie^  on  le  lui  porte  convert  de  son  chapeau  de  taffetas; 
elle  le  trouve  grand,  blanchi  et  lui  a  fort  plu.  A  cinq 
heures  et  demie  le  Roi  arrive  de  Verneuil  avec  la  Reine, 
qui  étoît  allée  au-devant  de  lui  jusques  à  Herbelay,  où  il 
avoit  dîné.  Il  est  porté  devant  le  Roi;  S.  M.  en  est  satis- 
faite et  de  sa  santé. 

Xcl8,  lundi.  — A  huit  heures  le  Roi  arrive  et  l*a 
fort  caressé  ;  à  deux  heures  M"*  de  Nemours  le  vient 
voir. 

Le  19,  mardi,  —  LL.  MM.  le  font  porter  au  cabinet, 
Tout  fort  caressé,  la  Reine  particulièrement,  ce  qu^elle 
n^avoit  encore  fait. 

Le  20,  mercredi.  — A  une  heure  trois  quarts  M.  Zamel; 
à  six  le  Roi  en  la  galerie  avec  MM.  les  secrétaires,  la 
Reine  y  entre. 

Le 21,  jeudi,  —  M.  de  Souvré  et  M"*  de  Montglat  par- 
lent au  Dauphin;  il  est  porté  sur  la  terrasse  au  Roi  et 
et  à  la  Reine. 

Le  22,  vendredi.  —  Il  caresse  le  Roi,  qui  part  à  dix 


Vendôme,  dé  à  Nantes,  en  lo98,  de  Gabrielle  d*Ëstrées,  légitimé  en  1999, 
reçu  chevalier  de  Malte  en  1604,  puis  grand  prieur  de  France,  mort  en  1629. 
—  Catlierinc-Henriette,  nommée  M"*'  de  Vendôme,  fiile  de  Henri  IV  et  de 
Gabrielle  d*Ë!>trées,  légitimée  en  1597,  mariée  en  1619  à  Charles  de  Lorraine, 
duc  d^Elbeuf,  morte  en  16C3. 
(1)  Le  Dau}>h!n  étaUlogt*  au  vieuN  château  de  Saint-Germain. 


AVRIL  1602.  21 

heures  pour  aller  à  Paris,  la  Reine  pareillement,  et  de  là 
à  Fontainebleau,  puis  à  Poitiers.  Le  Roi  revient  à  quatre 
heures  {rois  quarts,  ramené  par  la  chasse  et  accom- 
pagné de  M.  le  prince  de  Conty,  de  M.  le  Grand  (1) ,  des 
sieurs  de  Termes,  de  Frontenac  et  de  Nançay;  il  re- 
tourne à  Paris  dans  Je  carrosse  de  M.  de  Frontenac. 

ie27  mars,  mercredi,  à  Saint-Germain.  —  A  onze  heu- 
res est  arrivé  le  comte  Henri  de  Saint-Georges,  ambassa- 
deur extraordinaire  du  duc  de  Mantoue»  accompagné  du 
sieur  de  la  Brosse,  agent  pour  ledit  duc,  et  du  sieur  Brac- 
cio,  écuyer  ordinaire  de  la  Reine.  Ils  ont  mené  le  peintre 
du  Quesnel  (2),  qui  Ta  tiré  tout  de  son  long  ;  il  avoit  deux 
pieds  et  demi.  Ils  ont  dîné  aux  dépens  de  M"™*^  de  Montglat. 

Le  29,  vendredi.  —  A  onze  heures  est  arrivé  le  sieur 
de  Schomberg,  grand  chambellan  de  l'Empereur,  am- 
bassadeur extraordinaire  vers  LL.  MM.  pour  la  naissance 
de  Monseigneur  le  Dauphin-,  accompagné  des  sieurs  de 
Souvré ,  de  Bois- Dauphin  et  du  jeune  Schomberg.  Cet 
ambassadeur  est  neveu  defeule  sieurDiétrich  Schomberg, 
qui  fut  tué  pour  le  service  du  Roi  à  la  bataille  d'Ivry.  Il  a 
baisé  les  mains,  le  chapeau  au  poing,  et  fait  une  ré- 
vérence à  Monseigneur  le  Dauphin;  à  douze  heures  et 
demie  ilestallédlneràla  salle,  accompagné  desditssieurs, 
aux  dépens  du  Roi.  L'ambassadeur  revenu  lui  a  demandé 
s'il  vouloit  mander  quelque  chose  à  l'Empereur  son  oncle  ; 
'  il  a  répondu  en  souriant  en  son  jargon  :  ûré.  L'ambasr 
deur,  de  joie,  lui  a  baisé  les  mains,  est  allé  aux  fontai- 
nes,  et  de  là  à  Paris. 

Le  1"  avril  y  lundi.  —  M""^  de  Vilette  ,  M.  Canaye-Bra- 
nay  et  leur  compagnie,  la  comtesse  de  Montgomery  et 
les  filles  de  son  mari,  le  sont  venus  voir. 

I«2>  mardi.  —  M"^  de  Souvré  ,  M""^  de  Loménie  le 
viennent  visiter. 


(t)  Roger  de  Sainl-Lary ,  duc  de  Bellegarde ,  grand  écnyer  do  France. 
(?)  François  Qùcsnel. 


22  JOURNAL  W  JEAIH  liÉROARD. 

Le  3,  mercredi j  à  Saint-Germain.,  -r-  M.  de  Soboles,r 
gouverneur  de  Metz,  M"®  de  Feryaqùes,  veuve  de  M.  4e 
Laval,-  le  viennent  voir. 

Le  k,  jeudi,.  —  M,  le  baron  de  la  Chaire,  M^Me  Vil- 
ïegomblin  le  viennent  voir. 

Le  6,  samedi,  -r-  A  onze  heures  M.  de  Vitry,  gendre 
de  M"^  de  Montglat,  arrive  ;  M.  de  la  Bastide,  capitaine  des 
gardes  de  M.  de  Lorraine,  arrive  de  sa  part;  à  deux 
heures  M.  de  Chazeron.    . 

Le^dimanche  7,  jour  de  Pâques.  —  Il  considère  à  la 
messe  toutes  les  actions  de  M.  Taumônier. 

Le  8,  lundi.  —  Il  jargonne,  danse  au  violon  de  Boi- 
leau,  son  joueur  de  violon.  A  trois  heures  après-midi 
M.  Brulart,  secrétaire  d'État  du  feu  Roi ,  arrive  et  M.  de 
Cypierre  aussi. 

Le  9  y  mardi ^  à  ,Satht';Germaîn.  —  A  huit  heures 
M™"  de  Clertnont  d'Amboîse ,  d'Abin  et  de  Saint-Gelais; 
à  onze  heures  M.  4'Épernon,  avec  ses  trois  fils,  qui  lui 
baisèrent  les  mains.  M.  d'Épernon  le  loua  fort  et  le  con- 
sidéra attentivement.  A  une  heure  et  demie  M.  Puget, 
trésorier  de  l'Épargne,  et  sa  compagnie.  A  deux  heures 
M.  d'Épernon,  ses  enfants  et  M.  Puget  le  voient  remuer, 
lès  trois  enfants  de  M.  d'Épernon  étant  dans  la  baluslre. 
A  quatre  heures  M.  de  la  Nauve  et  M.  Lecoq,  coîiseillcrs 
en  Parlement,  et  M,  Martineau,  qui  est  à  M.  de  Montpea- 
sier^  viennent  pour  le  visiter. 

iè  11,  jeiidî.'— Promené  ;  il  prend  plaisir  à  un  le- 
vraut qui  se  vint  rendre  dans  l'allée  du  palemail  et  fui 
pris  àla  main  par  M.  Petit,  archer  des  gardes  du  côrpsjdu 
Roi:  Le  Dauphin  l'ayant  vu  le  veut  soudain ,  l'empoig'^ne 
à  deux  mains,  se  jetant  dessus  avec  ardeur.  A  six  heures 
M.  de  Roissy,  maître  des  requêtes,  BI.  Vion,  maître  des 
Comptes,  le  sont  venus  voir. 

Ze  13,  samedi,  —  Éveillé  à  minuit,  télé,  point  dormi. 
M^^'^deRumilly  me  vient  £q)peler,  me  disant  que  Monsei- 
gneur le  Dauphin  étoit  malade  du  mal  de  dents.  Je  y  ar- 


AVRlTr  1602.  5« 

rive  incontinent  après;  il  s^endort  à  peine  jusqu^à  cinq 
heures.  J'ai  toujours  demeuré  debout^  accoudé  sur  le  bord 
de  son  berceau,  tenant  sa  main  droite  dedans  la  mienne» 

Le  14,  dimanche,  à  Saint- Germain.  —  A  quatre  heures 
trois  quarts  M.  de  Saint-Fussien^  conseiller  de  la  Cour,  le 
vient  voir.  • 

Xe  15,  lundi.  — Reconnu  par  la  remueuse,  qui  lui  mit 
le  doigt  dans  la  bouche ,  une  dent  percée;  M.  Guérin  , 
son  apothicaire ,  part  pour  en  porter  la  nouvelle  au  Roi 
à  Fontainebleau  [i]. 

Le  16^  mardi.  —  A  midi  et  demi  M.  d'Épernon  (  qui  a 
dit  des  louanges),  ses  trois  fils,  et  M..  d'Échaux,  évéque 
de  Rayonne. 

Le  il  y  mercredi.  —  A  midi  M"*^  la  princesse  d'Orange , 
M"*^  de  Rruzoles,  M''*  Reringhen  et  sa  mère  le  sont  venues 
visiter. 

Le  18,  jeudi.  —  M.  de  Mansan ,  gentilhomme  gascon  , 
nourri  et  élevé  par  M.  de  Yic ,  gouverneur  de  Calais  et 
capitaine  aux  gardes  du  Roi,  arrive  à  Saint-Germain  en 
Laye  avec  sa  compagnie ,  pour  la  garde  de  Monseigneur 
le  Dauphin,  pendant  que  S.  M.  fait  son  voyage  en  Poitou. 

Le  19,  vendredi,  à  Saint-Germain.  —  A  dix  heures  et 
demie  M.  d'Àrquery  le  vient  voir.  A  sept  heures  trois 
quarts,  lettres  du  Roi  par  M.  Guérin. 

£e20,  samedi.  —  A  midi  M.  du  Passage,  M'"*'  de  Fônlebon 
et  ses  filles  ;  il  a  fort  caressé  la  petite  Charlotte  de  Fônlebon . 

Le2i\  dimanche.  — A  deux  heures,  M.  de  Bouqueron, 
président  au  parlement  de  Grenoble,  M.  de  Chevrier, 
conseiller  en  ladite  Cour,  le  viennent  voir. 

Le  22,  lundi.  '—  A  neuf  heures  et  demie,  M.  le  duc  de 
Bouillon,  M.  de  Salignac,  M.  de  Sancy  et  le  jeune  Sar- 
dini  et  son  frère.  A  douze  heures  et  demie,  Hieronimo 
Taxis,  ambassadeur  d'Espagne,  tête  nue,  fait  une  grande 
révérence  et  prend  la  main  de  monseigneur  le  Dauphin 

(i)  Voy.  la  leltie  du  Roi  à  M*"^  de  Montglat,  Lettres  mis^veSf  \,  575. 


U  JOURNAL  DE  JEAN  flÉROARD. 

sans  la  baiser  ;  dit  quMl  n'a  pas  voulu  partir  sans  l'avoir 
vu  auparavant.  Le  Dauphin  est  remué  en  sa  présence. 
L'ambassadeur  se  tenoit  tout  debout,  accompagné  desdits 
sieurs;  sur  ce  qui  lui  fut  dit  par  M.  de  Sancy  (1)  qu'il  en 
falloit  faire  un  mariage,  il  répondit  qu'il  n'étoit  rien  qui 
ne  se  pût  faire,  que  la  reine  de  France  étoit  grosse  et 
la  leur  aussi,  qu'ils  avoient  une  damoiselle  et  main- 
tenant ils  auroient  un  (ils  et  nous  une  fille ,  et  puis  que 
Ton  mettroit  tout  ensemble  (2). 

Le  24,  mercredi^  à  Saint-Germain.  —  Il  s'est  fort  joué 
à  sa  peinture  (3),  que  je  lui  ai  apportée  de  Paris. 

Le  27,  samedi.  —  A  quatre  heures  M.  le  connétable 
renvoie  visiter;  viennent  aussi  M™"  Deschamps,  M"**  de 
Ligny,  M"'  d'Ouailly. 

Le  28,  dimanche.  —  M.  le  baron  de  Saint-Blancart,  de 
la  part  de  M.  de  Biron  (4),  son  beau-frère ,  avec  lettre  à 
M*"*  de  Montglat,  copie  ci-attachée  (5).  —  M ,  lieute- 


(t)  Nicolas  de  Harlay,  seigneur  de  Sancy,  conseiller  du  Roi,  etc.,  mort  en 
1629. 

(2)  Ce  projet  se  réalisa  par  le  traité  de  1612,  qui  unit  Elisabeth  de  Frauce 
h  Philippe  IV  et  Anne  d'Aulriclie  à  Louis  XII. 

(3)  C'est-à-dire  son  portrait,  et  probablement  celui  gravé  par  Cl.  de  Mal* 
lery  en  avril  1602^  où  Louis  XIII  est  représenté  à  Tâge  de  sept  mois. 

(4)  Charles  de  Gontaut,  duc  de  Biron.  Il  fut  arrêté  le  14  juin  suivant  et 
exécuté  à  la  Bastille  le  31  juillet. 

(5)  Copie  de  la  lettre  du  maréchal  de  Biron  à  M™*^  de  Montglat,  rendue  par 
le  sieur  de  Saint- Blancart,  à  Saint-Germain  eu  Laye^  le  dimanche  28  du  mois 
d'avril  1602  : 

«  Madame,  le  désir  que  je  de  sauoyr  des  nouvelles  de  monseigneur  le  Daufln 
me  fait  vous  enuoier  ce  laquay  exprés  pour  vous  supplyer  m'en  mander  et 
me  feres  honneur  et  faneur  que  je  liendray  a  vue  très  grande  oblygatioâ  sy 
prenes  la  payne  de  me  donner  adiiis  de  son  bon  portement  par  la  voye  du 
S"^  Preuost  qui  est  a  Parys,  car  je  de  la  pasyon  et  affection  pour  luy  desyrer 
vn  heureux  accroyssement  estant  de  ceux  qui  croient  que  il  est  donné  de 
Dieu  pour  le  maintien  de  cet  estât  ne  pouuant  fayllyr  que  il  ne  se  trouue  de 
la  generosyté,  de  la  vertu  et  de  bon  heur  en  luy  estant  né  du  Roy  mon  maistre 
qui  a  de  Dieu  toutes  ces  grâces  plus  que  jamays  (*)  autre  Roy  oy  pcince  aye 
en.  Pour  moy.  Madame,  je  le  me  fygure  le  plus  beau,  le  plus  aimable  prince 
qui  feust  ny  qui  sera,  pour  ce  que  toute  mon  inclynation  est  porice  a  Taymer, 

1*^  Jamays  est  effacé  de  sa  main.  (  fifoU  d'Héroard*) 


AVRIL  1602.  ^5 

nant  général  (1)  à  Fontenay  le  Comte ,  âgé  de  quatre- 
vingts  ans,  arrive  en  jupe,  se  met  à  genoux  et  à  pleurer, 
le  voit  remuer,  et  s'en  retournant  dit  à  M™*  de  Monlglat 
qu'il  plût  à  Dieu  de  donner  à  Monseigneur  le  Dauphin 
le  bonheur  de  son  père,  la  valeur  de  Charlemagne  et  la 
piété  de  saint  Louis;  et  s'étant  retourné  pour  s'en  aller, 
étant  au  coin  du  grand  pavillon,  lève  les  mains  au 
ciel  et  dit  :  «Dieu  m'appelle  quand  il  lui  plaira,  j'ai  vu 
le  salut  du  monde.  »  A  trois  heures  M.  de  Sillery-Brulart 
et  sa  femme,  M.  de  Berny,  son  frère  et  sa  femme. 

Le  29,  lundiy  à  Saint-  Germain.  —  A  sept  heures,  Messire 
Renaud  de  Beaune ,  archevêque  de  Bourges,  le  vient  voir. 

Le  30,  mardi,  —  A  onze  heures  viennent  M™^  et  M"""  de 
Guise  ;  dîné  avec  M™*  de  Montglat.  M™*  de  Guise  l'a  porté 
et  fait  danser.  A  quatre  heures  MM.  Archambaud,  Corbo- 
nois  et  leurs  femmes.  A  onze  heures  après  midi,  lettres 
du  Roi,  de  Blois,  du  28,  faisant  mention  de  sa  fluxion  sur 
le  pied  (2)  et  recommandation  de  son  fils  Alexandre  et 
de  Mademoiselle. 


outre  la  royauté  que  le  Roy  ly  layra  vn  jour,  il  le  laissera  accompagné  de 
très  bons  et  fidèles  subiects  et  seruytenrs.  Jauroys  regret  sy  la  mort  me 
preoenoit  auant  que  ja  peusse  rendre  preuue  de  ce  mien  ardent  sele  qve  je  luy 
ay  voué  comme  la  plus  très  humble  et  très  obéissante  créature  du  Roy  sou 
père.  Je  borneray  la  ce  mien  discours,  et  vous  olfryré  mon  humble  seruyqe 
et  mon  affection,  et  vous  baise  bien  humblement  les  mains  estant, 

n  Madame, 

:c  Vostre  bien  humble  seruilciir. 

BiRON. 

Ce  xxiiir  aurii  i(H)2. 
Suscriplion  : 

«(  A  Madame, 
«  Madame  de  Mongla,  gouuernante 
de  Monseigneur  le  Daulphin.  » 

La  copie  de  cette  leltre,  écrite  de  la  main  d^Uéroard  et  cerliliée  par  lui,  cat 
jointe  au  manuscrit  appartenant  à  M.  le  marquis  de  Ualincouit. 

(1)  Son  nom  est  resté  en  blanc. 

(2)  Cette  lettre,  adressée  sans  doute  à  M*"'  de  Montglat,  ne  se  trouve  pas 
dans  le  Recueil  des  Lettres  missives.  Henri  IV  parle  de  cette  fluxion  dans 
les  lettres  au  connétable  de  Montmorency  et  à  Rogny  des  25  et  2G  avril. 


26  JOURNAL  DE  JEAj;«  HÉROARD. 

Le  V[mm^inercredi,à  Sf^int- Germain.  —  A  neuf  heures 
et  demie^  (juatre  dépvités  de  la  ville  de  Me!z  viennent 
pour  le  visiter;  à  onze  heures,  M.  et  M™*  de  Sancy;  à 
une  heure^  U'  de  Bois-Dauphin  ;  à  trois  heures^  M.  le 
maréchal  d^  Bi^iss^c  et  ^on  fiils. 

Le  2,  jeudi.  —  A  onze  heures,  et  demie  M,  de  la  Rivière- 
Dudracli  et  sa  troupe  ;  à  deux  heures  et  demie  M™*^  de 
Nemours^  M.  de  Rissay,  M™®  la  procureu^e  générale  La 
Guesle. 

Le  3,  vendredi.  —  A  huit  heures  et  un  quart,  un  gentil- 
homme de  la  part  de  M.  d'Antragues  j  à  une  heure,  M"*^  la 
présidente  Dudrach. 

Le  4,  samedi.  —  Le  poil^  de  brun  lui  devient  châtain 
clair.  A  une  heuve^  H.  Campagnol,  gouverneur  de  Roulo^ 
gne;  à  quatre  heures,  M.  le  prince  de  Condé  et  M"*^  sa 
mè^e,  M"'  la  comtesse  de  Briquçil,  sœur  de  feu  M.  de 
{lumières ;  à  six  heures,  M'"^  de  BuUseau. 

Le  5  maii  dimanche^  à  Saint-Germain,  —  Le  Dauphin 
étant  à  la  fenêtre  du  préau  répondit  :  ghi  à  une  bonne 
femme  qui  parloit  à  lui,  sur  le  bord  du  fossé,  l'appelant  : 
«  mon  ami.  »  Arnoul,  contrôleur  chez  la  Reine,  arrive. 

Le  6,  lundi.  —  A  une  heure,  M.  le  duc  de  Mayenne,  qui 
fait  la  révérence  seulement.  M.  de  Mayenne  ne  s'est  ja-» 
mais  voulu  asseoir,  n'a  jamais  dit  mot,  sinon  sur  ce  qu'on 
parloit  de  la  grossesse  de  la  Reine  et  des  enfants 
qu'elle  pourroit  encore  a,voir,  il  a  dit  qu'il  n'y  en  sau- 
roit  avoir  trop^.  Au^iiôt  queM.  le  Dauphin  a  été  remué 
il  s'en  est  allé,  et  M.  d'Aiguillon  est  venu  et  parti  sans  sa- 
luer M"*'  de  Montglat. 

Le  7,  mardi.  —  A  dix  heures  et  demie,  M.  de  Cachac, 
capitaine  de  la  porte;  M.  Bioneau,  secrétaire  de  M.  le 
Grand;  à  quatre  heures  et  demie,  M™^  de  Montmeray, 
nièce  de  M.  le  maréchal  de  Retz,  avec  M"**  de  Montmeray, 
sœur  de  son  mari,  religieuse  en  l'abbaye  de  Saint^Avit 
prèsde  Chàteaudun. 

Le  8,  mercredi,  —  A  midi  et  demi,  M*"*  la  comtesse  de 


MAI  1002..  27 

Chaulnes,  M'"'deChemerault^M™'^dçPoyane,  M'^'deLian- 
court,  sa  fille,  M.  d'Espois,  M.  Sevin,  maître  dés  requêtes. 

Ledyjeudiy  à  Saint-Germain.  —  A  midi,  M.  rarchevéque 
de  Tours  ^t  M.  de  La  Guesle,  procureur-général. 

Le  10,  vendredi.  -^  A  onze  heures  M"*^  de  Larchant;  à 
deux  heures  et  demie  le  baron  de  Chàteauneuf-Lau- 
bespine. 

Le  11,  samedi.  —  A  onze  heures,  M.  le  duc  d'Elbeuf, 
MM.  le  vidamede  Chartres,  Maligny,  le  baron  desArds  en 
Provence;  à  deux  heures,. M.  Tamiral  de  Montmorency 
et  M"™*  sa  femme. 

Le  12,  dimanche.  —  A  dix  heures  et  demie,  les  cheva- 
liers de  Sancy  et  de  Saint-Mesmain;  à  quatre  heures  et 
un  quart,  le  capitaine  Maltais,  le  commissaire  Lesage. 

Le  13,  lundi.  —  A  huit  heures,  M.  Fouquet,  deuxième 
présidenten  Bretagne;  à  douze  heures  et  demie,  M.  l'évè- 
que  de  Paris  (1),  M™.®  la  marquise  de  Menelay,  sa  sœur, 
le  lieutenant  général  de  Màcon,  qui  lui  a  souhaité  des  ans 
nestorieiis  et  lalignée'deSalomon. 

Le  14,  mardi.  —  A  midi  MM.  de  Gondi,le  baron  de  la 
Tçur;  à  trois  heures  et. un  quart  M-  de  Marchaumont. 
'  Le  ihf  mercredi  y  à  Saint-Germain. — AdixheuresM.  de 
risle,  d'Orléans,  M.  de  la  Motte,  M.  de  la  Violete  ;  à  douze 
heures  et  demie  le  jeunecomte  de  Montatié,  M*"^  de  Car- 
navalet, son  petit-fils,  aumônier  de  Monseigneur  le  Dau- 
phin, M"'  de  Bourdeilles. 

Le  i6,  jeudi.  —  A  douze  heures  et  demie,  M.  de  la  Ro- 
cheposay,  fils  de  feu  M.  d'Abin  ;  à  trois  heures,  M™®  de 
Çolignon,  M.  de  Lorme,  M.  de  Foucault,  conseiller  aux 
Aides,  M.  Daniyn. 

Le  17,  vendredi.  —  A  onze  heures,  M.  de  Bragelongne, 
conseiller,  et  M"°  de  Luteau,  sa  sœur  ;  à  trois  heures  trois 
quarts  M.  d'Amanzay. 

"  Le  18,  samedi.  —  A  trois  heures  et  demie,  M.  le  prési- 

(I)  Henri  de  Gondi.  " 


28  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

dent  d'Assy  et  sa  femme,  M.  Hennequin,  sieur  de  Ma- 
nœuvre. 

Xe  19  mai,  dimanche  y  à  Saint-Germain.  —  A  troils  heu- 
res et  demie  M.  de  Sancy,  M*"^  la  marquise  de  Pisani,  sa 
fille,  le  vicomte  du  Mans,  son  gendre,  M"^  de  Malissy, 
M.  Petau,  conseiller  en  Parlement;  à  quatre  heures,  M.  de 
Pisani,  la  More  de  la  Reine  ;  à  six  heures,  M"™^  la  présidente 
Fayet,  ma  belle-sœur,  et  M.  Laubigeois  et  sa  femme. 

Le  20,  lundi.  —  M™^  de  Guise  s'en  allant  à  Eu  et  M^*'  de 
Guise  le  viennent  voir. 

Le  21,  mardi,  —  M.  le  comte  d'Auvergne  (1)  arrive 
sur  les  trois  heures,  accompagné  de  deux  hommes;  il  y 
a  été  une  petite  demi-heure.,  appuyé  contre  la  balustre, 
son  visage  à  demi  couvert  de  son  manteau,  appuyé  sur 
un  pied;  il  tient  à  M"*'  de  Montglat  des  propos  confus  et 
mal  cousus. 

Le  27,  lundi,  —  Il  arrive  une  vieille  femme  de  Paris, 
comme  une  revendeuse  ;  elle  pleure  en  le  voyant,  l'ap- 
pelle :  c(  Mon  fils,  la  petite  courte  à  sa  mère  »,  et  puis 
s'est  prise  à  danser  devant  lui. 

Le  31,  i)endredi.  — •  M™^  Boursier,  sage-femme  de  la 
Reine,  vient  voir  le  Dauphin  avec  sa  compagnie,  dont  en 
s'en  retournant  il  se  noya  au  bac  de  Neuilly  une 
femme  grosse  et  une  fille  de  douze  ans. 

Le  2  juin,  dimanchey  à  Saint-Germain.  —  Champagne, 
cordonnier,  lui  prend  la  mesure  de  ses  souliers,  qui  fut 
d'un  grand  point. 

Le  8,  samedi.  —Le  baron  de  Treslon  porta  les  souliers  à 
Monseigneur  le  Dauphin  ;  à  cinq  heures  il  a  été  vêtu  et 
habillé  d'un  corset  et  d'un  bas  de  soie,  et  au-dessus  d'une 
robe  carrée,  faite  de  satin  blanc  rayé  d'argent.  M"*^  de  Ven- 
dôme lui  a  donné  sa  chemise.  L'habillement  lui  étoit  si 


(1)  Charles  de  Valois»  comte  d*Auvergne,  puis  ducd'Angouiéme,  fils  naturel 
de  Charles  IX  et  de  Marie  Touchet.  Il  fut  arrêté  avec  le  maréchal  de  Bit  on 
le  14  juin  suivant.  Il  mourut  en  1650. 


JUIN  160«.  20 

bien  séant  et  convenable  quMl  paroissoit  avoir  deux  ans. 

Le  9,  dimanche  y  à  Sainl-Gerwain.  —  M.  de  Sève,  pré- 
sident en  premierlacour  des  Aidesà  Paris,  M.  de  Rebours, 
président,  et  M.  Barentin,  conseiller  en  ladite  Cour^  sont 
venus  de  la  part  de  leur  compagnie  et  ont  prié  M™*  de 
Hontglat  de  le  faire  entendre  au-  Roi. 

Le  10,  lundi.  —  Le  sieur  Concino  (1)  prie  M'^'^de  Mont- 
glat  qu'il  le  puisse  voir  vêtir;  il  le  voit  coiffer,  puis  ha- 
biller, prend  la  mesure  de  sa  longueur,  de  la  grosseur 
du  bras  et  de  la  longueur  du  soulier,  puis  est  parti 
pour  s'en  retourner  en  Cour. 

Le  14,  vendredi  —  Ses  cheveux  longs,  châtain  clair, 
ont  trois  grandsdoigts  de  travers  en  longueur;  les  sutures 
du  sommet  presque  du  tout  serrées. 

le,  16,  dimanche.  —  M.  le  vicomte  de  Bourdeilles 
vient  visiter  le  Dauphin;  IW"®  de  Montglat  lui  raconte  les 
desseins  et  Femprisonnement  de  M.  de  Biron. 

Le  il  y  lundi.  —  A  midi,  le  Roi  arrive,  le  baise  et  se 
joue  à  lui;  la  Reine  arrive  à  une  heure  et  demie,  trouve 
au  pied  des  degrés  Monseigneur  le  Dauphin,  au  grand 
escalier;  elle  devient  soudain  fort  rouge  et  le  baise  t\ 
côté  du  front.  On  le  remonte  à  la  salle  du  Roi  ;  LL.  MM.  se 
jouent  un  peu  à  lui,  puis  se  mettent  à  table  pour  diner, 
et  s'en  retournent. 

Le  20 j  jeudi.*  —  A  six  heures  après  midi  M.  le  maréchal 
de  Fervaques  et  M.  de  Laval  le  viennent  voir.  Le  premier 
lui  a  baisé  le  pied  et  lautre  touché  le  bout  de  son  tablier 
et  baisé  la  main  qui  Tavoit  touché. 

Le  22,  samedi.  — Il  se  divertit  à  tout,  fort  agréablement, 
fait  une  chère  extraordinaire  à  la  fille  de  chambre  de  sa 
nourrice,  lui  rit.  Le  Roi  arrive  à  dix  heures  et  demie  par 
son  petit  pont.  Le  Roi  s'est  joué  à  lui  et  lui  a  vu  prendre  sa 
bouillie.  Le  Roi  a  voulu  prendre  le  demeurant  et  dit  :  c(  Si 
l'on  demande  maintenant  :  Que  fait  le  Roi  ?  l'on  peut 

(I)  De|niis  maréclia!  dWncre. 


SO  .lOURNALDK  JEAN  HÉROARD. 

(lire  :  Il  mange  sa  bouillie.  »  Le  Roi  lui. fait  prendre  sa 
Larbe  à  deux  mains  ;  il  la  tire  bien  fort  et  lui  fait  mal.  11 
lui  fait  prendre  celle  de  M.  de  Montigny;  il  la  prend  à 
deux  mains  et  se  soulève  tout  le  corps  pour  la  tirer  plus 
fort;  il  a  pris  la  moustache  de  M.  le  Grand.  M"*^  la  mar- 
quise de  Vemeuil  arrive*  à  une  heure,  caresse  fort  M.  lé 
Dauphin,  mais,  ce  disoit-on,  avec  peine.  Elle  dîna,  se 
joua  après  fort  à  Monseigneur  le  Dauphin.  On  a  fait 
voir  à  S.  M.  les  caresses  qu'il  avoit.îà  faites  à  Tienette 
Clergeon,  native  de  Lagny,  fille  de  chambre  de  M"*  sa 
nourrice,  le  Roi  l'ayant  lui-même  fait  approcher  et  la 
lui  présentant.  11  l'a  vue  pleurer  comme  elle  s'en  ail  oit.  Le 
îloi  est  parti  pour  s'en  retourner  à.  Paris,  à  sept  heures 
et  demie,  et  a  fait  prendre  dans  son  carrosse  Monseigneur 
le  Dauphin  par  M"*'  la  marquise  de  Verneuil,  qui  l'a  porté 
jusques  au  bout  de  la  cour.  Oii  l'a  repris;  le  Roi  est 
parti. 

Le  2S  juin  y  dimanche,  à  Saint-Germain,  —  Porté  à  la 
salle  du  Roi;  vu  Tiehette,  fait  lesniéme  caresses,  lui- 
rit,  lui  empoigne  la  joue  à  pleine  main. 

Xe25,  mardi,  — Le  sieur  Deçourt,  par  commandement 
delà  Reine,  en  tîrè  le  crayon.  A  quatre  heures  trois 
quarts,  la  Reine  arrive  ;  oh  le  lui  porte  au-devant.  La  Reine 
veut  que  l'on  lui  amène  Tienette  ;  il  lui  fait  caresses. 
La  Reine  part  fort  contente  à  six  heures  et  ^emie. 

£e  28,  vendredi.  —  M.  de  Rosfty,  revenant  de  Rosîiy, 
le  voit  dans  son  berceau. 

Le  k  juillet j  jeudiy'à  Saint-Germain.  —  Il  à  été  peigné 
pour  la  première  fois,  y  prend  plaisir,  et  accommodé  sa 
tête  selon  les  endroits  qu'il  lui  démangeoit. 

Le  10,  mercredi.  — A  midi  le  Roi  arrive,  se  joUe  à 
lui  à  diverses  reprises,  la  Reine  pareillement. 

Le  11,  jeudi.  —  A  sept  heures  et  demie  après  midi,  le. 
Roi  et  la  Reine  s'en  retoumeiit  à  Paris. 

Le  17,  mercredi.  —  Il  lui  a  été  mis  des  lisières  à  sa 
robe  pour  l'apprendre  à  marcher. 


'  JUILLET  1(J02.  •  Si 

Le  21,  dimanche,  à  Saint-Germain.  — ^  La  Reine  arrive 
à  dix  heures,  le  Roi  à  dix  heures  et  d(éfiii'é? 

Le  22,  lundi.  —  Velu  à'urié  cotte  neuve,  du  présent 
de  la  Reine,  il  est  porté  à  huit  heures  au  jardin ,  au  Roi 
qui  se  promenoit,  ayant  pris  de  Feau  dé  Fougues  (1).  La 
Reine  lé  demande,  on  le  lui  apporte,  il  pleuré;  il  le  faut 
emporter,  le  Roi  ne  le  peut  apaiser.  Porté  chez  la  Reine, 
le  Roi  y  étant;  ilè  ont  voulu  voir  sa  tête.  Font  fait  bros- 
ser, et  en  ont  toute  la  journée  eu  leur  agréable  paése- 
temps. 

Le  24,  mercredi,  —  Vêtu  à  sept  heures,  il  prend  plai- 
sir et  se  rit  à  plein  poumon,  quand  la  remueuse  lui  branle 
du  bout  du  doigt  sa  guillery.  Â  huit  heures,  porté  à  la 
chambre  de  la  Reine,  aux  fiançailles  du  baron  de  Gondi 
et  de  la  signora  Polyxenâ  Gônîaga,  Tune  des  filles  de  la 
Reine.  Le  Roi  lui  continue  toujours  ses  caresses.  ^ 

Le  ^Sy^dimanche.  —  Le  Dauphin,  vêtu  à  sept  heures, 
se  promène ,  se  tourne  pour  voir  s'il  a  Ses  soldats,  ren- 
contre le  Roi,  le  reconnolt  en  souriant.  Le  Roi  se  cache 

r 

derrière  moi  et  l'appelle;  il  le  cherche ,  l'aperçoit  enfin 
etse  met  à  sourire.  M"'  d'Angoulême  (2) ,  M**  la  princesse 
d'Orange  (3)  arrivent;  la  Reine  lui  donne  une  petite 
turquoise  mise  à  son  doigt. 

£e29,  lundi,  —  Le  Roi  et  la  Reine*  arrivent  de  la 
chasse,  Commandent  de  le  leur;  porter.  Le  Roi  lui  fait 


(1)  iiéroard  commeBce  en  ces  termes  son  livre  De  jtHmtitution  ^u  Prince , 
dédiéjui  Daupbin  cl  publi^.en  1609  :  «.  hu  teinps  qiie  le  Roi  séjoiirnoit  à  Saiqtr 
Germain  en  Laye,  y  prenant  quelques  jours  de  ceux-là  qu'il  employé  con- 
tinuellement aux  plus  grandes  affaires  de  son  "État  pour  lés  donner  à  sa  santé, 
baient  à  cet  effet,  par  l'avis  de  ses  médecins,  des  eanx  portées  des  fontaines 
de  Fougues.  >* 

(2)  Charlotte  de  Montmorency,  fille  du  connétable,  mariéeen  1591,  à  Charles 
de  Valois]  due  d*  A  ngoulênlè;  elle  n^à^aff  pas' été' enveloppée 'dans  là  disgrâce 
^]Q  ionmiïn.yoy^Léliresmi^sives,d,e Henri  TV;\,6iG. 

(:j)  Louise  de  Coligiiy,  venVe  d'abord  deT(^ligny,  tué  à  la  Saint-Barlhélemy, 
[tim  deÇiiillaumc  de  Nassau^  dit  le  Tac'turne,  prince  d'0range«  assassiné 
en  luoi:  * 


32        .  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

voir  donner  la  curée  du  cerf  pris  au-dessus  de  Ruel  ;  il 
ne  s'en  étonne  point. 

.  Le  3i  juillet  y  mercredi.  —  Impatient  pour  sortir;  il  ren- 
contre le  Roi  ;  mené  en  carrosse  dans  la  forêt  à  voir  passer 
le  cerf  couru  par  le  Roi,  qui  a  voit  dîné  à  Forqueil,  où 
s'ëtoit  faite  l'assemblée.  Porté  au  Roi ,  dedans  son  lit, 
blessé  d'une  chute,  courant  le  cerf.  11  tient  un  bâton  ;  je 
prends  un  brin  de  fagot,  j'en :^frappe  contre  son  bâton 
pour  escrimer;  le  Jeu  lui  plait,  il  me  poursuit  en  riant 
par  toute  la  chambre.  Tout  le  reste  du  jour  paisible 
et  fort  gai.  —  Ce  jourd'hui,  à  cinq  heures,  le  maréchal.de 
Biron  eut  la  tête  tranchée  à  la  Bastille  (1). 

Le  V^  août,  jeudi,  à  Saint-Germain.  —  Le  poil  lui 
éclaircit,  la  tèle  se  nettoie.  Promené;  il  rencontre  le 
Roi,  voit  la  Reine,  caresses  accoutumées. 

Le  2,  vendredi.  —  Promené  il  rencontre  le  Roi,  lui 
rit  et  tend  les  bras;  va  en  la  chambre  de  la  Reine.  On 
lui  fait  chercher  le  Roi  dans  le  lit  de  la  Reine;  ne  le  trou- 
vant point  il  entre  en  grande  colère.  Il  va  en  la  chambre 
du  Roi,  qui  le  met  coucher  avec  lui,  avec  infinies  caresses. 

Ze  k,  dimanche.  —  Allées  et  venues.  M.  de  Rosny. 
Porté  à  la  chambre  du  Roi,  qui  soupoit;  il  lui  a  fait 
prendre  de  la  soupe,  qu'il  a  fort  bien  mangée. 

Le  7,  mercredi.  — 11  rencontre  le  Roi,  qui  fait  semblant 
de  ne  le  point  voir;  il  crie;  le  Roi  se  retourne,  va  à 
lui  et  l'embrasse.  Au  sortir  de  la  messe,  Engoulevent  (2) 
se  met  à  chanter  et  le  Dauphin  aussi;  le  Roi  y  prend 
plaisir  pour  un  peu  de  temps.  A  cinq  heures  arrive 
Bartholomaeo  Pusuynki,  Polonois,  clerc  de  la  chambre 
et  nonce  extraordinaire  de  Sa  Sainteté  vers  le  Roi,  con- 
duit par  M.  de  Sillery.  M"'  la  comtesse  de  Guichen  (3), 

(1)  Nous  reproduisons  tel  quel  le  texte  du  munusciit.  Cette  chute  de 
Henri  IV,  le  jour  de  la  mort  de  Biron,  n*enl  ()asde  suites,  car  Héroard  nVn 
reparle  pas,  et  on  n*en  Irouvc  pas  trace  dans  le  Recueil  des  Lettres  missives. 

(2)  Voy.  lanofedn  14  janvier  1604. 

(3)  Diane  d'Andon'n*,  dile  Ja  beVe  Corisonde^  veuve  do  Plillibert,  comte 


SEPTEiMBRE  1G02.  38 

lui  envoyé  une  épéepar  M.  de  Frontenac  en  présence  du 
nonce.  Le  Roi  etla  Reine  en  ont  pris  grand  divertissement. 

Le  9  août  y  vendredi,  à  Saint-Germain.  — Au  sortir  du 
jardin  il  rencontre  le  Roi,  qui  eniroit;  caresses  accou- 
tumées,  réciproques. 

Le  iO  y  samedi»  —  Le  Roi,  et  la  Reine  partent  et  lui 
disent  adieu,  fort  contents. 

Le  21,  mercredi.  —  A  trois  heures  et  demie  mis  danis 
le  carrosse  et  porté  au  bâtiment  neuf,  pour  l'éloigner  de 
Messieurs,  qui  avoient  eu  là  rougeole  (1). 

Le  22,  jeudi.  —  A  deux  heures,  le  clarissimo  Marino 
Cavalli ,  ambassadeur  de  Venise,  entre  en  la  balustre, 
ayant  demandé  permission  à  M"™*^  de  Montglat,  le  salue, 
baise  sa  main,  et  puis  embouche  (sic)  la  sienne,  et  peu 
après  se  couvre.  On  met  au  Dauphin  son  épée  au  côté  et 
son  chapeau  en  tête,  qu'il  enfonce  en  mauvais  garçon  ;  il 
bat  fort  et  ferme  le  tambour  avec  les  deux  baguettes. 
L'ambassadeur  prend  congé  de  lui  et  baise  sa  main,  puis 
embouche  la  sienne. 

Le  25,  dimanche.  —  Promené  ;  mis  aux  fenêtres  pour 
le  faire  voir  à  grand  nombre  de  peuple  venu  pour  le 
voir  (2),  dont  la  plus  part  s'est  mis  à  genoux  et  plusieurs 
les  larmes  aux  yeux. 

Le  5  jeudi.  —  A  douze  heures  trois  quarts  M"'  de  Lon- 
gueville  laisse  à  Saint-Germain  H.  son  fils. 

Le  6  seplembrCy  vendredi,  à  Saint-Germain.  —  M.  Pary, 
chevalier  de  la  Jarretière,  ambassadeur  extraordinaire 
d'Angleterre  devers  le  Roi,  le  vient  voir,  parle  à  M'"''  de 
Montglat,  ayant  fait  une  révérence  de  Jatète,  de  loin,  à 
H.  le  Dauphin,  puis,  s'approchant  de  lui,  en  fait  une 
autre  et  se  met  à  se  promener  avec  ladite  dame. 


s  de  GramoDt  et  de  Guiclip,  ancienne  maîtresse  de  Heni'i  IV.  Elle  mourut 
vers  IA20. 

(i)  Voy,  la  lettre  du  Roi  à  M>n<:  de  Montglat ,  du  29  aoôt.  {Lettres  missives, 
V,661.) 

(2)  Celait  le  jour  de  la  Sa'nt-  Louis. 

IIKROARD.   —  T.  I.  3 


34  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  8  septembre  ,  dimanche  j  à  Saint-Germain.  ^  On 
porte  le  pain  bénit  au  Dauphin;  il  tenoit  le  goupillon^ 
fait  ses  affaires  à  croupeton  sur  le  lapis;  le  goupillon 
qu'il  tenoit  s'y  mêle,  et  si  l'aumônier  n'y  eût  pris  garde, 
en   donnant  de  Teau   bénite  il  en  eût  donné. 

Le  11 ,  mercredi.  —  11  écoute  les  contes  que  lui  fait 
M"'  de  Ventelet  touchant  l'Infante  (1),  qu'il  couchera 
avec  elle  ;  il  en  ^rit. 

Le  12,  jeudi.  —  Crié  extrêmement  ;  M"'  de  Ventelet  lui 
vient  donner  le  bon  jour  de  la  part  de  l'Infante  ;  il  s'a- 
paise soudain,  et  se  prend  à  rire. 

Le  15,  dimanche.  —  A  huit  heures  le  page  de  M.  de 
Longueville  arrive  pour  savoir  de  ses  nouvelles  ;  ayant 
parlé  à  M™®  de  Montglat  et  s'en  retournant,  le  Dauphin 
l'appelle  d'un  Hé!  et  se  retrousse,  lui  montrant  sa  guil- 
lery.  Il  est  porté  au  vieux  château  par  le  commandement 
du  Roi,  qui  arrive  à  cinq  heures.  Porté  au  pied  du  degré 
au  devant  du  Roi,  l'obscurité  et  la  foule  des  hommes 
fut  cause  qu'il  eut  peur.  Le  Roi  le  caresse  ;  A  sept  heures 
et  un  quart  la  Reine  arrive. 

Le  iG,  jeudi.  —  Il  montre  sa  guillèry  à  M.  d'Elbenne; 
porté  chez  la  Reine>  il  voit  la  signora  Passithéa,  en  eut 
peur,  à  cause  de  la  coiffure. . 

Le  17,  mardi,  r—  A  quatre  heures,  porté  chez  la  Reine; 
la  marquise  de  Verneuil  y  arrive,  au  cabinet  de  la  Reine;, 
le  Roi  y  arrive. 

Le  18,  mercredi.  —  Sur  les  dix  heures  et  demie  le 
Roi  part  pour  aller  diner  à  Saint-Cloud  et  de  là  à  Paris, 
pour  conduire  la  Reine  à  Fontainebleau  pour  attendre 
ses  couches. 

Le  19,  jeudi*  —  Il  commence  à  cheminer  avec  ferrtieté, 
soutenu  sous  les  bras. 

Le  23,  lundi.  — Fort  gai,  émerillonné;  il  fait  baiser 
à  chacun  sa  guillèry.  Le  comte  de  Visé,  du  marquisat 
«_^ — __ ■■'  -  '     ■         , , iii»..  I        ■ — •  _ 

(I)  Anne  d'Autriche,  néo  If  22  septembre  IGOl. 


bctOBRfe  lebaV  ai 

de  Salaces,  ambassadeur  extraopdindiM  du  duc  de  Sa- 
Coie,  et  le  comte  de  Hems,.  ambassadeur  extraordinaire 
d'Ecosse,  le  viennent  voir. 

Le  25  septembre  j  mercredi  y  à  Sainl^Crèrmain ,  ^-^  |l.  de 
Montpensier  lui  baiéè  lesinainà  àù  bei^ëâHi  éi^'^M  a 
donne  la  chemisé.  «    .  ri    •* 

£0  27,  vendredi.^  —  Il  se' joué  à  éa  gnillery,  repouitee> 
son  ventre  en  dedans,  qui  Tèw^ohoitâe  la  voir.  41  vient 
un  gentilhomimé flamand,  du  parti  éSpàgiiol,  poùrte  voit; 
il  se  y  trouve  un  vieil  Espagnol  qui  entrant  et  so|*tant 
lui  donna  sa  bénédiction  la  larme  à  l'œil ,  enisoûhaitarit 
le  mariage  de  Tlnfànte  (I).  ' 

Le  30,  /tiiidi.—  A  doaasé^'heui'ei  un  quairt.'fe  sieùç 
de  Bonières  et  sa  fille,  jeune;  it'^lùi  a  fert  riTsc  Sre- 
trousse,  lui  montrie  sa  guillery,  mai l^  surtout  à  sa'  fille,  car 
alors  la  tenant  et  riant  son  petit  rire  il  s'ébranloit  tout, 
le  corps.  On  dit  qu'il  y  entendoitfluesse.' A  douze  heures, 
et  dèhiie  le  baron  de  l^l*6tïay  ;  îl^  kvoit  éfh  sa  coinpi^ië' 
uner  petite  damoîséUé;  îla  rétrotissè sa co4të, lui  montré' 
i^a  guillery  avec  une  telfeàrdeCi-t  qôjîl  en^Aott  toutbors 
dé  sdi.  Il  se  coUchôH  à  la  r^nvéèWpôài^'làlui  montrie.' 

Le  8  octobre,' mùrdi/^à  Samt^Gèirmàiin:  —  Le  Roïâr'<4) 
rive,  ise  joue  à.luï^  la  Rcitié  parèilleideRt..' ^         ^.I  ^J 

Le  9,  mercredi,  ^P^Hé^ei.ntt(À  au  jardin^,  bû  îl'faîsoii 
bien  ftoid  ;  j?brté:  «  la  chàmbtè  iJë  liall'éiiié.^  /.^ 

£c  11  f  tJendf^rfiV -^  ï^orté  au'Ite)3>  4' Ist!^  gàteri 
à  une  heure  et  demie  un  an^bài^adeUï!'  altemàilâ;  â^lîx 
heuifes'  M""*  la  princesse^  d'Orangei       t     *         »     »  ^  ' 

Le  12 y  samedi*  —  À  dcto 'hénrès  et  dWnierehdormi; 
le  Roi  arrive^  qui  Tèveilte,  1^ baise  èt's'en'vaîjwÛPr^ouis^' 
ner  à  Paris.  Siir  les  ti*64s^heurës,  çoihme  il  ndfaïisoii'qné 
s'ehdormîr,  la  Iteit^e  réveillé,  et  i'eh  va'^oudaiB  ;  cbmsie 
on  le  rendormoit,  arrive  M.  le  c^Stède  "Sois^ài;  q^ 
conduit  1^  députés  géhéraux' du  pays  de  Dfipii'phihé 


(!)  hii  Dauphin  entrait  ce  jour-là  danfï  sa  (1ciixi^me*ilnnde.'  <  ' >•  \  ] 

3. 


^6  JOURNAL  DE  JRaN  HÉROARD. 

poqr  rendre  rhommage,  quMls  firent  à  genoux,  fors  l'ar^ 
chevèque  de  Vienne  (1),  qui  porta  la  parole,  M.  le  Dau- 
phin étant  dans  un  berceau.  Il  leur  lendit  la  main  à 
t6u§  pour  la  baiser. 

.  ic  13  octobre,  dimanche.  —  Porté  à  la  messe;  les  dé- 
putés de  Dauphiné  y  étoient.  Lesdits  députés  ont  donné 
des  présents  :  à  M"'  de  Montglat,  un  buffet  d'argent  delà 
valeur  de  trois  cents  écus;  àM"®  Piolant,  un  bassin  et  une 
aiguière  d'argent,  valant  environ  cent  écus  ;  une  chaîne 
d'or  pesant  quatre-vingts  écus  à  M"' la  nourrice,  et  une  de 
cinquante  à  la  remueuse  ;  et  des  pièces  d'or  et  d'argent 
faites  en  mémoire  de  la  naissance  de  M.  le  Dauphin  ,à 
plusieurs  du  château  et  aux  officiers  de  M"*  de  Montglat. 

Le  17,  jeudi.  —  Promené  à  la  chambre  du  Roi,  à  dix 
heures,  où  il  a  vu  les  ambassadeurs  de  Suisse  venus  pour 
jurer  et  confirmer  l'alliance  avec  le  Roi  ;  il  leur  a  baillé 
sa  main  à  baiser.  Ils  furent  conduits  par  M.  de  Souvré 
et  M.  de  Vie,  ambassadeur  pour  le  Roi  vers  les  Cantons. 
Ils  furent  fort  satisfaits  de  M.  le  Dauphin,  qui  sembloit 
avoir  composé  sa  façon  pour  cet  acte.  Ils  furent  traités 
à  dîner  aux  dépens  du  Roi,  en  la  salle  du  Roi,  et  leurs 
officiers  en  la  salle  du  bal,  où  ils  étoient  cent  à  table. 

Le  2k,  jeudi.  —  Le  Roi  arrive  à  neuf  heures  et  demie, 
revenant  de  la  chasse,  où  il  avoit  été  deux  jours,  et  venoit 
decoucheràVillepreuxjil  le  trouve  fort  gentil,  lui  donne 
du  sucre  rosat.  A  douze  heures  et  trois  quarts,  le  Roi 
part  et  s'en  retourne  à  Paris, 

Le 5  novembre,  mardi,  à  Saini-Germain.  —A  onze 
neures  et  demie,  le  Roi  arrive  de  Fontainebleau  ;  il  voit 
le  Roi,  résolu.  Le  Roi  va  diner;  porté  au  diner  du  Roi, 
il  fait  baiser  sa  guillery  à  M.  de  Souvré,  à  M.  de  Termes, 
à  M.  de  Liancourt,  à  M.  Zamet.  Le  Roi  part  à  trois  heures 
pour  aller  coucher  à  Paris. 

Le  ih ,  vendredi. -^  A  trois  heures  M.  le  prince  de 


(t)  Jérôme  de  Villars. 


NOVEMBRE  1602.  37 

»  * 

€opdé  (1),  M"'  sa  mère,  M.  de  Haucourt  viennent  voir  le 
Dauphin.  Sanourrice  lui  dit:  «  Monsieur,  voyez  votre  petit 
cousin  qui  vous  vient  voir.  »  11  se  retourne,  regardant  tou$ 
ceux  qui  étoient  contre  la  balustre,  le  va  choisir  et  lui 
tend  la  main,. que  M.  le  Prince  lui  baisa  alors.  A  Pentrée 
H.  d^Haucourt  lui  dit  qu'il  all&t  baiser  la  robe  du  Dau- 
j^hin  ;  il  se  tourna,  et  lui  dit  qu'il  ne  le  falloit  pas  faire. 

LeiQ^samedî,  à  Saint-Germain.  — H.  le  prince  deCondé 
prenant  congé  de  lui,  il  le  suit  après,  le  regardant  toiX<- 
jours,  et  se  prend  à  pleurer  ;  il  faut  que  M.  le  Prince  re- 
vienne pour  partir  sans  être  aperçu  ;  M™^  la  princesse  de 
Côndé  lui  vient  dire  adieu. 

Le  21,  jeudi.  —  Porté  au  château  neuf. 

Le  22,  vendredi.  —  Naissance  de  Madame  (2),  à  Fontai- 
nebleau, environ  les  neuf  heures  du  malin. 

Xe23,  samedi.  —  Nouvelles  de  la  naissance  de  Madame; 
le  jour  précédent,  sur  les  neuf  heures  du  malin  (3). 

Le  28,  jeudi.  —  A  onze  heures  et  un  quart  le  colonel 
Postech,deBerne,le  sieurRyech,députédeZurich,  lui  ont 


(1)  Henri  de  Bourbon  If,  né  posthume,  le  1*^' septembre  1588,  était  alors  Agé 
de  qitatorzê  ans;  sa  mère  était  Cliarlotte-Catherine  de  la  Trémoiile;  elle 
mourut  en  1629. 

(2)  Elisabeth  de  France,  mariée  par  procuration  à  Pliilippe  IV,  roi  d'ICs- 
pagne,  en  1615,  morte  à  Madrid,  en  1644. 

(3)  C*e8t  à  la  datedu  23  novembre  1602  qu'il  faut  rapporter  la  lettre  du  Roi 
àMin«  de  Montglat  que  M.  Berger  de  Xi  vrey  a  classée  à  Tannée  1608.  { Lettres 
missives,\lll,  647.)  Voici  cette  lettre  :  «  Madame  de  Montglat,  vous  m'avez 
fait  plaisir  que,  sur  i*avis  Que  le  fils  de  Frontenac  avoitia  petite  vérole,  dé 
transporter  mon  fds  au  petit  château.  Faites  le  même  de  mon  fils  Alexandre 
et  de  ma  fille  ;  lesquels  je  vous  recommande,  et  que  vous  me  mandiez,  sou- 
vent des  nouvelles  de  mon  (ils.  Ma  fdmme  accoucha  hier,  sur  les  neuf  heures 
du  matin,  de  cequ*il  a  plu  à  Dieu.  De  quoi  elle  est  plus  fâchée  que  moi,  qui 
l*en  console.  Bonjour,  madame  de  Montglat.  Ce  \xiii'  novembre,  à  Fontai- 
nebleau.—HENRY.  » 

La  phrase  du  Roi  sur  la  seconde  couche  de  Marie  de  Médicis  s*explique  par 
ce  passage  de  la  circulaire  sur  la  naissance  de  Madame  Elisabeth  :  à  Ce  n*est 
pas  cliose  qui  soit,  selon  les  apparences  humafnes,  si  avantageuse  qu'eût  été 
un  fds.  v  On  verra  que  le  23  novembre  1608  Henri  IV  était  au  liiàteau  de 
Saint-Germain  avec  le  Dauphin. 


^  JOUKIN4L  DE  4ËAN  UÊaOARD. 

baisé  la xQ9,ia^^^u^iUeur  a  tendue;  ilsn^étoientpasvenusà 
Saint-jSeriJi^aia  jiYjÇftles  autrejs.  Us  lui  qnt  Ait  qu'ils  étoie^it 
sçs  très-iiuml)Ie^*§^r^Yiteurs  et  alliéjç,  lui  qnt  derechef  baisé 
la  main  eq  s^çn  allaql^Je  sieur  Ryeçh  avoit  la  larme 
à  rœild^jais^  en  lui  disant  adieu.    . 

.  £e  1 2  4?ç(mire ,  jeudi,  à  Sainl-Germain.  -7  Àr huit 
heures  trois  quarts  joué  à  de  petits  jeux.  On  lui  demande  : 
4«r  Oàestlemignon^4çpaf8a?  »  Usefliontre,  frappait  sur 
son  estomac,  ieJui  demaade  ;  «  Où  est  le  mignon  de 
rinfaçte?  >>  Il  met  la,  maip  sur  sa  guillery. 

Le  19,  jeudi.  —  Rapporté  au  vieux  château  â  une 
heure;  àsh^  heures  le  Roi  et  la  Reine ^  accompagnés  de 
H.  le  maréchal  de  la  ChiSttre^  arrivent  en  sa  chambre;  ils 
l'ont  trouvé  jfort  gentil. 

te  20,  veMrfidi.T-  Le  Roi  et  la  Reine  rentendènt  jar- 
gonner^  y  prennent  plaisir. 

jte21;  êamedi.  — Le  Roi  bit  la  messe  eh  sa  chambre  ; 
le  Daiiph^in  est  porté  chez  la  Reine.  A  Unejieure,  le  Roi 
rayant  bai/sé  part  ppup  s'en  retourner  à  Paris,  la  Reine 
peu  après.    *  ' 

-  fieSB^ihfndr.^*—  Le  Roi  arrive  à  onze  heures  et  demie 
à  l'assenibl^e  (1,)  ;,  le  Dauphin  est  porté,  çn  la  cour  devant 
ttti,  nie  le.salnepcôâBt^Bifran  quand  le:Iloi  lui  eût  tii*é  le 
chapeau  ;  il  Ole  le  sien,  puis  se  recouvre  quand  le  Roi  lui 
eutdili  à  Colivréz-Vbus,  Monsieur,  »  Porté  au  dloer  du 
Roîà  onzeiheuj^  etdemi^i  i^is auboutde  la  table,  rêveur; 
lé'^R^  se  jèùe  k  kiï^  le  fait  jargonnei^.  Le^Dauphin  recon  - 
hôlt  H.  Iple  .Çuiàç^  ne  lùji  .ayant  élé  montré  qu'une  fois.  A 
cinq  heures  arrive  M.  de  Rosoy;  le  Roi  revient  de  la 
cha^sèy  &it  ^ortei^  le  Dauphin  dans  soiï  cabinet.  A  six 
heures,  pb^té  ail  bout  dé  1^  table  avec  le  Roi,  qui  lui  fait 
donner  une^^  cuillerée  de  vin  îovl  trempé.  Rapporté  en  sa 
chambre ,  à  sept  heures  trois  quarts,  le  Roi  y  vient,  il  le 
prelidîleigrontïèrie;  le  Dauphin  dansé  en  branle  donnant 


i,  ,r  ^,1;  .4    ii'Vf  ■     r~.  ,A 


I  n  »  n 


(1)  G'ésl-à-dire  au  ren'IcMÔirs  delà  cîias:c. 


DECEMBRE  1002.  3Î> 

la  main  à  Alexandre  Monsieur^  le  Roi  lui  ayant  commandé 
de  le  faire.  A  huit  heures  et  demie  M.  le  comte  de  Sois- 
sons  lui  donne  sa  chemise  à  brassière;  le  Roi  le  baise  et 
s'en  va  coucher. 

Le2iy  mardi,  à  Saint-Germain.  —  Le  Roi  arrive  à  neuf 
heures^  va  déjeuner  à  la  petite  salle  ;  le  Dauphin  y  est 
porté,  regarde  déjeuner  le  Roi  attentivement.  Le  Roi  s'en 
retourne  à  Paris,  et  part  à  dix  heures. 

Le  30,  lundi.  —  Sur  les  quatre  heures  trois  quarts,  lé 
Dauphin  est  porté  en  h&te  au-devant  de  Madame,  sa  sœur, 
à  laquelle  heure  Madame  arrive,  conduite  par  M"*  Piolant 
et  MM.  de  Hontglat  et  de  Yilleserin,  écuyer  servant  de  la 
Reine.  M.  le  Dauphin,  porté  par  sa  nourrice,  est  descendu 
par  la  petite  montée  du  côté  de  la  chambre  de  Madame, 
et  rencontre  vis-â-vis  de  la  porte  de  l'autre  petite  montée, 
àhuit  pas  près,  Madame,  que  Ton  descendoit  de  la  litière; 
prise  et  portée  par  M.  de  Yilleserin.  Il  fut  aise  et  sans  dire 
mot  de  la  voir,  lui  ayant  été  dit  :  a  Monsieur,  voilà  votre 
sœur.  » 

Le  31,  mardi.  — r  Madame  est  portée  en  sa  chambre; 
il  la  baise  doucement.  A  douze  heures  et  demie,  le  Roi 
arrive;  le  Dauphin,  porté  dans  la  chambre  du  Roi,  y  a  été 
durant  le  dîner  et  a  donné  la  serviette  au  Roi,  qui  la  lui 
avoit  demandée.  Le  Roi  part  pour  aller  à  la  chasse.  A 
quatre  heures  et  demie  la  Reine  arrive,  vient  en  la  cham- 
bre de  Madame,  où  j'étois,  puis  va  en  celle  de  M.  le  Dau- 
phin. A  cinq  heures  il  est  porté  chez  la  Reine,  à  sept 
heures  au  souper  du  Roi,  qui  lui  donne  delà  gelée,  dont 
ilétoit  friand,  et  du  vin. 


ANNÉE  U05. 


Premiers  services  rendus  au  Roi.  —  Répugnance  du  Dauphin  pour  son  frère 
naturel.  —  Premières  armes  données  par  la  duchesse  de  Bar.  —  Singuliers 
exemples  donnés  au  Dauphin.  —  Mauvais  vouloir  pour  Concini  et  sa  femme. 
—  Le  Roi  menace  le  Dauphin  du  fouet.  —  Charles  Martin  fait  son  por- 
trait. —  M.  de  Longueville  vient  demeurer  à  Saint-Germain.  —  La  mar- 
quise de  Yerneuil  et  son  (ils;  détails  singuliers.  —  Serment  de  fidélité  des 
magistrats  de  Paris.  —  Le  Dauphin  joue  au  mail.  -.  M'»^  Héroard.  — 
Première  lettre  au  Roi.  —  Le  P.  Coton.  —  M"'<^  de  Yerneuil  et  sa 
mouche,  —  Les  enfants  de  MM.  de  Liancourt  et  d'Épernon.  —  Comment 
on  Tentretient  de  Tinfante  d^Espagne.  —  Habitude  de  Henri  IV.  —  La 
duchesse  de  Bar.  ~  Départ  du  Roi  et  de  la  Reine  pour  la  Normandie.  — 
Le  Dauphin  apprend  à  parler.  —  M"®  de  La  Salle.  —  M'nc  Concini.  — 
Mme  de  Yerneuil.  — •  Prière  que  récite  le  Dauphin.  —  Il  Imi  à  Tinfante 
d'Espagne  et  danse  en  présence  de  l'ambassadeur.  —  Son  caractère  opi« 
niâtre;  il  est  fouetté  pour  la  première  fois.  -^  Son  amitié  pour  Héroard.  — 
Le  Dauphin  est  sevré.  —  Armes  données  par  la  ville  de  Moulins.  —  Ma- 
thurine  la  Folle.  —  Audience  du  connétable  de  Castille. 

Le  V^  janvîery  mercredi^  à  Saint-Germain.  -^  Porté  en 
la  chambre  de  la  Reine^  où  le  Roi  est  venu  ;  le  Dauphin 
Yoit  que  le  Roi  la  baisoit;  il  la  lui  fait  baiser  plusieurs 
fois.  A  une  heure  porté  au  dîner  du  Roi. 

Le  2,  jeudi.  —  A  dix  heures  et  demie  porté  chez  la 
Reine;  porté  au  dîner  du  Roi,  porté  au  diner  de  la 
Reine;  elle  le  fait  mettre  au  bout  de  la  table.  A  deux 
heures  la  Reine  part.  Le  Roi  revient  de  la  chasse  pour 
changer  de  chemise  en  son  cabinet,  où  il  commande  que 
Ton  apporte  le  Dauphin.  Il  ôte  son  chapeau  au  Roi,  puis 
le  remet.  Le  Roi  part  à  deux  heures  pour  s'en  retourner 
à  Paris. 

Le  7,  mardi.  —  A  onze  heures  et  demie  le  Roi  arrive; 


42  JOURNAL  DE  JEAN  HÉHOARO. 

il  est  porté  au-devant  de  lui^  porté  au  dluer  du  Roi,  il 
lui  donne  sa  serviette.  A  six  heures  porté  chez  le  Roi,  qui 
étoit  revenu  blessé  à  un  genou,  courant  à  la  chasse,  et 
étoit  couché  dans  son  ht. 

Le  8  janvier,  wtferiAiftK,  â  Satnl-Germain.  —  Le  Roi 
part  sans  le  voir,  et  part  en  carrosse  pour  s'en  retournep 
i  Paris,  se  plaignant  forttJo-sa  douleur  de  reins. 

Le  â,  jeudi.  —  Il  reconnolt  mes  cousins  Pierre  et 
Claude  Héroard ,  qu'il  avoit  vus  le  soir  auparavant. 

Le  i9,  dimanche.  —  Les.  cheveux  lui  éclaireissent  en 
.bloiicteur',  _  ,    ...     ,    I,  ,    ,,.." 

Le  ^,. jeudi.  —  KleXanàre  Monsieur  lui  donne  sa 
cheinise,  et  soudain,  l'ayant  prise,  il  lui  élance  un  coup 
de  sainaio  pour  le  frapper;  il  ne  le  pouvoit  souffrir. 
-  Le  26,  difrtanche.  —  M:  de  Pardaillan-Pa^as  arrive , 
.lui  portant  de  la  part  de  M™  la  duchesse  de  Bar,  salante, 
des  armes  cômpl^te^/de  la  hauteur  d'un  demi-pied;  il  y 
prend  plaisir;-  .   ,    ' 

Xé27,  luRtit.  —  Amidi'porté  en  la  cour  aii  Roi ,  qui 
arriva  à  douze  heures  et  demie.  Porté  au  dluer  du  Roi , 
assis  au  bout  de  la  table;  le  Roi  lui  jette  une  orange,  et 
lui  làrenvoie  au  Roi  j  le  Roi  lui  doirae  à  làterdù  vtb.  Le 
Roi  part  pour  s'en  retourner  à  Paris  à  deux  heures  et 
demiç.  Le  Daupbin  va  après  M"'  Mercier,'qui  glapissoit 
.pour  ce  qpc  M.  de  Moniglut  lui  bailloit  de  sa  maÎQ  sur 
les  fesses;  il  glapisi^oit  de  même  aussi.  Elle  s'enfuit  à  la 
ruelle,  H.  de  Montglat  la  suit,  et  lui  vei).t  faire  claquer  la 
^esse  ;  elle  .s'écrie  fort  haut,  leDauphin  ^entend,  se  prend 
à  glapir  fort  aussi ,  s'en  réjouit  et  trépigne  des  pieds  et 
de  tout  le  corps  de  joie, ;tQurnant  sa  vu»  vers  ce  cAté-là, 
les  montre  du  doigt  à  chacun.  Amus^,  dansé  aux  branles, 
étant  paravaolsongaart  et  triste  pour  ne  voir  personne  ; 
l'on  fait  veii(r  ses  femmes;  il  se  prend  i  les  faire  danser^ 
se  joue,  à  la  petite  Marguerite,  la  baise,  l'accole,  la 
rcnvcrîc  à  bas,  se  jette  sur  elle  avec  trépignement,, de 
tout  l,e  corps  et  grinçemsnt  de  dents.  Amusé  jusqu'à 


,,,  FJiVWtU^OOS.  43 

neuf.heures^  gai^Hooiis  tire  des  acquebusades  (l),et  sur- 
tout à  l^"**  Mercieri  «^ étant  pris  à  rire  aussitôt  qu'il  Ta 

vue.. Il  s'efforce  de  la  fouetter*  sur  les  fesses  avec  un  brin 

-  ...     1»    ••'••■•••■■  - 

de  verges;  1^"*  Bélier  lui  demande  :  a  Honsieur>  comment 
est-ce  bue-AÎf  de,  Montglat  a  fait  à  Mercier?  11  se  prend 
soudàiu  à  claquer  de  ses  mains  Tune  contre  l'autre  avec 
un  doux  sourire,  et  s'échauffe  de  telle  sorte  qu'il  étoit 
transporté  d'aise^  ayant  été  un  bon  demi-quart  d'heure 
riant  et  claquant  de  ses  mains^  et  se  jetant  à  corps  perdu 
sur  elle,  comme  une  personne  qui  eût  entendu  la  raillerie. 

Le  30  januier,  jewdt.  —  Il  s'essaye  à  fouetter  un  sabot  j 
mange  et  avale  du  canard^  première  viande  qu'il  a 
mangée  ;  mange  du  çl^apoa ,  trouve  tout  bon. 

i^e  1"  février,  samedi,  à  Saint-Germain.  —  Éveillé  à 
neuf  heures  trois  quarts^  l?vé,  gai,  riant,  bon  visage. 
Le  sieur  dorri  Garcia ,  le  sieur  Gonchino  arrivent  à  l'heure 
de  l'habiller .  Il  se  jouoit  àun  carrosse  du  palais  où  il  y 
avoi t.  quatre  poupées;  l'une  étoit  la  Reine,  les  autres 
M"-»  et  M^'*  de  Guise  et  M™«  de  Guierche ville.  On  les  lui 
faisoit  montrer^  les  nommait  par  leurs  noms;  il  les 
mon troît  du  doigt.  Le  sieur  Gonchino  lui  va  demander  : 
<t  Monsieur,  où  est  la  place  de  ma  femme?  »  En  disant  : 
y^A^/il  lui  montre  une  avance  qui  étoit  par  dehors,  au 
cul,  du  carrosse.  Il  ne  veut  point  prendre  un  grain  de  fe- 
nouil confit  du  $ieur  Gonchino,  àquiM'^^deMontglat  l'avoit 
baillé  pour  le  lui  donner,  s'en  recule  du  tout ,  le  regar- 
dant,  comme  importuné.  A  douze  heures  et  demie  le 
baron  Pophlech ,  saxon  ;  il  lui  donne  à  baiser  sa  main. 

le  7,  vendredi r  —  Bon  visage  mais  gercé  du  grand 
iroid(2). 


(1)  c'est-à-dire  que  le  Dauphin  faisait  semblant  de  lesjcoucheif  en  Joue  et 
ie  liVèr  sar'  ceux  cjiii  rentouràréril  avec  ses  armes^^  d'enfant. 

(2) -Iférôard  dit  à  la  dale du  4  :  «  Il  faisoit  un  extrême  froiil.  »  Henri  IV 
écrit  le  6  au  duc  d'Énevnon:  «  Le  froid  ne  me  pcrmptplus  long  discours.  » 
Le  supplément  an  Journal  de  Lcsioilc  parle  aussi  /le  ce  froid,  à  la  dale  du  3 
f«?ricr. 


44         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

1(6  i^  février j  mercredi ^  à  Saint-Germain,  —  A- cinq 
heures  et  un  quart  y  le  Roi,  la  Reine  arrivent  de  Paris 
comme  on  achevoit  de  rhabiller:  ils  le  baisent.  Le 
Roi  et  la  Reine  vont  chez  Madame,  et  lui  avec;  porté  à 
sept  heures  et  un  quart  en  la  chambre  du  Roi  pour  y 
souper;  rapporté  en  sa  chambre.  Le  Roi  et  la  Reine  y 
viennent,  se  jouent  à  lui. 

Le  13,  jeudi.  —  Porté  au  Roi  en  la  chapelle  ;  porté 
en  la  chambre  de  la  Reine;  il  se  joue  dans  le  lit  avec 
elle  et  depuis  en  celle  du  Roi.  A  onze  heures  et  demie 
il  baise  la  serviette,  et  la  donne  au  Roi  ;  il  veut  crier,  le 
Roi  le  menace  du  fouet,  il  s'apaise. 

Le  ik  y  vendredi,  —  M"'°la  comtesse  de  Guichen;  le 
Roi  et  la  Reine  y  prennent  grand  divertissement  et,  à 
deux  heures,  partent  pour  s'en  retourner  à  Paris. 

Le  25,  mardi,  —  Amusé  jusqu'à  onze  heures  dan&  sa 
petite  chaise,  auprès  du  peintre  nommé  Charles  Martin  (1) 
demeurant  à  Paris,  sur  le  pont  Notre-Dame,  près  Saint* 
Denis  de  la  Chartre. 

Le  17  marsy  lundi  à  Saint-Germain,  —  A  une  heure  et 
un  quart  M™*  de  Luxembourg,  M"*^  de  Luxembourg,  sa 
belle-fille,  M.  Boulenger,  son  maître  d'hôtel;  il  attend 
froidement  et  résolument,  avec  son  chapeau  vert  sur  ^a 
tèle.  M'"®  de  Luxembourg,  et  la  reçoit  à  six  pas  de  la  porte, 
lui  tend  la  main,  qu'il  lui  donne  à  baiser  et  à  M"®  de 
Luxembourg. 

Le  23,  dimanche.  —  Il  joue  du  violon  et  chante  en* 
semble. 

Le  24 ,  lundi,  —  A  une  heure  trois  quarts,  M.  de 
Longueville  (2),  qui  vient  pour  demeurer  à  Sàint-Ger- 


(1)  Charles  Martin  est  porté  dans  les  comptes  de  l'hôtel  comme  peintre 
du  Roi.  (Histoire  du  règne  de  Henri  JV  par  M.  Poirson,  1856,  in-8% 
tome  Il/page  815.)   . 

(2)  Henri  d^rléans  II,  duc  de  Longueville,  né  le  27  avril  1595,  deux  jours 
avant  la  mort  de  son  père,  Henri  d^Orléans  T*";  il  était  alors  dans  sa  huitième 
année.  11  mourut  en  1663. 


AVRII.  1005.  4a 

maioi  le  S^  Conchino^  M.  Poussin,  médecin  de  H.  de 
Longueville. 

Le  3  avril,  jeiidiy  à  Saint-Germain.  — A  cinq  heures,  M"** 
la  marquise  de  Verneuil  arrive  àlaportedu  jardin, comme 
iléloil  sur  le  point  d'en  sortir;  elle  lui  demande  à  baiser 
sa  main;  il  la  refuse,  se  recule,  la  regarde  de  côté;  enfin 
on  lui  dit  de  le  faire,  il  la  baille.  On  apporte  M.  de 
Verneuil  (1),  qui  lui  est  présenté,  il  le  regarde  froidenijpnt, 
se  retourne  brusquement,  fait  bonne  chère  (2)  à  M"'^la 
marquise,  fait  semblant  de  se  cacher,  puis  la  regarde  en 
riant.  Elle  lui  met  une  chaîne  au  col  ;  il  s'en  glorifie,  se 
regarde  dans  le  miroir,  lui  met  la  main  dans  son  sein, 
puis  baise  lo  bout  de  son  doigt;  elle  le  couvre  de  son 
mouchoir,  il  le  découvre,  et  puis  y  touche  comme  aupa- 
vaut.  11  renverse  la  petite  Marguerite,  la  baise,  se  jette 
sur  elle,  puis,  étant  relevé  en  fait  le  honteux  et  se  va  ca- 
cher. La  marquise  lui  mettoit  souvent  la  main  sous  sa 
cotte  ;  il  se  fait  mettre  sur  le  lit  de  sa  nourrice,  où  elle  se 
joue  à  lui,  mettant  souvent  la  main  sous  sa  cotle. 

Le  4,  vendredi.  —  Mené  en  la  chambre  d'Alexandre 
Monsieur,  où  éioit  M'"®  la  marquise  et  son  fils.  Aussitôt  qu'il 
a  vu  la  troupe,  il  s'est  retourné,  court  vers  la  porte  en 
criant,  sans  avoir  jamais  pu  lui  faire  tourner  la  face;  il 
avoit  accoutumé  de  s'y  plaire.  Mené  en  la  chambre  de 
M"*  la  marquise,  il  se  joue  et  rit  avec  elle  en  se  cachant. 
Amené  en  la  chambre  d'Alexandre  Monsieur,  où  étoient 
tous  les  enfans,  il  prend  la  poule  (3)  d'Alexandre  Mon- 
sieur, court  par  la  chambre  comme  un  désespéré,  la 
jetant  devant  lui,  puis  courant  après,  sans  regarder  en 
façon  du  monde  ces  enfants  et  moins  l'un  que  les  autres. 
M'"*^  la  marquise  lui  touche  à  ses  cheveux;  il  la  frappe  et 

■  ■■>■■  ■ ,  m  .  ^  m,  ■  , ■■ill^ 

(1)  HenH,  nommé  premièremenf  Gaston,  depuis  duc  de  Verneuil,  né  en 
octobre  1601  ;  il  avait  été  légitimé  au  mois  de  février  précédent.  Il  mourut 
en  1682. 

(2)  C'est  à-dire  bon  accueil. 

(3)  Sans  doute  nn  jouet  dVnfanf. 


40  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

...  ■  '       .-,..-       . 

s'en  plaint  ;  demande  la  serviette ,  qui  lui  est  servie  par 
M'"'^  la  marquise,  qui  dit  :  «  Je  ne  sais  s'il  la  refusera  de 
moi,  tant  il  est  dédaigneux.  y>  Il  la  prend  sans  la  regarder, 
s'en  essuie  lui-même.  L'on  y  porte  M.  de  Verneuil;  il  n\i 
pas  fait  semblant  de  le  voir.  L'une  des  femmes  de  M.  de 
Verneuil  demande  à  son  maître  (i)  :  a  Monsieur,  où  est 
M.  le  Dauphin?  »  Il  se  bat  la  poitrine  en  se  montrant, 
puis  en  étant  repris,  irhionfraMT.  le  Dauphin.  M"^*  là  mar- 
quise lui  sert  sa  cheniîsë  à  son  coucher.       " 

Le  20  avrily  '  dimanchty  ô  Saint-Gtrmain,  —  A  onze 
heures,  M.  le  président  dé  Bragelongne,  prévôt  des  mar- 
chands, et  MM.  le§  échevins[dé  Paris  approchant  de  lui,  il 
leur  a  tendu  la  main  à  fouspourla  baiser;piiisM.]éprévôt 
a  dit  qu'ils  étoient  venusencorps,  représentant  la  ville  dé 
Paris,  pour  le  reconnoltre  pour  fils. naturel  et  légitime 
du  Roi  son  père  et  le  vrai  successeur,  après  son  décès,  de 
ce  royaume,  lui  faisant  à  cet  effet  sefment  de  ÏÏidélité. 
Il  le  régardoit  attentivement  et  portoit  son  doîgf  à 
un  poreau  rouge  que  ledit  sieur  prévôt  a  au  côté  du« 
nez,  puis  leur  a  lui-même  tendu  la  main  pour  là  baièér. 
A  sept  heures  là  Reine  arrive^  le  Roi  un  peu  après. 

Le  21,  lundi.  — Le  Roi  part  pour  s'en  retourner  à  Pa- 
ris. Le  Dauphin,  éveillé  à  sept  heures,  est  porté  au  lever 
de  la  Reine  ;  la  Reine  part  à  dix  heures  trois  quarts. 

Le  29,  mardi.  — ^  A  onze  heures  lin  quart  j'arrive  de 
retour  de  Paris;  je  le  salue,  lui  disant  :  «  Monsieur,  Dieu' 
vous  donne  le  bon  joiir.  »  Il  ne  fait  pas  semblant  de  hie 
voir,  mais  se  prérid  â  courir  et  se  cacher  deçà  delà,' me 
guignant  des  yeilx  pleins  d'allégresse  et  en  passant  tout 
riant,  il  me  tendoif  la  main  pour  la  baiser.  Il  en  fatsdft 
ainsi  à  ceux  qu'il  ai  moit. 

Le  7  mm,  mercredi^  à  Saint-Germain.  —  Le  Dauphin 
jouant  au  palemail  (2)  blessa  d'un  faux  coup  M.  de  Lon- 


(1)  11  avait  un  mois  de  moins  que  le  Dauphin: 

(2)  C^est  le  jeu  du  mail  ;  «  il  y  a  quelques  endroits ,  dit  le  Dictionnaire  de 


MAI  4605.  47: 

gtievillequi  étoit  près  à  lui^  en  rencoigmire  gauche  du 
front.  Le  coup  iaîi>âl^n  demeure  éloiuié  et  se  Jseiourhe 
court,  comme  s'enfuyant,  n'osant  presque  regarder  per- 
sonne, se  laisse  sans  résistance  ôter  le  palemail. 

Leilj  dimanche,  à  Sainl- Germain.  «-"A  quatre  heures 
et  demie  M.  de  Slôtitmôrencj^  fl),  fils  de  M.  lé  connétable, 
le  voit  dans  son  berceau;  on  le  hausse  pour  baiser  la  main 
au  Dauphin,  quUl  lui  tend  et  le  regarde  fort  résolument. 
A  huit  heures  trois  quarts  M.  de  Longueville  etH"^de  Vent- 
dôme  débattoient  à  qui  donneroit  la  chemise  à  M.  le  Dau- 
phin; la  remueuse  lui  denàande  :  a  Monsieur , qui  vous  don- 
nera votre  chemise?  »  11  répond  :  Jtf"**  de  Monlglat  (2). 
M.  de  Longueville  la  sert  et  Farrache  à  M"'  de  Vendôme; 
.H.  de  Montmorency  sert  une  bande  («ic),  M.  de  Lon- 
gueville une  autre. 

Le  ^3yVendredi.  —  A  cinq  heures  j'arrive  (3).  Il  chemi-. 
noit  en  la  basse  cour.  Je  me  présente  à  lui  ;  il  me  tend 
de  lui-même  sa  main  à  baiser,  puis  à  ma  femme,  et  après 
s^en  va  au  carrosse  de  H.  Sabathier,  sieur  du  Mesnil,  où 
nous  étions  venus.  Il  le  faut  mettre  dedans,  se  fait  prome- 
ner, résolu,  assis  à  la  portière  auprès  de  M""^  deMontgtat; 
mené  dans  le  château ,  il  n'en  veut  point  sortir  et  crie. 


Trévoux ,  où  Ton  appelle  ce  jeu  paletnail.  Le  mail  de  Saint-Germain  eaUuii 
des  plus  beaux.  »  > 

(1)  Henri  de  Montmorency ,  depuis  duc  et  maréchal  de  France,  était  né  le 
30  avril  1595;  le  roi  Henri  IV  fut  spn  parrain.  Il  eut  la  léte  tranchée  à  Tou- 
louse, le  30-octobre' 1632. 

(9.)  Héroard  ne  figure  pas  encore^  le  langage  enfantin  du  Dauphin,  comme 
il  le  fera  plus  tard.       ... 

(3)  Héroard  était  parti  pour  Paris  le  14,  sans  doute  à  cause  de  la  maladie 
de  son  frère;  on  lit  ^atis  le  sot)plémeiit  du  Journal  dé  Lestoilé  :  «  Le  jour 
de  devant  (20  mai)  éloil  mort  en  cette  ville  le  trésorier  Éroiiard,' frère  du 
médecin  du  pauphin..»  Quel(|4ies  jours,  avant,  JHenri  IV  était  toml>é  malade 
à  Fontainebleau,  d'une  rétention  d'uûne.  Il  écrivait  le  17  mai  àSolly  :  «  Mon 
amy,  je  nie  sehs  si  mat  qu^l  y  a  botme  apparence  que  \e,  bdù  Dïeù  véîil  dis- 
poser de  moy.  »  Le  supplément  de  Lestoilé  rapporte  qes  paroles  piesque 
dans  les  môAe  termes.  «  Le  Roi,  njoute-t-il>  se  fit  apporter  le  portrait  de  son 
Dauphin^  et  le  regardant  dit  tout  liant  ces  mots  i  r  Ha!  pauvre  petit,  que  tu  - 
aiira:^  Il  souffrir  s*ti  faut  que  toA  père  ait  màf.» 


4»         JOURNAL  DE  JEAN  HEROARD. 

Le  4  juin,  mercredi ,  à  SainhGermain^  il  écrivit  celte 
lettre  au  Roi^  moi  lui  tenant  la  main,  ayant  eu  la  patience 
entière  : 

Papa,  Dieu  vous  donne  le  bon  jour  el  à  maman ,  j'^y  bien  enuie  de  tous 
voir  pour  vous  faire  fire.  Adieu  ,  bon  jour,  je  suis  papa  vostre  Ires  humble  et 
1res  obéissant  fils  et  serviteur.  Daulphin,  et  au-dessus  :  À  Papa. 

Le  10,  mardi,  —  A  jnidi  le  Roi  arrive  ;  il  le  va  rece- 
voir à  rentrée  delà  salle,  reconnoU  le  Roi,  qui  se  joue  à 
lui,  fait  la  révérence  à  la  Reine,  lui  ôte  son  chapeau; 
elle  le  baise. 

Ze  11,  mercredi.  —  Le  Roi  se  joue  à  lui  ;  àtrois  heures 
etdeinie  M.  le  prince  de  Conty  donne  la  chemise  au  Dau- 
phin. * 

Le  i^,  jeudi,  —  Il  joue  au  palemail,  s' opiniâtre  con- 
tre le  Roi.  A  douze  heures  et  demie  les  ambassadeurs 
d'Espagne,  Juan  Baptiste  Taxis  elHieronimo  Taxis,  extra- 
ordinaire, qui  alloit  en  Angleterre,  lui  font  une  grande 
révérence  à  l'entrée  de  la  chambre  et  lui  baisent  la  main* 
Le  Roi  et  la  Reine  vont  au  palemail,  font  porter  le  Dau- 
phin; il  bat  le  tambour  de  la  compagnie  qui  étoit  en 
garde. 

Le  13,  vendredi.  —  A  quatre  heures  trois  quarts  M.  le 
connétable  le  vient  voir,  lui  baise  la  main,  lui  donne 
la  chemise,  lui  mène  le  fils  de  M.  le  comte  d'Auvergne. 
Le  Dauphin,  porté  au  Roi  et  à  la  Reine  en  la  galerie,  a 
soupe  avec  le  Roi. 

Le  ik y  samedi.  — Mené  en  la  chambre  du  Roi,  il  le  baise 
Taccole.  Le  Roi  le  mène  en  la  chambre  de  la  Reine  ;  il 
en  sort  avec  leRoi,  joue  au  palemail,  bien;  il  fait  plusieurs 
gentillesses  devant  le  Roi  et  la  Reine,  se  retire  en  leur 
faisant  la  révérence. 

Le  15,  dimanche.  —  Porté  à  onze  heures  au  Roi,  en  la 
chapelle;  mené  en  lagalerie  pendant  le  sermon  du  P.  Co- 
ton, jésuite.  A  deux  heures  et  demiearriveM.  d'Épernon  ; 
il  aime  et  se  joue  avec  M.  de  Termes  avec  une  inclination 
naturelle.  M.  d'Épernon  lui  donne  sa  chemise.  Le  Dau** 


JUIN  iCO».  49 

phin  se  joue  de  son  laboùrin^  bat  la  batterie  des  Suisses. 

Le  16,  lundiy  à  Saint-Germain.  —  A  onze  heures  ar- 
rive M.  le  prince  d'Orange,  qui  lui  baise  la  main.  Acinq 
heures^  porté  au  château  neuf,  en  la  chambre  du  Roi  ;  il 
fait  bonne  chère  au  Roi^  se  cache  devant  la  Reine.  Il 
voit  sur  le  nezde  M"*  la  marquise  de  Verneuil  une  mouche 
de  satin;  «  Monsieur,  dit-elle,  ôtez-moi  cette  mou- 
che. »  11  y  va  du  doigt,  et  luiégratigne  le  nèz.  Le  Roi  et 
la  Reine  vontau  parc;  il  les  accompagne  jusqu'à  la  porte 
du  milieu  du  parc. 

Le  17,  mardi.  — Porté  à  la  chambre  du  Roi,  il  lui  fait 
bonne  chère,  et  se  rit  à  la  Reine.  Le  Roi  se  promenoit 
avec  le  P.  Coton,  jésuite;  il  va  vers  sa  Majesté  le  prendre 
par  la  main  pour  le  mener  souper.  A  six  heui*es  soupe 
avec  le  Roi.  Le  Roi  lui  donne  des  cerises;  lé  Roi  donne 
du  massepain  dans  un  plat  à  H.  de  Vendôme  et  à  M.  son 
frèreet  àsa  sœur  ;  chacun  se  partageoit  devantlui  sans  lui 
en  donner  ;  il  jette  hardiment  la  main  au  plat  et  en  prend 
un  morceau,  qu'il  mange  à  moitié,  puis  n'en  veut  plus. 

Le  18,  mercredi.  —  Le  Roi  part  pour  aller  à  Paris  ;  le 
Dauphin  est  porté  chez  la  Reine,  se  joue  avec  elle.  La 
Reine  part. 

Le  23,  lundi.  —  M.  de  Dangeau  le  vient  voir. 

Le  24,  mardi.  —  A  dix  heures,  HansTrot,  maréchal  de 
Clèves,  envoyé  devers  le  Roi  de  la  part  du  duc  de  Clèves 
et  de  Juliers  et  de  la  part  du  Roi  pour  voir  M.  le  Dau- 
phin. A  sept  heures  arrivent  les  trois  enfants  de  M.  de 
Liancourt,  premier  écuyer.  (1) 

Le  25,  mercredi.  — Il  donne  sa  main  à  baiser  fort  li- 
brement aux  enfants  de  M.  le  Premier,  qui  furent  mis 


(I)  Le  P.  Anselme  ne  cite  que  deux  enrants  de  Charles  du  Plessis,  seigneur 
de  Liancourt,  premier  écuyer  du  Roi,  el  d'Antoinette  de  Pons,  plus  connue  sous 
le  nom  de  marquise  de  Guierclieville.  Ces  deux  enrants  sont  Roger  du  PIcssis, 
depuis  duc  de  la  Roche-Guyon,  mort  en  1674,  âgé  de  soixante-quinze  ans, 
et  Gabrielle  du  Plessis,  depuis  princesse  de  Marsillac,  mère  du  duc  de  la 
Kocliefoucauld ,  auteur  des  Maximes, 

D^.tlOAnD.  —  T.  I.  4 


N 


53         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

dîner  de  M"**  de  Bar  ;  à  deux  heures  et  demie,  en  la  cham- 
bre de  M.  de  Bar;  le  Roi  lui  fait  battre  sur  le  tabour- 
pin  qui  étoit  en  garde. 

Le  16 ,  samedi.  —  Le  Roi  vient  à  sept  heures,  le  trouve 
et  le  baise  dormant,  lui  disant  :  c<  Adieu,  mon  mignon.  » 
Le  Roi  part  à  l'heure  pour  aller  en  Normandie.  La 
Reine  va  (dîner,  le  fait  porter  et  mettre  au  bout  de  sa 
table;  il  demanda  du  vin,  de  celui  que  la  Reine  venoit 
de  boire;  je  lui  en  donne  dans  sa  cuiller;  puis  il  demande 
des  confitures,  qui  étoient  des  prunes  eu  pâté;  je  lui  en 
donne  par  commandement  de  la  Reine.  La  Reine  s'en  va 
pour  le  voyage  de  Normandie;  il  l'accompagne  jusques  à 
la  porte  de  l'escalier,  et  à  la  portière  du  carrosse  se  met 
à  pleurer  amèrement. 

Le  18,  lundi,  —  On  lui  fait  prononcer  les  syllabes  à 
part,  [lour  après  dire  les  mots. 

.  Le  2i,  jeudi.  -^  A  cinq  heures  et  demie,  rais  en  car- 
rosse, mené  par  le  parc  à  Carrière,  première  maison 
où  il  a  été  hors  de  Saint-Germain*  li  reçoit  sur  le  haut 
M.  et  M"*^  de  la  Salle,  qui  étoit  grosse  de  sept  mois  et  demi 
et,  depuis  quatre  mois,  avoit  une  si  grande  passion  de  le 
baiser  qu'elle  en  perdoit  entièrement  le  dormir.  A  l'ar- 
rivée, comme  elle  le  voit,  elle  en  approche  toute  trem- 
blante, lui  baise  la  main  par  deux  diverses  fois;  M"™*  de 
Montglat  la  lui  fait  accoler  et  baiser.  Il  la  prénoit  avec 
la  main  par  dessous  le  menton;  elle  témoigna  n'avoir 
jamais  eu  si  grand  contentement,  et  tel  qu'il  surpassoit 
Je  déplaisir  qu'elle  avoit  souffert. 

Zc  25,  lundi,  —  Arrive  delà  part  du  Grand  Duc  le 
comte  de  Montecucullo,  qui  alloit  en  Angleterre  de  la  part 
de  Son  Altesse  ;  il  lui  donne  sa  main  à  baiser. 

Le  30,  samedi,  — A  quatre  heures,  M.  de  Longueville 
revient  pour  demeurer  à  Saint-Germain. 

Le  6  septembre,  samedi,  à  Saint-Germain.  -^  A  quatre 
heures  il  va  au  devant  de  Madame,  sœur  du  Roi,  du- 
chesse de  Bar,  jusque  près  d'Anemont. 


OCTOBRE  1603.  53 

Le  17  septembre^  mercredi,  à  Saint-Germain:,  ^  Il  com- 
mence en  ce  mois  à  parler  par  discours  (1). 

Le  20,  samedi.  —  A  dix  heures  et  demie  la  signora 
Conchino  et  la  signora  Gorini  dînent  avec  M*"*  de  Mont- 
glat;  il  baille  sa  main  à  baiser  à  M""*^  Conchino. 

Le22f  lundi.  — A  onze  heures  M.  le  prince  de  Condé 
lui  baille  la  serviette  à  diner. 

Le  25,  jeudi.  —  A  cinq  heures  le  Roi  arrive  de  Caen  ; 
il  fait  bonne  chère  au  Koi^  le  baise,  l'accole,  et  à  la 
la  Reine  aussi,  qui  arrive  après. 

Xe26,  vendredi.  —  Amené  chez  le  Roi  et  la  Reine,  il 
bat  sur  la  table  du  Roi  la  françoise  et  la  suisse,  sur  les 
vaisselles;  trouve  son  tabourin,  recommence  ses  batte- 
ries. Le  Roi  y  prend  grand  plaisir. 

Le  27,  samedi.  —  Mené  au  souper  du  Roi  (2) . 

Le  28,  dimanche.  —  Il  rencontre  M'"*^  la  marquise  de 
Verneuil^  qui  lui  demande  sa  main  à  baiser,  puis  son 
teton;  il  refuse  fièrement  Tunet  Pautre,  jusquesàceque 
par  plusieurs  fois  il  lui  ait  été  dit  par  M°"  de  Montglat 
de  le  faire;  il  s'y  laisse  aller  comme  par  acquit.  Mené 
au  cabinet  du  Roi,  il  danse  au  son  du  violon  toutes  sortes 
de  danses. 

Le  29,  lundi.  —  Il  joue  au  palemail  devant  le  Roi  et 
frappe  nettement  un  coup  de  cinquante-cinq  pas.  Mené 
au  diner  du  Roi  et  de  la  Reine,  fort  gentil  ;  le  Roi  et  la 
Reine  partent  à  une  heure  et  demie,  fort  contents. 

Le  30,  mardi.  —  Il  avoit  une  merveilleuse  inclina- 
tion à  aimer  M.  de  Caudale,  reconnu  dès  le  premier 
jour  qu'il  Tait  vu  (3). 

Le  2  oclobrCy  jeudi ,  à  Saint-Germain.  —  La  prière 
ordinaire  que  Ton  lui  commença  à  apprendre  ce  fut. 


(1)  Voy.  la  ietlre  du  Roi  à  M*"^  de  Montglat,  du  15  septembie/.à  Caen. 
Lettres  missives ^  YI,  165. 

(2)  Le  Dauphin  entrait  ce  jour-là  dans  sa  troisième  année. . 

(3)  Voir  au  28  juin  précédent. 


5-4  JOURNAL  DE  iFASs  HÉROAUD. 

jiprès  le  Paler,  Àve  :  «  Dieu  donne  bonne  vie  à  papa,  à 
maman^  au  dauphin,  à  ma  sœur,  à  ma  tante^  me  donne 
sa  bénédiction  et  sa  gr&ce,  et  me  fasse  homme  de  bien^ 
et  me  garde  de  tous  mes  ennemis,  visibles  et  invisibles.  » 
A  onze  heures  et  un  quart,  il  mangeoit  le  dernier  aileron 
d'un  poulet,  quand  il  arrive  don  Sanches  de  la  Serta , 
maître  d'hôtel  du  roi  d'Espagne ,  fils  du  feu  duc  de  Me* 
dina-Cœli,  venant  de  la  part  du  roi  son  maître  pour  voir 
M.  le  Dauphin,  lui  s'en  allant  en  Flandres.  H.  le  Dau* 
phin  quitte  son  poulet,  M""^  de  Montglat  lui  essuie  la 
main,  il  la  présente.  Don  Sanches  la  prend  ayant  baisé 
la  sienne,  qu'il  rebaise  après  ;  le  sieur  Uieronimo  de 
.  de  Taxis,  ambassadeur  ordinaire  d'Espagne,  ayant  baisé 
sa  main  prend  celle  de  M.  le  Dauphin  et  la  baise  ;  ils 
demeurent  découverts  un  peu  de  temps,  puis  se  couvrent. 
Le  Dauphin  achève  de  diner,  demande  à  boire  ,  boit 
à  rinfante.  11  voit  le  poignard  au  c6té  d'un  Espagnol, 
et,  le  montrant  du  doigt,  dit:  Ah,  la  petite  épée!  Ils 
vont  diner  aux  'dépens  du  Roi.  Le  Dauphin,  mené  à  la 
salle  du  bal,  où  avoient^lnéles  ambassadeurs,  leur  6te  son 
chapeau,  et  fait  la  révérence  ,  le  pied  en  arrière,  puis 
va  son- chemin,  eux  suivent.  Il  branle  la  pique  devant 
eux,  il  joue  au  palemail,  sec  et  sans  faillir,  il  danse  toutes 
sortes  de  danses  fort  gentiment  ;  il  veut  monter  sur  le 
t(ié4tre  (1)  pour  y  danser.  Les  ambassadeurs  montent 
les  degrés  pour  dira  adieu;  don  Sanchçs,  baisant  sa 
main,  prend  celle  de  H.  le  Dauphin  et  la  baise.  Taxis  en 
fait  autant,  et  il  tend  la  main  à  baiser  à  tous  les  autres, 
à  la  rangette.  Au  diner  de  M.  le  Dauphin,  M.  de^Souvré 
dit  au  sieur  Hieronimo  Taxis  :  ce  Voilà  un  serviteur  un 
jour  pour  l'Infante.  »  Il  répond,  ce  A  juger  selon  le 
cours  du  monde  ;  ils  sont  nés  l'un  pour  l'autre.  »  II 
m'en    dit  autant. 


(t)  Sans  doute  i^ii«  espèce  «rcstradc,  puisque  les  ambassadeurs  en  montent 
lesdrgr(^s. 


iNOVEWBRE  i0O5.  55 


Le  9  octobre^jeudij  à  Saint-Germain.  —  Éveillé  à  huit 
heures;  il  fait  Topiniàtre ,  est  fouetté  pour  la  première 
fois.  A  six  heures,  j'arrive  de  Paris,  lui  étant  sur  les  ter- 
rasses, je  le  trouve  assis.  11  trémousse  d'aise  de  me  voir, 
mord  sa  serviette,  me  regarde,  puis  détourne  sa  vue, 
en  fait  autant  à  ma  femme.  Il  nomme  fort  bien  le  nom 
de  M.  de  Beringhen. 

^  fje,  30 fJeudL  —  Uclarissimo  Dandolo,  ambassadeur 
extraordinaire  dé  Venise ,  arrive  pour  le  voir  en  pas- 
sftnl,  lui  baisp  la  fnain,  le  chapeau  au  poing.  Le  Dau- 
phin compose  sa  contenance  et  lui  6te  le  sien  ,  le  prie  de 
se  couvrir  en  mettant  la  main  sur  son  bonnet.  Il  danse 
devant  l'ambassadeur,  joue  dutabourin,  branle  la  pique. 
Le  3  novembre,  lundi,  à  Sainl-Germain.  —  En  s'habil- 
lent on  lui'dit  :  «  Monsieur,  dépêchons  nous,  nous  irons 
jouejp  au  jardin.  —  Nenni,  nous  irons  voir  M.  Hérouard  en 
sa  chambre  (1).  »  J'arrive  là-dessus;  il  se  prend  à  crier  et 
pleurer  à  chaudes  larmes,  disant  qu'il  étoit  bien  fâché 
4ie  ce  que  j'étois  descendu,  et  qu'il  vouloit  aller  à  ma 
dbambre.  Je  ni 'en  rjBtQurne.pour  écrire  une  lettre,  il  s'a- 
paise. On  lui  demande  a  Monsieur,  où  aimez-vous  mieux 
î^Uer,  ou  au  jardin  ou  à  la  chambre  de  H.  Hérouard?  » 
Il   répond  :   à   Hérouard.   Il    me   fait   l'honneur  d'y 
venir,  me  trouve  écrivant  en  mon  étude,  entre  gaiement 
me  tendant  la  main.  Il  est  tiré  par  un  peintre,  de  sa  hau- 
teur, qui  étoit  de  deux  pieds  neuf  pouces. 
Le  7,  vendredi.  —  Le  Dauphin  est  sevré. 
,  j^e  22 y  samedi. ~  îi.  de  Çaint-Géran,  sous-lieutenant 
de  sa  compagnie  (2),  présente  le  président  de  Moulins 
et  un  échevin,  lui  offrant  une  épée,  une  lance  et  une 
paire  d'arrn^^  cpmplètes.  Le  président  lui  fait  sa  ha- 


(1)  Héroard  ne  figure  pas  encore  la  manière  de  prononcer  du  Daupliin. 
;  (2)  Jean-François  dCils^Gi^iotie,  comte  ^^  Saint-G.éian,  sous-licutenanl  de 
la  compagnie  des  gendarmes:  du,  Daupliiu,  depuis  marécl^al  de  France,  mort 
eu  1C32. 


â6  JOURI^AL  DE  JËAIS  UÉROARD. 

rangue  à  genoux^  lui  offrant^  de  la  part  de  MH.  de  Mou- 
lins, les  armes  avec  leur  très-humble  affection  à  son  ser- 
vice. Il  les  écoute,  leur  tend  la  main  à  baiser,  prend 
répée,  qu'il  manie  fort  adroitement. 

Le  29  novembre  y  samedi.  —  M.  le  président  de  Paulo , 
deuxième  président  à  Toulouse,  MM.  Chauvet,  deTrelon 
et  Saint-Jory,  conseillers ,  députés  de  la  cour  de  parle- 
ment  de  Toulouse,  [viennent  pendant  le  diner  du  Dau- 
phin]. 11  s'arrête,  ne  mange  plus,  leur  tend  sa  main  à 
baiser,  puis  ils  lui  font  leur  harangue.  II  leur  donne 
derechef  la  main  à  baiser. 

Le  4  décembre^  jeudi ,  à  Saint-Germain.  —  Le  Roi  ar- 
rive, la  Reine  aussi.  Diné  avec  le  Roi;  Jl  lui  donne  la 
serviette. 

Le  5,  vendredi.  —  Porté  au  Roi  et  à  la  Reine  dans 
leur  lit;  à  onze  heures,  porté  au  dîner  du  Roi.  Le  Roi  se 
lève  pour  aller  à  la  chasse ,  le  Dauphin  va  achever  de 
dîner  avec  la  Reine.  Mathurine  (1)  arrive,  il  la  (Consi- 
dère froidement;  elle  se  joue  avec  lui,  il  en  rit;  elle  se 
retrousse,  il  lui  voit  un  haut-de-chausses,  il  se  prend 
à  rire  et  s'en  moque. 

Le  6,  samedi.  —  Porté  au  cabinet  du  Roi;  à  midi  au 
dîner  du  Roi.  Le  Roi  et  la  Reine  s'en  vont. 

Ze  11,  jeudi.  —  A  six  heures,  le  Roi  arrive;  il  y  est 
porté.  Le  Roi  Tembrasse  ;  il  soupe  avec  le  Roi.  Le  Roi  fait 
semblant  de  dormir,  il  vient  tout  bellement  en  souriant, 
et  le  va  baiser.  Le  Roi  se  joue  à  lui. 

Le  12,  vendredi.  —  Mené  au  dîner  du  Roi;  le  Roi 
part  pour  aller  à  la  chasse. 

Le  14,  dimanche.  —  Opiniâtre,  fouetté. 

Le  19,  vendredi.  — A  deux  heures,  le  Dauphin  reçoit 
le  connétable  de  Castille,  auquel  il  tend  la  main  pour  la 


(1)  Folle  de  la  Reine.  «  Cette  Mathurine,  dit  Taliemant  des  Réaux  ,  avoit 
été  folIPy  puis  guérie»  mais  non  parfaitement;  il  y  avoit  encore  quelque  chose 
qui  n'alloit  pas  bien.  »  (les  Historiettes,  3*  édition,  I^  20G.) 


DÉCEMBRE  1005.  57 

lui  faire  baiser.  Le  connétable  la  baise^  puis  dit  en  es* 
pagnol  quUl  avoit  commandement  exprès  du  Roi  ^  son 
seigneur^  de  le  venir  voir  de  sa  part  et  de  lui  en  faire 
savoir  des  nouvelles  fort  particulièrement.  M.  le  Dau- 
phin lui  demande  (lui  étant  dit  à  l'oreille)  :  Comment 
se  parle  V Infante?  Puis  le  Dauphin  lui  tendant  la  main 
et  Payant  baisée  y  il  va  voir  Madame  dans  son  berceau. 
Le  duc  d'Ossone  ne  voulut  point  voir  M.  le  Dauphin.  Un 
Espagnol  en  s'en  retournant  et  passant  devant  lui,  fit  le 
signe  de  la  croix.  Le  connétable  coucha  à  Saint-Germain, 
à  cause  du  mauvais  temps. 

Le  22,  lundi,  à  Saint-Germain.  —  Le  Roi  arrive  à  midi 
pour  la  chasse  ;  il  baise  et  accole  le  Roi  ;  est  porté  à 
son  dîner.  Lé  Roi  s'en  va ,  il  crie  ;  colère ,  fouetté.  Mené 
en  la  chambre  et  au  souper  du  Roi. 

Le  23,  mardi.  —  Mené  au  Roi,  qui  s'en  retourne. 


ANNÉE  U04. 


Ëtrennes  du  Dauphin.  ^  Visite  du  Rot;  journée  orageuse.  ^  Bégayemenl  du 
Daupliin.  ~  Chanson  sar  La  Clavelle  et  Engoulevent.  —  Chasse  du  Roi  à 
Versailles.  —  Les  musiciens  du  Dauphin.  ^  11  reçoit  la  croix  du  Saint-Es- 
prit, premier  présent  du  Roi. —  Curiosité  et  .dissimulalion  du  Dauphin. 

—  Le  Roi  le  fait  fouetter.  —  Le  Dauphin  fait  Tessai  des  mets  destinés  au 
Roi.  —  Opiniâtretés  et  corrections.  —  Il  Toit  danser  un  ballet.  —  Portrait 
fait  au  crayon  par  le  fils  de  Dumonstier.  —  Caractère  et  éducation  du  Dau- 
phin. —Il  va  à  la  Muette,  à  Croissy,  à  Poissy.  —  Singulier  langage.  —  Accueil 
fait  à  M.  de  Rosny,  à  son  présent  et  à  sa  lettre.  —  Lettre  du  Dauphin  au  Roi. 

—  Jalousie  envers  les  enfants  naturels  du  Roi.  —  Dialogue  avec  le  page  La- 
^     barge.  —  Scènes  avec  le  Roi  et  la  Reine.  —  Comment  on  lui  parle  de  son 

père;  les  fous  de  Cour.  —  Nouveau  portrait  peint  par  Charles  Martin.  —  Le 
journal  d*Héroard.  —  Scène  avec  le  Roi.  —  Arrivée  des  enfants  de  M"™c  de 
Verneuil;  dispositions  du  Dauphin  pour  eux.  —  Scène  avec  le  Roi  et  la 
Reine;  page  fouetté  à  la  place  du  Dauphin.  —  Les  chats  du  feu  de  la  Saint- 
Jean.  —  Le  cantique  de  Siméon.  —  M"°<^  de  Verneuil.  —  Visite  du  duc  de 
Lorraine  et  de  ses  fils.  —  Goût  du  Dauphin  pour  les  armes  et  les  instruments 
militaires.  ^  M.  de  Rosny. —  Singulier  langage  qu^on  tient  devant  Tenfant,  et 
ses  résultats.  —  Nouveau  portrait  fait  au  crayon  par  Decourt.  —  Le  livre  de 
Gesner  sur  IMiistoire  naturelle;  le  siège  d'0.stende.  —  Portraits  en  cire  de 
la  Reine  et  du  Dauphin  faits  par  Paolo.  —  Le  Dauphin  part  de  Saint-Ger- 
main; son  passage  à  Paris,  à  Savigny,  à  Villeroy^  à  Fleury;  son  arrivée  à 
Fontainebleau.  ^  Scènes  avec  le  Roi  et  la  Reine.  —  La  poterie  de  Fontai- 
nebleau. —  Caractère  impressionnable  de  Henri  IV;  il  blêmit  d'aise  en 
embrassant  son  fils  et  le  fouette  lui-même.  —  Lit  donné  par  M.  de  Rosny. 
.  •—  Concini.  —  Le  P.  Coton.  —  Costume  d*été.  —  Goût  de  plus  en  plus  dé- 
veloppé pour  la  musique.  —  Le  fou  du  Roi.  —  Tragédie  anglaise  repré- 
sentée à  Fontainebleau.  —  Statue  du  Dauphin  faite  par  Guillaume  Dupré. 

—  Le  dansear  de  corde.  ■—  Portraitau  crayon  fait  par  Mallery.  —  Accès 
^    facile  des  pauvres  dans  les  cours  du  château.  —  M.  de  Favas  et  sa  jambe 

de  bois.  —  Scène  avec  le  Roi.  —  L'épinettc  de  M.  de  Saint-Géran.  —  Envoi 
à  rinfante  d'Espagne.  —  M.  de  Rosny  et  le  service  d'argent  doré.  — 
Journée  de  colère  et  ses  suites.  —  M^ic  de  Guise.  -^  M.  de  Vendôme  in- 
dispose le  Roi  contre  le  Dauphin.  —  Singulières  conversations.  —  Conti- 
nuation de  la  colère  du  Roi.  —  Ln  lit  de  la  Reine.  —  Le  masque  de  M^p  de 
Montglat.  —  Départ  de  Fontainebleau;  passage  à  Melun,  retour  à  Saint- 


60  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Germain.  —  Arrestation  du  comte  d^Auvergne.  —  La  marquise  de  Verneuil 
et  la  comtesse  de  Moret  viennent  Tune  après  Tautre  à  Saint-Germain.  » 
Arrivée  du  Roi;  souvenir  de  la  scène  de  Fontainebleau.  —  Le  branle  des 
navets.  —  Le  Dauphin  recommence  à  bégayer.  —  Moyens  dont  ou  se  sert 
liour  le  Taire  obéir.  ~  Lutte  entre  le  Roi  et  son  fils.  —  Le  Dauphin  valet  du 
Roi.  —  Historiette  du  fils  de  M.  de  la  Fou.  —  Le  Dauphin  quitte  les  li- 
sières. —  Remarques  sur  les  antiquités  de  Rome.  —  Joujoux  de  Noël.  — 
Le  mari  de  la  nourrice.  —  Audience  des  étals  généraux  de  Normandie.  — 
Un  joujou  d'Italie. 

Le  2  janvier,  vendredi,  à  Saint-Germain,  — Il  reçoit  la 
bourse  des  jetons  du  Roi  apportée  par  M.  Plassia. 

Le  7,  mercredi.  —  Le  Roi,  le  vient  voir  et  se  joue  à 
lui  gaiement.  On  met  le  Dauphin  en  si  mauvaise  humeur 
qu  il  fault  de  crever  à  force  de  crier,  et  tout  fut  en  si 
^  grande  confusion  jusques  à  six  heures  que  je  n'eus  point 
le  courage  de  remarquer  ce  qu'il  fit,  sinon  qu'il  vouloit 
battre  tout  le  monde,  criant  à  outrance;  fouetté  long- 
temps après. 

Le  8,  jeudi.  —  Il  va  voir  le  Roi  à  dix  heures  et  demie 
et  va  à  la  chambre  de  la  Reine;  à  douze  heures  et  demie 
dîné  avec  la  Reine. 

Le  9,  vendredi,  —  A  onze  heures  mené  au  Hoi;  dîné 
à  deux  heures  (1)  debout  sur  un  placet  (2).  Le  Roi  l'en- 
voyé quérir  en  la  chambre  de  la  Reine  pour  voirM™°de 
Montpensier. 

Le  10,  samedi.  —  Mené  au  Roi  en  son  cabinet;  soupe 
à  six  heures  avec  le  Roi. 

Le  11,  dimanche.  —  A  douze  heures  et  demie  mené 
en  la  chambre  du  Roi  ;  dîné  avec  le  Roi  et  la  Reine.  A 
deux  heures  le  Roi  et  la  Reine  s'en  vont.  Le  Dauphin 
n'est  plus. couché  les  après-dlnées. 

Le  12,  lundi.  —  Le  Dauphin  bégaye  en  parlant  (3)  ;  pn 
remarque  que  ce  a  été  depuis  deux  jours  auparavant^ 


(1)  On  remarquera  Tirrégularité  de  cette  heure  du  dtner,  qui  est  la  veille  à 
midi  et  demi  et  plus  haut  à  onze  heures. 

(2)  Sorte  de  tabouret. 

(3)  Ce  bégayement  eut  des  suites;  Héroard  en  par}e  à  di (Té rentes  reprises. 


JANVIER  i604.  61 

quand  le  Roi,  couché  dans  le  lit,  prenoit  plaisir  à  le 
faire  railler  avec  le  petit  Frontenac,  qui  bégayoit.  Il  se 
fâche  quand  il  ne  peut  prononcer  prompteraent. 

Le  14,  mercredi,  à  Saint-Germain.  —  A  une  heure  et 
demie  arrive  Juan  Hieronimo  de  Taxis,  ambassadeur  du 
roi  d'Espagne  qui  vient  prendre  congé  de  M.  le  Dauphin. 
A  cinq  heures  le  Roi  arrive,  revenant  de  lâchasse  ;  il  jette 
ses  bras  au  col  du  Roi.  A  six  heures  et  un  quart,  soupe 
avec  le  Roi  ;  à  sept  et  demie,  en  sa  chambre,  il  chante  la 
chanson  qu'çn  lui  avoit  apprise  : 

La  Clavelle  (1)  a  deux  laquais 

Qui  savent  porter  poulets 
Aux  dames  et  aux  damoiselles. 
Hélas  !  le  pauvre  La  Clavelle 
La  Clavelle  et  Engoulevent  (2). 

Le  15,  jeudi.  —  Le  Roi  le  vient  voir;  il  l'accole;  le. 
Roi  part  pour  aller  à  la  chasse  à  Versailles  (3). 

Le  27,  mardi.  —  Le  Roi  arrive  à  une  heure ,  il  accole 
le  Roi ,  est  porté  au  cabinet  de  la  Reine,  où  le  Roi  dine. 
A  six  heures  et  demie  soupe  avec  le  Roi. 

Le  28,  mercredi.  —  A  trois  heures  et  demie  mené  à 
la  chambre  du  Roi  5  à  six  heures  et  demie  soupe  avec  le 
Roi. 

Le  29,  jeddi.  —  A  onze  heures  et  demie  mené  au  Roi 
revenant  de  la  chasse;  dîné  avec  le  Roi;  il  donne  la 
serviette  au  Roi,  qui  s'en  va  à  la  chasse  à  une  heure  et 
demie.  . 


.  (1)  Seci'élaire  deSiiUy,  dont  parle  Tallemant  des  Réuiix  dans  ses  HislorielteSf 
tome  r'%  pages  lie  et  124,  de  l'édition  donnée  par  M.  Paulin  Paris.  Voy,  le 
Journal  d'JIéroard,  ixa  2  i  i\éceuibre  1609.  "* 

-  (2)  Nicolas  joubert,  sieur  d'Engoulevent ,  prince  des^sols.  Voy.  sur  ce  far- 
ceur riutrodiiction  de  M.  Edouard  Fournier  aux  chansons  de  Gaultier 
Garguilte,  Paris,  Jannet,  18ôS,  pages  ixxix  à  Ixxxv. 

(3}  La  terre  et  seigneurie  de  Versailles  appartenait  alors  à  Henri  de  Gondi, 
évéque  de  Paris,  (ils  d'Albert  de  Gondi,  maréchal  de  Rolz,  qui  Tavait  ache- 
tée en  1573  des  cnlants  mineurs  de  Martial  de  Lom^nie. 


62  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARÎ). 

Le  30  janvier,  vendredi.  —  Le  Roi  s*en  retourne  à' 
Paris.  Le  Dauphin  ne  veut  point  dire  adieu  à  Alexandre 
Monsieur,  qui  part  pour  aller-  à  Paris  recevoir  la  croix  (1) 
le  dimanche  ensuivant. 

Le  3  février,  mardi,  à  Saint-Germain.  —  Le  Dauphin 
âvoit  pour  violon  et  joueur  de  mandore  Bolleau^  et 
pour  joueur  de  luth  Florent  Hindret,  d'Orléans,  pour 
l'endormir. 

Lek,  mercredi.  —  M.  de  Beauclérc,  premier  secrétaire 
du  Dauphin ,  lui  porte  de  la  part  du  Roi ,  avec  lettre , 
une  croix  du  Saint-Esprit,  premier  présent  que  le  Roi 
lui  a  fait;  la  croix  tenue  par  un  dauphin  émaillé  de 
bleu. 

Le  9,  lundi.  —  A  six  heures  la  Reine  arrive:  le  Dau- 
phin,  porté  au  cabinet  de  la  Reine ,  refuse  (Je  l'accoler; 
.il  le  fait  par  crainte. 

Le  10,  mardi.  —  A  onze  heures  le  Roi  arrive,  qui 
avQÎt  couché  à  Meudon  ;  le  Dauphin  est  porté  en  sa 
chambre,  et  dîne  avec  le  Roi. 

Zc  11,  mercredi.  —  Il  va  à  la  chambre  du  Roi,  ta-r 
bourin  battant;  le  Roi  étoit  encore  au  lit.  Le  Roietla 
Reine  partent  à  deux  heures  pour  aller  à  Paris. 

Le  16,  lundi.  —  Il  fait  tirer  le  capitaine  Richard,  qui, 
de  son  arquebuse ,  tue  un  pigeon  ;  il  dit  :  «  A  dire  à 
papaï)  (Je  le  dirai  à  papa  ).  M.  de  Hansan  (2),  oyant  cela, 
dit  que  dorénavant  il  ne  falloit  rien  faire  devant  lui  et 
qu'il  diroit  tout,  et  qu'il  écoutoit  tout  sans  faire  sem- 
blant de  rien. 

Le  18,  mercredi.  — A  six  heures  et  demie  il  va  voir  le 
Roi  et  la  Reine  veïiant  de  Paris  au  château  neuf;  s'en- 
dort dans  le  carrosse. 

« 

Le  19,  jeudi.. —  A  deux  heures  meneau  château  neuf, 
chez  le  Roi  ;  il  se  joue  surle  lit  du  Roi  ;  qui  avoit  la  goutte . 


(1)  La  croix  de  Malte.  Voy,  \o  Journal  de  Lcsioile  à  la  date  du  1^*' février. 

(2)  Capitaine  aux  g.nrdes. 


MA.RS  1604.  63 

Le  ^0  février f  vendredi^  à  Sainl-Germain.  —  Mené  au 
Koi^  il  revient  à  onze:  heures  et  uà  qusLrt;  mené  au  dîner 
du  Roi. 

Le  22^  dimanche.  —  Mené  en  la  chanabre  du  Roi-;  le 
Roi  le  menace  du  fouet  ^  il  s^opin'iàlre^  veut  aller  en  sa 
chambre;  mené  en  celle  de  la  Reine ^  il  continue.  Le 
Roi  commande  quHl  soit  fouetté;  il  est  fouetté  par 
Al"*^  de  Montglat^  au  cabinet.  Il  est  apaisé  par  de  la 
conserve  que  la  Reine  lui  donne,  mais  non  autrement, 
fiyant  voulu  battre  et  égratigner  la  Reine.  Mené  à  une 
Iieure  au  bâtiment  neuf,  il  est  malmené  du  Roi. 

Le  23^  lundi. —  Mené  à  midi  au  Roi,  au  b&timent 
neuf;  il  sert  le  Roi  à  table. 

Le  24,  mardi.  —  Mené  au  Roi,  il  le  sert  à  son  diner, 
fort  gentil;  il  fait  les  essais  sur  toutes  les  viandes;  leur 
dit  adieu  lorsque  le  Roi  et  la  Reine  s'en  sont  retournés 
à  Paris,  fort  contents  de  lui. 

Le  k  marsy  jeudis  à  Saint-Germain.  —  A  onze  heures 
il  veut  dîner;  le  dîner  porté  il  le  fait  ôter,  puis  rap- 
porter. Fâcheux,  fouetté  fort  bien;  apaisé,  il  crie  après 
le  dîner,  et  dîne. 

Le  5,  vendredi.  —  A  onze  heures  il  est  fouetté  pour  ne 
vouloir  point  dîner. 

Le  7,  dimanche.  —  Il  va  à  la  salle  du  Roi,  voir  danser 
le  ballet. 

Le  18,  jeudi.  —  La  Reine  arrive  de  Paris ,  on  le  lui 
dit  ;  il  va  à  la  chambre  de  la  Reine,  Tembrasse,  la  salue. 

Le  19,  vendredi.  —  Parti  avec  la  Reine,  à  onze  heures, 
pour  aller  trouver  le  Roi,  qui  dlnoit  à  Laumosne,  près 
de  Maubuisson.  Étant  près  de  la  Muette,  il  veut  aller  en 

« 

sa  chambre  ;  la  Reine  lui  montre  la  Muette,  disant  que 
c'étoit  Saint-Germain;  ilrépond  :  Non  pas,  faut  tourner 
carrosse  pour  aller  à  Saint-Germain.  La  Reine  le  renvoie; 
il  arrive  à  Saint-Germain  à  douze  heures ,  est  porté  fort 
criant  en  sa.  chambre  et  fouetté  longtemps.  Le  Roi  ar- 
rive, venant  de  Merlou,  à  trois  heures. 


64         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  20  mars  y  samedi  j  à  Sainl-Germaîn.  —  Il  voit  le  jeune 
Du  Monstier,  peintre  {1),et  lui  dit  :  Èquivé [écrivez).  Je 
lui  dis  :  c<  Monsieur,  il  veut  écrire  voire  visage,  votre  nez, 
vos  yeux.  »  11  lui  dit  :  Èquivé-moi;  lui  soutient  douce- 
ment le  portefeuille,  et  a  peur  de  l'empêcher.  11  va  à  la 
chambre  du  Koi^  qui  étoit  couché;  ramené  à  dh  heures 
et  demie ,  diné  ;  il  se  laisse  peindre.  Mené  au  dîner  du 
Roi  et  de  la  Reine ,  il  sert  le  Roi,  fait  Tessai  des  viandes 
et  du  breuvage  dans  le  couvercle  de  verre.  A  cinq  heures 
soupe;  il  sert  le  Roi  à  souper,  à  l'accoutumée. 

Le  21,  dimanche.  —  Mené  au  dîner  du  Roi,  il  le  sert  à 
l'accoutumée.  A  une  heure  lé  Roi  part  pour  retourner  à 
Paris;  à  deux  heures  la  Reine  pat*t.  Il  s'amuse  à  ses 
échecs  d'argent,  pendant  que  le  jeune  Du  Monstier  tire 
son  crayon. 

Le  28,  dimanche.  —  Il  jure  sa  foi,  je  Ten  reprends, 
lui  disant  :  a  Monsieur,  vous  jurez  votre  foi.  »  Il  s'en 
prend  à  pleurer,  s'en  met  en  colère,  s'en  va  à  M™*  de 
Montglat,  et  iie  lui  veut  jamais  dire  pourquoi  il  étoit 
fâché. 

Le  8  avril,  jeudi,  à  Saint-Germain.  — -  A  onze  heures 
dîné;  fantasque,  crie,  pleure;  un  coup  de  verge  sur  la 
main,  colère,  s'apaise. 

Ze  21  y  mercredi.  —  En  se  promenant  par  la  chambre,  il 
s'arrête  court,  voyant  M.  delà  Valette  sans  manteau,  se 
chauffant  dans  la  balustre,  les  mains  derrière  le  dos,  et 
lui  dit  :  Ho  1  la  Valette,  vous  chauffez  comme  moiy  êtes  vous 
le  Roi?  ôlez  de  là,  allez-vous-en.  Peu  après  M"^  Bélier,  sa 
remueuse,  en  l'entretenant  lui  dit  :  «  Monsieur,  quand 
vous  serez  grand  on  vous  fera  un  haut  de  chausses  où  il 
y  aura  une  belle  petite  brayelte,  mII  répond  soudain  :  Fi! 
bragueltey  c  est  pour  les  Suisses.  A  deux  heures  trois  quarts 
goûté  debout,  car  il  faut  noter  que  depuis  le  matin^  qu'il 


(1)  Qui  se  pi*éparait  à  Taire  son  portrait  aux  trois  crayon^^;   ce>t  sans 
doute  Daniel  Dumon<lier. 


MAI  1G0>9.  65 

étoit  levé  jusques  à  ce  qu'il  s'endormoit  pour èlre couché^ 
il  ne  s'asseyoit  qu'à  dîner  et  à  souper. 

Le^Sy  vendredi,  à  Saint-Germain,  — Promené  à  Vésinet. 

Le  24,  samedi.  —  Il  se  réjouit  d'une  robe  neuve,  la 
montre  à  chacun.. 

Le  27,  mardi.  —  A  sept  heures  déjeuné ,  fort  gai,  con- 
trefait souvent  l'ivrogne.  A  onze  heures  dîné  ;  il  lui. prend 
humeur  à  contredire  et  de  crier  ;  fouetté. 

Le  29,  jeudi.  —  Éveillé  à  sept  heures  et  demie,  levé, 
déjeuné,  colère  mal  à  propos,  fouetté  très- bien. 

Le  k  mai  y  mardi,  à  Saint-Germain.  —  Éveillé  à  sept 
heures  et  demie ,  levé,  il  se  met  en  mauvaise  humeur, 
crie,  fouetté,  crie  plus  fort,  apaisé. 

Lely  vendredi.  —  A  quatre  heures  et  demie  mis  dans 
la  litière  de  la  Heine  pour  essayer;  mené  jusques  auprès 
de  la  Muette  (1),  en  revenant  il  veut  entrer  en  carrosse. 

Le  8,  samedi.  —  Éveillé  à  six  heures,  il  demande  son 
déjeuner,  en  mauvaise  humeur,  chasse  tous  ceux  qu'il 
voit.  Levé,  hoignard;  à  huit  heures  et  demie  déjeuné; 
opiniâtre,  fouetté,  se  dépite,  apaisé.  A  onze  heures  dîné. 
A  trois  heures  il  passe  le  bac  au  Pecq;  mené  à  Croissy, 
goûté  à  Croissy,  gai,  il  demande  où  est  la  cuisine.  Remis 
en  litière,  il  s'endort,  arrive  au  château  à  cinq  heures  et 
demie. 

Le  H,  mardi.  —  A  dix  heures  le  Roi  arrive,  il  lui  fait 
bonne  chère;  dîné  à  onze  heures  trois  quarts  avec  le 
Roi.  A  quatre  heures  le  Roi  s'en  retourne;  il  l'accole, 
il  lui  baise  la  main. 

Le  12,  mercredi.  —  Mené  à  Poissy  ;  le  curé  vient  au- 
devant  de  lui  avec  la  croix  et  la  bannière.  Il  est  reçu  par 
M™*  de  Retz,  abbesse,  à  l'entrée  de  la  maison  de  l'abbaye. 

Le  13,  jeudi.  —  Levé  à  huit  heures,  il  entre  en  mau- 
vaise humeur,  crie,  est  fouetté,  porte  la  main  au  fesse- 
ment,  disant  :  Chatouillez-moi ^  chalouilleZ'moiy  crie  par 


(1)  Dans  le  bois  de  Boulogne. 

néROARD.  «»  T.    I. 


66         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

dëpit^  apaisé.  A  trois  heures  il  entre  en  carrosse^  est  mené 
à  Forqueux. 

hè  Iff  samediy  à  Saint^Germain^"*-  A  sept  heures  levé, 
déjeuna,  J'aivois  nommé  potage  son' bouillôn>  il  me  dit  : 
Je  pense  vous  rêvez  ,  c'est  pas  du  potage.  A  deux  heures 
goù,té;  il  se  cache  en  mon  étude,  m'appelle  :  Moucheu 
Heoua,  je  sms  en  vote  petite  chambré  II  ne  brouilloit  ja- 
mais rien  là  où  ilalloit;  s'il  y  a  quelque  désordre,  il  le 
fait  remettre. 

Le  17,  lundis  -—Dîné,  mené  à  la^salle  du  bal,  il 
{^opiniâtre /est  fouetté. 

£« 20,  jeudi,  -r^  Mené  au  palemaii,  ramené  àonze heures 
pour  dîner,  il  n'en  veut  point;  fort  crié,  fouetté  très-bien 
coup  sur  coup,  par  deux  fois,  ne  se  rend  point,  enfia  dîné. 
,  £e  23,  dimanche^.T-  A,  huit  heures  levé ,  bon  visage  , 
gai>  vêtu;  il  avale  (1)  ses  bas  de  chausses  di^^nt:  Voyez  la 
belle  jambe.  W^'^  de  Ventelet  lui  hausse  le  bas  et  Fattachoit 
d'un  rubstn  bleu  à.  son  cotillon  ;  il  voit  que  le  ruban 
tournoit  un  peu  sur  le  derrière,  il  se  prend  à  dire  en 
souriant  :  Uol  ho  l  je  pense  vous  voule:^  fài  mon  eu  che- 
valier,  puis  le  voyant  encore  plus  en  arrière  :  Hoî  hoi 
mon  eu  est  chevalier.  A  neuf  heures  et  demie  déjeuné  sur 
la  fenêtre  du  préau  ;  il  voit  des  hommes  qui  passent,  leur 
crie  :  BonjoUy  Messieurs,  je  m'en  vais  boire  à  vous.  A  six 
heures  il  voit  en  passaat  le  petit  Canada  (2)  à  la  fenêtre, 
malade,  il  lui  fait  porter  de  son  potage. 
.  Le  24,  lundi,  r— M.  de  Rosny  le  vient  voir,  il  lui  baille 
froidement  la  main  à  baiser,  joue  au  palemail  à  là  salle 


(1)  11  met.  .  .  . 

(2)  C'était  sans  doute  un  jeune  sauvage  d'Amérique  ;  il  avait  été  tenu  sur 
les  fonts  de  baptême,  le  9  mai  précédent,  par  Alexandre,  clievalier  de  Vendôme, 
et  sa  sœur;  il  mourut  le  mois  suivant.  Le  15  novembre  1605,  le'DaupIn'n  se 
ressouvient,  à. propos  d'objets  rapportés  du  Canada  par  M.  de  Monts,  «  du 
petit  Canada  mort  il  y  avoit  dix-sept  mois,  le  jour  de  la  Fête-Dieu,  de  sa 
favori  de  pTonôiicér,  de  la  couleur  de  son  habit  bleu,  de  la  forme  de  son 
bonnet,  rond  comme  celui  du  feu  Roi.  » 


JUIN  1604.  67 

du  bal.  M.  de  Kosny  lui  veut  baiser  la  main  et  s^en  aller^ 
il  la  refuse  et  ne  le  veut  accoler;  M.  de  Rosny  s'en  va, 
il  est  marri  de  Tavoir  refusé,  le  dit  à  M"*^  de  Montglat,  lui 
donne  la  main. 

Le  26  mai,  mercredi^  à  Saint-Germain.  —  Il  ne  veut 
point  saluer  H.  de  la  Chevalerie  qui  lui  apporte  un  petit 
carrosse  plein  de  poupées;  il  y  avoit  une  lettre  de  M,  de 
Rosny;  il  tend  la  main /et  pour  la  lettre,  dit  :  Je  la  jette- 
rai  par  la  fenêtre. 

Le  ^Ij  jeudi.  —  A  une  heure,  dans  la  tourelle  de  la 
chambre  du  Roi,  il  écrit,  pour  du  sucre  rosat,  une  lettre 
au  Roi .  Je  luitiens  la  main  ;  il  se  fâcboit  sur  la  fin,  disant  : 
Ua  pume  est  to  pesante.  Il  nommoit  tous  les  mots  après 
moi,  qui  lui  conduisois  la  main  : 

Papa  ie  say  ben  equiué  non  pa  enco  lise.  Moueheu  de  Oni  m'a 
aouoiéufi  home  aiué  et  un  beau  ôaoche  ou  é  ma  maitesse  Tinfante , 
é  une  belle  poupée  a  theu  tbeu.  I  m'a  pomi  un  beau  gan  li  pou  couebé, 
iene  sui  pu  petl  anfan,  iay  ben  cbau  dan  mon  bechau,  iay  beu  a  vote 
santé  papa  é  a  maman.  Ma  pume  est  fp  pesante,  ie  ne  pu!  pu  équiué, 
îe,  vous  baise  te  bumbemah  lé  main  papa  é  a  ma  bone  maman  é  sui 
papa  vote  te  bumbe  é  te  obéîssan  fi  é  cheuiteu.  Daufiin  (1). 

Le  31,  lundi.  —  Levé  contre  son  gré  par  M™*  de  Mont- 
glat; il  tenoit  des  verges,  lui  en  donne  un  bon  coup  sur 
ie  visage,  ne  veut  point  de  M""®  de  Moniglat,  s'y  opiniâtre, 
en  est  fouetté.  Il  envoie  à  dîner  à  Canada. 

Le  i"  juin  y  mardi  ^  à  Saint-Germain.  —  Il  se  fait  pro- 
mener dans  son  petit  carrosse  du  comté  de  Permission  (2). 


(1)  Papa,  je  sais  bien  écrire,  mais  pas  encore  lire.  M.  de  Rosny  m*a  envoyé 
un  homme  armé  et  un  beau  carrosse  où  est  ma  maltresse  Tlnfante,  et  une 
belle  poupée  à  ma  sœur.  Il  m'a  promis  un  beau  grand  lit  pour  eouclier; 
je  ne  suis  plus  pelit  e.nfant  ;  j*ai  bien  chaud  dans  mon  berceau.  J'ai  bu  à  votre 
santé,  papa,  et  à  maman.  Ma  plume  est  Tort  pesante;  je  ne  puis  plus  écrire. 
Je  voiis  baise  très-humblement  les  mains,  papa  et  à  ma  bonne  maman,  et  suis, 
papa,  votre  très-bumble  et  très*obéissanl  (ils  «t-serviteur. 

(2)  C'était,  dit  Lesloile,  n  un  fol  couraut  les  rues,  qui  se  faisoit  nommer 
le  comte  de  Permission...  Le  métier  de  ce  fol  éloit  d'être  charron,  et  mon- 
toiten  Savoie  rartillerie  du  duc,  où  on  disoit  quMl  se  çonnoissoit  fort  bien.  » 
(Journal  de  Henri  /K,  tome  r*^,  2^  partie,  p.  366,  éd.  Micliaud  et  Poujoulat.) 

5. 


es  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROAllD. 

Le  3,  jeudi  y  à  Saint-Germain.  —  Éveillé  à  sept  heures, 
levé;  il  prend  sa  chemise  par  jalousie  de  Labarge,  page 
de  M"*'  de  Montglat.  Il  frappe  à  coups  de  pied  M.  le  Cheva- 
lier et  M"'  de  Vendôme.  Amusé,  promené,  il  est  toujours 
avec  les  soldats,  fait  mettre  le  feu  à  un  pétard.  Il  fait  fouet- 
ter Labarge,  fait  mettre  le  petit  Frontenac  à  genoux,  le 
fouette,  lui  fait  baiser  les  verges,  lui  pardonne. 

Le  4,  vendredi.  —  Levé  à  neuf  heures  ;  le  Roi  arrive; 
fort  gentil,  l'embrasse,  entre  en  colère  de  ce  que  le  Roi 
avoit  baisé  un  peu  serré  M.'  le  Chevalier,  en  fait  le  dépité; 
diverti,  fait  bonnne  chère  au  Roi.  M.  le  Prince  lui  donne, 
sa  chemise.  Déjeuné,,  il  va  à  la  messe  avec  le  Roi  en  la 
chapelle,  veut  faire  ôter  le  Roi  de  sa  place,  s'y  efforce, 
et  dit  :  //  est  en  ma  place^  ôtez-vous  de  là.  Le  Roi  s'ôte  et 
laisse  son  chapeau  :  Otez  le  chapeau;  il  futôlé.  Mené  par- 
tout avec  le  Roi.  A  onze  heures  diné  avec  le  Roi.  La 
Reine  arrive  à  midi;  il  la  sert,  se  joue  à  elle.  M"®  de  Ven- 
dôme baise  la  main  de  la  Reine  ;  il  s'en  fâche ,  y  court 
pour  la  frapper,  frappe  la  Reine.  A  trois  heures  goûté  en 
sa  chambre,  mené  promener,  il  dit  adieu  au  Roi  et  à  la 
Reine;  à  six  heures  soupe,  il  fait  exercice  de  guerre;  à 
huit  heures  s'endort. 

Le  5,  samedi.  — A  huit  heures  et  demie  déjeuné;  mené 
au  Roi,  il  va  jouer  au  palemail,  puis  au  lever  de  la  Reine. 
A  dix  heures  et  demie  dîné  en  la  salle  avec  le  Roi  ;  il  ne 
veut  point  que  M.  le  Chevalier  et  M"®  de  Vendôme  pren- 
nent dans  le  plat  da  Roi.  A  six  heures  trois  quarts  soupe; 
mené  au  Koi,  il  voit  iM.  le  Chevalier  auprès  du  Roi,  s'en 
Va  à  la  charge,  le  fait  mettre  derrière. 

Le  6y  dimanche.  — A  huit  heures  et  demie  déjeuné;  le 
Roi  y  vient,  le  voit  déjeuner  ;  il  fait  le  fâcheux,  fait  taire 
Hindret,  joueur  de  luth.  Promené  au  jardin,  aux  allées, 
il  voit  et  regarde  le  Roi  touchant  les  malades. 

Le  8,  mardi.  —  Levé,  il  ne  veut  point  prendre  sa  che- 
mise, et  dit  :  Pointma  chemise^je  veux  donner  premièrement 
du  lait  de  ma  guilley  ;  Ton  tend  la  main,  il  fait  comme  s'il 


JUJJN  iG04.  6d 

en  liroit,  et  de  sa  bouche  fait  :  fsssy  fssSy  nous  en  donne  à 
tous,  puis  se  laisse  donner  sa  chemise.  Velu,  il  se  joue  en 
paroles  avec  Labarge;  Labarge  lui  dit  qu*il  est  Mon- 
sieur le  Dauphin  ;  il  lui  répond  :  Vous  êtes  Dauphin  de 
mede.  Meneau  palemail,  M.  de  Lorraine  avec  lui,  ramené 
chez  la  Reine  ;  dîné  avec  la  Reine  à  midi,  a  Mon  fils, 
dit  la  Reine,  où  irons  nous  ?»  Il  répond  :  A  la  chasse.  A 
trois  heures  la  Reine  le  met  en  son  carrosse,  le  mène  à 
la  chasse  aux  toiles,  au  bois  de  Ponchi,  près  le  parc  de 
Sainte-Gemme.  A  quatre  heures  et  demie  goûté  d'une 
rôtie  à  l'accoutumée  ;  le  Roi  arrive  de  courir  le  cerf,  prend 
de  sa  rôtie;  il  s'en  met  en  colère.  Le  Roi  le  pressa  trop  et 
lui  jette  au  visage  l'eau  dont  la  rôtie  étoit  trempée;  il 
se  met  à  pleurer,  et  eût  été  plus  malmené  sans  M.  de  Lor- 
raine. Porté  sur  un  chariot,  dans  les  toiles,  il  voit  passer 
devant  lui  et  s'en  retourner  le  sanglier  ;  le  voyant,  il  re- 
marque ses  dents  et  dit  :  //  a  de  grandes  dents. 

Le  9,  rnercredi.  — Mathurine  (1)  lui  demande  :  «  Viens 
çà;  seras  tu  aussi  ribaud  que  ton  père?  »  Il  répond  froi- 
dement, y  ayant  songé  :  Non.  Il  va  chez  la  Reine  à  une 
heure  et  demie  ;  àdeux  heures  goûté  ;  il  entreen  mauvaise 
humeur  contre  la  Reine,  il  la  frappe,  elle  en  rit.  On  veut 
fouetter  Labarge  s'il  ne  demande  pardon,  il  le  demande. 
Madame  le  veut  taiser,  il  lui  fait  baiser  son  pied. 

Le  10,  jeudi.  — M.  de  Vendôme  arrive,  se  met  auprès 
de  lui,  à  la  main  gauche;  il  le  repousse  par  deux  diver- 
ses fois  de  la  main,  disant  ;  Allez  plus  loin.  M.  de  Ven- 
dôme, de  son  mouvement,  lui  baise  le  dessus  de  la  main 
et  à  l'impourvù.  Ha!  dit-il  en  faisant  le  fâché,  vous  bai- 
sez ma  main,  et  la  frotte  contre  sa  robe.  Promené  au 
jardin,  dîné,  amené  à  la  Reine,  mis  en  carrosse.  A  deux 
heures  goûté,  amusé,  ramené  en  la  salle  du  Roi,  il  fait 
sortir  un  cul-de-jatte  qui  jouoit  du  flageolet,  disant  :  Mettez 
dehors  ;  qu'il  joue,  mais  je  ne  le  veux  pas  voir.  Il  ne  veut 

(1)  Folle  de  la  Reioe.  Voy.  la  note  du  5  décembre  1603. 


70         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

point  voir  Olyvette,  folle  de  feu"  M"'  de  Bar,  ne  veut 
point  voir  maître  Guillaume  (1),  n'aime  point  les  fols 
de  celte  sorte.  Soupe;  il  fait  porter  de  la  gelée  au  petit 
Canada,  malade;  s'amuse  à  voir  les  passants. 

Le  H,  vendredi,  à  Saint-Germain.  —  Il  se  fâche,  frappe 
M"*  de  Montglat,  fait  ôter  le  bàlon  à  M.  de  Courville,  gou- 
verneur des  pages  de  la  chambre.  Mené  au  jardin,  on  ne  le 
peut  contenter  ;  on  est  contraint  dePemporter;  il  crie,  crai- 
gnant le  fouet;  outré,  un  peu  fouetté,  il  égratigne  bien 
fort  M"'  de  Montglat  à  la.  joue  de  deux  grandes  raflades. 
Apaisé,  xjfïené  à  la  salle  (^u  Roi  ;  à  onze  heures  trois  quarts 
dlué  ;  fâcheux,  il  fait  ôter  Madame  de  table.  Mesuré,  il  a 
trois  pieds  de  long,  moins  demi-pouce  {%)>    . 

Le  12,  samedi.  —  A  neuf  heures  déjeuné;  il  va  à  la 
chapelle,  voit  M.  le  Chevalier  et  M"*  de  Vendôme  à  ge- 
noux sur  leurs  carreaux  ;  il  se  prend  à  eux,  disant  :  Oiez, 
ôtez  de  là  ;  priez  Dieu  à  terre;  ilssont  contraints  de  les  ôter. 
Mené  chez  la  Reine,  il  entre  en  fâcheuse  humeur,  veut 
que  la  Reine  ôte  sa  robe,  qu'elle  ôtesa  chaîne.  La  Reine  le 
frappe,  il  lui  rend,  demande  pardon.  Il  fait  le  fâcheux, 
ne  veut  point  diner;  enfin,  sur  1^  jalousie  de  Labarge, 
qui  feignit  vouloir  manger  le  dîner,  il  dîne  à  onze  heures 
et  demie.  Il  prend  plaisir  aux  discours  de  maître  Guil- 
laume, les  redit.  A  deux  heures  et  demie  goûté;  il  va  en 
la  chambre  de  Madame  ;  M""®  de  Montglat  veut  donner  la 
chemise  à  Madame;  il  la  prend,  la  jette  à  terre  en  colère. 
On  la  met  à  Madame,  il  crie  plus  fort;  fouetté,  outré  de 
colère.  Porté  au  Roi  à  sept  heures  et  demie,  ramené  à 
huit.  .... 

Le  13,  dimanche.  —  A  neuf  heures  déjeuné  ;  uiené 
chez  le  Roi  ;  le  Roi  lui  veut  î^ive  prendre  en  la  bouche, 
par  force,  une  fraise;  il  entre  en  mauvaise  humeur,  jette 
la  serviette  du  Roi  par  terre  ;  porjéen  la  chambre  d^.la 


(l)Fon  dulRoi. 

(:i)  T'oy.  au  3  novembre  1603. 


JUIN  1604.  7r 

Reine^  fouetté.  Mené  au  dîner  du  Roi^  il  mange  tout  ce 
que  le  Roi  lui  donne. 

Le  Vt>,  lundi,  —  Mené  au  palemail,  il  court  de  loin  au 
Roi,  l'embrasse;  le  Roi  le  prend  par  la  main.  ^A  onze 
heures  mené  en  la  salle  du  Roi;  dîné;  mené  au  Roi  à 
deux  heures,  il  se  joue  en  la  galerie. 

Le  15,  mardi»  —  A  neuf  heures  déjeuné  ;  peint  par  le 
sieur  Martin  (1).  Mené  à  la  chapelle,  H.  le  Chevalier  et 
M"*'  de  Vendôme  étoient  sur  leurs  carreaux,  il  les  en  fait 
ôter.  Metié  à  la  Rein^  à  trois  heures  ;  le  Roi  revient  de  la 
chasse;  à.  trois  heures  trois  quarts,  le  Roi  et  la  Reine 
partent  pour  aller  à  Paris. 

Le  46,  mercredi.  —  Il  se  jouoit  d'une  petite  clef  attachée 
à  un  cordon;  je  lui  demande.  «Monsieur,  est-ce  la  clef 
de  vos  écus?  »  II.  répond  :  Oui,  • —  a  Et  qui  les  garde  ?  » 
r- Il  répond  :  Mouçheu,  deRosny..  A  deux  heures  et  demie 
goûté  ;  il  vient  en  ma  chambre.  Je  tenois  sur  ma  table 
la  liasse  de  mon  journalier  pour  le  montrer  à  M"**^  de 
Panjas,  qui  étqit  avec  M™"  de  Montglat.  c<  Ce  livre.  Mon- 
sieur, luidis-je,  c'est  votre  histoire  pisseuse,  y^  U  répond  : 
Non.  —  c(  C'est  votre  histoire  breneuse  (2).  »  Il  répond  : 
Non,  — .((  C'est  l'histoire  de  vos  armes.  »  Il  répond  :  Oui. 
A  huit  heures  le  Roi  et  la  Reine  reviennent;,  mené  vers 
LL.  MM.,  il  les  embrasse,  danse,  court,  va  servir. le  Roi  à 
table.  Il  demande  une  guihe,  le  Roi  la  lui  refusie,  il  s'en 
fâche  ;  le  Roi  la  lui  veut  donner,  il  n'en  vcvit  point,  est  en 
mauvaise  humeur ,  continue  voyant  que  le  Roi  baisoit 
M.  le  Chevalier.  Le  Roi  se  lève  de  table,  le  veut  baiser,  il 


(i)  Charles  Martin,  le  môme  qui  avaitdéjà  fait  son  portrait,  le  25  février  1603. 

(2)  On  sait  que  nous  avons  précisément  retranché  du  Journal  d^Héroard 
tous  les  détails  dont,  on  le  voit,  il  est  le  premier  à  plaisanter.  Voici  dans 
quels  termes  Héroard  parle  de  son  Journal,  dans  son  livre  De  V institution 
du  Prince  ;  «  Je  lui  fais  offre  (  au  précepteur  du  Pajiphin)  d'un  journal  d*où 
il  pourra  tirer  des  conjectures  évidentes  des  complexions  et  des  inclinations 
de  notre  jeune  prince,  et,  si  Paffection  se  pouvoit  transporter,  je  lui  en  four- 
nirois  à  suffisance  et  autant  que, nul  autre;,  voire  de  celle  tendre  çt  cordiale 
passion  que  naturellement  les  pères  ont  pour  leurs  propres  enfants.  » 


73  JOURNAL  DE  JEAiN  HÉROARD. 

ne  veut  pas  ;  le  Roi  lui  prend  la  tète  et  le  baise,  et  se  sen- 
tant pressé,  pour  se  défendre  il  rencontre  la  barbe  du 
Roi  (51c). 

Le  il,  jeudi,  —  Mené  à  la  messe  du  Roi,  qui  le  mène 
à  la  procession,  ramené  à  la  chapelle  pour  Técu  à  l'of- 
frande, qu'il  ne  vouloit  point  lâcher  (1).  A  onze  heures 
trois  quarts,  mené  en  la  salle  du  Roi;  dîné  en  rêvant  et 
battant  le  tambour  de  la  voix,  tirant  des  arquebusades. 
Il  ne  songe  point  à  boire;  on  lui  en  présente  sans  en 
demander;  il  ù'en  fait  compte,  boit  par  coutume.  Amusé 
jusques  à  trois  heures ,  goûté  ;  mené  au  palemail  au  Roi 
et  à  la  Reine,  il  court,  joue  au  palemail,  frappe  un 
coup  en  lieu  plein,  vers  la  chapelle,  de  quatre  vingts 
pas,  mesurés  par  le  Roi.  A  six  heures  et  demie  soupe; 
en  mangeant  on  lui  dit  :  «  Monsieur,  voici  un  autre 
féfé  qui  vous  vient  voir.  »  Il  répond  :  Enco  un  auteféfé! 
où  esl'il  M.  et  M"®  de  Verneuil  arrivent  à  sept  heures 
et  un  quart;  il  les  regarde  fixement  à  l'entrée.  On  le 
met  bas  (2),  il  va  au  devant  froidement  pour  rece- 
voir M.  de  Verneuil,  lequel  se  retire  contre  celui  qui  le 
tenoit  et  se  retourne,  hoignant,  ne  voulant  point  voir  et 
approcher  M.  le  Dauphin,  qui  suivoit  froidement,  sans 
s'émouvoir,  pour  le  caresser.  M.  de  Verneuil  résiste  à 
l'accoutumée;  cependant  M.  le  Dauphin  se  retourne, 
baise  et  accole  par  deux  fois  M^'*  de  Verneuil.  Voyant  que 
M.  de  Verneuil  ne  se  vouloit  point  laisser  accoler  ni  ap- 
procher, il  retourne,  court  vers  sa  table  et  achève-  de 
manger.  Il  regardoit  M.  de  Verneuil,  tenant  la  tête  bais- 
sée sur  le  côté  droit  et  appuyé  sur  le  bras  de  la  chaise, 
du  coude  du  même  côté.  Mené  au  Roi  en  la  cour,  le  Roi 
le  mène  au  jardin  ;  tous  ses  enfants  y  étoient  (3). 


'  (1)  Héroard  a  noté  en  marge  ce  passage,  comme  une  première  indication 
de  Tamour  du  Dauphin  pour  l*argent. 

(ï)  C'est-à-dire  qu'on  le  descend  de  la  chaise  sur  laquelle  il  était  assis  à  table. 

(3)  Les  enfants  de  Henri  IV  étaient  alors  au  nombre  de  sept  :  le  Dauphin 
et  sa  sœur,  nommée  Madame,  César,  duc  de  Vendôme,  Alexandre,  nommé 


JUUN  1604.  78 

Le  18,  vendredi,  à  Saint-Germain.  —  Mené  à  la  Reine, 
M.  de  Verneuilavec  lui  ;  la  Reine  leur  fait  bonne  chère. 
A  trois  heures  et  un  quart  goûté  ;  il  donne  des  confitures 
à  H.  de  Yerneuil. 

Le  19 ,  samedi.  —  Il  se  joue  à  un  petit  canon  qu'il  dit 
lui  avoir  été  donné  parle  sieur  Constance,  écuyer  du  Roi, 
  onze  heures  et  demie  diné;  il  pousse  son  écuelle  de 
cerises,  et  dit  :  Velà  pou  le  petit  Canada,  qui  étoit  décédé 
le  jour  précédent.  Acinq.heures  et  demie  mené  au  jardin, 
il  se  fait  mettre  dans  le  petit  chariot  vert  avec  M""'  de 
Montglat,  et  à  son  côté  M.  de  Verneuil,  disant  :  Mêliez, 
mettez-le  /à,  après  que  M.  de  Verneuil  lui  eut  demandé  : 
a  Mon  maître,  vous  plalt-il  que  je  sois  là?  »  Mené  au  Roi 
et  à  la  Reine  revenant  de  la  chasse. 

Le  20,  dimanche.  —  M.  de  Vendôme  entre  en  sa  cham- 
bre fort  accompagné;  il  y  avoit entre  lesautres  un  gentil- 
homme de  Normandie,  nommé  le  sieur  de  la  Valée,  qui  se 
mèloit  de  prédire  par  horoscopes  et  nativités.  11  s'adresse  à 
lui  parmi  la  troupe  :  Allez  vous-en,  et  le  presse  si  fort 
qu'il  fallut  sortir.  A  dix  heures  et  demie  porté  au  Roi  en  la 
chapelle;  on  lui  demande  :  «  Monsieur,  qui  est  le  papa  de 
féfé  Verneuil?  m  11  répond  un  mot  controuvé,  de  son  in- 
vention, comme  quand  il  ne  vouloit  pas  dire  quelque 
chose,  a  Monsieur,  lui  dit-on,  il  est  le  fils  du  Roi.  »  Il 
répond  court  et  soudain  :  Cest  moi,  se  montrant  et  ayant 
la  main  sur  sa  poitrine. 

Le  21,  lundi,  —  Mené  à  la  chapelle  ;  le  Roi  lui  jette 
de  l'eau  bénite  au  visage;  il  s'en  met  en  colère,  ne  veut 
que  personne  sorte,  fait  fermer  les  portes.  A  deux  heures 
et  demie  goûté  ;  il  s'amuse  aux  exercices  de  guerre.  La 
Reine  arrive,  il  se  met  en  mauvaise  humeur,  ne  veiît 
point  baiser  la  Reine,  la  veut  frapper.   L'on  feint  de 


M.  le  Chevalier^  et  M^i^  de  Vendôme,  nés  tous  trois  de  Gabrielle  d^£$trées  ; 
Henri,  duc  de  Verneuil,  et  Gabrielle*  Angélique,  nommée  M^e  de  Verneuil,  en- 
fanta du  roi  et  de  la  marquise  de  Verneuil. 


74         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

fouetter  Labarge  comme  faisant  la  faute  ;  il  s'apaise  et 
fouette  lui-même  Labarge.  A  $ix  heures  soupe  ;  sa  nour- 
rièe  lui  demande  s'il  Veut  teter,  et  lui  présente  le  teton> 
il  lui  tourne  le  dos^  lui  disant  froidement  iJFaites  Mer 
mon  eu.  .'.,.. 

Le  22,  mardi,  — Il  entre,  en  mauvaise  humeur,  contre 
H'"^  de  Montglat,  en  fait  autant  à  M.  Concino,  puis  f^it  la 
paix  moyennant  un  petit  carrosse  et  mu^  qharrat^e  poqr 
Labarge.  Il  va  au  jeu  de  paume,  dopne  le  hQnjour  au 
Roi,  se  joue,  et  ritavec  M.  deMontiguy,  enseigne  cplo-? 
nelle  aux  gardes,  qui  avoit  un  grand  nez ,  rappelant 
Janica,  pour  Nasica.  (1) 

Le  23,  mercredi.  —  Promené  par  la  galerie;  il  donne 
le  bonjour  au  Roi,  qui*  étoit  en  carrosse  à  cause  de  la 
pluie.  Il  donne  un  soufflet  à  la  petite  Louise,  parce  qu'il 
ne  vouloit  pas  qu'elle  tint  par  la  main  M'*^  de  Verneuil  ; 
elle  s'en  va,  il  la  suit  pour  la  faire  revenir,  ne  veut  point 
que  Labarge  y  aille,  et  l'ayant  attrapée  :  VeneZy  %)eneZy 
pelile  Louise,  je  ne  vous  battai  pus. 

Le  24,  jeudi.  —  Mené  au  Roi,  qui  le  mène  à  la.Reine  ;  il 
obtient  grâce  pour  des  chats  que  l'on  vouloit  mettre  au 
bûcher  de  la  Saint-Jean.  Mené  au  Roi  et  à  la  Reine  vil  est 
gentil  et  le  Roi  lui  est  fort  doux.  Il  s'amuse  avec  ses  petits 
seigneurs  à  des  actions  de  guerre  ;  la  Reine  arrive,  il  se 
met  en  colère  contre  elle,  craignant  que  ce  înt  pour  lui 
empêcher  son  plaisir.  La  Reine  le  menace  du  fouet,  la 
colère  augmente;  le  Roi  l'apaise.  Le  Roi  etla  Reine  pjar- 
tent  à  trois  heures.  .         .\ 

Le  27,  dimanche.  —  Il  fait  ôter  de  derri^i^e  lui  M.  de 
la  Valette,  qui  lui  lenoit  sa  lisière  ;  arrive  un  habitant  dç 
de  Rouen,  âgé  de  cinquante-cinq  ans,  qui  se  met  âge* 
noux,  la  larme  à  Toeil,  disapt  le  cantique  de  Siméon. 

Le  28,  lundi.  — '  M"°  de  Vendôme  pour  se  jouer  avec 
le  Dauphin,  comme  ellefaisoit  bien  souvent,  lui  porte  son 

^- — ' ■     -  Il  I  I ,  ^  .  - — ^ 

(1)  Voy.  au  8  septembre  suivant. 


JUILLET  1604.  75 

doigt  au  visage;  il  s'élance  en  colère  sur  ellç  commç 
un  lion  et  lui  arrache  le  masque  du  visage.  Il  met  le  feu 
au  bûcher  de  Saint- Pierre. 

Le  29  juin,  mardis  à  Saint-Germain,  — Il  fait  de  petites 
actions  militaires  avec  ses  soldats  ;  M.  de  JMansan  lui  met 
le  hausse-col,  le  premier  qu'il  aitmis  ;  il  en  est  ravi,  se  fait 
voira  tous  ses  soldats.  Il  goûte  avec  son  hausse-col,  s'en- 
Iretient  avec  tous  ses  soldat^  comme  s'il  étoit  en  pleine 
guerre. 

Le  30,  mercredi,  —  Il  demande  son  hausse-col  et 
toutes  ses  armes,  les  prend,  les  considère,  s'en  joue,  en 
est  ravi,  met  ses  gantelets  en  mains,  en  gourme  Labarge. 
Il  ne  peut  laisser  les  armes.  M™*"  de  Vitry  àppeloit  M.  de 
Verneuil  son  maître  ;  il  l'entend  ,  et  dit .:  Non ,  c'est  moi. 

Le  2  juillet,  vendredi,  à  Saint-Germain.  — M™^  sa  nour- 
rice demande  à  M.  de  Verneuil  ce  qu'il  avoit  mangé  à 
souper,  il  répond  :  a  Du  poulet,  de  la  panade,  etc.  »  Elle 
demande  après  à  H,  le  Dauphin  :  «  Et  vous,  petit  bout  de 
nez,  petit  galant,  qu'avez- vous  mangé  à  souper?  »  Il  ré- 
pond en  souriant,  comme  gaussant  ;  Delamede. 

Le  3,  samedi.  —  Il  se  fait  mettre  dans  le  chariot  du 
comte  de  Permission ,  fait  asseoir  M.  de  Verneuil  sur  le 
devant ,  se  fait  traîner. 

Le  4,  dimanche.  —  Mené  à  dix  heures  à  la  chapelle^  il 
entre  en  colère  contre  M,  l'aumônier,  est  fouetté;  la  co- 
lère lui  augmente,  il  en  est  diverti  par  Labarge,  qui  sonne 
les  cloches.  Le  baron  d'Ornh,  gentilhomme  anglois,  fils 
du  grand  fauconnier  d'Angleterre ,  vient  avec  le  sieur 
del'Isle,  gentilhomme  anglois,  lequel,  par  transport,  sou^ 
leva  et  baisa  à  l'oreille  M.  le  Dauphin  par  permission  ; 
mais  il  avoit  à  demi  fait  quand  il  la  demanda. 

Le  5,  lundi.  —  Promené  en  la  basse-cour,  où  il  donne 
l'aumône  à  des  pauvres. 

Le  6,  mardi.  —  M™°  la  marquise  arrive  en  la  salle  du 
Roi,  trouve  M.  le  Dauphin,  qui  lui  donne  la  main  à  bai- 
ser ;M'"^  de  Verneuil  se  veut  jouer  à  lui,  et  lui  prend  ses 


76  JOURNAL  DE  Ji:Ai>i  HÉROARD. 

tetons;  il  la  repousse  et  lai  dit:  0/ez,  ôleZy  laissezcela;  allez- 
vous-en. 

Le  7,  mercredi.  —  Botté  pour  la  première  fois  par 
M.  de  Ventelet,  il  en  est  ravi^  montre  ses  bottes  à  chacun, 
dit  qu'il  va  à  Paris,  demande  son  cheval.  Le  capitaine 
Polet,  gentilhomme  gascon  ,  revenant  de  Hongrie,  lui 
baise  les  mains.  Le  Dauphin  ne  veut  point  baiser  M*°*  la 
marquise  de  Verneuil,  ne  veut  point  approcher  M"*^  la 
marquise,  la  frappe  de  son  palemiail.  Il  se  fait  mettre  son 
hausse-col,  prend  sa  pique,  la  branle  contre  M.  de  Bel- 
mont,  se  fait  mettre  son  épée,  s'efforce  de  la  tirer  (  elle 
étoit  bridée  ).  M"®  la  marquise  lui  dit  :  a  Monsieur, 
je  vous  la  tirerai,  et  permettez  que  mon  fils  prenne  votre 
pique,  le  voulez-vous  bien  ?  »  Elle  la  met  hors  du  four- 
reau; illa  tient  haut,  élevée,  pour  un  peu  de  temps.  M.  de 
Belmont  la  prend  de  ses  mains,  la  remet  dans  son  four- 
reau et  la  bride,  feignant  de  la  lui  vouloir  racoustrer.  Il 
ne  veut  jamais  permettre  que  la  marquise  lui  touche 
les  tétons;  sa  nourrice  Tavoit  instruit,  disant  :  a  Mon- 
sieur, ne  laissez  point  toucher  vos  tétons  à  personne,  ne 
votre  guillery,  on  la  vous  couperoit.  »  Il  s'en  ressou- 
venoit. 

Le  Sy  jeudi.  —  M.  de  Lorraine  (1)',  qui  le  venoit  voir 
avec  MM.  de  Bar  (2)  et  de  Vaudemont  (3),  arrive;  il  va  à 
lui  le  chapeau  au  poing,  lui  tend  la  main  à  baiser  et  à 
MM.  ses  enfants,  se  fait  mettre  Tépée  que  le  duc  de  Lor- 
raine lui  donne.  M"®  la  marquise  de  Verneuil,  qui  étoit 
revenue  de  Poissy  à  une  heure,  vient  à  deux  heures;  il 
ne  tend  point  la  main.  Elle  essaye  tous  les  moyens , 
point;  M"*'  de  Montglatlui  fait  donner,  mais  avec  peu  de 
volonté,  et  lui  fit  dire  :  Àdieu^  madame,  j'aimerai  bien 
vote  fils,  mon  féfé.  Elle  répondit  :  a  Et  il  sera  votre 


(1)  Charles  H,  dit  le  Grand,  duc  de  Lorraine,  mort  en  1608. 

(2)  Henri  de  Lorraine,  duc  de  Bar,  puis  de  Lorraine,  mort  en  1624. 

(3)  François,  comte  de  Vaudemont,  puis  duc  de  Lorraine,  mort  en  1670. 


JUILLET  IG04.  77 

serviteur.  »  A  quaire  heures,  le  due  de  Lorraine  prend 
congé  de  lui. 

Le  10,  samedi,  à  Saint-Germain.  —  Il  ordonne  en  pa- 
roles comme  s'il  avoit  déjà  commandement,  et  dispose 
de  l'ordre  et  devoir  des  soldats,  sait  les  noms  et  pro- 
priétés de  toutes  les  armes.  Il  tire  des  armes,  fait  ôter  le 
plastron  à  M.  de  la  Valette. 

Le  12,  lundi.  —  Il  fait  venir  une  épousée  de  village, 
considère  les  danseurs. 

Le  14,  mercredi.  —  Éveillé  à  sept  heures  trois  quarts, 
il  s'entretient  tout  seul,  bat  tout  bas  en  soi-même  la  bat- 
terie des  lansquenets,  bat  du  tambour  contre  sa  poitrine 
aveclepoing.Çà,  dit-il,  vmczsoiirfa,  en  fait  aulantfaire  par 
M"*  Beraud,  lui  dit  :  Marchez,  en  garde,  demande  son  cor- 
selet, disant  :  Tai  astheure  une  grande  chambre,  et  un  grand 
corcelel;  il  est  là-haut  à  ma  garde-robe.  Il  en  fut  impatient 
tant  qu'il  l'eût;  il  se  laisse  vêtir  et  coiffer  patiemment, 
sous  l'espérance  d'un  casque  qu'il  voyoit  devant  lui  ;  il 
le  fait  essayer,  il  étoit  trop  étroit.  M.  de  Belmont  lui 
met  son  hausse-col;  M.  de  Ventelet  tenoit  le  derrière  du 
corcelet  ;  M.  de  Belmont  lui  met  le  derrière ,  qu'il  em- 
poigne lui-même  et  le  serre  comme  sauroit  faire  le 
plus  accoutumé  à  porter  cuirasse,  a  la  patience,  et  sou- 
dain qu'il  est  armé  demande  :  Ma  pique,  et  se  prend  à 
marcher  parmi  la  chambre  ,  si  gaiement  et  si  à  son  aise 
qu'il  sembloit  n'avoir  rien  sur  les  épaules.  Jamais  ne 
fut  vu  pareille  chose  en  cet  âg^  :  la  patience,  l'adresse 
et  la  facilité  à  porter  et  manier  les  armes.  Il  se  prend 
à  tirer  et  branler  des  coups  de  pique  contre  Labarge^ 
et  sur  la  balustre,  comme  à  la  barrière;  il  va,  il  vient,  il 
ne  dit  mot,  transporté  d'aise.  L'on  lui  porte  un  grand 
miroir,  il  se  voit  dedans,  et  tout  soudain  se  fait  désarmer. 
Il  joue,  raille  sûr  Marguerite  Valon,  descend  chez 
MM.  d'Epernon,  s'amuse  à  un  hvrede  figures,  en  voit  une 
où  il  y  avoit  un  hallebardier  qui  en  détachoitun  autre, 
lui  avaloit  les  chausses ,  et  lui  mettoit  le  doigt  dans  le 


78  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

fondement.  Hêy  dit-il,  Velà  Fanchemont  (Franchemont , 
un  hallebardier  du  corps,  qui  étoit  en  quartier)  qui  met 
le  doigt  au  eu  du  capitaine  Richard.  A  trois  heures, 
comme  il  a  entendu  battre  la  garde,  il  a  demandé  sou- 
dain :  Je  veux  mes  armes ,  mon  corcelety  mon  casque ^  mon 
hausse-coUy  se  fait  armer,  et  là-dessus  les  soldats  vien- 
nent pour  entrer  en  garde.  Il  se  fait  désarmer  et  com- 
mande au  baron  de  Hontglat  de  porter  ses  armes  au 
corps  de  garde,  au  sieur  de  Saint-Martin,  pour  les  met- 
tre au  râtelier  et  les  bien  attacher.  Elles  y  furent  mises, 
les  armes  entières,  depuis  le  casque  jusques  aux  pieds; 
il  les  alloit  montrant  à  ceux  qui  entroient  en  la  salle; 
il  mêles  montra  par  la  fenêtre,  médit  :  Voyez,  mes  armes 
qui  sont  au  corps  de  garde ,  et  me  commanda  de  ré- 
crire. 

Le  16,  vendredi,  à  Saint-Germain.  -^  M"®de  Montglat, 
par  mégarde,  lui  tournoit  le  dos  ;  il  lui  a  dit  :  Il  faut  pas 
tourner  le  eu  à  moucheu  le  Dauphin. 

Le  19,  lundi.  —  Il  voit  dresser  son  lit  avec  une  ex- 
trême allégresse ,  est  mis  dans  son  lit  pour  la  première 
fois  (1). 

Le  24,  samedi.  — Étant  à  la  messe.  M"*  Bélier  lui  donne 
une  image  d'un  crucifix,  lui  disant  que  c' étoit  le  bon  Dieu. 
M.  l'aumônier  élevant  l'hostie,  elle  lui  dit  :  a  Monsieur, 
regardez  le  bon  Dieu.  »  Il  répond  :  Cest  encore  le  bon 
DiVu?  L'aumônier  élevant  le  calice ,  elle  lui  en  dit  autant; 
il  répond  :  Cest  le  bon  Dieu^  en  montrant  sa  figure,  et  là? 
ajoute-t-il  en  montrant  le  calice,  ce  Cela,  dit-elle,  est  le 
isang  du  bon  Dieu  »;  il  répond  :  Buvons-nous  du  sang? 

Le  27,  mardi.  —  Il  s'arme  pour  aller  au  devant  de 
M.  de  Rosny  avec  sa  pique. 

Le  28,  mercredi,  —  Éveillé  à  sept  heures,  il  se  met  en 
mauvaise  humeur,  égratigne  M"^^  de  Montgiat,  est  fouetté. 


(1)  Le  Daiiphia  avait  été  jusqu'alors  couché  dans  un  berceau. 


AOUT  1604.  79 

Labarge  lui  demande  :  d  Monsieur,  vous  plalt-il  que  je 
mette  Marguerite  en  prison  ?  »  Il  répond  :  N&n.  —  «  Pour- 
quoi, Monsieur?»  —  Vous  êtes  pas  de  mes  archers  de  mes 
gardes!  —  «  Que  suis-je  donc?  »  —  Arckér  de  m<i  garde- 
robe. 

Le  31  juillet,  samedi.  —  Il  va  chez  M .  de  Frontenac,  qui 
lui  baille  utle  petite  érqUebuse  et  un  petit  fourniment, 
qu'il  fait  mettre  sur  soi,  et  s^en  transporte  d'aise. 

Le  4  août ,  mercredi.  —  M.  de  Montglat  lui  demande  : 
«  Monsieur,  me  '  donnez- vous  rien  â  souper  ?  »  11  ré- 
pond V  Mon  reste.  —  a  Monsieur,  voilà  maman  don- 
don  (1),  qui  à  un  cul  de  ménage  où  il  y  à  boire  et  à 
manger.  »  Il  i^épond  :  Et  moi  aussi. 
'^jLc^5,  jeudi,  à  Saint-Germain.  —  A  huit  heures  et  demie 
dévêtu  ;  M"®  de  Vendôme  lui  demande  :  a  Monsieur,  cou- 
cherai-je  avec  vous?».  11  répand  brusquement  :  Ho!  ho! 
vous  n-  êtes  pas  r  Infante.  Mis  au  lit.  M"®  de  ...(2).. ..lui  en 
demande  autant  :  «  Monsieur,  vous  plalt-il  que  je  couche 
là  avec  vous?  »  Il  répond  résolument  :  Êtes-vous  l'in- 
fantel — «  Oui,  monsieur,  »  dit-elle.  Il  répond  :  Non, 
vous  n'êtes  pas  V Infante. 

Le  6,  vendredi.  —  Il  se  joue  dans  son  lit  à  ses  petites 
ai^m^y  chante  une  cbaiiSQn  qu'il  avoit  ouï  chanter  : 
A  Paris,  su  petit  pont,  le  poil  du...  (3)  s'étant  failH 
pour ,^àiçe  le  çoii  rfu  jpo»(.  .Levé  à,  neuf  he.tjres  et  demie, 
déjeuné,  il  maoge  assise  ayantde vaut  lui  ses  petites  beso- 
gnes d'armes,  pendant  que  le  sieur  Decourt,  peintre  du 
Roi,  en  tire  le  crayon.  A,  ^euf  heures  et  un  quart  dé- 
Yé;tu,  il  chante  ;  Le^jcoil^^du pont,  lepiont  du  coil,  et  se  faut, 
disant.:  7e  |)6t7  du...  ;  Ton  en  rit. 

Le  10,  mardi.  —  On  parjoit  de  deux  Espagnols  qui 
avoient  tué  une  femme  à  Paris;  il  écoutoit,  et  soudain 

(1)  Sa  nourrice, 

.(2)  Ce  nom' est  Veste  en  blanc. 

(3)  Ici  et  plus  loin,  une  équivoque  à  la  Rabelais. 


80  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

va  dire  ;  //  faut  que  le  capitaine  Richard  les  prenne ,  il 
les  fera  fouetter  et  puis  pendre  (1). 

Le  i^y  jeudi. — Éveillé  àhuilheures,  il  appelle  M"*  Be- 
thouzay,etlui  dit  :  Zezai,  ma  guillery  fait  le  pont  levis;  le 
velà  levé,  levelà  baissé;  c'est  qu'il  la  levoitet  la  baissoit. 
Il  vient  en  ma  chambre  à  quatre  heures,  s'amuse  au 
livre  des  oiseaux  de  Gcsner  (2),  en  mangeant  un  gros  mor- 
ceau de  pain  de  Gonesse,  que  sa  nourrice  lui  avoit  donné. 
11  s'amuse  au  plan  du  siège  d'Ostende,  s'informe  de 
toutes  les  particularités  du  siège,  tant  du  dedans  que  du 
dehors  (3).  Il  s'en  va  par  le  pont  du  Roi  au  palemail 
à  cinq  heures  et  demie,  va  jusques  au  bout,  jouant  la 
plupart  du  temps  au  palemail  ;  il  frappe  un  coup  de 
septante-six  pas.  Quand  il  avoit  mal  frappé  ildisoit  :  Xai 
pas  bien  joué;  si  on  lui  vouloit  dire  le  contraire,  il  s'en 
fâchoit,  et  disoit  :  Non,  je  n'aipas  bien  joué,  «  Monsieur,  lui 
dis-je,  vous  n'avez  plus  de  guillery.  »  — Ehl  lavela-tipas? 
dit-il  en  me  montrant  l'endroit  ;  il  meltoit  contre  le 
manche  du  palemail,  et  jevonloislui  en  faire  peur. 


(1)  «  Le  lundi  2  de  ce  mois,  dit  le  supplément  de  Lestoile,  se  voyoit  en 
Tabbaye  de  Saint-Germain  des  Fiés  une  belle  jeune  femme  morte  et  noyée, 
âgée  de  vingt-deux  ans  ou  environ,  laquelle  ayant  été  péchée  Ters  la  Gre- 
nouillère y  avoit  été  apportée  le  matin;  elle  avoit  une  grosse  pierre  au  coi, 
une  antre  aux  jambes,  un  coup  de  poignard  à  la  gorge  et  quelques  autres  coups. 
Cliacun  y  accouroit  pour  la  voir  et  reconnottre,  tantqu*en(in  sur  le  soir  elle 
fut  reconnue  pour  une  Espagnole,  comédienne,  accoutrée  de  cette  façon  par 
deux  Espagnols,  aussi  comédiens,  avec  lesquels  elle  avoit  dès  longtemps  privée 
et  familière  connoissancc  et  auxquels  elle  s'étoit  découverte  de  quelques  ba^ 
gués  et  argent  qu'elle  avoit,  ce  qui  fut  cause  de  sa  mort.  Les  meurtriers  enfin 
furent  pris  et,  le  fait  avéré,  le  jeudi  12  de  ce  mois,  par  arrôt  de  la  Cour,con(ir- 
nialifde  la  sentence  du  baillif  de  Saiut-Germain ,  furent  lesdits  deux  Espa- 
gnols roués  vis-à-vis  de  la  Grenouillère,  où  ils  avoieut  noyé  leur  Espagnole, 
lequel  meurtre  toutes  fois  il  ne  fut  possible  de  leur  faire  confesser  qu'à  la  mort, 
et  ce,  sur  la  promesse  qu^on  leur  fit  quMIs  ne  seroient  point  roués  vifs  comme 
portoit.leur  arrêt,  qui  fut  exécuté,  t» 

(2)  Conrad  Gesner,  de  Zuricb,  auteur  de  plusieurs  ouvrages  sur  Fliistolre 
naturelle  et  surnommé  le  Pline  de  V Allemagne, 

(3)  La  ville  d'Ostende  était  assiégée  par  les  Espagnols  depuis  1601  ;  Am- 
broise  Spinola  la  prit  en  1604,  le  20  septembre,  après  trois  ans  et  soixante 
dix-bait  jours  de  siège. 


AOUT  1604.  81 

Le^OyVendredi.  — 11  baise  un  portrait  en  cire  delaReine^ 
assez  mal  fait,  qu'il  reconnut  ;  il  est  tiré  en  cire^  avec  sa 
nourrice,  parle  sieur  Paolo  (1),  pour  être  porté  en  Italie. 

Le  27,  vendredi  y  à  Saint-Germain.  — M™*  la  marquise 
de  Verneuil  arrive  ;  il  lui  tend  la  main  à  baiser,  a  Mon- 
sieur, dit  M""  de  Montglat,  baisez-la.»  Il  répond  :  Non^ 
brusquement,  et  la  regarde  de  même.  A  huit  heures  et 
demie,  dévêtu,  fort  gai.  «  Monsieur,  lui  dis-je,  vous  n'avez 
plus  de  guillery  »  ;  il  répond  :  Hél  la  velà-ti  pas,  gaie- 
ment, la  soulevant  du  doigt.  Mis  au  lit,  il  s'assied  sur  son  ^ 
chevet  et  se  joue  à  sa  guillery. 

Le  28 ,  samedi.  —  A  trois  heures  trois  quarts  il  est 
entré  en  litière  pour  le  voyage  de  Fontainebleau  (2)  ;  il 
en  faisoit  difficulté,  mais  lui  ayant  montré  les  cordons  et 
lui  ayant  dit  qu'il  feroit  le  pont-levis ,  il  y  est  entré  gaie- 
ment; il  va  par  la  levée,  passe  par  Buzenval,  et  arrive 
à  Saint-Cloud  chez  M.  de  Gondi. 

Le  29,  dimanche  y  voyage.  — A  neuf  heures  et  demie,  mis 
en  litière  pour  aller  à  Paris.  M.  de  Rosny,  accompagné  de 
soixante  chevaux,  lui  vient  au  devant,  àChaillot.  Entrant 
au  faubourg  Saint-Hônoré,  il  sent  la  puanteur  du  ruis- 
seau et  dit  à  M"®  de  Montglat  :  Mamanga^  que  je  sens  pas 
hon;  on  lui  fait  sentir  un  mouchoir  trempé  au  vinaigre.  Il 
arrive  à  la  porte  Saint-Honoré  à  onze  heures  et  demie  , 
trouve  entre  les  deux  portes  le  prévôt  des  marchands  et 
échevins,  et  autres  officiers  delà  Ville,  qui  firent  une  ha- 


(1)  A  la  date  du  28  octobre  1605  Héroard  donne  à  cet  artiste  le  prénom  de 
Jean. 

(2)  Le  Boi  écrivait  à  Sully  de  Fontainebleau  le  22  août  :  «  Mon  amy, 
je  TOUS  depesche  ce  courrier  exprès  pour  tous  dire  que  je  trouve  bon  TadTis 
que  vous  m'avés  donné  par  la  Vaienne  de  faire  passer  mon  fils  par  Paris;  et 
de  là  je  luy  ai  commandé  de  passer  jusqu'à  madame  de  Montglat  pour  Ten 
adverlir  et  luy  escris  le  chemin  qu'elle  aura  à  tenir,  qui  est  de  venir  coucher 
demain  à  Saint-Cloud  chez  Gondy,  dimanche  passer  à  travers  de  ma  ville 
de  Paris  et  venir  disner  à  Ville-Juifve  et  coucher  à  SaTigny.  Je  m*asseure  que 
si  cette  nouvelle  se  sçait  à  Paris,  qu'il  y  aura  bien  du  monde  pour  le  voir 
passer.  » 

BÉROARD.  —  T.  I.  6 


82  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

pangiie  prononcée  par  le  prévôt  des  marchands^  M.  Mi- 
pon,  et  un  chant  de  joie  en  musique;  ils  Tétoient  venus 
voir  à  Saint-Cloud.  A  l'entrée  de  la  ville  se  trouvèrent 
MM.  de  Nevers,  d'Aiguillon,  de  Sommerive,  de  Joinville, 
accompagnés  de  sept  chevaux;  ils  mettent  pied  à  terre 
avec  M.  de  Longueville,  qui  l'avoit  accompagné  depuis 
Saint-Cloud,   où  il  étoit  venu  le    jour   précédent,  et 
M"*    d'Angoulême    aussi.    La  litière    fut     découverte 
avant  que  d'entrer  sur  le  pont-levis.  Il  passe  la  ville, 
tenant  en  sa  main  des  tablettes,  regardant  de  çà,  de 
là,  en  haut,  tourne  et  prête  son  visage  aucunes  fois  à 
ceux  qui  prenoient  plaisir   de  le  voir;  bref,  il  sem- 
bloit  une  personne  qui  avoit  composé  sa  façon  avec  juge- 
ment pour  cette  action  ;  résolu,  ferme,  grave,  doux.  Il  ne 
s'étonne  de  rien.  Il  passe  de  la  rue  Saint-Honoré  en  celle 
de  Saint-Denis,  devant  la  porte  de  Paris,  au  pont  Notre- 
Dame  ;  et,  devant  les  petites  boutiques  qui  sont  devant 
Saint-Denis  de  la  Chartre,  le  mulet  de  devant  tombe 
tout  à  fait,  et,  se  voulant  par  trois  diverses  fois  relever  ne 
peut  ;  se  relève  aidéà  la  quatrième.  Il  faisoit  grandchaud  ; 
sa  nourrice  étoit  dans  la  litière  avec  M°®  de  Mohtglat.  Il 
ne  s'étonna  jamais  et  ne  changea  jamaisde  contenance; 
ferme,  assuré,  sans  s'ébranler  en  marchant,  dit  :  Maman, 
fait  bien  chaud,  allons  à  ma  chambre.  En  entrant  dans  la 
ville,  comme  le  peuple  commença  dé  crier  Vive  le  Roi  et 
Monsieur  le  Dauphin,  il  crioit  aussi  :  Ah  l  ah  l  M"*  de  Mont- 
glat  lui  dit  qu'il  ne  falloit  pas  crier  et  que   ces   gens 
prioient  Dieu  pour  papa,  pour  maman  et  pour  lui;  il  se 
tût.  Il  sort  par  la  porte  Saint-Victor  et  arrive    à  une 
heure  et  demie  à  Villejuif  (il  est  logé  chez  un  apothicaire 
de  Paris,  et  y  dîne);  il  bouffonne  avec  M.  Arnauld,  tré- 
sorier de  France  à  Paris  (1).  Parti  à  cinq  heures  et  demie, 
il  arrive  à  sept  heures  et  trois  quarts  à  Savigny  ;  mis  sur 
le  lit  à  huit  heures  et  demie. 

(1)  Il  était  aussi  secrétaire  de  Sally.  Foy.  au  1*'  janyier  1605» 


SEPTEIVlfiR£  1604.  89 

Le  30  août  y  lundi ,  à  Savigny,  —  Mené  à  la  chapelle, 
puis  au  jardin  et  aux  allées  ;  parti  à  quatre  heures^  il  ar- 
rive à  six  heures  et  demie  à  Villeroy . 

Le  31,  mardi.  —  Parti  à  neuf  heures  (de  Villeroy)  il  ar- 
rive à  midi  à  Fleury.  Le  Roi  y  vient  dîner; 'il  le  va  rece- 
voir par  le  parc.  La  Reine  arrive  à  douze  heures  et  demie. 
Fort  gentil,  doux,  baisé,  embrassé,  dîné  avec  la  Reine, 
mené  à  la  chambre  du  Roi,  qui  se  met  sur  son  lit;  il  le 
va  éveiller,  le  tire,  y  envoie  MM.  de  Vendôme  et  de 
Verneuil.  A  deux  heures  il  demande  sa  collation;  le  Roi 
lui  dit  :  «  Mon  fils,  donnez- m'en  ?  »  Il  répond  :  Non, 
donnez-moi  de  la  vote.  La  Reine  lui  demande  :  «  Mon 
fils,  donnez-moi  de  votre soucre  »  (l).Illa  reprend,  en 
souriant  et  disant  :  Du  soucre  !  du  sucre.  Le  Roi  et  la  Reine 
partent  à  quatre  heures  et  demie  pour  s'en  retourner  à 
Fontainebleau. 

Le  1"  seplembrcy  mercredi.  — A  huit  heures  trois  quarts, 
parti  de  Fleury  et  arrivé  à  Fontainebleau,  en  la  basse- 
cour  du  Cheval  (2),  à  onze  heures.  En  chemin  ayant  vu 
Fontainebleau,  un  valet  de  pied  de  la  Reine  qui  étoit  à 
côtédelalitièreluidit  :  «Monsieur,  voilàFontainebleau.  » 
11  répond  :  Où  est-i?  —  «  Le  voilà.  »  —  Est-i  à  moi?  — 
((  Oui,  Monsieur.  »  —  Et  ce  rouge  aussi?  en  voyant  les 
briques.  Le  Roi  le  reçut,  l'attendant  au  pied  du  pavillon 
du  côté  de  la  galerie,  l'embrasse,  le  baise,  le  mène  au 
jardin  de  la  Reine,  en  la  galerie  des  Cerfs.  Ramené  en  la 
chambre  de  la  Reine  et  de  là  en  la  grande  galerie  où  il 
a,  avec  le  Roi  et  la  Reine,  dîné  à  douze  heures  etdemie.  Le 
Roi  lui  fait  tàter  un  peu  de  melon,  il  le  mâche  et  le  re- 
jette incontinent,  disant  :  Pas  bon;  bu  deux  fois  des  restes 
du  Roi  fort  trempé  devin  blanc,  et  avant  boire  il  tourne 
sa  tête  vers  moi,  me  demandant  :  Est4  bon?  Mené  en  sa 
chambre  au  haut  du  pavillon  qui  joint  la  grande  ga- 


(1)  Marie  de  Médicis  prononce  à  Htalienne. 
(a)  La  cour  du  ClieTal- Blanc. 

6. 


84  JOURNAL  DE  JEAN  DÉROARD. 

lerie  ;  à  une  heure  et  demie  ramené  en  la  galerie  ;  à  trois 
heures  goûté.  Il  prend  la  bourse  de  M.  le  comle  de  Sault 
quijouoit,  pleine  d'écus  ;  il  les  épand  par  terre,  court 
après  la  Reine  se  jouant  à  elle.  A  cinq  heures  et  demie 
descendu  par  le  bout  de  la  galerie  avec  le  Roi  qui  le 
mène  au  jardin  des  canaux,  lui  montre  les  truites,  les 
canes  blanches  et  les  cygnes.  A  sept  heures  ramené  en 
sa  chambre. 

Le  2,  jeudi,  à  Fontainebleau,  —  Le  Roi  le  mène  éveiller 
la  Reine ,  puis  de  là  en  la  cour  de  la  Fontaine,  lui  fait 
voir  les  jardins  et  canaux,  carpes,  leur  donne  du  pain, 
canes,  cygnes,  faisans  et  l'autruche.  A  dix  heures  à  la 
messe,  puis  à  la  volière,  aux  galeries;  dîné  à  onze  heures 
et  demie.  A  cinq  heures  et  demie  le  Roi  le  mène  au  jardin 
des  canaux ,  puis  au  jardin  des  faisans,  où  il  mange  un 
bon  morceau  de  pain  bis,  voyant  en  manger  au  Roi  et  à 
la  Reine;  il  voit  jeter  la  mangeaille  aux  oiseaux.  Je  par- 
lois  assez  bas  du  serein  à  M™®  de  Montglat  pour  l'en  faire 
retirer;  il  l'entend,  et  soudain  va  vers  Leurs  Majestés  : 
AdieUy  MecheUy  adieu  y  MecheUy  velà  le  serein,  marna  Doun- 
doun  (1),  penez-moi,  A  six  heures  trois  quarts  soupe. 

Le  3,  vendredi.  —  Éveillé  à  sept  heures,  le  Roi  se  jojae  à 
lui  ;  il  ne  veut  pas  que  Madame  danse  ni  que  le  Roi  la  baise; 
en  est  fâché  contre  le  Roi,  qui,  pour  l'apaiser,  lui  dit  : 
«  Baisez-moi,  mon  fils,  je  ne  la  baiserai  plus.  »  Il  sort 
avec  le  Roi,  qui  le  mène  à  la  chambre  de  la  Reine,  au 
jardin,  à  la  volière  ;  il  ouvre  et  ferme  le  robinet  des  fon- 
taines, mouille  le  Roi.  A  douze  heures  et  demie  mené 
chez  M.  Zamet  au  Roi  et  à  la  Reine,  fort  gentil  jusques  à 
ce  que  le  Roi  se  voulut  coucher  sur  le  lit  vert.  Otez-vom 
de  là,  ôtez-vous  de  là,  dit-il,  et  se  met  en  fâcheuse  humeur  ; 
menacé  de  verges,  il  n'en  perd  pas  la  fantaisie  ;  enfin  un 
quart  d'heure  après  le  Roi  se  met  en  son  séant  :  Ha!  le 
velà  ôléy  dit-il.  La  Reine  s'en  prend  à  rire.  —  Maman- 


(I)  C^est  ainsi  qu'il  appelle  sa  nourrice. 


SEPTEMBRE  1004.  8& 

ga  (1),  fouellez  maman ,  elle  art.  Elle  feint  de  la  battre. 
—  Non  y  fouettez-la  tout  à  fait. 

Le  4,  samediy  à  Fontainebleau.  —  Il  s'amuse  en  déjeunant 
à  de  petits  marmousets  de  poterie  (2).  A  cinq  heures  le 
Roi  arrive  de  la  chasse  en  la  grande  galerie  ;  il  s'en  va 
courant  àbras  ouverts  au-devant  du  Roi  qui  blêmit  de  joie 
et  d'aise,  le  baise  et  l'embrasse  longuement,  le  mène  en 
son  cabinet,  le  promène  le  tenant  par  la  main,  changeant 
de  main.selon  qu'il  tournoit,  sans  dire  mot,  écoute  M.  de 
Villeroy  rapportant  des  affaires  au  Roi ,  ne  peut  laisser 
le  Roi,  ne  le  Roi  lui.  Ramené  en  sa  chambre;  à  six  heures 
soupe.  II  va  en  la  galerie;  LL.  MM.  étoient  à  Tissue  du 
fruit.  Le  Roi  lui  donne  un  peu  de  carottes  sauvages  en 
compote,  puis  un  peu  de  reste  du  vin  clairet  fort  trempé. 
A  huit  heures  et  demie  mis  au  lit  ;  le  Roi  arrive  et  le 
haise ,  le  Roi  étant  extrêmement  content. 

Le  5y  dimanche.  —  A  huit  heures  un  quart  le  Roi  ar- 
rive, qui  le  veut  forcer  à  le  baiser;  le  voilà  entré  en  si 
fâcheuse  humeur  qu'il  en  fut  fouetté  par  S.  M.  Il  se  dé- 
fend, l'égratigne  aux  mains,  le  prend  à  la  barbe.  M"*®  de 
Montglat  le  fouette  aussi  ;  il  le  fut  cinq  ou  six  fois.  Le  Roi 
lui  demande  (en  lui  montrant  des  verges)  :  «  Mon  fils,  pour 
qui  est  cela?  »  Il  répond  en  colère  :  Pou  vou8.  Le  Roi 
fut  contraint  d'en  rire  ;  cela  dura  plus  de  trois  quarts 
d'heure,  le  Roi  l'ayant  prins  et  laissé  diverses  fois.  Le  Roi 
s'en  va.  - —  Je  veux,  dit-il,  papa;  le  Roi  revient,  le  baise.  A 
dix  heures  leRoietla  Reine  le  mènent  à  la  messe.  A  quatre 
heures  et  demie  goûté;  le  Roi  le  mande;  il  va  trouver 
le  Roi  au  jardin  des  canaux,  va  voir  courir  le  blaireau 
dans  la  cour  de  la  maison. 

Le  6,  lundi.  —  Levé,  vêtu  en  présence  du  Roi,  il  s'a- 


(1)  Mme  de  Montglat. 

(2)  Il  y  avait  à  cette  époque,  à  Fontainebleau,  une  fabrique  de  rustiques 
figulines  où  se  continuait  la  tradition  de  Bernard  Palissy  et  où  Ton  imitait 
même  les  ouvrages  du  célèbre  potier. 


86         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD.   • 

muse  à  manger  des  raisins  de  Damas  que  le  Roi  lui 
donne  ;  déjeûné  en  présence  du  Roi.  Mené  à  la  Reine,  puis 
par  la  galerie  au  jardin  des  pins  et  des  canaux  ;  il  va  au- 
devant  de  M.  de  Rosny,  qui^  dit-il,  m'a  donné  mon  beau 
lit.  A  onze  heures  et  demie  dîné,  il  se  fait  mettre  son 
épée  bleue  qu'il  appelle  françoke. 

Le  7,  mardi,  à  Fontainebleau, — Madame  arrive  qui  a  voit 
une  robe  de  même  que  la  sienne,  il  la  renvoie  de  jalousie  ; 
mené  en  la  chambre  de  la  Reine^  au  jardin  des^cerfs^  au 
Roi,  ilcourt  au-devant,  ôtant  son  chapeau,  et  le  va  embras- 
ser :  à  dix  heures  et  demie  le  Roi  le  mène  à  la  messe.  A 
midi  dîné,  ayant  lui-même  mis  son  couvert.  A  une  heure 
et  un  quart  il  va  chez  la  Reine  ;  en  entrant  il  .rencontre  le 
sieur  Conchino,  lui  demande  :  Ou  est  maman!  Entré  au 
cabinet  de  la  Reine.  A  trois  heures  et  demie  goûté  ;  il 
fait  retrousser  la  barbe  à  M.  de  Rosny.  A  cinq  heures  pt 
demie  mené  par  le  Roi  au  jardin  des  pins  et  canaux. 

Le  8,  mercredi.  —  A  dix  heures  et  demie  mené  au 
Roi  et  à  la  Reine,  et  à  la  messe.  A  dîner  il  voit  M.  de 
Montigny,  enseigne -colonelle,  que  l'on  appeloit  au  ré- 
giment Nasica;  il  le  reconnolt,  se  prend,  à  sourire 
le  regardant  et  montrant  du  doigt  :  Velà  Nasica; 
il  y  avoit  plus  de  trois  mois  qu'il  ne  Tavoit  vu  (1).  A 
sept  heures  et  demie  la  Reine  vient  en  sa  chambre, 
puis  le  Roi;  il  danse.au  branle,  puis  voit  danser;  à  huit 
heures  trois  quarts  LL.  MM.  s'en  vont  (2). 

Le  9,  jeudi.  —  Éveillé  à  huit  heures,  il  ne  se  veut 
point  laisser  nettoyer  les  pieds  avec  un  linge  mouillé  ;  à 
neuf  heures  levé,  il  raille  avec  cinq  ou  six  capitaines 
aux  gardes,  les  appelle  par  leurs  sobriquets.  A  huit 
heures  il  va  chez  la  Reine,  lui  donne  le  bonsoir,  puis 
chez  le  Roi ,  auquel  le  voulant  mener  par  la  terrasse,  il 


(1)  Voy.  au  22  juin  précédent. 

(2)  Henri  IV  écrivait  le  même  jour  à  M.  de  La  Force  :  «  Mon  fils  est  ici  avec 
toute  sa  suite,  qui  me  donne  bien  du  plaisir.  » 


Septembre  i604.  87 

dit  :  Nesotezpas^papay  le  serein  vous  f air  oit  mal;  le  Roi  le 
ramène  par  la  chambre  de  la  Reine  en  haut^  en  la  sienne, 
le  voit  coucher^  lui  fait  dire  son  Pater.  Le  Roi  le  baise  et 
s'en  va. 

'■  Le  10,  vendredi^  à  Fontainebleau.  —  Il  donne  le  bonjour 
à  LL.  MM.,  descend  aux  étuves.  Â  dîner  il  se  raille  à  La- 
barge,  va  voir  le  Roi  et  la  Reine  en  la  grande  galerie, 
revient  à  trois  heures  en  sa  chambre.  A  huit  heures  il  va 
donner  le  bonsoir  àLL.  MM.,  revientincontinent,  dévêtu, 
mi$  au  lit;  le  P.  Coton  lui  fait  prier  Dieu. 

Le  11,  samedi.  —  A  neuf  heures  et  demie  déjeûné; 
mené  au  jardin  de  la  Reine ,  à  la  volière ,  il  fait  mouiller 
le  Roi;  le  Roi  le  fait  mouiller  aussi.  On  lui  demande  : 
«Monsieur,  qu'aimez-vous  mieux,  Saint-Germain  ou  Fon- 
tainebleau? 11  répond  :  Fontainebleau,  etTavoit  toujours 
dit  ainsi.  A  cinq  heures  il  demande  du  pain  bis  de 
M.  Zamet  et  en  mange  un  gros  morceau,  puis  va  chez  le 
Roi,  qui  étoit  sur  la  paillasse ,  au  cabinet.  On  lui  dit  : 
«  Monsieur,  papa  dort.  »  Il  réplique  gravement  :  Dort-i? 
la  Reine  remarqua  sa  façon  de  parler  :  ce  Voyez,  dit-elle, 
comme  il  parle  !  » 

Le  12,  dimanche.  —  Il  ne  veut  point  baiser  Madame 
pource  qu'elle  étoit  morveuse  et  s'en  reculoit  en  se  gaus- 
sant. A  neuf  heures  et  demie  mené  chez  la  Reine  et  au 
Roi,  comme  il  prenoit  sa  chemise;  il  Tôte  pour  la  bailler 
au  Dauphin  qui  la  prend  et  la  lui  donne  fort  gentiment. 
A  onze  heures  et  demie  dîné;  MM.  et  M"*^  de  Vendôme 
dînent  tous  trois  au  bout  de  sa  table  des  restes  qu^il 
leur  donne.  Avant  souper  il  mit  M"*'  de  Montglat  en 
prison,  c'est-à-dire  dans  un  coin  de  fenêtre,  pour  ce  qu'elle 
avoit  baisé  M.  de  Vendôme,  et  fut  long-temps  à  se  re- 
mettre en  bonne  humeur. 

Le,i3y  lundi.  —  A  cinq  heures  mené  par  LL.  MM.  au 
jardin  des  canaux  ;  il  mange  beaucoup  et  de  grand  ap- 
pétit du  pain  bis;  fort  gai,  il  saute  devant  le  Roi  par- 
dessus un  petit  bâton  mis  à  terre. 


88         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  14,  mardiy  à  Fontainebleau,  —  Il  demande  son  luth; 
je  lui  dis  :  ((  Monsieur,  jouez  et  chantez  Philis.  »  Il  fait 
jouer  et  chanter  une  chanson  de  guerre.  Il  a  une  chemise 
avec  du  passement  devant  la  gorge,  comme  on  les  souloit 
porter,  et  ouverte  pour  la  chaleur  ;  mené  au  Roi  et  à  la 
Reine,  il  sert  la  Reine. 

Le  15,  mercredi.  —  Le  Roi  arrive  qui  lui  demande  : 
«  Mon  fils,  voulez-vous  aller  vous  promener  ?  »  Il  répond: 
Non,  car  i pleut:  le  temps  étoit fort  couvert.  Le  Roi  feint 
de  s'en  aller  ;  ilne  veut  pas,  l'appelle,  le  suit.  A  dix  heu- 
res mené  à  la  messe  ;  au  sortir  delà  il  fait  marcher  devant 
lui  deux  petits  pagesde  la  Reine  qui  chantoient.  Il  est  ravi, 
ne  disoit  mot;  en  marchant  il  étoit  si  transporté  de  la 
musique  qu'il  passa  sans  prendre  garde  à  la  fontaine 
où  il  souloit  prendre  son  plus  grand  plaisir. 

Le  16,  jeudi.  —  Mené  au  Roi,  qui  le  mène  à  la  Reine, 
puis  va  avec  le  Roi  au  jardin  des  canaux.  A  onze  heures 
et  demie  dîné  ;  maître  Guillaume  (1)  arrive,  il  le  regarde, 
l'écoute,  puis  se  prend  à  sourire  de  ce  qu'il  disoit,  comme 
ayant  reconnu  qu'il  étoit  fol.  Il  en  ricanoit,  redisoit  ses 
mots,  s'en  riant.  A  cinq  heures  mené  au  Roi  et  à  la  Reine 
venant  de  la  chasse. 

Le  17,  vendredi.  —  A  la  fin  de  la  messe  on  disoit 
l'évangile  sur  lui  et  le  Roi  s'en  alloit,illui  dit  :  Attendez, 
papa,  qu*on  ait  dit  mon  évangile. 

Le  18,  samedi.  — A  trois  heures  et  demie  goûté  ;  mené 
en  la  grande  salle  neuve  ouïr  une  tragédie  représentée 
par  des  Anglois(2)  ;  il  les  écoute  avec  froideur,  gravité 


(1)  Fou  du  Roi. 

(2)  Des  comédiens  anglais  étaient  déjà  venus  à  Paris  en  1598,  ainsi  qiie  le 
prouve  IMuveiitaire  des  papiers  de  l'tiôtel  de  Bourgogne  qui  mentionne  : 
1*^  un  bail  de  la  grande  salle  et  théâtre  dudil  hôtel,  passé  le  25  mai  lô9S 
devant  Huart  et  Claude  Nourel,  notaires  à  Paris,  par  Jehan  Sebais, 
comédien  anglais  ;  2^  une  sentence  du  Châlelet,  rendue  le  4  juin  1598  à  l'en- 
contre  desdils  comédiens  anglais,  tant  pour  raison  du  susdit  bail  que  pour 
le  droit  d*un  dcu  par  pour  »  jouant  lesdils  Anglois  ailleurs  qu'audit  hôtel.  » 


SEPTEMBRE  1604.  89 

et  patience  jusques  à  ce  qu'il  fallut  couper  la  tête  à  un 
des  personnages.  Mené  au  jardin  et  de  là  au  chenil  voir 
faire  la  curée  du  cerf  que  le  Roi  venoit  de  prendre  ;  il 
oit  les  cors  sans  s'étonner,  voit  venir  la  meute  jus- 
ques à  ses  pieds  où  se  faisoit  la  curée,  les  voit  sur  le  car- 
nage avec  une  assurance  étrange. 

Le  i9y  dimanche,  —  A  six  heures,  le  Roi  passe  par  la 
galerie  lambrissée  et  le  mène  en  la  grande  salle  du  bal; 
à  six  heures  trois  quarts  soupe  avec  le  Roi,  il  mange  de 
tout  ce  que  le  Roi  lui  donne,  sinon  la  salade,  pour  la  force 
du  vinaigre.  Le  Roi  l'emmène  par  la  main  à  la  cham- 
bre de  M.  le  connétable,  puis  en  celle  de  la  Reine  ; 
LL.  MM.  le  baisent,  il  leur  donne  le  bonsoir. 

Le  21,  mardi.  —  Éveillé  à  huit  heures,  il  s'entretient  en 
la  mémoire  de  Tlnfante,  dit  qu'il  en  a  reçu  lettres,  lui 
veut  écrire.  A  midi  dîné,  M.  le  Chevalier  avec  lui  pour  la 
première  fois  à  sa  table;  en  mangeant  il  considère  l'en- 
richissement du  plancher  de  la  salle,  s'enquiert  des  his- 
toires qui  y  sont  dépeintes.  Mené  au  Roi  et  à  la  Reine  qui 
alloient  à  la  chasse;  ramené  en  la  salle  pour  être  retiré  tout 
de  son  long,  en  terre  de  poterie,  vêtu  en  enfant,  les  mains 
jointes,  l'épée  au  côté,  par  Guillaume  Dupré,  natif  de 
Sissonne  près  de  Laon  (1).  A  trois  heures  et  demie  goûté  ; 
il  donne  la  patience  au  statuaire  tout  ce  qui  se  peut. 


{Recherches  sur  Molière  par  £ud.  Soulié;  Paris,  1863,  in-S"*,  page  153.) 
Voilà  donc,  du  vivant  de  Sliakespeare,  des  comédiens  anglais  jouant  à 
six  ans  de  distance  à'  Paris  et  à  Fontainebleau;  un  correspondant  étranger, 
M.  Henry  Ch.  Coote,  nous  fait  remarquer  que  les  mots  :  Tiph,  (oph,  milord, 
prononcés  quelques  jours  plus  lard  par  le  Dauphin,  lorsqu'il  veut  imiter  les 
comédiens  anglais ,  rappellent  une  apostrophe  de  FalstafT  dans  le  drame  de 
Henri  IV,  acte  II,  scène  II  :  «  This  ïs  ihe  right  fencing  grâce,  my  lord, 
tap/ortap,  andso  partfair,  »  (  U Intermédiaire  des  chercheurs  et  c«- 
rieuXf  tome  II,  page  105). 

Vers  Tannée  1603,  des  comédiens  anglais  jouaient  en  Allemagne  Fra^rtdcfe 
punished,  or  Hamlet  prince  of  Denmark,  (  Shakspeare  in  Germany  in 
the  XV! and  XVII  cenluriers,  By  Albert  Cohn.  London  1865,  part  IL) 

(1)  Le  célèbre  graveur  en  médailles  Guillaume  Dupré  passe  pour  être  né  à 
Troyes  en  Champagne  ;  est-ce  de  lui  qu'il  s'agit  ici  ? 


90         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

A  six  heures  mené  à  LL.  HM.  revenant  de  la  chasse. 

Le  22,  mercredi.  —  11  donne  la  main  à  baiser  à  M.  de 
Favas  le  jeune  et  à  d'autres  gentilshommes  qu*il  n'avoit 
point  encore  vus,  la  tend  volontairement  à  tous  l'un  après 
l'autre;  il  s'amuse  à  ranger  ses  échecs.  A  quatre  heures 
le  Roi  revient  de  la  chasse,  il  le  va  voir  au  cabinet,  lui 
soutient  la  jambe  quand  le  valet  de  chambre  les  frotte, 
lui  adonne  fort  dextrementet  de  bonne  grâce  la  chemise, 
l'ayant  baisée,  lui  sert  et  lui  met  l'Ordre  (1). 

Le  23,  jeudi,  à  Fontainebleau.  —  Maître  Gilles,  sofa  som- 
melier, parlant  de  quelqu'un,  dit  :  a  J'ai  vu  qu'il  étoit  pro- 
culeurp)  M.  le  Dauphin  s'en  prend  à  rire  illaditproculea! 
«Monsieur,  dis  je,  comment  faut-il  dire?  tcll  répond  :  Pro- 
cureu,  11  regarde  par  la  fenêtre  de  la  salle  un  Espagnol 
qui  voloit  (2)  sur  la  corde  ;  on  lui  dit  que  c'étoit  un  Espa- 
gnol (3),  il  répond  :  Cest  donc  un  ennemi.  Mené  au  Roi  et 
à  la  Reine  sur  la  terrasse  pour  voir  ce  voleur  de  corde.  A 
trois  heures  et  demie  goûté,  mené  au  grand  Ferrare  (4), 
de  là  il  veut  venir  en  machaibbre  aux  Mathurins,  méfait 
l'honneur  d'y  venir  à  quatre  heures  et  demie,  entre  en 
mon  étude,  se  fait  mettre  sur  la  chaise,  s'amuse  à  écrire, 
ne  s'en  peut  aller;  enfin  ramené  à  cinq,  heures  et  un 
quart  au  jeu  de  paume,  au  grand  jardin ,  à  la  fontaine 
du  Tibre. 

Le  24,  vendredi.  —  11  voit  les  sieurs  de  Montigny  et  de 
Belmont,  les  entretient  delà  fenêtre,  eux  étant  en  la  cour, 
commande  au  sieur  de  Belmont  qui  alloit  sortirde  garde, 
de  faire  passer  la  compagnie  à  travers  la  cour,  les  voit 


(1)  Le  cordon  de  Tordre  du  Saint-Esprit. 

(2)  On  a  dit  plus  tard  voltiger . 

(3)  l\  était  Irlandais.  Votj.  au  16  avril  1605.  On  trouve  sur  les  registres  de 
riiôpital  général  que  le  11  janvier  1583  un  Juan  Ganasa  touchait  sa  part 
dans  les  recettes  d'une  troupe  desauteurs  {volleadors),  &ng\m,  {Chan- 
sons de  Gautier  Garguillef  éd.  Ëd.  Fournier;  Janet,  1858,  pagelix.) 

(4)  Hôtel  b&ti  par  le  cardinal  de  Ferrare  et  acquis  du  duc  de  Guise  par 
Henri  IV  en  1603.  Voy.  le  Trésor  des  merveilles  de  Fontainebleau,  par 
le  P.  Dan,  1642,  in-fol.,  p.  188. 


SEPTEMBRE  1604.  91 

passer^  leur  dit  :  Adieu,  capitaine  Robertj  adieu  sagean 
(sergent]  Beauchêne,  adieuy  mes  souda  y  adieu,  sagean  La- 
fontaine,  qui  étoit  à  la  queue  ;  il  veut  aller  sur  la  terrasse 
pour  les  voir  par  la  basse-cour,  les  conduit  de  la  vue.  A 
quatre  heures  et  demie  mené  au  jardin  de  Ferrare  et 
monté  sur  un  chariot  pour  voir  courir  des  chiens  terriers 
contre  une  laie  à  demi-morte  ;  ramené  en  l'allée  des 
ormes ,  il  rencontre  le  Roi  et  la  Reine  revenant  de  la 
chasse. 

Le  26,  dimanche f  à  Fontainebleau.  -r-Mené  à  la  Reine,  la- 
quelle le  mène  à  la  messe  le  tenant  par  la  main,  puis  au 
grand  jardin  trouver  le  Roi  ;  il  voit  entrer  les  gardes , 
demande  qui  est  le  capitaine  de  cette  compagnie  ;  elle 
étoit  à  H.  de  Campagnols. 

Le  27,  lundi.  —  Il  s'amuse  à  ses  échecs  d'argent  pen- 
dant que  Mallery  en  tire  le  crayon  (1). 

Le  28,  mardi.  —  Le  Roi  le  vient  voir  et  s'en  va  à  Paris. 
Je  l'ai  mesuré  avec  un  pied  et  une  ficelle  de  la  hauteur 
de  trois  pieds  et  environ  demi-pouce.  Il  se  fait  habiller 
en  masque,  son  tablier  sur  sa  tète  et  une  écharpe  de  gaze 
blanche,  imite  les  comédiens  anglois  qui  étoient  à  la  Cour 
et  qu'il  avoit  vu  jouer. 

Le  29,  mercredi.  —  Il  dit  qu'il  veut  jouer  la  comédie  ; 
ft  Monsieur,  dis-je,  comment  direz-vous  ?  »  Il  répond  : 
Tiph,  toph,  en  grossissant  sa  voix  (2).  A  sixheureset  demie, 
soupe;  il  va  en  sa  chambre,  se  fait  habiller  pour  masquer 
et  dit  :  Allons  voir  maman,  nous  sommes  des  comédiens. 
Le30,  jeudi, — Mené  chez  la  Reine  il  est  peint  en 
crayon  pour  le  deuxième  jour  par  Mallery,  a  patience, 
s'amuse  à  crayonner  sur  du  papier,  voit  son  portrait, 
a  Monsieur,  lui  dit-on,  voilà  votre  frère.  »  Il  répond  : 
Non  che  n'est  pas  mon  frère.  —  ce  Monsieur,  lui  dis-je,  vou- 


(1)  Le  Dauphin  entrait  ce  jour-là  dans  sa  quatrième  année.  Cl.  de  Mallery 
avait  tiéjà  gravé  en  1602  un  portrait  de  Louis  XIII  à  l'âge  de  sept  mois. 

(2)  Voy.  au  18  septembre  précédent  et  au  3  octobre  suivant. 


92         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

driez  pas  avoir  un  frère  ?  »  U  répond  Ho!  nony  avec  une 
action  résolue. 

Leih  octobre j  samedi ,  à  Fontainebleau.  —  Mené  au  jar- 
din des  canaux,  à  la  Reine,  il  voit  pêcher  des  truites, 
ramené  à  la  messe  ;  au  sortir  il  s'arrête  pour  faire  don- 
ner de  l'argent  aux  pauvres. 

ic3,  dimanche.  —  Il  dit  :  Habillons-nous  en  comédiens, 
on  lui  met  son  tablier  coiffé  sur  la  tête  ;  il  se  prend  à  parler, 
disant  :  Tiphj  toph,  milord,  et  marchant  à  grands  pas. 

Le  4,  lundi,  —  Éveillé  à  six  heures,  il  s'amuse  en 
son  séant  à  ses  échecs;  il  a  le  cœur  à  la  chasse  et  aux 
armes,  tous  autres  passe-temps  ne  lui  sont  rien.  Il 
veut  un  tablier  tout  blanc,  sans  ouvrage,  comme  celui 
de  M.  de  Verneuil  et  non  comme  le  sien  où  il  y  avoit  du 
passement.  A  douze  heures  et  un  quart  dîné  ;  il  dit  Béné- 
dicité pour  la  première  fois.  Il  se  rit  de  ce  qu'il  ne  pou- 
voit  prononcer  la  lettre  r. 

LeSy  vendredi.  —  En  sortant  de  la  messe  il  voit  des 
pauvres,  ne  veut  point  passer  qu'il  n'ait,  selon  sa  cou- 
tume, donné  l'aumône.  A  quatre  heures  il  va  au  pied  de 
la  montée  au-devant  du  Roi,  qui  arrive  de  Paris ,  l'em- 
brasse, a  peur  de  M.  de  Favas  à  cause  de  sa  jambe  de  bois. 

Le  9,  samedi.  —  Le  Roi  lui  mène  M.  de  Favas,  qui  lui 
donne  des  cerises  afin  qu'il  n'aye  plus  peur  de  lui  à 
cause  de  sa  jambe  de  bois.  Mené  au  lever  de  la  Reine  il 
saute,  fait  des  cabrioles;  mené  par  la  galerie  au  jardin 
des  canaux,  où  étoit  le  Roi,  portant  un  b&tonen  mousquet 
et  une  fourchette,  il  se  campe,  couche  en  joue,  tire  :  Pou  ! 
fou!  avec  une  voix  forte.  Le  Roi  le  fait  tirer  contre  M.  le 
Grand  et  M.  de  Hontpensier,  mais  il  n'a  jamais  voulu 
tirer  contre  M.  de  Souvré  (1).  Mené  chez  la  Reine,  il  y 
trouve  un  maçon  qui  raccoustroit;  il  le  suit  partout  où  il 
va,  le  regarde  faire. 

Le  10,  dimanche.  —  Mené  au  Roi  en  la  chambre  de  la 


(i)  Son  gouverneur. 


OCTOBRE  1604.  93 

Reine  ;  le  Roi  dit .  «  Je  m'en  vais  botter.  »  —  Et  moi  ilou, 
dit-il,  je  me  veux  botter.  On  va  quérir  ses  bottes,  M.  de 
Courtenviaux  lui  présente  une  paire  d'éperons  ;  il  se  laisse 
botter,  appelle  M.  de  Vendôme ,  lui  dit  :  Bottez-moi. 
Étant  botté  il  marchoit  par  la  chambre  avec  une  extrême 
allégresse  disant  à  chacun  :  Je  suis  botté  et  éperonné.  Le 
Roi  lui  demande  :  «  Mon  fils,  que  ferez-vous  maintenant 
que  vous  êtes  botté  et  éperonné  ?  »  Il  répond  :  Je  monterai 
à  cheval.  —  c<  Où  est  votre  cheval  ?»  —  A  l'écuîrie,  — 
«  Et  quel  cheval  est-ce  ?»  —  Cest  mon  cheval  bleuy  puis 
je  irai  à  la  chasse.  Mené  à  la  galerie  pour  ce  qu'il  ne  pou- 
voit  laisser  le  Roi. 

'  Le  12,  mardi.  —  A  trois  heures  et  demie  il  est  mené 
par  le  bout  de  la  grande  galerie  au  jardin  des  pins,  où 
le  Roi  s'amusoit  à  ceux  qui  dressoient  les  palissades  et 
leur  commandoit  ce  qui  étoit  de  son  intention;  il  écou- 
toit  attentivement  et  suivoit  le  Roi,  les  mains  sur  le  dos. 
Le  Roi  veut  prendre  sa  main,  il  ne  veut  pas  ;  le  Roi  prend 
son  chapeau  sur  sa  tête  et  le  lui  jette  en  terre;  le  voilà 
en  colère.  Le  Roi  lui  fait  peur  de  la  bête,  s'en  va,  le 
quitte  ;  il  s'apaise,  va  trouver  le  Roi  au  jardin  des  ca- 
naux, et,  sans  dire  mot,  lui  va  prendre  la  main. 

Le  13,  mercredi.  —  11  se  promène  après  le  Roi  et  la 
Reine,  fait  autant  de  tours  comme  eux.  M"'''  de  Montglat 
lui  tenant  la  main.. Le  Roi  lui  veut  prendre  la  main,  il 
ne  le  veut  pas;  le  Roi  s'en  fâche,  il  entre  en  mauvaise 
humeur  et  se  y  opiniâtre.  Il  demande  pardon  au  Roi, 
il  Tembrasse,  mais  ne  lui  veut  jamais  donner  la  main. 

Le  15,  vendredi.  —  A  diner  il  s'amuse,  en  mangeant, 
à  faire  jouer  du  luth  le  sieur  de  Hauteribe  ;  M.  de  Saint- 
Géran  lui  parle  d'une  épinette,  il  n'a  point  patience  iant 
que  l'on  l'aie  apportée.  M.  de  Saint-Géran  en  fait  jouer 
son  page,  Hauteribe  joue  du  luth  et  Boileau  du  violon; 
il  les  écoute  avec  ravissement.  A  sept  heures  trois 
quarts  je  lui  dis  :  «Monsieur,  voilà  le  petit  homme  qui 
jette  le  sable.  »  11  répond  :  Eh!  couchez-moi. 


94         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  18,  lundiy  à  Fontainebleau.  —  Il  s'amuse  à  un  petit 
mercier,  fait  acheter  des  anneaux  de  paille.  LeRoilemène 
à  son  souper^  où  il  lui  sert  la  serviette,  deux  fois  à  boire, 
et  réfuse  à  boire  le  reste,  fait  Fessai,  puis  lui  demande 
congé  pour  s'aller  coucher. 

Ze  19,  mardi.  —  11  se  fait  botter  et  éperonner  ;  on  lui 
retrousse  la  cotte  en  grègues  et  sa  robe  tout  autour; 
en  marchant  il  se  fait  mettre  en  écharpe  son  épée  de 
M.  de  Lorraine  et  puis  sa  trompe.  En  cet  équipage  il 
marche  en  cavalier  et,  résolu,  descend  en  la  chambre  de 
la  Reine  où  étoient  les  Princesses,  MM.  le  grand  écuyer  et 
de  Roquelaure,  qui  se  prirent  tretous  à  s'écrier  et  rire. 
Il  s'arrête  court  sans  s'étonner,  les  considère,  puis  dit 
froidement  :  Je  suis  botté  y  moi ,  et  prend  sa  trompe  et  se 
met  à  tromper,  fait  plusieurs  tours  dedans  la  chambre. 
Il  ne  se  vit  jamais  rien  de  plus  gentil  ;  il  marçhoit  droit  et 
couroit  sans  s'entre-heurter  des  éperons.  —  A  sept  heures 
trois  quarts  mis  au  lit  ;  ce  Monsieur,  lui  dis-je,  vous  n'avez 
plus  de  guillery.  »  En  se  découvrant  il  fait  apporter  et 
approcher  la  bougie  et  dit  :  La  vêla  t'i  pas.  M.  le  Grand  dit 
à  sa  nourrice,  de  qui  le  mari  étoit  venu  le  jour  précédent  : 
<(  Vous  fîtes  hier  noce,  madame  la  nourice  »  ;  par  ren- 
contre il  va  répondre  :  C'est  d'un  flageolet. 

Ze20,  mercredi.  —  Mené  au  roi  sous  le  portique  de  l'é- 
tang où  étoit  M.  le  comte  de  Sore,  grand  écuyer  de  l'ar- 
chiduc, qui  s'en  alloit  en  Espagne.  Le  Roi  lui  demande  : 
«  Mon  fils,  que  voulez-vous  envoyer  (à  llnfante  )  en  Espa- 
gne par  M.  le  comte  ?»  Il  répond  :  Je  lui  baise  la  main.  — 
a  Est-elle  votre  maltresse?  »  —  Oui.  —  «  L'aimez- vous 
bien?»  — Oui.  —  «Comme  l'aimez-vous? »  —  Comme 
mon  cœur.  —  Le  Roi  commande  qu'il  soit  botté  et  épe- 
ronné  comme  le  jour  précédent. 

Le  22,  vendredi.  —  Mené  chez  la  Reine  puis  chez 
M.  de  Rosny  pour  recevoir  la  vaisselle  d'argent  doré 
que  l'on  lui  avoit  fait  faire. 
Le  23,  samedi.  —  Éveillé  à  sept  heures  et  demie;  levé 


OCIOBRË  1604.  95 

à  huit  heures  et  demie,  il  entre  en  mauvaise  humeur, 
ne  veut  point  prendre  sa  robe  ;  sa  nourrice  l'appelle  : 
«Monsieur  Tabouret,  ça  monsieur  Tabouret,  prenez 
votre  robe»  ;  il  s'en  éclate  de  rire  ;  il  la  prend.  A  neuf 
heures  et  un  quart  déjeûné  ;  il  demande  s'il  pleut:  ilcrai- 
gnoit  la  pluie.  Mené  chez  le  Roi  et  la  Reine,  à  la  cha- 
pelle, ramené  en  lasalle  à  onze  heures.  Â  midi  diné,  mené 
chez  le  Roi  qui  alloit  à  la  chasse,  fort  gentil  ;  il  se  veut 
botter  comme  le  Roi  et  veut  aller  en  bas  à  sa  garde-robe 
etnon  ailleurs,  y  voit  son  petit  tambour  de  la  femme  qui 
alloit  par  ressorts,  le  veut  (  c'étoit  un  de  ses  plus  grands 
plaisirs).  Il  va  ainsi  trouver  le  Roi  contre  son  gré,  y  est 
comme  forcé;  le  Roi  lui  dit  :  «Otez  votre  chapeau»  ;  il 
se  trouve  embarrassé  pour  Tôter,  le  Roi  le  lui  ôte,  il  s'en 
fâche;  puis  le  Roi  lui  ôte  son  tambour  et  ses  baguettes, 
ce  fut  encore  pis  :  Mon  chapeau,  mon  tambour  y  mes  bor 
guettes.  Le  Roi,  pour  lui  faire  dépit,  met  le  chapeau  sur 
sa  tête  :  Je  veux  mon  chapeau  ;  le  Roi  l'en  frappe  sur  la 
tète,  le  voilà  en  colère  et  le  Roi  contre  lui.  Le  Roi  le  prend 
par  les  poignets  et  le  soulève  en  Tair  comme  étendant 
ses  petits  bras  en  croix  :  Hé!  vous  me  faites  mal!  hé!  mon 
tambour  !  hé  !  mon  chapeau!  La  Reine  lui  rend  son  cha- 
peau puis  ses  baguettes  ;  ce  fut  une  petite  tragédie.  Il 
est  emporté  par  M"*  de  Montglat,  il  crève  de  colère  ;  porté 
à  la  chambre  de  M"'  la  nourrice  où  il  crie  encore  long- 
temps sans  se  pouvoir  apaiser,  il  ne  veut  ne  baiser  ne 
accoler  W"^  de  Montglat,  ne  lui  crier  merci,  sinon  quand 
il  se  sentoit  retrousser;  enfin  fouetté  non  châtié  (1), 
criant  :  Hé!  fouettez-moi  là  haut.  Il  égratigne  au  visage, 
frappe  des  pieds  et  des  mains  M"*'  de  Montglat;  il  est 
enfin  apaisé,  lui  étant  parlé  de  faire  collation.  Goûté,  rôtie 
à  l'accoutumée,  bû;  il  semble  qu'il  n'y  parolt  plus.  Sa 
nourrice  le  met  à  part  et,  seule,  lui  dit  :  a  Monsieur,  vous 


(1)  D*auires  passages  d*Héroard  portent  à  croire  que  lorsque  le  Dauphin 
est  fouetté  c^est  par-dessus  sa  robe,  et  que  lorsqu'il  est  châtié  c'est  à  nu. 


96  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

avez  bien  été  opiniâtre,  il  ne  faut  pas,  il  faut  obéir  à 
papa  ;  »  il  répond  en  soupirant  gros  :  Tuez  Mamanga  (i)  y 
elle  estméchanle;  je  tuerai  tout  le  monde,  je  tuerai  Dieu.  — 
c(  Ah  !  non,  dit  sa  nourrice,  Monsieur,  vous  buvez  tous  les 
jourssonsangquand  vous  buvez  du  vin  ».  Us'arréte  iBois- 
je  son  sang  du  bon  Dieu? —  a  Oui,  Monsieur».  — Ine  faut 
donc  pas  le  tuer,  et  il  s'apaise  ainsi ,  soupirant  parfois  jus- 
quesaux  sanglots.  Mené  à  la  poterie,  il  s'y  jouelongtemps 
et  voulut  avoir  un  cheval  blanc  ;  puis,  sentant  l'heure  desa 
retraite,  qui  étoit  sur  les  cinq  heures,  il  dit  de  lui-même  : 
Mamanga,  allons-nous-en ,  veci  le  serein.  Ramené  en  sa 
salle  à  six  heures,  soupe,  panade,  il  en  mangea  peu,  n'en 
veut  plus,  se  plaint,  pleure  contre  sa  coutume,  se 
penche  contre  la  chaise,  frotte  ses  yeux,  porte  les  mains 
au  front.  On  l'endort,  il  est  porté  en  sa  chambre,  dévêtu. 
A  six  heures  trois  quarts  il  s'éveille  un  peu  disant  :  Ai-je 
diné?  Il  demande  à  être  au  lit,  se  plaint,  prend  de  la 
conserve  de  roses.  Le  pouls  étoit  égal,  et  en  son  naturel 
par  intervalles,  puis  serendoit  plus  viteetrevenoit  comme 
devant.  Il  s'éveille  et  se  rendort  à  diverses  fois,  se  plai- 
gnant du  haut  du  bras  puis  du  joint  de  l'épaule,  mon- 
trant l'endroit  avec  l'autre  main  ;  il  n'a  pas  la  force , 
de  ce  bras  malade ,  de  prendre  comme  il  souloit  (2) , 
ce  que  l'on  lui  bailloit.  Enfin  il  dit  :  Marna  Doundoun, 
endomez-moi;  elle  chante  et  l'endort  à  dix_  heures  et 
demie  (3). 

Le  24,  dimanche.  —  Éveillé  à  six  heures  et  demie, 
doucement;  à  sept  heures  il  s'amuse  à  sa  poterie  et  à  ses 
petits  gendarmes  (4.),  fort  gaiement.  Je  lui  demande  : 
c<  Monsieur,  qui  n'a  pas  soupe  ?  »  il  répond  :  Cest  moi.  — 
((  Pourquoi ,  Monsieur?  »  —  J'étois  malade.  —  «  Qui  vous 


(1)  M°«  de  Montglat. 

(2)  Comme  il  avait  coutume. 

(3)  Nous  n^avons  rien  retranché  au  texte  d^Héroard  en  toute  cette  journée. 

(4)  Il  appelait  ainsi  ses  échecs. 


OCTOBUE  1604.  9t 

faisoit  mal?  »  —  Le  bras  et  la  léle.  Il  avoit  des  égratignu- 
res.  Levé,  un  peu  blême,  gai;  mené  chez  la  Reine,  puis  à 
la  chapelle  et  en  sa  salle  à  onze  heures.  Â  midi  diné,  le 
visage  blafard  outre  son  ordinaire  ;  le  Roi  l'envoie  quérir, 
on  le  lui  dit  ;  il  en  demeure  étonné,  en  fait  difficulté  :  Je 
ne  veux  point  aller  voipapa.  On  lui  dit  que  papa  lui  don- 
nera du  bonbon,  il  se  laisse  aller;  encore  y  est-il  comme 
tiré  par  force,  et  faisoit  difficulté  d'entrer  dans  la  chambre 
de  la  Reine,  oùétoit  le  Roi.  Il  y  entre,  va  droit  au  Roi, 
qui  lui  donne  du  sucre  rosat,  Tembrasse  et  le  baise,  en 
fait  autant  à  la  Reine. 

Le  25,  lundiy  à  Fontainebleau,  — M.  de  Roquelaure  lui 
apporte  un  pourpoint  de  satin  blanc  et  un  haut  de 
chausses  plissé ,  de  satin  incarnat,  avec  le  bas  attaché; 
il  s'en  réjouit.  Il  étoit  enrhumé,  le  visage  plus  blême 
qu'à  l'ordinaire ,  néanmoins  gai.  Il  va  chez  Madame, 
où  il  s'amuse  à  un  petit  lit  de  velours  que,  le  jour  précé- 
dent, on  avoit  donné  à  Madame,  où  il  y  avoit  un  Holo- 
pherne  sans  tête  et  la  tête  à  part,  et  une  Judith;  il  de- 
mande :  Où  est  la  femme?  On  lui  dit  :  ce  La  voilà.  »  Il  ré- 
pond: Eh!  ne  faut-ipas  que  la  femme  soit  sous  Vhomme,  » 
Misau  lit  fort  enrhumé,  les  yeux  gros,  pleurants,  lafièvre. 

Ze26,  mardi.  ~  Il  est  fort  enrhumé,  le  nez  fort  em- 
pêché, les  yeux  bouffis  de  rhume.  Le  Roi  arrive,  accom- 
pagné de  M.  de  Roquelaure,  le  caresse,  lui  demande  s'il 
veut  pas  aller  à  la  chasse;  il  répond  :  Oui^papa;  Mes 
hottes?  et  veut  tirer  les  jambes  hors  du  lit.  Le  Roi  lui  dit 
qu'après  dîner  il  Tenvoyeroit  quérir  par  Roquelaure,  et 
qu'il  n'avoit  pas  dîné  ;  il  répond  :  Bien^  se  paye  de  rai- 
sons. A  cinq  heures  le  Roi  et  la  Reine  arrivent  en  sa 
chambre;  M'^' de  Guise (1),  sejouantàlui,  vadire':  «Mon- 
sieur, voulez-vous  cela?»  lui  montrant  une  portion  du 
dessus  de  son  tetin  prinse  avec  deux  doigts  ;  il  y  porte  sa 


(1)  Louise-Marguerite  de  Lorraine ,  depuis  princesse  de  Conty  ;  ille  avait 
alors  environ  vingt  et  un  ans. 

HÉROARO.   —  T.   I.  7 


98         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

main,  disant  :  Noriy  non,  donnez-moi  et  gros  monceau  là, 
montrant  le  tetin  en  se  souriant. 

Le  27,  mercredi,  à  Fontainebleau.  —  Peu  enrhumé,  les 
lèvres  sèches,  la  face  blèrne,  les  yeux  un  peu  pleurants. 
M.  Arnaud,  secrétaire  de  M.  de  Rosny,  arrive,  il  le  veut 
chasser;  on  lui  dit  que  c'estlui  qui  a  fait  faire  la  bride  pour 
son  cheval >leu,  il  s'apaise,  se  joue  avec  lui,  et  Tagace,  lui 
frappe  daps  la  maip.  A  six  heures,  soupe;  le  Roi  et  la 
Reine  y  viennent^  il;  depieure  comme  étonné  quand  le 
Roi  parle  à  lui,  lui  donne  le  bonsoir  avec  craiute ,  l'em- 
brasse, baise  la  Reine  plus  gaiement. 

Zc  29,  vendredi.  —  Levé  à  une  heure,  le  visage  blême. 
Mené  à  la  galerie  après  avoir  bien  marchandé,  et,  se  y 
voyant  pressé,  il  demande  ;  Papfl  y  est-ill  II  se  ressou- 
vient toujours  d'en  avoir  été  malmené ,  en  a  peur,  et 
quand  il  le  voit  demeure  étonné ,  n'a  plqs  cette  conter 
nance  gaie,  hardie  qu'il  souloit  avoir. 

Xe  30,  samedi.  — Il  ne  veut  point  aller  chez  le  Roi, 
contre  sa,  coutume,  oyant  dire  qu'il  alloit  à  la  chasse,  le 
craint  et  en  a  peur,  et  n'en  parle  qu'avec  étonnement; 
s^uparavant  c'étoitavec  gaieté.  A  trois  heures  le  viennent 
saluer,  lui  assis  au  pied  de  son  lit,  dans  sa  chaire,  MH.  les 
ambassadeurs  de  l'Allemagne,  des  villes  Anséatiques  ;  ils 
lui  baisent  la  main,  qu'il  leur  présente  avec  une  douce 
gravité,  la  leur  tendant  les  uns  après  les  autres.  Amusé 
jusques  ^,  cinq  hem-es  et  demie,  il  frotte  ses  yeux,  ne 
veut  point  souper.  Comme  il  eut  quitté  son  ouvrage  de 
crayonner  sur  du  papier  (1),  M.  de  Vendôme  arrive  de 
la  part, du  Roi  pour  savoir  ce  qu'il  faisoit ,  le  trouve  en 
volonté  de  souper.  On  le  veut  disposer  d'aller  première- 
ment voir  le  Roi  ;  à  demi  dormaut,  ^I  dit  :  Je  ne  veux  pas 
aller  là  bas,  et  encore  légèrement.  M.  de  Vendôme  .alla 


(I)  Le  Dauphin  commence  déjà  à  crayonner  sur  du  papier;  on  le  verra 
bientôt  essayer  de  dessiner,  et  c^est  surtout  à  Fontainebleau  que  le  goût. lui  en 
fient. 


NOVEMBRE  1604.  09 

rapporter  au  Roi  fort  crûment  qu'il  ne  le  vouloit  pas 
voir,  dont  l'aprês  soupée  le  Roi  se  fâcha  contre  M"*  de 
Hontglat. 

Le  31  octohr^y  dimanche.  —  Levé  à  neuf  heures^  il  veut 
aller  àla  chambre  de  sa  nourrice^  va  au  Roi,  au  cabinet; 
doux;  le  Roi  le  mène  à  la  Reine,  il  veut  retourner  en  la 
chainbre  de  sa  nourrice ,  s'amuse  a^ez  longtemps  à  la 
fenêtre,  à  regarder  la  messe  qui  se  disoit  devant  le  Roi, 
puis  veut  aller  à  sa  chambre  ;  chagrin,  tout  lui  déplaît. 
M.  d'Oinville,  maréchal  des  logis  de  sa  compagnie  de  gen- 
darmes, \m  fait  présent  d'une  belle  et  petite  arquebuse 
d'un  pied  et  demi  de  long;  en  la  voyant  il  en  est  ravi, 
s'écrie  dc|  joie  et,  tout  transporté,  la  fait  dîner  avec  lui. 

Le  !•''  no'cernhrey  à  Pontainehleau.  —  M.  de  Souvré  lui 
donne  une^bando^iè^e  de  velours  violet,  avec  les  charges 
couvertes  de  broderie  d'or  et  d'argent;  il  en  fait  des 
exclamations.  Levé ^  huit  heures,  vêtu  d'une  rùhb  de 
velours  violet  et  passem  ent  d'or,  il  montre  à  chacun  sa 
bandolière.  Mené  au  Roi  et  à  la  Reine,  puis  à  la  chapelle, 
où  il  sonne  la  clochette  à  l'élévation  ;  ramené  en  sa 
chambre  à  onze  heures,  dîné,  porté  à  la  fenêtre  pour 
voir  le  Roi  touchant  les  malades  dans  la  cour  ;  il  sepro^ 
mène  avec  l'arquebuse,  va  à  la  charge  contre  les  Es- 
pagnols. 

.  Le  2,  mardi.  —  Il  va  à  la  chambre  de  Madame,  qui 
étoii  malade  des  dents.  «Monsieur,  lui  dit-on,  êtes-vous 
marri  que  Madame  est  malade?  »  Il  répond  :  Non. 
Il  présente  à  la  Reine  l'Avis  des  amendes  du  sieur 
du  Luat  (1).  A  six  heures  soupe,  fort  gai  ;  le  Roi  arrive  ; 
il  demeure  un  peu  étonné,  baise  et  embrasse  le  Roi. 

Le  3,  mercredi.  —  Le  Roi  l'envoie  quérir  à  son  souper; 


(1)  a  AngeCappel,  dit  du  Lriat,  fit  imprimer  à  Paris  un  livre  in-folio  de 
dix-huit  ou  vingt  feuilles  seulement,  lequel  il  dédia  au  Roi,  sur  l'abus  des 
plaideurs  et  punition  par  amende  de  tous  ceux  qui  s'ingéreroient  dorénavant 
témérairement  de  plaider  et  perdroien  t  leurs  procès.  »  (  Supplément  au  re- 
gistre journal  de  Henri  IV,  par  Lestoile,  année  1604.) 

7. 


JÔO        JOURNAL  DE  JEAN  HÈROARD. 

il  lui  sert  à  boire  ;  le  Roi  lui  donne  de  son  souper,  puis 
de  sa  poudre  digestive.  A  sept  heures  et  demie  dévêtu; 
il  met  ses  jambes  en  croix  et  demande  :  L'Infante  fait^elle 
ainsi?  —  a  Oui,  lui  dit-on,  Monsieur  ;  voulez-vous  qu'elle 
vienne  coucher  avec  vous?  »  11  répond  :  Non,  —  «Monsieur, 
dit  M"*  de  Ventelet,  quand  vous  serez  couché  ensemble 
elle  mettra  ses  jambes  comme  cela  »  (c'est-à-dire  en 
croix).  Il  répond  soudain  et  gaiement  :  Et  moi  je  les  ferai 
comme  cela,  élargissant  ses  jambes  avec  ses  mains. 

Le  4,  jeudi,  à  Fontainebleau.  —  11  demande  son  luth,  le 
porte  à  dix  heures  chez  la  Reine  pour  lui  faire  voir  comme 
il  enjoué  ;  meneau  jardin,  fort  gai,  ramené  en  lachapelle, 
puis  en  la  chambre.  Il  demande  au  mari  de  sa  nourrice  : 
Qu  est  cela? —  «  C'est,  dit-il,  mon  bas  de  soie.  »  — Et  cela? 
—  ((  Ce  sont  mes  chausses.  »  —  De  quoi  sont-elles^ —  «  De 
velours.  »  — Et  cela?  —  «C'est une  brayette.  »  —  Que  qu'il 
y  a  dedans?  —  «  Je  ne  sais,  Monsieur.  »  — Eh!  c'est  une 
guilleryl  Pou  qui  est-elle  ?  —  a  Je  ne  sais.  Monsieur.  »  — 
Eh!  c  est  pou  maman  Doundoun.  Mené  promener  au  pale- 
mail,  il  fait  en  passant  donner  l'aumône  aux  pauvres  qu'il 
rencontre.  11  va  en  la  chambre  de  la  Reine,  au  cabinet;  il 
demande  de  la  dragée  à  M*""  de  la  Chastre,  qui  lui  en 
donne  deux  grains;  il  en  demande  encore.  Le  Roi  sur- 
vient là-dessus,  qui  défend  que  personne  ne  parle  et  lui 
contredit  :  «  Vous  n'en  aurez  point.  »  —  J'en  veux.  Le 
Roi  se  fâche,  disant  à  M"*^  de  Montglat  un  peu  soudaine- 
ment :  ((Vous  serez  cause  qu'un  jour  je  Técorcherai.  »  Le 
Roi  lui  dit  :  ((  Venez-moi  baiser»  ;  il  y  va  soudain,  et 
l'embrasse. 

Le  5,  vendredi.  —  Mené  chez  la  Reine;  M*"®  de  Guise 
lui  montre  le  lit  de  la  Reine,  et  lui  dit  :  «  Monsieur,  voilà 
où  vous  avez  été  fait.  »  Il  répond  :  Avec  maman. 

Le  6,  samedi.  —  H  bat  le  tambour,  bat  la  françoise, 
la  suisse,  l'alarme,  la  diane,  le  bandoul  et  fort  bien,  et 
en  maître.  Il  entend  le  bruit  des  chevaux  comme  le  Roi 
alloit  à  la  chasse  aux  toiles,  demande  froidement  :  Papa 


NOVEMBRK  1604.  lOl 

m-l'i  pas  à  la  chasse  ?  on  lui  dit  que  oui.  Quelque  bruit 
qui  se  fit  àla  cour  et  quoique  chacun  courût  aux  fenêtres 
pour  voir  passer  le  Roi,  fors  M.  de  la  Court,  exempt 
des  gardes,  et  moi,  il  ne  fit  jamais  contenance  de  vou- 
loir y  aller,  mais  demeura  ferme  et  résolu  en  sa  place.  A 
six  heures  soupe;  il  va  en  la  chambre  de  Madame,  danse 
au  braûle,  n'ayant  point  voulu  aller  chez  le  Roi. 

Le  7,  dimanche.  —  A  neuf  heures  et  demie  mené  chez 
le  Roi  et  la  Reine,  qui  étoient  au  lit;  leur  ayant  donné  le 
bonjour,  M.  de  Verneuil  entretenoit  le  Roi,  qui  s'a- 
musoit  à  lui;  sans  dire  mot,  le  Dauphin  sort  de  la  ruelle 
et  va  de  l'autre  côté  se  ranger  près  de  la  Reine.  M.  de 
Verneuil  approche  de  la  Reine,  et  la  veut  entretenir;. il* 
lui  donne  un  grand  soufflet  sans  dire  mot,  et  l'autre  se 
retire  de  même.  Ramené  en  sa  chambre,  il  s'atnuse  à 
ranger  en  soldats  ses  petits  marmousets  de  poterie. 

Le  8,  lundi,  à  Fontainebleau.  —  Il  se  fâche  contre 
M'"^  de  Montglat  et  lui  voulant  donner  un  soufflet;  de- 
meure en  chemin,  la  trouvant  masquée.  OleZy  dii-il,  voire 
masque  ;  la  fait  démasquer. 

Le  9,  mardi.  —  A  douze  heures  et  demie  mené  au 
dîner  du  Roi  ;  le  Roi  fault  à  le  fâcher  ;  il  obéit,  ramenant 
sa  colère  comme  un  lionceau,  et  ne  sait  si  bien  se  re- 
tenir que,  le  Roi  lui  ôtant  une  cuiller  dont  il  battoit  le 
tambour  sur  une  assiette,  il  ne  jette  la  cuiller  haut  sur  la 
troupe.  Ramené  en  la  chambre  de  la  Reine,  il  baise  et 
eml)rasse  LL.MM.,  part  et  entre  en  litière  à  une  heure. et 
demie  pour  retourner  à  Saint-Germain  en  Laye.  Goûté 
à  l'endroit  de  la  chapelle  Saint-Louis,  dans  la  forêt, 
dans  sa  litière,  son  buffet  sur  une  pierre.  Arrivé  à  Melun 
à  quatre  heures  et  demie,  les  président,  lieutenant  gé- 
néral et  officiers  de  la  justice  sortent  à  pied,  hors  de  la 
ville,  au-devant  de  lui.  Logé  en  l'Ile  chez  M.  de  la 
Grange.  A  six  heures  soupe  ;  les  officiers  de  la  ville  lui 
apportent  un  présent  de  tartes.  A  sept  heures  trois  quarts 
M.  de  la  Salle,  capitaine  aux  gardes,  lui  demande  le  mot; 


109  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

il  le  dit  tout  haut  :  Dauphin.  «  Monsieur^  dit  H.  de  la 
Salle,  il  le  faut  dire  bas  ;  »  il  le  lui  dit  à  Toreille. 

Le  10,  mercredi^  voyage.  —  Mené  à  la  messe  à  Notre- 
Dame.  Parti  de  Melunà  dix  heures  trois  quarts,  il  arrive  à 
Crosne,  maison  deM.  Bruslard,  autrefois  secrétaire  d'État; 
à  quatre  heures  après  midi,  mené  au  jardin;  il  se  joue, 
discourt  et  raille  avec  Madame  sa  sœur  ;  ce  n*est  que  sou- 
dars  et  armes. 

iel3,  samedi,  à  Saint-Germain  (1) — A  deuxheuresM.  de 
Souvré  part  pour  s'en  retourner  à  Fontainebleau,  d'où 
il  Favoit  accompagné.  Mis  au  lit,  il  entend  que  nous 
parlions  de  la  prinse  faite  de  M.  le  comte  d'Auvergne  (2) 
et  que  le  Roi  sa  voit  bien  attraper  ses  ennemis;  il  de- 
mande :  Sfes  ennemis  sont-is  prisl  —  «  Oui,  Monsieur,  » 
—  Oii^sonUis'i  —  «  A  la  Bastille.  »    ^ 

Le  16,  mardi,  —  Il  va  en  la  chambre  de  Madame,  où 
arrive  M™**  la  marquise  de  Verneuil,  la  connolt,  lui  donne 
sa  main  à  baiser;  elle  lui  demande  :  «  Monsieur,  me  con- 
noissez-vous?»  11  répond  :  Oui.  —  c(Qui  suis-je?»  — Ya- 
neuily  sans  dire  Madame.  Il  se  joue  avec  ses  poteries;  ses 
jeux  et  discours  ne  sont  que  soldats  et  guerre.  La  mar- 
quise part  par  derrière  M.  le  Dauphin  siins  dire  mot, 
avec  MM.  ses  enfants. 

Le  VI y  mercredi,  —  A  midi  dîné  en  la  présence  de  M'"*^  de 
Verneuil;  il  va  aux  fenêtres  du  préau,  où  il  siB  joue  pri- 
vément  à  la  marquise,  chante  comme  voulant  l'entrete- 
nir et  se  donner  plaisir.  La  marquise  partà  quaire  heures 
et  un  quart,  il  vient  en  ma  chambre,  heurte.  Je  de- 
mande :  (( Qui  est-là?»  —  Ouvez.  —  «Qui  ètes-vous ?»  — 


(1)  Les  journées  du  11  eldu  il  novembre  ,  contenaot  la  fin  du  voyage  du 
Dauphin  et  son  arrivée  à  Saint-Germain,  manquent  dans  le  manuscrit  appar- 
tenant à  M.  le  marquis  de  Baiincourt. 

(2)  Ce  prince,  dit  M.  Berger  de  Xivrey^  venait  d'ôtrc  arrêté  au  moyen 
d'une  ruse  dont  on  peut  voir  le  récit  au  chapitre  xlv  du  tome  II  des  Œco- 
nomxes  royales.  Le  comte  d'Auvergne  ne  fut  amené  à  la  Bastille  que  le  20 
novembre. 


I^OVëMBRë  1604.  lOd 

Dauphin.  Il  entre  ^  demande  à  voir  le  livre  des  ani- 
maux (1). 

Le  iS y  jeudi.  —  A  onze  heures  et  demie  dîné;  Ma- 
dame demande  une  cuiller -que  tenoit  M.  le  Dauphin^  il 
la  luijette^  et  si  ferme  que^  de  la  queue^  il  la  blessa  sous 
la  paupière  de  Tœil  droit  avec  un  peu  d'entamûre  ;  l'on 
l'en  tança,  il  en  demeure  étonné  ;  fait  toutefois  ce  qu'il 
peut  pour  faire  l'assuré  et  ne  s'en  soucier  point.  M""*  la 
comtesse  de  Moret  (2)  le  vient  voir  ;  il  lui  donne  sa  main 
à  baiser.  A  deux  heures  il  vient  en  ma  chambre,  de- 
mande la  figure  du  siège  d'Ostende,  où  il  y  avoit  des 
petits  soldats.  M"*^  la  comtesse  de  Moret  s'en  va,  il  lui 
donne  encore  volontairement  sa  main  à  baiser. 

Le  23,  niardi ,  à  Saint-Germain.  —  Je  lui  dis  que  papa 
et  maman  le  dévoient  venir  voir,  il  répond  :  Je  ne  veux 
pas'  qu'i viennent,  avec  contenance  d'étonnement,  lïeres- 
sbuvenarittoujours  de  Fontainebleau.  Pour  rassurer,  je  lui 
dis  qu'ils  lui  apporloîent  de  beaux  présents  ;  il  répond  : 
Ouif  et  ne  respire  que  tambours,  soldats  et  armes. 

Le  24,  mercredi.  —  Je  lui  demande  :  a  Monsieur,  vou- 
lez-vous vous  lever  pour  aller  au  devant  de  papa?  »  — 
Nony  dit-il.  —  «Vous  n'aurez  dpnc  pas  le  beau  tambour 
et  les  belles  baguettes  qu'il  votfs  apporte ,  il  lés  donnera  à 
M.  de  Verneuil.  »  11  se  met  soudain  en  colère,  grince  les 
dents,  me  veut  égratigner,  puis  me  regardé  froide- 
ment. «Bien,  Monsieur,  vous  me  battez,  dis-je;  que  vou- 
lez-vous que  papa  fasse  de  ce  tambour?  »  11  répond  : 
Qu'i  le  donne  à  moucheu  de  Yenéuily  brusquement,  re- 
muant la  tète  comme  de  chose  qu'il  méprise;  il  ne  peut 
oublier  le  rude  traitement  de  Fontainebleau.  Il  va  ^ur 
les' terrasses,  mangeant  du  gros  pain,  au-devant  du  Roi, 
qu'il  rencontre  à  cheval ,  à  la  fontaine  basse  des  maçons, 
àonzeheuresetdemie.  LeRoi  met  pied  à  terre;  ilvagaie- 


(1)  De  Gesner. 

(1)  Jacqueline  de  Bueil ,  comtesse  de  Moret,  maîtresse  de  Henri  IV. 


104  JOUKINAL  iJE  JKAiN  HÉUOARD. 

ment  au  Roi,  qui  le  prend  au  bras,  le  baise;  il  embrasse 
le  Roi.  A  midi ,  dîné;  il  ne  veut  point  que  M.  de  Courten- 
vaux  s'appuie  et  soit  derrière  la  chaise  de  M"®  de  Vendôme. 
Le  Roi  y  vient  après  son  dîner  ;  M™*"  de  Montglat  parle  au 
Roi;  il  ne  le  veut  pas.  Allez-vous-en  en  vole  chambe,  Ma^ 
mqnga  ;  s'en  met  en  colère .  Le  Roi  s'en  fâche,  il  mène  M"®  de 
Montglat  en  sa  petite  chambre  ;  on  l'apaise  à  peine, 
enfin  on  le  fait  danser,  fort  gai.  Le  Roi  entr'ouvre  la 
tapisserie  ;  il  l'aperçoit,  quitte  soudain  la  danse  ,  se  va 
cacher.  Le  Roi  le  presse,  il  s'aigrit;  la  nourrice  le  prend, 
l'assied  sur  la  table  ;  le  Roi  va  par  la  douceur,  le  baise, 
le  prie  de  danser  pour  l'amour  de  lui  ;  enfin  il  s'apaise, 
et  à  ce  coup  dit  :  Je  vas  danser  pou  Vamou  de  papa , 
se  coule  à  bas,  et  se  prend  à  danser  gaiement  le  branle 
des  navets.  Le  Roi  fait  collation  ;  il  le  servoit,  et  recon- 
noissant  son  essai  (1)  :  Otez,  ôtezy  dit-il ,  empotez-le.  Il  le 
fallut  remporter;  le  Roi  céda  à  son  humeur.  Le  Roi  part 
pour  s'en  retourner  à  Paris  à  deux  heures  et  un  quart  ; 
il  l'accompagne  jusques  au  pied  du  degré,  se  prend  à 
pleurer,  demande  d'aller,  avec  papa. 

Le  29,  lundi,  à  Saint-Germain.  —  A  diner  je  demande 
à  Madame  si  elle  étoit  belle,  elle  dit  :  Oui.  Il  l'entend, 
hochant  la  tète.  Je  lui  demande.  c<  Madame,  étes-vous 
bonne?»  Elle  dit  :  Oui.  — 11  dit,  hochant  la  tête  :  Elle  est 
bonne  comme  frère  Jean.  11  vouloit  dire  maître  Jean;  c'é- 
toit  le  singe.  Il  demande  de  la  gelée  à  Madame,  laquelle 
lui  pousse  aussitôt  Técuelle  en  disant  :  «  Tenez,  papa 
petit;  »  elle  étoit  si  aise  quand  elle  lui  pou  voit  com- 
plaire (2).  Il  bégaye  fort  ce  jourd'hui  en  parlant. 

Le  i"  décembre,  mercredi,  à  Saint-Germain.  — A  onze 
heures  et  demie,  diné;  il  ne  veut  point  que  l'on  donne 
aucune  chose  à  Madame,  ce  Monsieur,  lui  dis-je,  quand 


(1)  Le  vase  dans  lequel  on  faisait  Tessai  de  la  boisson  servie  au  Dauphin. 

(2)  Madame  avait  alors  deux  ans  ;  elle  commençait  à  parler,  et  le  Dauphin 
$e  montrait  foi  (  rude  pour  elle. 


DÉCEMBRE  iC04.  105 

VOUS  serez  grand,  vous  donnerez  tout  à  Madame.  »  11  ré- 
pond :  Non,  je  H  donnerai  que  dupain.  —  «  Et  à  boire?  » 
Il  répond  :  Que  de  Veau.  Il  mange  une  poire  confite,  ne 
veut  pas  que  Ton  en  donne  à  Madame. 

Le  2,  jeudi.  —  Levé  à  huit  heures  et  demie ,  il  ne  veut 
point  prendre  sa  robe;  Bruneau,  lelavandier,  le  menace 
de  le  mettre  dans  son  sac,  puis  au  cuvier;  il  craint,  s'ha- 
bille, se  joue  avec  sa  nourrice;  étant  habillé,  il  se  re- 
tourne vers  le  lavandier,  et  lui  dit  :  Je  suis  habillé. 

'Le  k',  samedi,  à  Saint- Germain,  — A  sept  heures  dé- 
jeuné, levé,  vêtu,  fâcheux,  il  ne  veut  point  prendre  sa 
robe,  s'assied.  M.  Birat  lui  dit  :  a  Monsieur,  voilà  le  bossu 
du  jeu  de  paume  qui  vient;  »  il  se  lève  soudain,  et  met  sa 
robe.  Il  vient  en  mon  étude,  s'amusQ  au  siège  d'Ostende. 

Le  5,  dimanche.  —  Il  vient  en  ma  chambre,  voit  le 
livre  des  animaux  de  Gesner,  s^informe  de  chacun;  à 
souper  Ton  demande  à  Madame  ce  qu'elle  donnera  aux 
siens  quand  elle  sera  en  Angleterre  (1),  elle  répond  : 
«Des  perles,  »  en  son  langage.  El  moi,  dit  le  Dauphin, 
des  harquebuses. 

ie6,  lundi.  —  Le  Roi  arrive  à  douze  heures  et  demie, 
le  Dauphin  le  reçoit  au  pied  de  Tescalier,  l'embrasse,  lui 
fait  bonne  chère  (2).  Le  Roi  le  mène  en  sa  chambre ,  et  à 
une  heure  le  fait  dîner  avec  lui  ;  il  boit  du  vin  clairet  du 
Roi.  Il  se  va  jouer  à  la  salle  des  gardes  ;  le  Roi  arrive,  il  s'ar- 
rête, et  demande  d'aller  à  sa  chambre  ;  le  Roi  ne  le  veut 
pas;  il  y  résiste,  le  Roi  à  lui,  et  lui  donne  un  petit  souf- 
flet; le  Dauphin  persiste;  enfin  il  demeure enson  opinion, 
et  M"^  de  Montglat  Temmène  en  sa  chambre.  La  Reine 
arrive  à  cinq  heures. 

Le  7,  mardi.  —  Il  va  chez  le  Roi,  où  il  est  fort  gentil; 


(1)  On  Yoit  qu'à  cette  époque  il  était  question  de  marier  Madame  en  An- 
gleterre. Ce  fut  sa  sœur  Henriette-Marie^  née  cinq  ans  plus  tard,  en  1609,  qui 
épousa  Charles  I'*'. 

(2)  Bon  accueil. 


106  JOURNAL  DE  JËAJN  HËKOARD. 

le  Roi  et  la  Reine  vont  à  la  chasse.  M"''  de  Ventelet  lui 
dit  :  «  Monsieur,  qui  est  le  maître  de  papa?  »  Il  répond  : 
Cest  Dieu.  —  a  Et  qui  est  le  vôtre?  t>  —  Je  ne  veuxpds 
dire.  Il  ne  fut  jamais  possible  de  lui  faire  avouerun  maître; 
comme  le  jour  précédent,  quand  le  Roi  le  fâcha  le  plus, 
ce  fut  quand  il  lui  dit  :  «  Je  suis  lé  maître,  et  vous  êtes  mon 
valet  ;  »  il  s'aigrit  extrêmement  de  ce  mot-là.  A.  trois  heures 
goûté  ;  il  lui  sort  une  goutte  de  sang  du  nez,  il  la  voit  et 
dit  :  Mamanga,  c'est  pouce  que  j'ai  été  opiniâtre.  Il  va  au 
Roi  au  retour  de  la  chasse,  gentil  au  possible. 

Le  9y  jeudis  à  Saint-Germain.  —  Mené  au  jardin^  au 
Roi,  il  va  à  lui,  les  bras  ouverts,  tire  son  épée  et  montre 
au  Roi  quUl  s'en  sait  aider  (1)  contre  les  palissades;  mené 
sur  les  terrasses  de  Neptune.  Mené  chez  la  Reine,  qui  part 
à  deux  heures  et  demie  pour  aller  à  la  chasse. 

Le  10,  vendredi.  —  Il  ne  veut  point  aller  voir  le  Roi, 
y  consent  ensuite,  lui  ayant  promis  son  tambour  bleu; 
il  se  le  fait  attacher,  va  battant  trouver  le  Roi,  qui  étoit 
à  la  chapelle,  le  baise,  mais  il  ne  veut  point  y  demeurer. 
Le  Roi  sort  à  dix  heures,  le  baise,  et  s'en  va  dîner  à  Bézons, 
pour  coucher  à  Paris  ;  la  Reine  part  peu  après.   ' 

Le  12,  dimanche.  —  A  six  heures  il  fait  recoucher  sa 
nourrice,  puis  l'appelle  :  Maman  Douridoun^  levez-vous; 
mettez-vous  tout  en  chemise,  je  le  veux.  Il  avoit  ouï  faire  le 
conte  du  fils  dé  M.  de  la  Fon ,  avocat  au  Conseil ,  qiii  en 
faisoit  faire  autant  à  sa  nourrice.  - 

Le  \Zy  lundi.  —  II' se  lève,  et  deècerid  tout  seul  de  son 
lit  :  ce  fut  la  première  fois  ;  vêtu,  fàchéuxj  Bruneau,  la- 
vandier,  arrive,  il  se  tait:      ' 

Le  14,  mardi.  — Je  lui  demande  congé  d'aller  vôirçapa 
et  maman  lui  dire  de  ses  nouvelles,  a  Monsieur,'^lui  dis-je, 
vous  plalt-il  me  commander  quelque  chose  vers  papa  et 
maman?  »  Prenant  le  roi  violet  de  ses  échecs  :  Om,  dit-il, 
velà  que  je  lienvoicy  et  prenant  la  reine ,  et  cela  à  maman. 

(1)  Servir. 


DÉCEMBRE  1604.  107 

Lei8,  samedi,  à  Saint-Germain.  —  Il  danse  dans  sa 
chaise  en  mangeant^  oyant  jouer  le  sieur  Je  an- Jacques^ 
violon  de  la  Reine ^  qui  jouoit  la  sarabande,  les  branles 
gais  et  autres  semblables  qu'il  aimoit;  il  prend  son 
manteau  de  satin  blanc  doublé  de  plucbe,  le  retrousse 
sous  le  bras,  et  ainsi  se  met  à  danser. 

Le  i9,  dimanche.  —  Il  est  vêtu  d'une  robe  neuve  de 
velours  cramoisi  brun.  Mais,  dit-il^  je  courrai  donc  tout 
seul.  Il  voit  entrer  M.  deMansan  ;  Jatne  (capitaine)^  je  n'ai 
point  de  lisière,  f  irai  tout  seul;  il  en  étoit  tout  réjoui. 
M.  de  Verneuil  arrive,  et  lui  donne  le  bonjour;  il  ne  veut 
jamais  l'appeler  féfé  (frère),  mais  petit  Vaneuil. 

Le  23,  jeudi.  —  Il  s'amuse  à  un  livre  recueilli  des  An- 
tiquités de  Rome.  Venez  voir,  me  dit-il  (c'étôit  la  figure 
du  Gapitole  moderne),  velà  Fontainebleau,  velà  ma  cham- 
be,  telà  la  pote  pou  y  monter,  velà  le  cheval  blanc^  velà 
Mecure,  velà  le  jadin ,  velà  des  bassins;  il  voit  toutes  les 
églises  de  Rome,  et  dit  de  toutes  les  églises  qui  sont  en 
dôme  :  Velà  des  tambours.  Il  voit  les  figures  du  Monle-Ca- 
vallo  :  Hé!  vélàqui  montre  le  cul  (l'un  des  chevaux).  Il 
voit  un  Hercule;  on  lui  demande:  c<  Monsieur,  (Ju'est 
cela?  »  lui  montrant  la  guiller^  ;  il  répond  honteusement 
en  souriant  :  Faut  pas  le  dire.  Une  épingle  piqùoit  M.  le 
Chevalier  au  collet,  il  ne  veut  point  que  M"*  de  Montglat 
la  lui  ôte,  mais  bien  La  Haye,  qui  étoit  à  M.  le  Chevalier; 
il  ne  vouloit  point  que  ceux  qui  étoient  à  lui  servissent 
ailleui^. 

-I*  24,  vendredi.  —  On  lui  demande  :  «  Qui  êtes- 
vous?  »  Il  répond  :  Le  petit  valet  à  papa.  Il  se  joue  avec 
M.  le  Chevalier,  qui  lui  en  contoit,  disant  qu'ils  trouve- 
roient  de  girandâ  loiips  qui  avoient  de  grandes  hures  ;  il 
répond  :  Non,  ce  ne  sont  pas  les  loups,  ce  sont  tes  sangliers 
gui  ont  les  hures. 

Le  25^  samedi.  —  M™®  de  Montglat  lui  dit  avoir  reçu 
nouvelles  de  papa,  et  qu'il  est  fort  aise  de  ce  qu'elle  lui 
avoit  mandé  que  M.  le  Dauphin  est  sage,  plus  opiniâtre, 


J08  JOURNAL  DE  JEAN  HÊROARD. 

qu'il  ne  dit  plus  :  c<  Allez- vous-en  »,  ne  «  Je  veux,».  Le 
Borgne  (1)  arrive,  le  Dauphin  lui  voit  mettre  des  bûches 
au  feu,  dit  que  c*est  la  venue  de  Noël,  d'autant  que  le 
jour  auparavant,  avant  souper,  il  vit  mettre  la  souche  de 
Noël,  où  il  dansa  et  chanta  à  la  venue  de  Noël. 

Le  27,  lundiy  à  Saint-Germain.  —  Chacun  lui  demande 
cequ'il  lui  donnera  pour  étrennes  ;  il  se  raille,  et  promet 
joyeusement  et  convenablement  à  chacun  les  siennes.  lia 
peur  de  Bongars,  maçon  du  Roi  :  Dites-lui  que  je  ne  suis 
plus  opiniâte.  A  cinq  heures  le  Roi  et  la  Reine  arrivent 
de  Paris;  la  Reine  lui  donne  un  petit  tambour  etla  bando- 
lière  pour  l'accrocher  ;  il  le  met,  et  en  joue.  A  cinq  heures 
soupe,  LL.  MM.  présentes  ;  le  Roi  demande  de  son  breu- 
vage et  dans  son  verre,  M.  de  Ventelet  lui  en  sert.  Il  lui 
enfâchoit  fort,  mais  il  se  vainquit,  et  le  passa  doucement. 

Le  28,  mardi,  —  A  neuf  heures  il  prend  son  tambour, 
et  s'en  va  au  lever  du  Roi,  qui  étoit  au  lit;  lui  ayant,  et 
à  la  Reine,  donné  le  bonjour,  le  Roi  lui  demande  s'il 
veut  aller  à  la  chasse  avec  lui ,  il  lui  répond  :  Oui,  et  à  d'au* 
très  choses  que  le  Roi  lui  demande.  Le  Roi  se  lève,  et  le 
mène  en  son  cabinet,  où  il  lui  baille  un  petit  ballon  et 
un  brassard;  il  le  met  au  bras  et  en  pousse  le  ballon. 
Le  Roi  le  heurta  du  ballon  poussé  sur  son  front;  il 
fault  à  en  pleurer,  se  retient  pour  le  respect  du  Roi. 

Le  29,  mercredi.  —  Il  s'amuse  à  couper  du  papier  avec 
des  ciseaux.  Il  entend  que  M.  Roquet  (2)  disoit  àsa  femme  : 
((  Madame  Dondon,  je  vous  battrai.  »  Il  se  retourne  court, 
lui  montrant  les  ciseaux  qu'il  tenoit  et  disant  :  El  je  vous 
châtrerai:  velà  de  quoi  je  couperai  votre  guillery.  Sa  nour- 
rice lui  demande  :  «  Monsieur,  le  lui  voudriez-vous  bien 
couper?»  Il  répond,  hochant  la  tête  :  Cest  que  je  me  joue. 
A  quatre  heures  il  va  chez  le  Roi,  qui  le  fait  mettre  à  son 
côté,  voulant  donner  audience  aux  députés  des  états- 


Ci)  Domestique  chargé  de  faire  le  feu. 
(2)  Le  mari  de  la  nourrice  du  Dauphin. 


DÉCEMBRE  1004.  109 

généraux  de  Normandie;  il  les  écoule  attentivement,  et  le 
Roi,  sur  la  fin  de  sa  réponse,  leur  disant  qu-après  lui  il  les 
laisseroit  pour  les  gouverner  à  son  fils  qui  les  conserve- 
roit  et  achèveroit  la  décharge  qu'il  auroit  commencée 
pour  leiir  soulagement,  M.  le  Dauphin  lui  dit  froidement 
et  de  lui-même  :  Ga  meci  (grand  merci),  papa.  Il  va  en  la 
chambre  de  la  Reine,  qui  s'amuse  avec  lui  à  des  petites 
besognes  d'Italie,  entre  autres  un  pigeon  ;  il  le  faisoit  bat- 
tre des  ailes  qui  étoient  de  toile  d'argent;  le  Roi  arrive 
de  souper  à  sept  heures  et  un  quart  ;  le  Dauphin  danse 
toutes  danses,  parfois  va  baiser  le  Roi,  qui  Tappelle,  puis 
reprend  la  danse. 

LeSi,  vendredi,  à  Sainl-Germain.  —  A  midi  mené  au 
diner  du  Roi  ;  le  Roi  et  la  Reine  s'en  von  t  à  deux  heures 
pour  retourner  à  Paris  ;  il  y  veut  aller. 


/ 


ANNÉE  460» 


OeTÎsedii  Daaphin.  —On  Phabitue  au  bruit  des  armes  à  feu.  —  Lettre  à  la 
Reinei  •—  Les  figures  de  la  BibTe.  —  Les  portraits  du  Roi  et  de  la  Reine.  — 
Le  livre  de  M.  de  La  Capelle.  —  Antipathie  naissante  pour  les  femmes.  — 
Le  valet  du  serrurier.  —  La  comtesse  de  Moret.  —  Présent  de  la  Reine. 
-*  Henri  lY  et  ses  enfants.  —  Le  serment  tie  fidélité.  —  L'ambassadeur 
d'Angleterre.  —  M.  d'Harambure.  —  Le  pied  du  cerf  et  le  pied  de  la  per- 
drix. •—  Les  embtèines  d'Alciat.  -^  'La  duchesse  des  Deux-Ponts.  —  Le 
valet  du  bourreau.  —  Jouets  de  poterie.  -^  Les  danses  du  «Dauphin.  — 
Entretien  sar  Tlnfante.  —  Le  peintre  Martin.  —  Jouets  d'argent.  —  Pre- 
mier page.  —  Le  jeu  du  corbillon.  —  Le  baron  de  Donaw.  —  Modèle  en 
cira  d'une  statué  du  "Datfphin,  le  sculpteur  Després  ou  Dupré.  —  La  chanson 
de  Robin»  —  Jouets  de  carton  peint.  —  Le  Dauphin  logé  au  chftteau  neuf 
de  Saint<Germain.  —  La  comtesse  de  Moret.  —  Lettre  au  Roi.  —  Goût 
naissant  pour  le  dessin.  —  Les  fontaines  et  les  orgues  de  Saint-Germain. 

—  Instincts  du  ëommàndemenl.  ^  Chanson  du  Dauphin.  —  Les  Espagnols 
et  l'Infante.  —  Les  outils  du  menuisier,  -r-  L^spritf  de  la  galerie  rougé.  — 
Danger  que  court  Héroard.  —  Conversation  sur  lâchasse,  le  Louvre,  etc. 

—  La  paye  des  soldats  du  Roi.  —  Le  brave  t!riilon.  —  Le  chien  Favori. 

—  Caractère  du  Daiîphin.  —  Discours  des  députés  suisses.  —  Là  statue 
d'Orphée.  —  Les  forçats.  •—  La  belle  Corisande  et  son  petit- fils.  —  Les  Gas* 
cms, — M.^e  Favas.  —  Jouets  de  plomb.—  M'^^de  li^  Trimouille.— Amour 
du  Dauphin  poursa  nourrice.  —  Retourau  vieux  château  de  Saint-Germain. 

—  M'ic  Prévost  des  Yvètéaux.  —  Le  tomte  de  Saure.  —  Lettre  au  Roi.  — 
Les  prières  du  Dauphin.  — ^  Chanson  gasconne.  —  Henri  IV  couché  avec 
ses  enfants  ;  mœurs  et  conversations  singulières.  —  Fiançailles  du  prince 
de  Conly.  —  Enseigne  de  diamants  donnée  par  la  Reine.  —  La  musique 
de  la  Reine.  ^  Le  fossé  et  le  pont-levis.  —  Le  Daupliin  fouetté  par  le  Roi. 

.  —  Un  coffret  flamand.  — Le  xomte  de  Boissons,  M.  de  Rosny  et  M.  de 
Montbazon.  —  Batteries  des  tambours.  --  I^e  Jaquemard  de  Fontainebleau. 

—  La  famille  de  Montmorency.  — -  Le  grand  maréchal  de  Lorraine.  — 
GoAt  pour  la  musique.  —  Doh' Jiian  de  Médicis.  >-^  Anniversaire  de  la  mort 
de  Henri  III,  usage  pour  les  Dauphins.  —  Familiarité d'un  cul-de-jatte.  —  Le 
sculpteur  Francisco, Je  peintre  Martin.  —  Entrevue  avec  la  reine  Marguerite; 
présents  qu'elle  fait  au  Dauphin  et  à  sa  sœur.  —  Le  galimatias  de  Nervèze. 
»  Le  Saint-Thomas  de  Poissy.  ~  Ouvrages  de  la  Chine  et  joujoux  d'Al- 
lemagne. —  Lettre  à  la  reine  Marguerite.  —  Proverbe  de  3alomon.  —  Le 


112  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

président  du  Vair.  —  Le  ballet  du  Combat.  —  Députés  de  rassemblée  de 
CbâtellerauU.  —  Joujoux  de  Nevers.  —  Présent  du  duc  de  Lorraine.  — 
Le  chevalier  d'Épernon.  —  Le  Daupiiin  entre  dans  sa  cinquième  année.  — 
La  reine  Marguerite;  les  livres  à  gravures.  —  Conversation  sur  le  prince 
de  Galles.  —  Le  frère  bâtard  de  Henri  IV.  —  Chapelets  d'Italie.  —  Mot  de 
Pambassadeur  de  Venise  sur  Tltalie.  —  L'éclipsé  de  soleil.  —  Le  nain  de 
la  Reine.  —  La  chambre  de  Charies  IX.  —  Lettres  au  Roi  et  à  la  Reine. 
—  Mendiants  irlandais.  —  Le  livres  d'Heures  de  Henri  III.  —  L'histoire  de 
Matthieu;  —  Portrait  en  cire  du  Roi.  —  Le  sculpteur  Jean  Paulo.  —  Jouets 
de  poterie.  —  Le  Dauphin  va  demeurer  au  château  neuf.  —  La  marquise 
de  Verneuil.  —  Animal  et  bateau  rapportés  du  Canada.  —  Le  sang  royal 
et  la  fleur  de  lys.  —  Captivité  de  Henri  IV  à  Suint-Gennain.  — La  duchesse 
deBeaufort.  -^  Scène  avec  le  Roi.  — Humanité  du  Dauphin.  —  La  carte 
gallicane  de  Thevet.  —  Sympathie  entre  le  Dauphin  et  le  Roi.  —  Henri  IV 
et  ses  enfants. 

Le  i" janvier, saifnedi, à  Saint-Germain.  — 11  se  promène 
avec  sa  harquebuse  et  sa  fourchette ,  est  mené  ainsi  à  la 
messe,  M.  le  Chevalier  portant  renseigne  bleue  où  étoit 
Taigleavec  cette  devise  :  Genus  insuperabilehello,  qui  lui 
fut  donnée  par  M.  Arnaud,  trésorier  de  France  à  Paris  et 
secrétaire  de  M,  deRosny,  M.  le  Dauphin  étant  à  Yillejuif, 
à  dîner,  s'en  allant  à  Fontainebleau  (1).  M.  de  Verneuil 
avoit  son  chapeau  sur  la  tête  :  Olez^  dit-il,  votre  chapeau^ 
il  faut  pas  que  vous  ayez  votre  chapeau  sur  la  tête  devant 
moi.  On  lui  dit  que  papa  vouloit  qu'il  (M.  de  Verneuil) 
eût  son  chapeau  sur  la  têle  :  Mettez,  metiez-Uy  dit-il  sou- 
dain. 11  tire  son  épée  rabattue,  qu'il  appeloit  son  épée 
rouge;  M.  deCressy,  enseigne  de  M.  de  Mansan,  lui  dit  : 
«  Monsieur,  voilà  une  belle  épée  !  Elle  ne  coupe  point  !  » 
—  Hol  je  la  ferai  bien  couper  pour  le  service  de  papa. 

Le  2,  dimanche,  —  Il  fait  un  peu  le  fâcheux.  M.  de  La 
Court  lui  dit  que  le  tonnerre  viendra  qui  l'emportera;  il 
s'arrête,  et  demande  :  Que  c'est?  M.  de  La  Court  lui  répond  : 
a  Monsieur,  ne  vous  souvient-il  pas  que  vous  l'appeliez 
le  tambour  de  Dieu?»  Il  écoute  avec  admiration,  puis  de- 
mande à  M"*^  de  Montglat  :  Mamanga^  qu'est  que  Dieu,  de 
quoi  est-il  fait"?  Elle  lui  dit  qu'il  n'étoit  point  fait,  qu'il 

(1)  Voy.  au  29  août  1C04. 


janvieh  ieo«.  113 

étoit  un  esprit  invisible.  Peu  de  temps  après  elle  lui  de- 
mande que  c'éloit  que  Dieu  ;  il  lui  répond  :  Cest  un  esprit 
invisible.  On  le  rassure  aux  arquebusades;  le  capitaine  du 
Bouchage,  archer  des  gardes  du  corps,  et  en  garde 
près  de  lui ,  tire  sept  coups;  il  disoit  :  Je  n'ai  point  peur  y 
elles  voyoit  tirer  assurément.  11  en  avoit  été  intimidé  par 
ses  femmes  et  surtout  par  sa  nourrice,  quand  la  com- 
pagnie faisoit  la  monstre  (1),  criant  tout  haut  que  l'on 
ne  tirât  point.  Sept  ou  huit  arquebusiers  et  mousque- 
taires tirent  sous  le  grand  portail,  il  se  retourne  et  crie 
tout  haut  :  Je  n*  ai  pas  peur. 

Le  3,  lundi,  —  Il  veut  écrire  à  papa  et  à  maman,  et 
écrit  (2)  :  Ma  bonne  maman,  je  ne  suis  pus  opiniâtSy  je  n^ai 
pus  peur  du  borgne  ;  papa,  je  n'ai  pus  peur  des  harquebu- 
sadeSy  j'ai  fait  tuer  une  perdrix,  —  Il  a  des  jetons  du 
palais  dans  une  petite  bourse  d'Espagne,  il  en  donne  à 
chacun,  r—  Je  lui  montrois,  en  un  livre  de  figures  de  taille- 
douce,  l'histoire  de  Goliath  et  de  David  ;  je  lui  montre  la 
tète  au  bout  d'une  lance ,  il  voit  David  à  cheval  et  dit  : 
Yelà  le  petit  Dauphin  monté  sur  son  grand  cheval,  —  On 
Taccoutume  à  aller  seul  dans  la  chambre.  M*"®  de  Mont- 
glat  lui  donne  un  petit  panier  d'argent  pour  ses  élrennes. 

Le  4,  mardi,  — Sa  nourrice  lui  demande  :  a.  Monsieur, 
voulez  vous  pas  aller  à  la  messe,  puis  vous  irez  vous  pro- 
mener? »  Il  répond  :  Ho!  non,  jHrai  premièrement  à 
Ferme  (3)  me  promener ,  puis  j'irai  à  la  messe.  —  «  Mais, 
Monsieur,  vous  trouverez  la  porte  fermée  ».  —  Je  Vou-- 
vrirai  avec  mon  harquebuse  à  rouet. 

Le  6,  jeudi.  —  Madame  entroit  en  "sa  chambre,  il  la 
veut  frapper  de  sa  pique.  Madame  de  Montglat  le  tance, 
lui  demande.:  «  Monsieur,  pourquoi  avez- vous  voulu 


(i)  La  revue. 

(2)'Héroard  lui  tenait  la  main  et  lui  faisait  écrire  les  mots  tels  qu'il  les  pro 
noDçait. 
(3)  Il  appelle  ainsi  le  châlcau  neur  de  Saint- Germain. 

nénoARD.  —  T.  1.  S 


114  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

frapper  Madame?  »  —  Je  suis  fâché  contre  elle  pour  ce 
quelle  a  voulu  manger  ma  poire.  C'étoient  des  excuses  in- 
ventées. M.  raiimônier  lui  en  demandant  autant  à  part, 
il  répond  :  Pourceque  j*ai,  peur  d^elle.  —  «  Monsieur, 
pourquoi?  »  —  Pource  quelle  est  fille.  —  L'on  tire  des 
arquebusades  dans  la  cour;  il  en  a  grand' peur. 

Lel  y  vendredi,  à  Saint-Germain.  —  Il  dit  à  sa  nourrice: 
Hé!  ma  Doundoun,  hé  !  ma  belle  Doundoun,  baisez-moi! 
Puis  regardant  et  faisant  la  révérence  aux  portraits  du 
Roi  et  de  la  Reine '(1)  il  dit  :  Papa  na  point  de  chapeau. 
Je  lui  demande  pourquoi  ?  —  Pource  que  c'est  unepeinture. 
Il  s'amuse  au  livre  de  portraits  en  taille  douce  de  M.  de 
la  Capelle,  assis  dans  sa  petite  chaise,  attentivement, 
demande  l'interprétation  des  figures  et  s'en  ressouvient. 

Le  10,  lundi  —  Devienne,  son  cuisinier,  fut  marié  ce 
jourd'hui;  il  dit  :  Mon  gros  rôti  e-est  marié;  i  il  a  une 
femmCy  i-il  couchera  avec  elle  (2).  Il  s'amuse  avec  le  che- 
valier de  Verneuil  et  MM.  d'Épernon ,  et  dit ,  les  faisant 
mettre  autour  de  lui  :  Nous  tenons  le  conseil;  Madame  ap- 
proche :  Ho! ho! voilà  Madame  qui  écoute,  allez-vous-en, 
il  faut  pas  que  les  filles  soient  au  conseil. 

Le  13,  vendredi.  — Il  s'amuse  à  tourner  le  rouet  de  la 
chambrière  de  M^*®  Piolant.  M.  de  Frontenac  lui  dit  qu'il 
deviendroil  fille,  il  quitte  le  rouet.  —  Il  s'amuse  au  livre 
des  figures  du  sieur  de  la  Capelle,  reconnolt  en  un  en- 
droit les  armoiries  du  roi  d'Espagne,  et  dit  :  Velà  celles  de 
papa,  mettant. le  doigt  sur  les  fleurs  de  lis.  Je  lui  de- 
mande :  ce  Monsieur,  qu'y  a-il  aux  armoiries  de  papa  ?»  — 
Des  fleurs  de  lis.  -r  «  Et  aux  vôtres?  »  —  Des  Dauphins. 

Le  18,  mardi.  —  Il  entre,  le  matin,  en  fâcheuse  hu- 
meur, dit  à  chsicun: Allez-vous-en,  je  vousbattrai.On  fait 
entrer  le  valet  du  serrurier,  qui  par  rencontre  revenoitde 


(1)  C'est  une  de  ses  habitudes  le  malin  de  leur  dire  bonjour. 

(2)  Héroard  ligure  jusqu'au  bégayement  du  Dauplu'u.  On  comprendra  que 
nous  n'en  donnions  que  quelques  exemples. 


FÉVRIER  1605.  115 

la  chambre  de  sa  nourrice,  portant  des  tenailles  et  une 
tringle  :  «  Voilà,  dit  le  serrurier,  de  quoi  j'embroche  les 
opiniâtres.  »  —  Je  ne  suis  point  opiniâte,  mousseu  le  ser- 
rurier, 

ie  19  janvier,  mercredi,  à  Saint-Germain.  —  Il  brûle 
de  la  poudre  pour  la  première  fois. 

Le  20  ,  jeudi.  —  A  une  heure  arrive  M™*  la  comtesse 
de  Moret,  elle  assiste  à  son  goûter  j  comme  elle  partoit, 
il  lui  dit  de  son  mouvement  :  Recommandez- moi  bien  à 
papa,  et  que  je  suis  son  serviteur. 

Le  25,  mardi  —  A  cinq  heures  le  Roi  et  la  Reine  arri- 
vent de  Paris  ;  la  Reine  lui  apporte  un  petit  pistolet  que 
lui-même  a  voulu  débander  devant  le  Roi.  Le  Roi  com- 
mande à  M"®  de  Montglat  de  faire  manger  quelquefois 
M.  de  Verneuil  avec  lui  ;  il  Téntend  et  dit  :  Ho!  non,  y  ne 
faut  pas  que  les  valets  mangent  avec  leurs  maîtres  l 

Le  20,  mercredi,  —  M.  et  M"*  de  Verneuil  ont  dîné  avec 
lui  et  ce  fut  la  première  fois;  il  ne  le  vouloit  point  ;  le  Roi 
lui  demanda  pourquoi  :  Holil  nest  pas  fils  de  maman. 

Le  27,  jeudi.  —  Mené  au  Roi,  au  château  neuf,  dîné 
avec  le  Roi  et  tous  les  autres  petits.  A  deux  heures  il  va 
voir  le  Roi  revenu  de  la  chasse,  le  trouve  avec  sa  robe 
de  nuit,  lui  dit  par  deux  fois  :  Papa ,  venez-vous  mettre 
au  lit. 

Le  28,  vendredi,  • —  Mené  chez  la  Reine,  ramené  à 
deux  heures. 

Le  5  février,  samedi,  à  Saint-Germain,  —  Il  se  fait 
mettre  son  hausse-col,  prend  sa  pique  et  s'en  va  à  labasse- 
cour  voir  faire  la  monstre  à  la  compagnie  de  M.  deMansan 
qui  lors  étoit  à  Paris  ;  il  se  met  à  la  tête,  accompagné  de 
M.  le  Chevalier  et  de  M.  de  Verneuil,  fait  marcher  la  com- 
pagnie après  lui,  marche  comiîie  le  capitaine,  porte  sa 
pique  baissée;  le  tout  fini  il  s'arrête,  hausse  sa  pique, 
tourne  la  face  vers  les  soldats,  les  fait  arrêter,  fait  cesser  la 
batterie  du  tambour,  puis  se  retourne  vers  le  sieur  de  Cas- 
tillon,  commissaire  et  secrétaire  de  M.  le  connétable,  et 

8. 


IIG        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Iftve  la  main  pour  prêter  le  serment.  Le  commissaire 
demeure  en  doute,  M™^  de  Montglat  lui  dit  qu'il  n'y  avoit 
point  danger  de  lui  faire  prêter  le  serment,  et  lui  ayant  de- 
mandé s'il  ne  promettoit  pas  de  bien  servir  papa,  il  ré- 
pond :  Ouiy  et  tout  soudain  appelle  :  Féfé  Chevalier,  venez 
prêter  serment  de  bien  servir  papa.  11  en  dit  autant  à  M.  de 
Verneuil,  et  cela  fait,  crie  aux  soldats  :  Tirez,  lirez,  je 
naipas  peur.  Ils  tirent  tous  en  salve,  il  n'a  point  de  peur 
ni  aucun  semblant  d'en  avoir  et  dit  encore  à  M.  le  Che- 
valier :  Feféj promelteZ'Vous  de  bien  servir  papa?  —  «  Oui, 
Monsieur  ».  —  Et  moi  aussi. 

Le  7,  lundi,  à  Saint-Germain.  — A  douze  heures  et 
demie  arrive  le  duc  de  Lenos  (1),  ambassadeur  du  roi 
d'Angleterre,  né  en  France,  fils  d'une  sœur  de  M.  d'An- 
tragues,  cousin  germain  de  M"''  la  marquise  de  Verneuil; 
le  Dauphin  le  reçoit  fort  bien. 

Le  10,  jeudi.  —  M.  de  Frontenac  le  viept  voir  avec 
M.  d'Harambure  (2),  portant  un  oiseau  de  poing. 

Le  a  y  vendredi.  —  A  onze  heures  il  se  met  à  la  fenêtre 
attendant  impatiemment  la  venue  du  Roi  ;  le  voyant  venir 
il  crie  à  haute  voix  :  Papa;  le  Roi  arrive,  il  le  reçoit  dans 
sa  chambre  puis  le  mène  en  la  sienne  ;  dîné  avec  le  Roi, 
il  mange  du  beurre  que  le  Roi  lui-même  lui  étend  sur  du 
pain.  Le  Roi  parle  d'aller  à  la  chasse,  disant  qu'il  se  faut 
dépêcher  de  dîner;  il  dit  :  Et  moi  itou  j'irai  à  la  chaise 
avec  papa;  j^ai  envoyé  quéri  Cavalon;  c'étoit  son  chien. 
Madame  lui  dit  de  prendre  aussi  le  sien  qui  se  nommoit 
Amadis  de  Gaule  :  Ho!  non,  dit-il,  /e  cerf  le  blesseroit  d'un 
coup  de  corne.  Le  Roi  lui  dit  qu'il  falloitdire  de  la -tête, 
il  reprit  :  De  la  tête,  et  n'y  faillit  plus.  A  souper,  le  Roi 
lui  envoie  le  pied  du  cerf  par  M.  Praslin;  il  fait  couper 


(1)  Edme  Stuart,  comte,  puis  duc  de  Lenox,  avait  épousé,  en  1572,  Cathe- 
rine de  Baisac,  tante  et  non  cousine  germaine  de  la  marquise  de  Verneuil. 

(2)  Jean,  baron  d^Harambure,  grand  gïboyeur  de  la  maison  du  Roi.  Il  élait 
borgne,  dit  Taliemant  des  Réaux. 


FÉVRIER  1008.  117 

le  pied  de  sa  perdrix  et  lui  dit  :  Tenez,  portez  cela  à  papa. 
—  Le  Roi  vient  en  sa  chambre,  y  joue  aux  échecs. 

Le  12,  samedi,  à  Saint-Germain.  —  A  neuf  heures  mené 
au  Roi  qui  étoit  encore  au  lit;  il  lui  donne  la  chemise. 
Dîné  avec  le  Roi;  il  danse  devant  le  Roi  la  bourrée  où  il 
compose  des  grimaces,  la  sarabande,  la  gavotte,  les  re- 
mariés, et  plusieurs  autres  danses;  le  Roi  le  baise,  Tem- 
brasse,  et  à  une  heure  part  après  midi  pour  retourner  à 
Paris.  —  En  goûtant,  il  entend  parler  de  M.  Ma  rtin  et  dit  : 
Cest  celui  qui  a  fait  la  peinture  de  Moucheu  le  Dauphin  y 
mémoire  incroyable  de  s'en  ressouvenir  (1).' 

Le  14,  lundi,  — L'on  parloit  d'une  mariée  qui  devoit 
venir  danser  au  château.  M""^de  Montglat  lui  demande  : 
«  Monsieur,  comment  fera  la  mariée?  »  —  Si  Moucheu 
Heroua  n'étoit  /à,  je  le  dirais.  —  «  Monsieur,  lui  dis-je, 
il  n'y  a  point  de  danger.  »  il  met  sa  pique  entre  ses  jambes 
et  élevant  un  bout  branloit  les  fesses, 

Le  15,  mardi.  —  11  se  joue  avec  un  lévrier  nain 
noir,  que  M.  de  Longueville  lui  avoit  envoyé,  nommé 
Charbon.  Il  cause  étrangement,  se  ressouvient  d'un 
ballet  fait  il  y  avoit  un  an  et  demande  :  Pourquoi  est-ce 
que  le  petit  Bélier  étoit  tout  nu?  Il  faisoit  le  Cupidou  tout  nu. 

Le  16,  mercredi.  —  Il  s'amuse  dans  son  lit  aux  em- 
blèmes d'Alciat,  il  en  reconnoissoît  beaucoup.  A  une 
heure  et  demie  vient  M™*^  la  duchesse  de  Deux-Ponts,  qui, 
le  soir  auparavant,  étoit  arrivée  à  dix  heures;  il  danse  la 
gaillarde,  la  sarabande,  la  vieille  bourrée. 

Le  19,  samedi.  —  Pendant  son  lever,  le  charbonnier 
vieut^  qui  lui  dit  :  c<  Bonjour,  mon  maître.  »  Ildemandeà 
M.  l'aumônier  :  Qui  est  son  maître?  —  «  C'est  le  Roi  et 
vous.  »  —  Qui  est  le  plus  grand?  —  «  C'çst  papa  et  vous 
après,  »  répond  l'aumônier.  — -  Non,  c'est  Dieu  qui  est  le 
plus  grand? 

Le  20,  dimanche.  —  L'on  parloit  d'un  homme  con- 

(1)  Il  y  avait  deux  ans.  Voy.  au  25  février  1603. 


118        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

damné  à  être  pendu,  il  demande  :  Qui  le  pendra  ?  Ton 
répond  que  ce  seroit  le  valet  du  bourreau,  il  dit  :  Je  ne 
veux  donc  point  avoir  un  valet.  Peu  après  il  appelle 
M.  Birat,  lequel  il  souloit  appeler  son  valet,  pour  lui  com- 
mander quelque  chose,  et  l'ayant  appelé  par  son  nom  : 
ce  Quoi  !  dit-il.  Monsieur,  vous  ne  m'appelez  pas  votre 
valet?»  —  Bel  c'est  le  bourreau  qui  a  un  valet. 

Le  22  février,  mardi.  —  Il  l'econnolt  beaucoup  de  let- 
tres de  Talphabet;  il  se  fait  habiller  en  mascarade. 

Le  1"  marSy  mardis  à  Saint-Germain.  —  Il  demande 
un-  marmouset  qui  joue  de  deux  épées  et  le  nomme  Sa- 
lomon,  du  nom  du  tireur  d^armes  de  MM.  d'Épernon.  Je 
lui  donne  un  cheval  et  un  marmouset  de  Flandres,  fait 
de  poterie.  Oii  est,  dit-il,  son  corps?  pource  qu'il  n'étoit 
fait  que  jusques  à  la  poitrine. 

Le  2,  mercredi.  —  Le  Roi  arrive,  il  va  à  la  porte, 
courant  au  devant  de  lui  l'embrasser;  le  Roile  mène  dlneï 
avec  lui,  puis  va  à  la  chasse.  A  cinq  heures,  la  Reine  ar- 
rive de  Paris,  il  est  mené  au  devant  d'elle  presque  hors  W 
porte  de  l'escalier,  remonte  avec  elle  en  sa  petite  cham- 
bre,'danse  sarabande,  bourrée,  le  branle  simple,  lasau- 
grenée.  Comment,  ce  moine  trotte,  puis  dit  :  Maman ,  ai  je 
pas  bien  dansé?  Il  s'amuse  à  un  chien  d'Ostreland;  il  ai- 
moit  fort  les  chiens.  —  Mené  à  sept  heures  en  la 
chambre  de  la  Reine,  il  s'amuse  à  voir  des  personnages 
à  la  tapisserie  où  il  y  avoit  des  petits  enfants.  Le  Roi  lui 
dit  :  «Mon  fils,  je  veux  que  vous  fassiez  un  petit  enfant  à 
rinfante.  »  —  Ho!  ho! non,  papa.  —  ce  Je  veux  que  vous 
lui  fassiez  un  petit  dauphin  comme  vous.  »  — Non  pa>s, 
s'il  vous  plaît,  papa,  dit-il,  en  mettant  sa  main  au  chapeau 
et  en  faisant  larévérence.  M"™*  deMontglat  lui  dit  :  «  Mon- 
sieur, dites  àpapaqu'ilfasse  donner  des  hoquetons  neufs 
aux  archers  qui  vous  gardent ,  comme  aux  autres.  »  ■ — 
Ho!  ho!  non,  dites-l'y  vous-même ^  et  il  lui  fait  par  plu- 
sieurs fois  la  pareille  réponse,  sans  le  pouvoir  persuader 
de  le  faire. 


MARS  160».  HD 

Le  3,  jeudi.  —  Il  s'amuse  seul,  sans  dire  mot,  avec  un 
petit  puits  d'argent  que  lui  avoit  donné  M.  de  Caudale, 
donnant  une  extrême  patience  à  se  laisser  peindre  par 
maître  Jehan  Martin  (1).  Mené  au  Roi,  au  cabinet  de  la 
Reine^  laquelle  lui  donne  un  petit  ménage  d'argent. 

Le  4,  vendredi,  —  Meneau  Roi,  qui  étoit  à  table; 
cela  le  mit  un  peu  en  mauvaise  humeur  de  n'avoir  point 
dîné  avec  le  Roi  ;  il  baise  LL.  MM.  qui  s'en  retournent  à 
Paris  à  deux  heures.  Charles  de  Bompar  lui  a  été  donné 
pour  page  par  le  Roi;  c'a  été  son  premier  page. 

Le  6,  dimanche^  à  Saint-Germain.  —  Il  ne  se  veut  le- 
ver, l'on  fait  venir  P^erre  Cabaret,  maréchal  de  forge  du 
village,  et  Bongars,  maître  maçon  qu'il  craignoit. 

ie  7,  lundi,  — Il  joue  au  jeu  :  Que  met-on  au  cor- 
hillon  ?  Il  invente  des  mots  pour  rimer  :  Dauphillon^  da- 
moisillon. 

Le  S,  mardi,  —  Le  baron  d'Aune,  Allemand,  neveu  de 
celui  qui,  du  temps  du  feu  Roi,  fat  défait  à  Auneau  (2),  lui 
baise  la  main  en  arrivant  et  en  s'en  allant. 

Le  10,  jeudi.  —  A  une  heure  arrive  un  sculpteur  en- 
voyé de  la  Reine  ;  le  Dauphin  lui  demande  :  Peintre, 
comment  vous  appelez-vous  ?  il  répond  :  Després  (3) .  Il  est 


(1)  Héroard  le  nomme  Charles  le  15  février  1603,  et  ce  peintre  parait  pour- 
tant être  le  même.  }^oy.  plus  haut,  à  la  date  du  12  février  el  au  15  juin  1604. 

(2)  Le  24  novembre  lô87  le  duc  de  Guise  avait  baltu  à  Auneau  dans  la 
Beauce,  une  armée  de  Suisses  et  d'Allemands  qui  allaient  joindre  le  roi  de 
Navarre  :  elle  était  commandée  par  le  baron  de  Donaw. 

(3)  Le  15  mars  suivant,  Héroard  laisse  en  blanc  le  nom  de  ce  sculpteur, 
mais  il  le  dit  Flamand  et  retiré  à  Florence;  puis  le  17  il  le  nomme  Du  Pré,  * 
en  ménageant  la  place  de  son  prénom.  Il  s^agit  certainement  d*un  autre  ar- 
tiste que  Guillaume  Dupré,  dont  Héroard  parle  le  21  septembre  1604,  en  le  di- 
sant natif  de  Sissonne,  près  de  Laon.  Dans  ce  statuaire  flamand,  retiré  à  Flo- 
rence, on  serait  tenté  de  reconnaître  le  célèbre  Jean  de  Bologne,  né  à  Douai 
en  1524  suivant  Baldinucci,  en  1529  suivant  Mariette,  et  dont  le  nom  de 
famille  est  resté  inconnu.  On  sait  que  Jean  de  Bologne  commença  en  1604 , 
pour  la  France,  le  cheval  de  bronze  destiné  à  la  statue  de  Henri  IV;  qu^après 
la  mort  de  cet  artiste,  en  1608,  Pierre  Tacca,  son  élève,  fut  chargé  d^achever 
ce  travail;  que  la  figure  équestre  de  Henri  IV,  terminée  en  161 1|  fut  placée 


120        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

tiré  en  bosse  de  cire  pour  jeter  en  fonte  par  Després. 
Amusé  à  chanter  le  pot  pourri  des  chansons  ;  quand  il 
étoit  à  la  meunière  de  Vernon,  ildisoit  :  de  Canda/e,  chan- 
geant le  nom  ded'Épérnon. 

Le  13,  dimanche,  —  M"'®  la  princesse  de  Condé  et 
M'^®  de  Bourbon  le  viennent  voir.  Il  se  joue  avec  sa  nour- 
rice, dit  qu'il  est  Tlnfante  et  parle  des  mots  de  jargon; 
puis  il  cause  avec  sa  nourrice,  dit  qu'il  est  moucheu  Dau- 
phin et  que  l'Infante  a  un  petit  conin  comme  Madame; 
il  le  dit  tout  bas  à  M""  de  Ventelet,  de  honte  de  le  dire 
tout  haut,  et  me  le  dit  tout  bas  à  Toreille.  Il  se  joue  avec 
Madame,  mais  il  ne  veut  point  que  Ton  dise  qu'il  est  le 
prince  de  Galles  :  Ho  l  non,  je  suis  Dauphin,  dit-il. 

Le  14,  lundi.  —  Il  s'amuse  à  un  livre  des  figures  de 
la  Bible,  sa  nourrice  lui  nomme  les  figures  et  les  lettres, 
puis  après  il  nomme  les  lettres  et  les  connoit  toutes.  Il  se 
meurtrit  en  jouant ,  se  fait  prendre  par  sa  nourrice  qui 
le  met  en  son  giron  et  s'amuse  à  chanter  et  à  jouer  sur 
la  mandore  de  Boileau,  qui  en  jouoit;  il  chante  la  chan- 
son de  Robin  : 

Robin  s'en  va  à  Tours. 
Acheter  du  velours 
Pour  faire  un  casaquin  : 
Ma  mère  je  veux  Robin. 

Le  15,  mardi.  —  Le  sieur. . ..,  Flamand,  statuaire,  retiré 
à  Florence,  le  retiroit  en  cire  de  la  hauteur  d'un  pied  et 
demi  par  le  commandement  de  la  Reine.  Le  Dauphin 
dit  :  C'est  mon  frère  de  cire  (c'étoit  pour  le  jeter  en  or, 
.  pour  l'envoyer.à  TAnnonciade  de  Florence).  Il  s'amuse 
àson  petit  ménage  d'argent,  dit  à.M.  de  Vendôme  :  Allez 


sur  le  Pont-Neuf  à  Paris,  en  1614,  et  qu'elle  fut  détruite  en  1792.  Jean  de 
Bologne,  âgé  en  1605  d'au  moins  soixante-seize  ans,  aurait-il  fait  à  cette 
époque  un  voyage  en  France  ignoré  de  ses  biographes,  et  son  nom  de  famille 
serait-il  Dupré  ou  Desprès?  Cela  ne  nous  paraît  pas  probable,  et  il  s*agit  sans 
doute  d'pn  de  ses  élèves  et  compatriotes. 


MARS  IGO^.  121 

vous-en.W^  deMonlglat  l'en  reprend,  il  répond  :  Ce  nest 
pas  mot,  c'est  mon  petit  frère  de  cire  qui  Va  dit. 

Le  iQ,  mercredi.  —  Il  se  joue  avec  un  petit  mar- 
mouset de  Cupidon,  fait  de  carte  et  de  plâtre  peint,  et 
avec  un  petit  bœuf  de  carte  plâtrée  et  peinte  sur  lequel 
il  monte  son  Cupidon.  Il  vient  en  ma  chambre,  demande 
à  voir  les  oiseaux  ;  c'étoit  le  livre  de  Gesner. 

Le  17,  jeudi,  à  Saint- Germain.  —  Il  s'amuse  à  son  petit 
ménage  plus  de  deux  heures  continuelles,  donnant  la 
patience  à du  Pré  de  tirer  sa  figure  de  cire. 

Le  i8,  vendredi.  —  M.  de  Belmont  arrive,  portant  un 
beau  pistolet  de  Metz  ;  il  quitte  tout  soudain  son  petit 
ménage  :  Eh!  donnez-moi  ce  beau  pistolet!  M.  de  Belmont 
lui  dit  :  «  Monsieur,  donnez-moi  donc  ce  ménage;  »  il 
Tavance  soudain  pour  le  bailler,  et  le  retire  de  même  di- 
sant :  Ho!  non,  c'est  maman  qui  me  Va  donné.  Il  s'amuse 
à  tirer  du  pistolet  de  M.  de  Belmont  fort  dextrement. 

Le  21,  lundi.  —  Il  s'amuse  à  un  petit  homme  de  carte 
plâtrée,  à  cheval,  que  ma  femme  arrivant  de  Paris  lui 
donne;  il  voit  M.  Donon,  contrôleur  des  bâtiments,  et  lui 
dit  :  Faites  accommoder  le  palemail  pour  Vamour  que  fy 
joue. 

Le  22,  mardi.  —  Mené  au  bâtiment  neuf  où,  à  onze 
heures  trois  quarts,  le  Roi  arrive  et  le  reçoit  au  haut  de 
la  montée  de  Mercure ,  le  mène  en  la  galerie,  en  la  cha- 
pelle et  à  la  salle  où  il  a  dîné  avec  le  Roi,  M.  d'An- 
goulème  et  M.  de  Montpensier.  Le  Roi  le  fait  danser 
la  sarabande,  la  bourrée,  les  branles ,  le  mène  à  là  ga- 
lerie, se  fait  botter,  et  à  deux  heures  et  demie  l'ayant 
embrassé  et  baisé,  part  pour- s'en  retourner  à  Paris. 

Le  23,  mercredi.  —  Il  vient,  par  le  village  et  le  préau, 
loger  au  bâtiment  neuf  à  cause  que  ce  jour-là,  au  matin, 
la  petite  vérole  apparut  à  M.  de  Verneuil. 

Le  26,  samedi.  —  M"'*'  la  comtesse  de  Moret  le  vient 
voir;  il  danse  la  sarabande,  la  bourrée,  puis  dit  à  Boi- 
leau,  son  joueur  de  violon  :  Ne  jouez  plus,  je  ne  veux  plus 


122  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

• 

danser  ;  il  court  au  cabinet  pour  y  prendre  ses  armes,  y 
appelle  M.  le  Chevalier,  revient,  son  épée  au  côté,  por- 
tant-son  arquebuse  à  mèche  et  fait  marcher  devant  lui 
M.  de  Belmont.  A  goûter,  on  lui  demande  de  M"™*  de 
Moret  :  «  Monsieur,  qui  est  cette  dame-là?  »  il  répond  en 
souriant  :  Madame  de  foire. 

Le  27,  dimanche.  —  Après  déjeûner  il  fait  trois  sauts, 
un  pour  papa,  un  pour  maman  et  un  petit  pour  Madame. 
Mené  aux  grottes  ,  il  fait  grande  difficulté  d'y  entrer; 
on  lui  promet  de  lui  faire  tourner  le  robinet,  il  y  entre  et 
prend  plaisir  de  faire  mouiller  ceux  qui  y  étoient. 

Le  29,  mardij  à  Saint- Germain,  —  Il  écrit  une  lettre 
portée  par  M.  de  Mansan,  moi  lui  tenant  la  main  (1).  Il 
s'amuse  après  à  crayonner  (2). 

Le  ^iy  jeudi.  —  Mené  aux  fontaines,  il  entre  aux  or- 
gues (3),  ouvre  et  ferme  le  robinet,  puis  va  à  celle  de 
Neptune.  M.  de  Cressy  avoit  blessé,  d'un  coup  d'épée  en 
la  tôte,  un  soldat  nommé  Delor;  le  sang  lui  couloit  par 
tout  le  côté  et  il  ne  s'en  vouloit  point  aller  pour  se  faire 
panser;  je  dis  à  M.  le  Dauphin  qu'il  lui  commandât  d'y 
aller,  et  il  lui  dit  avec  gravité  :  Delor,  allez  vous 
faire  panser,  allez  ,  je  le  veux,  M.  de  Cressy  con- 
testant avec  Delor,  lui  parle  rudement  et  le  menace  de 
la  prison;  M.  le  Dauphin  tenoit  des  petits  ciseaux,  il  se 
retourne  en  colère,  grossissant  les  yeux  et  représentant 


(t)  Héroai'd  fait  écrire  au  Dauphin  les  mots  à  mesure  qu'il  les  dit  et  figure 
la  prononciation  de  l'enfant  dans  cette  lettre  comme,  dans  sou  journal  : 

u  Papa  je  pie  Dieu'qu'i  vou  donne  le  bon  jou  et  à  muman.  Je  nie  pote  bien 
tout  pest  à  faire  un  peti  sati  pou  vote  seuice.  Fefé  Vaneuil  est  en  pison  pouce 
qu'il  a  fait  Topiniate  et  moi  je  ne  le  sui  pu.  J'ay  bien  touné  le  robiné  j'ay 
fai  mouillé  lé  dame  bien  for.  Adieu  papa  maman  je  sui  vote  tesumbh  et  tes 
obeissan  fi  et  seuiteu.  —  Daclpuiin.  » 

(2)  Héroanl  a  conservé  ces  griffonnages  qui  n'ont  encore  aucune  forme;  ils 
sont  reliés  avec  son  Journal,  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  impériale. 

(3)  Ces  fontaines,  construites  par  Francine,  étaient  accompagnées  d'orgues 
hydrauliques;  cette  mode  durait  encore  au  commencement  du  règne  de 
Louis  XIV,  et  la  grotte  de  Versailles  avait  aussi  des  orgues  hydrauliques. 


AVRIL  l«0».  123 

la  face  d'un  homme  ardent  de  colère,  et  lui  dit  :  Je  vous 
tuerai,  voyez-vous  bien  avec  mes  ciseaux!  puis  se  repen- 
tant du  mot  tuer  dont  on  le  reprenoit  :  Je  vous  donnerai 
dans  les  yeux,  voyez^vous  bien  !  Il  étoit  bouffi  de  colère  ; 
je  ne  lui  avois  jamais  vu  faire  une  pareille  action  pour 
témoigner  sa  colère. 

Le  2  avril,  samedi,  à  Saint-Germain.  -^  Il  se  prend  à 
chanter  de  son  invention  : 

Amour  a  prins  Mansan 

Pour  faire  un  capitan 

Pour  me  servir  quand  serai  grand. 

Il  en  avoit  autant  dit  après  diner,  l'inventant  et  chan- 
tant sur  le  son  d'une  autre  chanson,  chantée  par  sa  nour- 
rice et  M"*'  de  Ventelet. 

Le  4,  lundi.  — M.  de  Ventelet  lui  demande  :  «  Monsieur, 
n'aimez-vous  pas  les  Espagnols?  »   il  répond  :  Non.  — 
((  Pourquoi,  Monsieur?»  —  Pource  quih  sont  ennemis  de 
papa.  —  c(  Monsieur,  aimez-vous  bien  l'Infante?  »  —  Non. 
—  «Monsieur,  pourquoi?»  —  Pour  Varfiourquelle  est  Es- 
pagnole, je  n'en  veux  point.  Je  lui  dis  :  «  Monsieur,  elle  vous 
•  fera  roi  d'Espagne  et  vous  la  ferez  reine  de  France  ;  »  il 
répond  en  se  souriant,  comme  de  chose  où  il  eût  pris  plai- 
sir :  Elle  couchera  donc  avec  moi  et  je  lui  ferai  un  petit  en- 
fant. —  «  Monsieur,  comment  le  ferez-vous?  »  —  Avec  ma 
gfmWery,  dit-il  bas  et  avec  honte.  —  «Monsieur,  la  baiserez- 
vous  bien?  »  —  Oui ,  comme  cela  ,  dit-il ,  en  se  jetant  à 
corps  perdu  la  face  contre  le  traversin.  Il  va  à  la  galerie, 
s'amuse  aux  outils  du  menuisier  qui  posoit  les  châssis  de 
verre;  on  lui  en  nomme  quelques-uns,  je  lui  demandai  : 
«  Monsieur,  comment s'appellecela?»  —  Unevarloppe.  — 
«  Et  cela?  »  —  Cest  un  Guillaume  (1).  Il  retenoit  extrême- 
ment bien  les  noms  propres  des  choses. 
Lé  5,  mardi.  —  M'"*"  de  Montglaf  lui  apprend  :  Je  crois 


(1)  Sorte  de  rabot. 


124  JOURNAL  DE  JEAJN  HÉROARD. 

en  Dieu  le  père  (oui-puissant,  etc.,  qu'il  retient  fort  bien,  ' 
puis  lui  apprend  ces  mots  qu'il  prononce  après  elle  : 
Dieu  est  un  esprit,  et  il  ajoute  du  sien  :  Et  gage  que  ce  n'est 
pas  celui  de  la  galerie  rouge,  se  ressouvenant  avoir  au- 
trefois ouï  dire  qu'il  y  en  revenoit  un  ;  il  avoit  Tœil  et  To- 
reille  à  tout,  sans  en  faire  semblant,  retenoit  tout ,  s'en 
ressouvenoit  et  accommodoit  les  choses  passées  à  celles 
qu'il  voyoit  ou  dont  il  avoit  ouï  parler . 

LeQy  mercredi,  —  Je  lui  dis  :  «  Monsieur,  nous  donnez- 
vous  votre  congé  pour  aller  à  Paris?  »  —  Oui.  Ma 
femme  lui  demande  :  «  Monsieur,  si  nous  revenions,  en 
seriez-vous  bien  aise?  »  —  Non.  -r'  ^<  Monsieur,  dis-je, 
poui:  combien  de  temps  nous  donnez-vous  congé  ?»  — 
Pour  trois  mois.  —  «  Monsieur,  si  nous  nous  noyons ,  nous 
ferez-vous  pêcher.  »  —  Oui.  -^  «  Monsieur,  avec  quoi  ?»  — 
Avec  un  filet.  Notre  coche  faillit  à  tomber  dans  la  rivière 
au  port  de  Neuilly  ;  nous  y  courûmes  grande  fortune  (!}. 

Le  T y  jeudi,  à  Saint-Germain .  —  M.  et  M™*^  de  Rosny 
assistent  à  son  souper. 

Le  13,  mercredi.  —  J'arrive*  à  cinq  heures  avec  mon 
beau-frère  Montfaulcon,  il  me  fait  bonne  chère  (2). 

Le  16,  samedi.  —  Eveillé  à  sept  heures  il  se  tourne  et  ' 
retourne  dans  son  lit  en  toutes  façons,  dit  qu'il  va  aux  fon- 
taines tourner  le  robinet,  fait,  fss  fss ,  puis  me  dit  :  Dites 
grandmerci  moucheu  Francino  (3) .  Je  lui  réponds  :  a  Grand 
merci,  M.  Francino;  voulez- vous  de  l'argent?»  —  Oui. 
Je  lui  mets  en  la  main  un  quart  d'écu.  —  Ho  !  ho!  c'est 
tout  à  bon  (4).  —  «Je  le  donne  au  sieur  Francino,  non  à 


(1)  Le  passage  dii  bac  de  Neuilly  était  fort  dangereux  ;  le  Roi  et  la  Reine 
faillirent  s'y  noyer  Tannée  suivante,  ie  9  juin.  Voy,  aussi  le  Journal  d'Héroard 
au  31  mai  1602. 

(2)  Bon  accueil. 

(3)  Les  grottes  et  fontaines  de  Saint-Germain  et  celles  de  Fontainebleau 
étaient^  dit  le  P.  Dan,  «  de  l'invention  et  de  la  conduite  du  sieur  de  Fran- 
cine,  que  le  roi  Henri  le  Grand  fit  venir  de  Florence  pour  les  dresser.  ^ 

(4}  C'est  pour  tout  de  bon. 


AVRIL  IGOiî.  125 

M.  le  Dauphin^  car  il  ne  faut  pas  que  les  princes  pren- 
nent de  Targent.  »  Il  m'écoute  et  le  met  dans  son  lit  : 
c(  Monsieur,  luîdis-je,  ouest  récuquejevousai  baillé?» 
— //^s^  dans  »ion/î7;  il  le  prend  et  me  le  rend,  puis  change 
de  propos.  J'irai  à  la  chasse,  je  tuerai  un  sanglier  avec  mon 
épie.  Je  lui  dis  :  a  Monsieur,  vous  irez  à  la  chasse  et  [ior- 
terez  votre  épée,  puis  le  sanglier  qui  viendra  droit  à 
vous  s'enferrera  dedans ,  après  vous  lui  donnerez  un 
coupd'épée,  il  mourra.  »  —  Puis  je  lui  couperai  le  cou.  — 
«Monsieur,  non  pas,  vous  lui  ferezcouper  par  les  veneurs.» 
—  Serai'jepas  veneur?  —  «  Monsieur,  vous  commanderez 
aux  veneurs,  qui  couperont  la  hure,  et  vous  la  porterez  à 
papa,  qui  vous  embrassera,  il  vous  aimera  tant;  puis  vous 
irez  prendre  le  cerf,  lui  donnerez  un  coup  d'épée  sur  le^ 
jarret,  il  tombera,  vous  lui  ferez  couper  le  pied,  vous  le 
porterez  à  papa ,  qui  vous  caressera,  vous  appellera  son 
mignon,vous  mènera  danssa  belle  galerie  du  Louvre.»  — 
Du  Louvre  !oii  est-il? —  «A  Paris,  c'est  la  maison  de  papa; 
dans  sa  galerie  il  y  a  des  corselets  d'or,  d'argent  (je  lui 
nomme  toutes  sortes  d'armes);  il  vous  dira  :  mon  fils, 
prenez  ce  que  vous  voudi?ez,  voilà  une  clef  de  ma  ga- 
lerie que  je  vous  donne  puisque  vous  êtes  bon  fils  et 
point  opiniâtre,  et  que  vous  avez  pris  le  sanglier  et  le 
cerf.  »  Ce  discours  dura  fort  longtemps,  tant  il  y  pre- 
noit  de  plaisir  ;  il  dit  encore  :  Quand  j'irai  à  Paris,  je 
donnerai  un  coup  d'épée  à  un  Irlando.is!  —  «  Mais,  Mon- 
sieur, il  ne' faut  pas  qu'un  prince  fasse  mal  à  personne 
ni  qu'il  frappe  jamais  ;  si  vous  rencontrez  des  Irlandois 
qui  fassent  du  mal  (1)  vous  commanderez  que  Ton  les 
mette  entre  les  mains  de  la  justice  de  papa.  »  —  Oui,  de 


(1)  «  Le  samedi  20  (  mai  1606),  dit  ie  Journal  de  Lesloile,  furent  mis  Iiord 
de  Paris  tous  les  Irlandois  qui  étoient  en  grand  nombre,  gens  experts  en 
fait  de  gueiiserie  et  excelleus  en  cette  science,  par- dessus  tous  ceux  de  cette 
profession,  qui  est  de  ne  rien  faire  et  de  vivre  aux  dépens  du  peuple  et  aux 
enseignes  du  bonhomme  Péto  d'Orléans...  On  les  chargea  dans  des  bateaux 
conduits  des  archers,  pour  les  renvoyer  par  delà  la  merd^où  ils  étoient  venus,  v 


126  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD, 

la  justice  qui  les  mettra  en  prison  au  vieux  château,  — 
((Oui,  Monsieur,  et  si  vous  en  trouvez  qui  dérobent,  qui 
volent  les  pauvres  gens  aussi.  »  —  Ce  voleur  qui  voloit  sur  la 
corde  étoit  Irlandois'^W  étoit  vrai  ;  il  accommoda  le  mot  de 
voleur  à  l'autre  signification  ,  il  Tavoit  vu  voler  à  Fon- 
tainebleau (1).  — Et  puis  s'ils  sont  voleurs  il  les  faut  mettre 
entre  les  mains  du  grand  prévôt.  Il  m'étonna  d'avoir 
nommé  de  son  mouvement  cette  qualité  et  en  avoir  su 
reconnoitre  la  fonction. 

Le  17,  dimanche.  —  Il  me  fait  .redire  les  mêmes 
contes  que  je  lui  avois  faits  le  matin  du  jour  précédent; 
il  y  prenoit  un  grand  plaisir,  les  écoutoit  attentivement 
et  il  lui  prenoit  des  tressaillements  de  coui^ge  quand  j'é- 
tois  sur  les  combats.  Il  dit  ;  J'aurai  mon  grand  tambour 
%leu  et  puis  le  tambour  de  taine  (2).  —  a  Oui,  Monsieur,  c'est 
un  tambour  de  guerre  » .  —  Om,  de  guerre,  il  y  vapour  ga- 
gner sa  vie,  —  «  Oui,  Monsieur,  papa  lui  donne  six  francs 
par  mois.  »  —  Et  à  les  soldats?  —  a  Papa  leur  donne 
douze  francs,  »  Il  répète  en  soi-même  douze  francs  et  dit  : 
Je  leur  veux  donner  six  écus,  moi. 

Le  18,  lundiy  à  Saint-Germain.  —  Il  appelle  M.  le  Che- 
valier :  Cadet  pisseux^'-W^  de  Vendôme,  Carf^ffe  pisseuse, 
et  se  nomme  lui-même  Cadet  de  haut  appétit^  parce 
qu'autrefois  il  Tavoit  ouï  dire  aux  soldats. 

Le  19,  mardi.  —  Arrive  M.  de  Grillon  (3),  mestrede 
camp  du  régiment  des  gardes,  qui  ne  l'avoit  pas  encore 
vu  ;  le  Dauphin  lui  ôte  son  chapeau,  lui  donnje  sa  main  à 
baiser,  disant  :  Bonjou,  moucheu  de  Cri  lion.  M.  de  Grillon 
lui  dit  :  «Monsieur,  voulez-vousqueje  tue  cettui-ci,  cettui- 
là?  »  —  Non.  —  c(  Qui  donc?  »  —  Les  ennemis  de  papa.  Le 
Roi  et  la  Reine  arrivent  à  une  heure  et  demie  venant  de 


(1)  Voy,  au  23  septembre  1604. 

(2)  Du  capitaine. 

(3)  Louis  de  Bal bis-Bertons ,  seigneur  de  Grillon,  avait  alors  soixante  deux 
ans.  Il  mourut  en  1615. 


AVRIL  160».  127 

Paris  en  carrosse,  il  va  au  devant  en  la  cour,  revient 
avec  LL.  MM.  en  la  galerie,  s'asseoit  à  table  avec  eux,  sert 
la  serviette  au  Roi,  puisa  la  Reine.  L'on  met  Favori,  chien 
de  la  Reine,  sur  la  table,  il  demande  :  Ho!  ho!  qui  est 
slilà?  lui  tire  l'oreille;  le  chien  fault  à  le  mordre.  Mis  à 
bas  il  fait  la  révérence  au  Roi,  qui  le  mène  à  la  galerie 
où  il  va  à. la  guerre,  tire  des  arquebusades  (1).  Je  crois 
qu'il  a  voit  la  tète  et  le  corps  pleins  de  tambours,  d'arque- 
buses, de  pistolets,  de  toutes  sortes  d'armes  et  de  sol- 
dats. A  quatre  heures  trois  quatts,  le  Roi  et  la  Reine  s'en 
retournent  à  Paris. 

Le  20,  mercredi^  à  Saint-Germain.  —  Parti  en  carrosse 
pour  aller  à  Carrière  ;  il  mène  Madame  pour  tenir  à  bap- 
tême la  fille  de  M.  de  la  Salle  avec  M.  le  Chevalier;  il 
voit  paisiblement  faire  le  baptême  où  Madame  tenoit  les 
pieds  de  la  petite  fille. 

ie21  jeudi,  —  Il  se  joue  à  coigner  des  clous  à  un 
vieux  placet  (2).  M"®  Piolant  lui  dit  qu'il  se  donnât  de 
garde  de  se  blesser,  il  s'en  fâche  et  lui  jette  son  marteau  ; 
M"'  de  Montglat  l'en  tance  et  lui  dit  :  a  Monsieur,  faites- 
lui  baiser  votre  main.  »  Il  la  tend  et  l'approchant  de  sa 
bouche  lui  donne  un  petit  soufflet  et  s'en  va;  peu  après 
s'en  repentant,  mais  non  à  l'heure,  il  va  où  étoit  M"''  Pio- 
lant, l'embrasse  et  lui  demande  pardon.  Sur  l'heure  il 
ne  pardonnoit  point;  il  falloit  lui  en  parler,  il  songeoit, 
puis  il  y  venoit  de  lui-même  avec  contenance  de  dé- 
plaisir d'avoir  offensé. 

Le  25,  lundi.  —  Il  fait  danser,  à  la  salle,  des  Limou- 
sins, maçons  qui  travailloient  à  la  muraille  du  parc. 
Mené  chez  M.  de  Frontenac,  quifiançoit  M"^sa  fille  à  M.  de 
Carbon nière,  M™^  de  Montglat  lui  dit  qu'il  prit  la  damoi- 
seile  par  la  main  pour  la  mener  fiancer  ;  il  la  prend,  la 
mène  au  devant  du  curé,  se  fait  prendre  aux  bras  par 


(1)  Il  en  imitait  le  bruit  avec  sa  bouche. 

(2)  Un  tabouret. 


128  JOURNAL  DE  JKAN  BÉROARt). 

s 

M.  Birat  et  écouta  attentivement  toutes  les  paroles  du 
curé,  ayant  toujours  la  vue  arrêtée  sur  lui. 

Le  26,  mardi.  —  Mené  au  vieux  château,  où  il  prend 
par  la  main  M"' de  Frontenac,  la  conduit  dans  la  chapelle, 
la  mène  à  l'offrande  après  avoir  attentivement  regardé 
et  écouté  tout  ce  qui  s'étoit  passé  aux  cérémonies  d'épou- 
sailles, et  la  ramène  en  son  logis.  A  une  heure  arrivent 
les  députés  de  Zurich,  Bâle  et  Schaffouse;  celui  de 
Zurich,  chancelier,  porta  la  parole,  disant  :  «Mon- 
seigneur, Messieurs  des  Quatre  Cantons,  vos  servi- 
teurs et  bons  amis,  alliés  et  confédérés,  nous  ont  en- 
voyés devers  le  Roi  pour  quelques  affaires,  desquelles 
nous  lui  avons  parlé  ces  jours  passés,  et  nous  sommes 
venus  ici,  Monseigneur,  pour  vous  voir  et  vous  supplier 
de  les  tenir  pour  vos  serviteurs,  bons  amis,  alliés  et  con- 
fédérés. Aimez  et  assistez  notre  nation  quand  elle  en 
aura  besoin,  espérant  qu'avec  le  temps,  vous  serez  roi 
de  France;  et  pour  notre  particulier.  Monseigneur, 
nous  vous  supplions  de  nous  tenir  pour  vos  très-humbles 
et  affectionnés  serviteurs,  et  prions  Dieu  qu'il  vous  ac- 
croisse en  vertu  comme  en  âge.  »  Le  Dauphin  répond  : 
Messieurs,  je  vous  remercie.  —  Il  soupe  à  la  noce  de  M"*  de 
Frontenac,  ayant  en  sa  table  toute  la  compagnie. 

Le  ^2^1  y  mercredi.  —  Il  demande  d'aller  à  la  garenne  ; 
en  approchant  du  bac  il  voit  sept  ou  huit  hommes  delà 
l'eau  et  dit  :  Hé!  je  gage  quevelà  la  drôlerie  du  Pecq;  c'é- 
toient  les  gens  du  Pecq  qu'à  la  mi-carême  il  avoit  ouï 
nommer  ainsi.  Passé,  mené  le  long  de  l'eau,  il  voit 
courir  quelques  lapins.  Ramené  au  bac  il  s'amuse  à  jeter 
du  papier  dans  l'eau  en  guise  de  bateaux. 

Le  28,  jeudi,  —  Il  va  en  la  galerie ,  s'amuse  à  voir 
planter  des  châssis  aux  fenêtres,  considère  les  fruits  des 
vases  peints  au  lambris,  les  nomme. 

Le  29 y  vendredi.  —  Mené  à  la  grotte  d'Orphée,  où  l'on 
le  fait  enfin  entrer,  suivant  M""®  de  Monglat,  qui  lui  ten- 
doit  des  pois  sucrés  dans  sa  main;  mais  avant  il  fallut 


MAI  IG015.  120 

faire  couvrir  ^effigie  (1)  avec  un  linge;  il  Voulut  avoir 
les  clefs  de  peur  que  Ton  ne  le  fit  jouer. 

Le  30  avril,  samedi.  —  Il  s'amuse  à  peindre  sur  du 
papier,  imitoitles  peintres,  soutenan  t  sa  main  droite,  dont 
iltenoitla  plume  comme  un  pinceau  par-dessus  le  bras 
gauche,  comme  font  les  peintres  sur  la  verge  (2) ,  et  con- 
duisoit  sa  main  et  la  plume  aussi  artistement  qu'eût  fait 
le  peintre  son  .pinceau. 

Le  l"  maif  dimanchey  à  Saint-Germain.  —  Le  tambour 
de  M.  de  Mansan  lui  apporte  des  bouquets;  il  va  à  M*"*  de 
Montglat  :  Hél  Mamanga,  donnez  un  écu  au  tambour.  — 
«  Monsieur,  votre  trésorier  n'est  pas  ici  ».  —  Hé!  Ma- 
mangay  donnez-lui,  je  vous  rendrai  tout,  mais  que  je  sois 
grand. 

Le  2,  lundi.  —  Je  pars  pour  aller  à  Paris  (3). 

Le  7,  samedi.  —  M.  de  Guise  le  vient  voir;  il  lui  de- 
mande :  c(  Monsieur,  aimez-vous  bien  les  Espagnols?  » 
—  NoUy  répond  le  Dauphin. 

Le  9,  lundi.  —  Mené  promener  aux  grottes,  il  voit  des 
forçats  qu'on  menoit  à  la  galère,  et  se  prend  à  pleurer, 
disant  :  Mamanga,  je  veux  qu'on  les  laisse  aller. 

Le  13,  vendredi.  —  M"*  la  comtesse  de  Guichen  le 
vient  voir;  il  tire  d'une  petite  arbalète  que  la  comtesse 
lui  avoit  donnée,  monte  sur  le  cheval  du  petit  Lauzun, 
petit -fils  de  la  comtesse  (4). 


(1)  La  statue  d'Orphée. 

(2)  L'appiiie-main. 

(3)  Pendant  l'absence  d'Héroard  rapolhicaire  Guérin  le  remplace,  et  le 
Joiirnal  est  beaucoup  plus  succinct  jusqu'au  18  mai,  jour  du  retour  d'Héroard. 
Une  lettre  de  Henri  IV  à  M"®  de  Montglat,  dat<^edu  3  mal, et  que  M.  Berger  de 
Xivrey  a  classée  à  Tannée  1607,  se  rapporte  évidemment  à  l'année  1605;  la 
voici  :  t  Madame  de  Montglat ,  j'ai  été  bien  aise  d^apprendre  par  votre  lettre 
du  i"  de  ce  mois  que  mon  fils  et  ma  fille  se  portent  bien,  comme  aussi  mes 
autres  enfants.  Je  trouve  bon  qu3  vous  demeuriez  au]  château  neuf,  et  que 
vous  y  fassiez  venir  mon  fils  de  Verneuii ,  lui  faisant  bailler  une  chambre.  » 
[Lettres  missives,  Wl,  229.) 

(4)  Gabriel  Nompar  de  Caumont,  comte  de  Lauzun,  fils  de  François  Kom* 
iiÉROARD.  —  T.  I.  y 


130  JOURNAL  DE  JEA.IN  tlÉKOARD. 

Le  14,  samedi.  —  U  va  jouer  en  la  cour,  dit  aux  sol- 
dats qu'il  aimoit  les  Gascons;  on  lui  demande  :  «  Pour- 
quoi? »  —  Pour  ce  que  je  suis  de  leur  pays. 

Le  i8,  mercredi j  à  Saint-Germain.  —  U  voit  plusieurs 
sortes  de  satin  de  couleur,  à  doubler  Tar moire  de  ses 
armes,  choisit  le  bleu.  J'arrive  de  Paris;  il  vient  au 
devant  en  la  cour  :  Quem^apporlez-vousl  Je  lui  baille  un 
marmouset  à  chevaltenant  une  laisse  de  lévriers.  Le  soir, 
un  peu  avant  de  se  coucher,  il  donne  le  mot  au  sieur  delà 
Perrière,  exempt;  M.  Taumônier  le  lui  demande,  illui 
répond  :  //  ne  faut  pas  donner  le  mot  au  prêtre. 

Le  24,  mardi.  —  Mené  au  logis  du  sieur  Francino,  qui 
lui  f^iisoit  une  petite  fontaine. 

Le  25,  mercredi.  —  U  se  joue  en  la  galerie  ;  M.  de  Pa- 
vas (1)  y  vient,  il  lui  baille  son  épieu  de  fer,  son  épieu  de 
bois  à  M.  de  Belmont,  et,  à  M.  de  Mansan,  sa  fourchette  (2); 
lui  porte  sa  arquebuse,  fait  marcher  M,  deFavasà  la  tête, 
et  va  ainsi  à  la  g'uerre.  Il  va  chez  Francino ,  en  son  ca- 
binet, où  il  s'informe  du  nom  de  tout  ce  qu'il  y  voit. 

Le  26,  jeudi.  —  Sa  remueuse  lui  donne  un  petit 
ménage  de  plomb,  un  calice ,  un  encensoir,  un  coq  et 
une  femme,  le  tout  dans  une  boite  ;  il  range  ces  petites 
besognes.  M™®  de  la  Trimouille ,  fille  de  feu  M.  le  prince 
d'Orange  et  de  M'"^de  Jouarre,  M'"^  la  marquise  de  Royan, 
fille  de  feu  M.  le  chancelier,  vont  à  la  chambre  de  M.  de 
Verneuil  ;  le  Dauphin  fut  fâché  que  quelqu'un  de  ceux 
de  M'"®  de  la  Trimouille  lui  avoit  relevé  de  terre  une 
petite  balle;  elle  s'approche  de  lui,  disant  qu'elle  le  tan- 
céroit  bien  :  il  lui  donne  un  soufflet. 


par  de  Caumont  et  de  Catherine  de  Gramont,  fille  de  la  hellp  Corisande 
Il  mourul  en  1660,  et  fut  père  du  fameux  duc  de  Lauzun. 

(1)  Jean  de  Fabas,  vicoiute  de  Castet,  un  des  principaux  chefs  royalistes  de 
répoque  de  la  Ligue,  ou  peut-être  sou  HIs,  qui  mourut  en  1654,  après  avoir 
pris  parli  contre  le  Roi.  —  Voy.  une  Étiide  publiée  sur  Faba*  par  iM  Anatole 
de  Barthélémy ,  dans  la  Bibliotlièque  de  V École  des  Chartes. 

(2)  Instrument  que  l'on  plantait  en  terre  pour  appuyer  l'arquebuse. 


JUIN  I60a.  IHl 

Le  30  mai,  lundi:  — Uécoutoiisa  nourrice  se  plaignant 
de  ce  que  l'on  avoit  renvoyé  de  ses  amis  qui  éloient 
venus  pour  voir  le  Dauphin;  il  se  prend  à  pleurer,  disant: 
Je  veux  quon  les  aille  quérir.  Il  s'étoit  déchaussé  étant  à 
table,  sa  nourrice  le  veut  chausser  :  Non,  maman  doun- 
doun,  je  veux  pas  que  vous  me  chaussiez.  —  «  Pourquoi, 
Monsieur  ?»  —  Pource  que  vous  m'avez  donnéàteler  quand 
j'étois  petit.  11  va  chez  Francino,  fait  mettre  un  robinet 
à  sa  fontaine  de  bois,  a  la  patience  de  voir  tout  faire. 

Le  31,  mardi.  —  Parti  pour  retourner  au  vieux  château, 
à  cause  de  la  venue  du  Roi.  (1) 

Le  1"  juin,  mercredi,  à  Saint- Germain.  —  M"*  Pré- 
vost des  Yveteaux(2)  et  M""  Morin,  de  Chartres,  assistent  à 
son  souper;  il  regarde  attentivement  M"''  Prévost,  je  lui 
dis  que  je  vois  bien  qu'il  est  amoureux  ;  il  en  sourit,  puis 
feint  de  regarder  ailleurs  et  la  guigne  du  coin  de  l'œil. 
Mené  au  jardin,  il  entend  deux  soldats  qui  éloient  à  la 
prison  de  Thorloge,  et  dit  :  Je  veux  quils  sortent,  Maman- 
ga.  Elle  lui  dit  qu'il  le  falloit  demander  à  M.  de  Mansan  ; 
il  se  retourne  soudain  pour  aller  à  lui,  qui  étoit  demeuré 
derrière,  et  lui  dit  :  Taine{3),  je  veux,  s'il  vous  plaît,  )jue 
vous  fassiez  sortir  ces  soldats . 

Le  2,  jeudi.  —  Le  comte  de  Saure,  grand  écuyer  de 
l'Archiduc,  revenant  d'Espagne,  lui  baise  la  main,  lui 
fait  les  recommandations  de  l'Infante,  et  dit  qu'elle  parle 
souvent  de  lui  et  que  Ton  désire  en  ce  pays  là  bien  fort 
de  le  y  voir.  A  dîner  on  lui  dit  :  «  IMonsieur,  buvez  à  la 
sauté  de  l'Infante,  »  il  répond:  Je  m^en  vas  boire  à  ma 
maîtresse. 


(1)  Le  Roi  n^arriva  que  le  8  juin. 

(2)  Dans  son  liistoriette  sur  des  Tveleaux,  Taileiiiant  des  Réaux  dil  : 
«  M™e  de  SaiiitGeriniiii-Prévost ,  dont  le  fils  se  vaiitoit  d'être  fils  du  maré- 
chal de  Biron,  est  celle  de  qui  on  a  le  plus  parlé  avec  le  honliomuie.  »  Y  avait- 
il  pareulé  entre  des  Yveteaux  el  cette  famille  Prévost?  Ce  passage  d'Hé- 
roard  tendruit  à  le  l'aire  supposer. 

(3)  Abiéviatiun  de  capitaine. 

y. 


182  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROÀRD. 

Le  3,  vendredi j  à  Saint-Germain.  —  Il  vient  en  iDa 
chambre,  demande  :  Où  est  le  lion?  C'éloit  le  livre  des 
animaux  de  Gesner  ;  il  les  reconnolt,  puis  les  oiseaux. 

Le  kj  samedi.  — Il  s'amuse  dans  son  lit  à  une  boite  de 
petites  quilles  à  pirouette;  je  lui  baille  un  petit  singe  de 
poterie  qui  avait  le  col  cassé  jusqu'aux  épaules.  —  Il  va 
sur  les  terrasses  ,  se  raille  de  Montméjan  ,  soldat  et  gen- 
tilhomme gascon,  en  disant  ;  Ce  Montméjan  qui  dit:  lou 
castel  de  mon  paire,  c'est-à-dire  le  château  de  mon  père ^ 
s'en  rendant  lui-même  l'interprète.  11  monte  en  ma 
chambre,  demande  à  voir  les  livres  des  oiseaux  et  des 
quadrupèdes  de  Gesner,  puis  :  Où  est  celui  des  bâtiments? 
C'étoit  celui  de  Vitruve,  qu'il  n'avoit  vu  il  y  avoit  plus 
d'un  an. 

Le  6,  lundi.  —  Il  va  en  la  chambre  de  M"®  de  Montglat. 
Je  lui  tiens  la  main  pour  écrire  alu  Roi  en  cette  sorte  : 

Papa ,  j'ay  su  que  vous  avez  esté  malade ,  j'en  ay  esté  bien  marry, 
mais  j'ay  tant  prié  Dieu  qu'il  vous  a  rendu  vostre  santé.  J'en  ai  fait 
trois  petits  sauts.  J'ay  bien  envie  de  vous  voir,  car  je  suis  bien  sage, 
plus  opiniastre,  et  feray  tout  ce  que  vous  me  commanderez,  et  seray 
toute  ma  vie ,  Papa ,  votre  très  humble  et  très  obéissant  fils  et  petit 
valet.  —  Daulphin. 

Deux  soldats  de  la  compagnie ,  pour  s'être  battus  au 
corps  de  garde,  étoient  prisonniers  ;  M.  de  Verneuil  lui  dit  ; 
«  Mon  maître,  dites,  s'il  vous  plaît,  à  M.  de  Belmont  qu'il 
fasse  sortir  lés  prisonniers.  »  —  (?w'o^^i's/aû?dit-iIbrus-' 
quementetde  lui-même;  on  lui  dit  qu'ils  s'étoient  battus; 
il  vafroidement  àM.  de  Belmont  :  Belmont,  faitessortir  les 
prisonniers,  faites,  faites.  Les  deux  soldats  arrivent,  il  leur 
dit  de  son  mouvement  :  Soyez  sages, ne  vous  battez  plus,  ei, 
peu  après,  les  voyant  encore  là:  Allez  vous-enau  corps  de 
garde. 

Le  7,  mardi.  —  Il  va  au  bâtiment  neuf,  chez  le  menui- 
sier, pour  voir  faire  son  jardin  de  bois,  puis  chez  le  sieur 
Francino  pour  y  voir  la  fontaine  qu'il  lui  faisoit.  Le  soir  il 
dit  àM'"''de  Montglat  :  Mamanga,  faitespas  dire  Pater,  faites 


JUIJN   IGO».  133 

dire  noire  Père.  Étant  à  ces  mots  :  Ton  règne  advienne  : 
Mamangay  qu'est-ce  à  dire  Ion  règne  advienne  ?  M"""  de  Mont- 
glat  lui  en  donne  raison,  et  il  continue  :  Mamanga,  qu  est-ce 
àdire  :  et  nous  pardonnez  nos  offenses  ? —  ce  Monsieur,  c'est 
que  nous  offensons  le  bon  Dieu  tous  les  jours,  nous  le 
prions  qu'il  nous  pardonne;  »  à  ces  mots  :  Et  nous  garde 
dumalin:  Mamanga, qu  est-ce  à  diremalin  P — «  Monsieur, 
c'est  le  mauvais  ange  qui  vous  fait  dire  :  Allez-vous-en! 
Parlez  plus  hautl  »  et  autres  traits  de  son  opiniâtreté.  Il 
dit  encore  à  M™' de  Montglat  :  Le  bon  Dieu  a  été  sur  la  croix, 
Mamanga.  Je  lui  demande  :  «  Monsieur,  pourquoi?  »  — 
Pour  ce  que  nous  avions  tous  été  opiniâtres,  vous,  Slamanga, 
moi  aussi,  maman  doundoun  et  mademoiselle  Héouard, 
Le  8,  mercredi.  —  Éveillé  il  chante  dans  son  lit  : 

Miquele  se  veut  marida 

A  un  brave  capitaine,  hélas  (t)  ! 

Le  Roi  arrive  au  bàtimentneuf;  ilpartavec  une  extrême 
impatience  de  le  voir,  court  au  Roi,  quil'attendoit  sur  la 
porterie  la  salle  du  bâtiment  neuf,  le  baise,  l'accole; 
à  une  heure  dîné  avec  le  Roi.  La  Reine  arrive  à  une 
heure  et  demie;  il  la  va  recevoir  à  la  descente  de  son  car- 
rosse ,  à  la  porte  de  la  salle  ;  elle  le  baise  par-dessous  le 
masque.  Il  va  en  la  galerie  avec  LL.  MM.,  puis  suit  la  Reine, 
qui  s'en  alloit  dîner,  lui  donne  la  serviette.  Il  s'en  va 
avec  la  Reine  en  la  chambre ,  voit  un  homme  qu'il  n'a- 
voit  point  vu  il  y  avoit  un  an,  qui  faisoit  des  fusées,  s'en 
va  au  Roi  :  Papa,  velà  celui  qui  fait  des  fusées,  ce  qui  étonna 
tout  le  monde  pour  sa  mémoire. 

Le9,jeudi.  — MM.  de  Grillon  et  deFavas  assistent  à  son 
lever.  Le  Roi  le  promène,  puis  le  mène  en  la  chapelle, 
après  le  ramène  à  pied  à  la  procession,  portant  aussi 
son  cierge ,  puis  le  ramène  à  la  chapelle.  Le  Roi  se  vou- 
lant jouer  à  lui  l'appelle  vilain,  et  lui  dit  qu'il  n'est  pas 


(i)  Le  Daupbin  ciiaote  souvent,  cet  air.  Voy.  au  18  juin  suivant. 


134         JOURNAL  DK  JEAN  HEROARD. 

gentilhomme;  le  toilà  en  colère  extrême;  le  Roi  en  fut 
fâché,  et  lui  dit  qu'il  éloit  gentilhomme  ;  il  ne  s'apaise 
aucunement,  et  fut  mené  dehors  et  porté  en  sa  chambre. 
Le  Roi  sortant  de  la  messe,  il  entend  le  tambour  et  dit  ; 
Je  veux  aller  dîner  avec  papa  ;  il  y  va  et  dîne  à  douze 
heures  et  demie.  Mené  en  la  chambre  du  Roi ,  il  est  en- 
suite ramenéen  la  carrosse  (1)  avec  LL.  MM.  au  château 
vieux.  M.  d'Alincourt  prend  congé  de  lui,  allant  partir 
à  rheure  pour  aller  à  Rome.  11  se  joue  avec  M.  de  Cour- 
tenvaux,  pour  lequel  il  avoit  une  merveilleuse  inclina- 
tion. 

Le  10,  vendredi,  à  Saint-Germain  .  —  Mené  chez  le  Roi 
au  bâtiment  neuf;  le  Roi,  qui  étoit  dans  le  lit  pour  un 
peu  de  goutte,  le  fait  mettre,  lui  et  Madame,  dnns  le  lit 
auprès  de  lui,  tout  nus.  Madame  cause,  M.  le  Dauphin 
en  est  l'interprète  (2)  et  le  rapporte  en  souriant  au  Roi. 

Le  a  y  samedi,  —  A  neuf  heures  mené  chez  le  Roi,  qui 
étoît  au  lit;  il  va  chez  la  Reine,  prend  sa  petite  boite 
ronde  d^ârgent  et  une  aiguille  d'argent,  en  fait  un  tam- 
bourin, retourne  chez  le  Roi,  puis  en  la  galerie.  Dîné 
avec  la  Reine.  Dépouillé  et  Mvidame  aussi,  ils  sont  mis  nus 
dans  le  lit  avec  le  Roi,  où  ils  se  baisent,  gazouillent  et 
donnent  beaucoup  de  plaisir  au  Roi.  Le  Roi  lui  demande  : 
«  Mon  fils,  où  est  le  paquet  de  l'Infante?  »  11  le  montre,  di- 
sant :  Il  n'y  a  point  d'os,  papa;  puis  comme  il  fut  un  peu 
tendu  :  Il  y  en  a  astheure,  il  y  en  a  quelquefois.  Il  assiste  aux 
fiançailles  de  M.  le  prince  de  Conty  avec  M"*'  de  Guise'  (3), 
à  huit  heures. 

Le  12,  dimanche.  —  Mené  par  le  pont  du  Roi  au  bâti- 
ment neuf,  au  Roi,  encore  au  lit  pour  sa  goutte  ;  la  Reine 


(f)  c'est  la  premiènî  fois  qu'Hdrftaid  emploit;  ce  mot  an  féminin. 
(?)  \\  expli'jue  an  Roi  le  jargon  de  Madame,  qui  avait  nn  nn  de  moins  que 
iiii. 

(3)  Lonise-Marguerite  de  Lorraine,  (ille  de  Henri,  duc  jle  Guise,   dit  le 
Balafré. 


JUIN   1«08.  135 

lui  donne  une  enseigne  de  diamants  avec  un  bouquet  de 
plumes  d'argent.  Ramené  à  cinq  heures  au  vieux  château^ 
il  va  en  sa  chambre,  où  il  fait  jouer  et  chanter  la  musique 
de  la  Reine  (quatre  luths  et  deux  voix  de  petits  enfants), 
l'écoute  avec  ravissement. 

Le  13,  lundiy  à  Saint-Germain,  — Il  va  chez  M"«  de 
Guise,  qui  le  matin,  à  six  heures,  avoit  été  épousée; 
mené  au  Roi  en  carrosse  au  bâtiment  neuf.  Le  Roi  le 
fait  mettre  nu  avec  lui  dans  le  lit;  revêtu,  il  descend 
à  la  grotte  sèche  avec  LL.  MM.,  qui  y  font  collation. 

Le  14,  mardi.  — Mené  à  la  chambre  de  la  mariée  (  c'étoit 
M""  de  Guise,  qui  avoit  été  le  soir  précédent  mariée),  puis 
\  la  chapelle,  où  en  allant  il  trouve  une  pauvre  femme 
qui  prioit  pour  son  mari,  à  qui  l'on  avoit  confisqué  le 
bien  :  Mamanga^  donnez  de  V argent  à  cette  femme,  M.  de  la 
Noue  l)le  vient  voir.  Mené  au  Roi  au  bâtiment  neuf;  le 
Roi  et  la  Reine  sont  partis  pour  retourner  à  Paris,  à  trois 
heures. 

Le  15,  mercredi,  — Il  monte  en  la  chambre  dç  sa 
nourrice,  lui  demande  ses  ciseaux;  elle  les  lui  baille,  il 
les  jette  dans  le  fossé,  puis  veut  aller  dans  le  fossé  pour 
les  quérir,  va  tout  plein  de  feu  jusqu'au  dessous  du  pont- 
levis;  on  le  lui  fait  regarder  :  Qu'est  ce/a?demande-t-il. 
—  «  Monsieur,  c'est  le  pont-levis  qui  vous  tombera  dessus 
la  tète  »  ;  il  tourne  court,  et  remonte. 

Le  il,  vendredi,  —  Mené  au  Roi  et  à  la  Reine  revenant 
de  Paris.  Mis  au  lit,  on  lui  demande  la  différence  qu'il 
y  avoit  d'un  fils  à  une  fille,  il  songe,  puis  dit  :  Je  le  dirai 
demain,  je  sais  pas^  je  veux  songer  en  mon  lit. 

Le  18,  samedi.  —  Il  se  fait  mettre  au  lit  avec  sa  nour- 
rice; le  Roi  y  vient  à  huit  heures,  et  l'y  trouve;  il 
chante  ;  Miquele  se  veut  marida,  papa.  A  neuf  heures,  il 
s'en  va  avec  le  Roi  en  carrosse,  va  voir  la  Reine,  encore 


(1)  Probablement  Odet  de  la  Noue,  que  fut  employé  avec  disiinction  au 
service  de  Henri  IV;  il  était  fils  du  fameux  Bras  de  Fer,  mort  en  1591. 


13G  JOURNAL  DK  JTAIN  UEUOAKD. 

au  lit,  se  joue,  va  prendre  un  placet  (1)  pour  en  faire 
(les -fontaines.  M"*^  de  Montglat  en  veut  apporter  un 
^utre,  il  entre  soudain  en  colère  :  Je  vous  battrai  y 
Mamangaj  et  va  sur  elle,  la  frappe  :  Je  vous  luerai,maman» 
Le  Roi  le  fouette  sur  les  fesses  avec  la  main  ;  ne  se  tai- 
sant point,  le  refouette  encore ,  puis  s'en  va  ;  il  se  jette  à 
terre,  puis  feint  de  ne  pouvoir  cheminer,  va  clopinant, 
pleurant,  criant  :  Hé!  Mamafiga,papam'a  rompu  la  cuissey 
metlez-moi  de  Vonguent.  A  trois  heures  mené  en  litière, 
avec  Madame,  chez  le  Roi,  qui  le  mène  voir  la  chasse  aux 
toiles,  aux  Loges. 

Le  20,  lundi,  à  Saint-Gérmain.  — Il  se  joue  dans  le  ca- 
binet du  Roi  avec  des  petites  tenailles  dont  il  pinçoit  le 
couvercle,  peint  de  personnages,  d'une  boite  de  Flandres. 

Le  21,  mardi»  — Il  vient  en  ma  chambre,  s'amuse  aux 
oiseaux  (2),  au  siège  d'Ostende  et  à  la  carte  de  Flandres. 

Le  23,  jeudi.  — Mené  chez  M.  de  Frontenac,  d'où  il  voit 
mettre  le  feu  au  bûcher  de  la  Saint- Jean. 

Le  24,  vendredi.  —  M.  le  comte  de  Soissons  le  vient 
voir,  il  entre  en  mauvaise  humeur,  ne  le  veut  point  ac- 
coler ni  saluer;  on  lui  apporte  une  pièce  du  biscuit  du 
Roi,  on  lui  dit  que  c'est  M.  le  comte  de  Soissons  qui  Ta 
envoyée  quérir;  il  le  va  accoler  et  l'en  remercie.  A  deux 
heures  et  demie  goûté  sur  le  haut  de  l'escalier,  assis  sur 
le  premier  degré  ;  M.  de  Montbazon  et  M.  de  Rosny  y 
étoient.  M.  de  Rosny  lui  demande  :  «  Monsieur,  qui  est  le 
plus  enfant  de  nous  deux?  »  —  C'est  moucheu  de  Mont- 
bazon. Il  va  en  bas,  à  la  chambre  de  M.  de  Souvré;  M.  de 
Rosny  y  va,  lui  porte  une  bourse.  —  Je  nen  veux  point, 
elle  est  pas  belle.  —  ce  Mais,  Monsieur,  vous  voyez  qu'elle 
est  si  belle  !  il  y  a  de  si  beaux  dauphins!  »  — Non^  aile  est 
vilaine  ;  si  vous  me  la  baillez,  je  la  jetterai  dans  le  fossé, 
—  «  Mais,  Monsieur,  voyez  !  il  y  a  de  si  beaux  demi-écus 


(1)  Un  tabouret. 

(?)  Da^is  le  livre  de  Gesner, 


JUIN  i60i5.  iZI 

dedans,  »  et  on  les  vide  dans  un  tablier.  U  les  prend,  les 
remet  dans  la  bourse,  la  jette  en  disant  :  Allez,  vilaine.  — 
((  Monsieur,  dit  M.  de  Rosny,  que  vous  plalt-il  donc  que 
je  vous  donne?  »  —  Un  petit  carrosse.  Meneau  bMiment 
neuf,  il  court  après  le  Roi  et  la  Reine,  ores  à  l'un  puis  à 
Pautrej  se  jouant  à  eux;  le  Roi  le  fait  décoiffer  et  aller 
têl§  nue;  la  Reine  mettant  la  main  à  sa  guillery  dit: 
«  Mon  fils,  j'ai  pris  votre  bec.  » 

Le  25,  samedi,  —  En  dînant  M'"°  de  Montglat  parloit 
d'aller  voir  M.  de  Rosny  pour  lui  parler  d'affaires;  M.  le 
Dauphin,  se  retournant  soudain  vers  elle,  dit  :  Et  du  Ut 
de  maman  doandoun.  Il  s'amuse  à  la  fenêtre  du  passage 
entrant  au  petit  cabinet,  à  faire  battre  le  tambour  du  sieur 
de  Mainville ,  capitaine  aux  gardes,  lui  fait  battre  les 
batteries  espagnole,  angloise,  wallone,  italienne,  pié- 
raontoise,  moresque,  écossoise,  lombarde,  allemande, 
turque,  puis  la  françoise,  uue  chamade,  un  assaut,  puis 
lui  dit  :  C*est  assez!  battez  au  champ  vous  en  allant.  A  cinq 
heures  il  va  au  bâtiment  neuf  voir  la  Reine,  qui  étoit 
prête  à  se  lever  du  lit;  le  Roi  le  fait  mettre  tête  nue. 

Le  26,  dimanche,  —  Le  Roi  l'envoie  quérir  à  dix  heures 
et  demie;  il  se  y  en  va,  tabourin  battant,  trouve  le  Roi 
écrivant,  cesse  sou  tambour,  et  jamais  ne  voulut  battre. 
Ayant  salué  le  Roi,  il  va  chez  le  Reine,  puis  en  la  galerie 
pour  battre  son  tambour;  le  Roi  y  vient  :  «  Mon  fils, 
ne  battez  plus  »;  il  cesse  aussitôt,  et  baille  à  garder  son 
tambour  à  M.  le  Chevallier.  Il  va  chez  la  Reine,  où  il  se 
met  en  mauvaise  humeur  pour  ce  qu'il  vouloit  et  jetoit 
la  poudre  de  la  Reine  avec  la  houppe  ;  la  Reine  envoyé 
quérir  des  verges  par  le  nain  Camille  ;  aussitôt  qu'il  les 
voit  entrer,  sans  dire  mot  il  s'encourt  à  la  Reine  l'em- 
brasser. 

Le  27,  lundi,  —  Le  Roi  part  à  quatre  heures  du 
matin  pour  aller  à  Paris.  Mené  chez  la  Reine,  le  Dauphin 
la  rencontre  dans  la  galerie  revenant  de  la  messe,  va 
dîner  avec  elle.  Il  s'en  va  avec  la  Reine;  elle  lui  coupe 


138  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

les  cheveux  sur  le  front  et  les  tempes;  il  est  tout  changé, 
semble  un  de  ces  gros  visages  de  moines.  La  Reine  s'en 
va  en  litière  (1)  par  Sainl-Clou,d  à  Paris. 

Le  SOjuinyjeudij  à  Saint-Germain.  —  On  lui  demande  : 
«  Monsieur,  quand  vous  serez  baptisé,  comment  aurez- 
vous  nom?»  —  Henry.  11  battoit  de  sa  cuiller  sur  le  bord 
du  plat  qu'il  tenoit  d'une  main,  disant  :  Mamanga^je 
sonne  les  heures  comme  le  Jacguemard  qui  frappe  sur  l'en- 
clume. Je  lui  demande  :  «  Monsieur,  où  est  ce  Jacque- 
mard?  »  —  A  Fontainebleau  (2).  — Il  s'amuse  à  monter 
la  montre  triangulai.re  deM™^  de  Montglat,  la  monte  fort 
bien. 

Le  i ^'juillety  vendredi,  à  Saint-Germain.  — 11  développe 
les  portraits  du  Roi  et  de  la  Reine,  les  baise  disant  en 
se  jouant  :  Velà  moucheu  papa  et  velà  inadame  maman. 
Je  pars  pour  aller  à  Paris  (3), 

T^e  7,  jeudi.  —  M™^  de  Montglat  lui  dit  :  «  Monsieur, 
vous  courez  trop  !  papa  ne  fait  pa^  comme  cela.  »  —  Non, 
Mamanga,  mais  quand  il  était  petit  comme  moi  il  courait 
comme  ça. 

Le  9,  samedi.  —  M.  de  Montmorency,  fils  de  M.  le 
connétable  (4),  M.  le  comte  d'Alès,  fils  de  M.  le  comte 
d'Auvergne  (5),  M.  le  comte  de  la  Voulte,  fils  de  M.  de 
Ventadour  (6),  M.  de  Précy,  fils  de  M.  de  Bouteville  Mont- 


(1)  La  Rein«î  (^(ait  grosse. 

(2)  Cette  horloge,  qui  datait  de  François  I*' ,  représentait  la  statue  du  So- 
leil 'c  qui  tenoit  nn  sceptre  duquel  il  montroil  les  heures  qui  sonnoîenl  p.ir  le 
moyen  de  certaines  grandes  statues  représentant  des  (  yclopes  et  forjierons 
frappant  sur  une  enclume  autant  de  coups  qu'il  étoit  d'heures.  »  (  Le  Trésor 
des  merveilles  de  Fontainebleau^  par  le  P.  Dan,  page  54.) 

(o)  Pendant  l'absence  d'Héroard,  Dumont,  clerc  de  la  chapelle  du  Dauphin, 
et  Guérin,  son  apothicaire,  continuent  le  Journal. 

(4)  Voy.  page  47,  note  1. 

(à)  François  de  Valois,  comte  d'Alais,  (ils  du  hâlard  de  Charles  IX,  mort 
à  Pé'zénas,  en  1622. 

(6)  Henri  de  Lévis,  depuis  duc  de  Ventndour,  puis  chanoine  de  Notre  Dame, 
mort  en  1680. 


JllILLKT   HÎOa.  139 

morency  (1),  et  M""  de  Montmorency  (2)  arrivent;  le 
Dauphin  va  à  la  chapelle,  où  il  a  fort  crié;  il  faut  envoyer 
quérir  Thomas,  le  maçon,  il  s'apaise.  A  dîner  M.  de  Mont- 
morency lui  sert  à  boire;  il  écrit  au  Roi  par  un  nommé 
Nervèze  (3),  qui  lui  avoit  donné  un  petit  livre.  A  souper 
M.  de  Montmorency  lui  sert  la  serviette  à  laver  [h);  le 
Dauphin,  la  prenant,  dit  :  Or  ça,  je  m'en  vas  laver  à  la 
française,  et  prenant  la  serviette,  la  toupillant  :  Voyez, 
velà  comme  on  se  lave  à  la  française . 

Le  10,  dimanche,  à  Sainl-Gerwain.  —  J'arrive  de  Paris 
avec  M.  de  Souvré;  il  me  voit  du  dessus  de  la  terrasse 
de  la  salle  du  bal,  m'appelle  et  me  demande  ;  Que 
m-apporlez-vousl  Je  lui  montre  un  papier  sous  le  bras 
où  il  y  avoit  un  cheval  et  un  gendarme  enveloppés;  il 
se  prend  à  tressaillir  de  joie  et  à  courir  pour  venir  k 
^bas,  vient  à  moi  à  sauts.  Apres  diner  il  va  à  la  guerre, 
fait  tirer  son  petit  carrosse  par  MM.  de  Montmorency,  de 
Ventadour,  comte  d'Alès  et  de  Bouteville. 

ie  11,  lundi,  —  Il  rencontre  deux  demoiselles,  pas 
trop  mal  vêtues,  qui  ne  demandoient  encore  rien  ;  il  rc- 
connoîl  qu'elles  avoient  besoin,  et  leur  donne  un  quart 
d'écu.  A  souper  il  se  fait  donner  à  boire  par  M^"**  de  Mont- 
morency, ayant  vu  qu'elle  en  donnoit  k  Madame. 

Le  12,  mardi,  —  En  passant  par  la  salle  il.  voit  M,,  du 
Servon  Mailler  assis  dans  une  chaise,  à  cause  de  sa  goutte  ; 
il  va  à  lui,  lui  tend  la  main  à  baiser,  et  voyant  qu'il 
avoit  peine  à  se  tenir  :  Seyez-vous,  seyez-vouSy  lui  dit-il, 
avec  compassion  et  respect  pour  son  âge. 


(1)  François  <le  Monlmorency,  depuis  seigneur  tie  Bouteville,  exécuté  en 
1627,  pours'ôlre  batlu  eu  duel. 

(2)  Cliarlotte-Marguerite  de  Montmorency,  fille  du  connétable,  mariée  en 
1G09  à  Henri  II,  prince  de  Coude  ;  elle  fut  mère  du  grand  Condé,  et  mourut  en 
1C50. 

(3)  Antoine  de  Nervcse,  dont  le  style  ridicul«;  avait  passé  en  proverbe  : 
«  Jamais,  dit  Tallemanl  des  Réaux,  on  n'a  mieux  débité  le  galimatias,  ni  parlé 
si  bion  Nervèse.  »  —  {^Les  Historiettes,  3®  édil.,  tome  I,  p.   207  et  IV,  321.  ) 

(4)  Après  le  repas  il  se  nettoyait  les  mains  avec  une  serviette  mouillée. 


140  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  13,  mercredi,  —  Il  reprend  M.  de  Ventelet,  qui  di- 
soit:  Celui-ci.  Je  lui  demande  :  «  Monsieur,  comment  faut- 
il  donc  dire?  »  —  Cettui-ci,  L'on  parloit  de  la  reine  Mar- 
guerite et  on  demandoit  comment  il  l'appelleroit  (1); 
quelqu'un  dit  qu'il  l'appelleroit  sa  tante.  — Non^  je  l'ap- 
pellerai ma  sœur  y  ce  sera  Madame  qui  l'appellera  sa  tante. 
—  «  Monsieur,  lui  dit  quelqu'un,  c'a  été  la  femme  à 
papa.  »  —  NoUy  c'est  maman,  dit  il  brusquement. 

Le  14,  jeudij  à  Saint-Germain.  — Mené  au  jardin,  il 
rencontre  en  allant  M™®  la  comtesse  de  Moret. 

Le  15,  vendredi.  —  Se  jouant  avec  M.  de  Montmorency 
et  M.  le  comte  de  la  Voulte,  qui  lui  demandoient  congé 
de  s'en  retourner  le  lendemain  :  Non,  dit-il,  je  veux  que 
vous  demeuriez  avec  moi.  —  «  Monsieur,  dit  Birat,  quelle 
charge  lui  donnerez- vous  quand  vous  serez  grand  ?»  — 
Je  le  f air  ai  mon  connétab  le.  —  «  Et  à  M .  de  la  Voulte  ?»  — 
Amiral.  Mis  au  lit,  il  embrasse  M.  de  Montmorency,  qui 
lui  disoit  adieu  pour  s'en  retourner  à  Chantilly,  en  fait 
autant  aux  sieurs  comte  de  la  Voulte,  comte  d'Alès  et  de 
Pressy  ipuis  à  M""  de  Montmorency  il  fait  le  honteux,  ne  la 
veut  point  embrasser,  prend  courage  et  l'embrasse  avec 
honte,  sans  la  baiser,  donne  la  main  à  baiser  à  leur 
suite. 

Le  19,  mardi.  —  M.  le  baron  de  Toun,  grand  maré- 
chal de  Lorraine,  le  vient  visiter  de  la  part  de  Son  Altesse 
et  assiste  à  son  souper;  ce  baron  voulant  prendre  congé 
de  lui,  le  Dauphin  ne  voulut  jamais  dire  qu'il  fut  le  ser- 
viteur de  M.  de  Lorraine,  comme  M™®  de  Montglat  le  lui 
vouloit  faire  dire;  il  dît  seulement  entre  ses  dents  :  Je 
lui  baise  les  mains.  Quand  il  fut  parti,  M"^  de  Montglat  lui 
dit  :  a  Monsieur,  pourquoi  n'avez-vous  voulu  dire  à  ce 
gentilhomme  que  vous  étiez  serviteur  de  M.  de  Lorraine, 


(i)  Marguerite  de  France,  fiiie  de  Henri  II,  première  femme  de  Henri  IV, 
séparée  en  1599,  morte  en  1615.  Le  Dauphin  la  vit  pour  la  première  fois  le 
6  août  suivant,  et  il  fut  décidé  qu'il  la  nommerait  Af aman  ma  fille. 


JUILLET  1605.  141 

votre  oncle?»  11  songe,  et  puis  répond  :  Pource  que  je  suis 
trop  petit. 

Le  21,  jeudi,  à  Saint-Germain.  —  On  lui  dit  qu'il  fal- 
loit  qu'il  appelât  la  reine  Marguerite  :  Maman.  —  Pour- 
quoi?—  M™® de Monlglat  lui  dit  :  «  Pource  que  maman 
le  veut.  »  La  Reine  Tavoit  ainsi  commandé  par  lettre 
expresse,  que  M""®  de  Montglat  venoit  de  l'ecevoir. 

Le  23,  samedi.  —  Le  sieur  de  la  Lane,  maître  d'hôtel 
de  la  reine  Marguerite,  arrivée  à  Madrid  depuis  trois 
jours,  vient  pour  visiter  le  Dauphin  de  sa  part  et  lui 
dire  qu'elle  lui  baisoit  les  mains  et  pour  s'excuser  si  elle 
n'étoit  venue  pour  le  voir,  ce  qu'elle  feroit  se  trouvant 
délassée  du  travail  du  chemin  et  lorsqu'elle  auroit  eu 
l'honneur  de  voir  le  Roi.  Le  Dauphin  lui  répond  :  Je 
la  remercie  bien  humblementy  je  suis  son  serviteur.  Com- 
ment se  porte  maman  ?  —  M.  de  Longueville,  W^^  de  la 
Trimouille  arrivent;  M™*^  de  Montglat  lui  ayant  dit  que 
M"**"  de  la  Trimouille  le  venoit  voir  et  qu'il  eût  à  lui 
dire  qu'il  étoit  petit  quand  il  lui  donna  le  soufflet  au 
bâtiment  (1)  :  Mais,  mamanga,  elle  est  aveugle  quelleporte 
cela  si  longtemps  sur  le  nez?  se  ressouvenant  que  le  bout 
de  sa  coiffure  y  étoit  avancé  fort  bas.  11  observoit  tout, 
jusques  aux  plus  petites  choses. 

Le  24,  dimanche.  — Tout  le  long  du  dîner  il  est  trans- 
porté et  comme  ravi  de  la  musique  des  violons  du  Roi, 
qui  étoient  quinze,  auxquels,  pour  la  lin,  il  commanda 
de  jouer  la  guerre,  n'ayant  dit  que  ce  mot  durant  tout 
le  dîner;  ils  ne  la.  surent  jouer. 

Le  25,  lundi.  —  Étant  au  droit  de  la  chapelle,  Ma- 
dame se  trouva  dans  l'allée  qui  est  vis-à-vis;  on  les  fait 
avancer,  ils  s'entre  saluent,  et  comme  il  fut  à  six  pas  près, 
sa  nourrice  lui  dit  :  «  Monsieur,  il  ne  faut  pas  approcher 
de  Madame  davantage  que  cela  (2)  »  ;  il  s'arrête,  faisant  sa 


(1)  Voy.  au  26  mai  précédent. 

(2)  Elle  Tenait  d'avoir  la  rougeole. 


142  JOURJNAL  DE  JEAN  HEKOAKD. 

petite  lippe  assez  longue,  el  à  la  fin  il  lui  en  tombe  des 
larmes  des  yeux  et  à  Madame  aussi,  qui  en  firent  faire 
autant  à  toute  la  troupe. 

Le2&  jai'lelj  mardi,  — Cejourd'hui  le  Roi  a  vu,  au 
château  de  Madrid,  la  reine  Marguerite. 

Ze27,  mercredi,  —  Il  vient  en  mon  étude,  veut  voir  le 
livre  deMatliiole.(l),  où  il  avoit  autrefois  vu  des  poissons. 

Le  28,  jeudi.  —  J'eas  Thonneur  de  lui  donner  sa  che- 
mise, M""^  de  Montglat  n'y  étoit  pas. 

Le  29,  vendredi.  —  Le  Roi  arrive  au  bâtiment  neuf, 
accompagné  de  Don  Juan  de  Médicis  (2) ,  oncle  bâtard  de 
la  Reine;  mené  par  le  pont  du  Roi  à  S.  M.,  il  lui  court , 
lui  saute  au  col ,  le  mène  à  la  galerie,  où  il  joue  au  pale- 
mail.  Diné  avec  le  Roi-. 

Le  30 ,  dimanche,  —  Mené  au  bâtiment  neuf  au  Roi  et 
à  la  Reine;  il  se  joue  au  Roi,  ayant  respect  et  crainte  de 
le  blesser  sur  le  lit,  où  il  étoit,  ayant  mal  aux  dents  et  le 
visage  enflé. 

Le  1"  août,  lundiy  à  Saint-Germain.  —  Mené  à  quatre 
heures  au  bâtiment  neuf,  le  Roi  se  reposoit  sur  son  lit; 
il  dresse  en  la  ruelle  tout  son  petit  ménage  de  poterie 
verte  ;  M.  de  Verneuil  étoit  un  des  cuisiniers.  A  six  heures 
il  donne  le  bonjour  au  Roi  et  à  la  Pieine,  prend  le  mot 
du  Roi  et  le  baille  à  M.  de  Créquy  ,  mestre  de  camp  du 
régiment  des  gardes. 

Le  2,  mardi.  —  Mené  à  la  chapelle,  où  il  voit  tout  le 
préparatif  pour  faire  le  service  pour  le  feu  Roi  (3);  il 
s'informe  de  toutes  les  pièces  :  Pourquoi  ceci?  pourquoi 
cela?  puis  s'en  va  ne  y  étant  point  dem.euré,  les  Dau- 
phins n'assistant  jamais  aux  services  des  funérailles. 

Le  3,  mercredi.  —  A  dîner  il  mange  sans  dire  mot  et 


(1)  Pierre-André  Malhiole,  médecin,  mort  en  1577,  aulenrde  plusieurs  ou- 
vrages sur  l'histoire  uatnrcile. 

(2)  Fils  naturel  de  Côme  1*"^,  grand-duc  de  Toscane. 

(3)  Henri  III,  assassiné  à  Sainl-Cloud  le  T^  août  1580,  mort  le  leii<leinaia. 


AOUT  i60o.  143 

comme  transporté  de  joie  d'ouïr  jouer  un  flageolet  d'un 
estropié  que  Ton  nommoil  cul-de  jatte,  lequel  après 
avoir  joué  longtemps  et  deux  violons  avec  lui,  lui  va  dire 
d'une  voix  rude  :  «r  Monsieur,  buvez  à  nous.  »  Il  devient 
rouge,  disant  soudain  :  Je  veux  quil  s'en  aille  ,  je  veux 
quil  s'en  aille ,,  maman.  Je  lui  dis  :  «  Monsieur,  il  est  un 
pauvre ,  il  ne  les  faut  pas  chasser  ».  —  Il  ne  faut  pas  que 
les  pauvres  viennent  ici,  —  a  Monsieur,  non  pas  tous,  ou 
bien  ceux  qui  vous  font  jouer  comme  lui  ».  —  Qu'il  aille 
donc  jouer  là-bas.  —  M'"*^  de  Monlglat  l'en  veut  aussi 
distraire,  il  lui  répond  :  Mamanga^  il  m'étourdit,  et  puis 
après  dit  :  Je  ne  bois  quà  papa  et  à  maman.  —  Il  s'amuse 
sur  une  petite  planche  à  imiierde  sieur  Francisco,  que  le 
jour  précédent  il  avoit  vu  travailler  en  cire,  à  faire  des 
modèles  de  figures,  et  dit  :  Je  fais  le  modèle  d'une  fontaine, 
je  fais  le  modèle  d'un  singe;  il  l'avoit  vu  le  jour  précé- 
dent à  la  galerie  où  travailloit  Francisco. 

Le  4,  jeudi,  à  Saint-Germain,  — A  dix  heures  mené  par 
le  petit  pont  au  bâtiment  neuf,  au  Roi,  en  la  galerie; 
M.deBéthune  y  arrive,  revenant  ambassadeur  de  Rome; 
sur  ce  sujet  le  Roi  lui  demande  :  ce  Mon  fils,  voulez-vous 
aller  à  Rome?  »  —  Non,  papa,  —r  «  Où  voulez-vous 
donc  aller?  »  — Je  veux  demeurer  auprès  de  vous,  papa. 

Le  5,  vendredi.  —  Il  va  en  la  chambre  de  Madame,  où 
étoit  son  peintre,  maître  Martin,  qui  lapeignoit;  il  se  fait 
donner  un  pinceau,  demande  de  la  peinture,  a  Mon- 
sieur, dis-je,  de  laquelle  voulez-vous?»  —  De  lableue, 
C'étoit  une  couleur  qu'il  aimoit  naturellement  et  qu'il 
avoit  toujours  aimée. 

Le  6 ,  samedi,  —  Je  lui  dis  :  a  Monsieur,  habillez-vous 
vîtement  ;  vous  irez  au  parc  voir  papa,  qui  vous  donnera 
un  beau  canon  qu'il  fait  promener  avec  des  chevaux,  ou 
bien  M.  de  Verneuil  ira  le  premier,  et  il  l'aura.  —  Féfé 
Vaneuil  dort  encore.  —  a  Monsieur,  vous  me  pardonnerez, 
il  est  levé  et  est  allé  trouver  papa  ».  — Ho!  non;  papa  veut 
pas  qu'il  aille  qu'avec  moil  Mené  k  LL.  MM.  Ramené,  ap- 


144  JOURNAL  DE  ,ÎËAN  HÉUOAUD. 

pelant  :  AllonSy  féfé  Vendôme  y  féfé  Chevalier,  allons  féfé 
Vaneuil!  Il  ne  y  vouloit  laisser  personne  de  ces  Messieurs 
après  lui.  —  L'après-dinée  il  demanda  à  M"*  de  Venlelel  : 
Telai,  où  a-t-on  porté  celte  messe  noire  quiétoit  à  la  cha- 
pelle? (c'étoient  les  meubles  pour  le  servive  du  feu  Roi). 

—  a  Monsieuron  Ta  rapportée  à  Paris».  -^  Pourquoi  est- 
elle  noire? —  «Monsieur,  c'est  pour  prier  Dieu  pour  le  feu 
Roi,  vous  devez  bien  prier  Dieu  pour  lui .  »  — Pourquoi  ?  — 
«  Monsieur^pource  que  vous  ne  seriez  pas  ce  que  vous  êtes.  » 

—  A  quatre  heures  et  demie  mis  dans  le  carrosse  de  la 
Reine  pour  aller  au-devant  de  la  reine  Marguerite;  il  est 
accompagné  de  Madame,  de  MM.  de  Vendôme,  de  Ver- 
neuil ,  de  Souvré.  Il  va  par  la  levée  près  de  Ruel  et,  la 
Reine  ne  venant  point  encore,  il  revient  en  Thôtellerie 
qui  est  sur  la  levée ,  où  il  a  soupe.  Remis  en  carrosse, 
il  va  au-devant  de  la  reine  Marguerite,  et  étant  environ 
le  milieu  de  la  muraille  du  clos  de  M.  le  président  Che- 
valier, qui  est  sur  le  chemin  de  la  levée,  il  met  pied  ù. 
terre.  Elle,  le  voyant  aussi,  descend  de  la  litière  que  la 
Reine  lui  avoitenvoyée,  et  ils  se  rencontrent  au  droit  du 
bout  de  la  muraille  du  clos,  à  gauche  en  allant.  M.  le 
Dauphin  de  dix  pas  ôte  son  chapeau ,  va  à  elle  ;  on  le  lève , 
il  la  baise  etrembrassé  :  VouSy  soyez  la  bien-venue^  maman 
ma  fille,  —  ce  Monsieur,  lui  dit  la  Reine,  je  vous  remer- 
cie, il  y  a  fort  longtemps  que  j'avois  désir  de  vous  voir.  » 
Elle  le  baise  de  rechef;  Ton  le  reprend  au  bras  (c'étoit 
Birat)  et,  faisant  le  honteux  et  le  vieux,  il  se  cachoit'de 
son  chapeau.  c(  Mon  Dieu,  reprend  la  Reine,  que  vous  êtes 
beau  !  vous  avez  bien  la  mine  royale  pour  commander 
comme  vous  ferez  un  jour.  »  Elle  baise  Madame  et  puis  les 
autres  Messieurs;  il  rentre  en  carrosse  et  elle  en  litière. 
M.  le  Dauphin  s'endort  à  demi-chemin,  et  arrive  en  sa 
chambre  tout  endormi,  à  huit  heures  trois  quarts.  La 
reine.  Marguerite  arrive  aussi  à  cette  heure* 

£e7,  dimanche.  — A  dix  heures  mené  au  bâtiment  neuf, 
ilsalue  la  Reine,  et  puis  va  en  la  galerie  trouver  le  Roi  et  la 


AOUT  1C05.  145 

reine  Marguerite,  qui  se  proraenoient  il  y  avoil  plus  d*une 
heure;  il  court,  se  proraènetète  nue;  la  reine  Marguerite 
lai  fait  de  grandes  caresses,  et  quitte  le  Roi  pour  l'aller 
trouver.  Le  Roi  la  mène  et  lui  aussi  à  la  raesse.  A  deux 
heures' la  reine  Marguerite  lui"  envoie  un  présent  par 
M"™* de  Lansac,  sadamed'honneur;cefut un  Cupidon  par- 
semé de  diamants,  assis  sur  un  dauphin,  et  tenant  un  arc 
d'une  main  et  un  brandon  de  l'autre,  parsemé  de  dia- 
mants; au  ventre  du  dauphin  il  y  avoit  une  émeraude 
gravée  d'un  dauphin  couronné  et  entouré  de  petits  dia- 
mants, et  un  petit  cimeterre  parsemé  de  diamants;  elle 
envoya  à  Madame  un  serre-tête  de  diamants.  — Les  dé- 
putés du  Clergé,  de  l'assemblée  générale  séant  à  Paris, 
viennent  saluer  le  Dauphin.  La  reine  Marguerite  le  vient 
voir,  il  s'en  va  au  devant  jusques  à  Tentrée  du  pied  de 
l'escalier;  remonté  en  sa  chambre,  où  il  a  goûté  devant 
elle,  il  va  avec  elle,  dans  le  carrosse,  au  bâtiment  neuf.  Le 
soir  la  reine  Marguerite  envoie  à  sa  nourrice  un  bassin 
doré  et  un  vase  de  même;  il  en  fait  le  remerciement  : 
Je  remercie  maman  ma  fille  pour  maman  doundoun. 

Le  8,  lundiy  à  Saint-Germain.  —  Il  entend  lire  des  vers 
faits  en  l'honneur  du  Roi  et  du  sien  par  M.  Nervèze, 
passe  sa  main  devant  le  visage,  sur  le  front  comme  ceux 
qui  y  ont  de  la  pesanteur,  et  bâille  (1). 

Le  9,  mardi.  —  Il  donne  la  chemise  au  Roi  revenant 
de  la  chasse.;  dîné  avec  le  Roi. 

Le  iij  jeudi.  —  Mené  à  neuf  heures  trois  quarts  au 
bâtiment  neuf,  trouver  le  Roi  et  la  Reine  ;  la  Reine  étoit 
au  lit,  le  Roi  assis  dessus  et  la  reine  Marguerite  à  genoux, 
appuyée  contre  le  lit  (2).  M.  le  Dauphin  mis  sur  le  lit  se 


(1)  Héroard  a  écrit  en  marge  :  Nota  pour  son  entendement.  Voy.  la  note 
du  9 juillet  précédent. 

(2)  Le  Roi  écrivait  la  veille  à  M.  de  la  Force  :  «  J'ai  ici  près  de  moi  ma 
sœur  la  reine  Marguerite,  qui  se  gouverne  de  façon  que  j'en  ai  beaucoup  de 
contenlement.  »  {Lettres  inissives^  VI,  500.) 

BÉROARD.   —  T.   I  ^^ 


I4(i        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

joue  à  lin  petit  chien  que  le  Roi  lui  avoit  prêté;  il  dit 
adieu  à  la  reine  Marguerite,  qui  s'en  retournoit  à  Ma- 
drid, l'embrasse  et  la  conduit  jusques  en  sa:  chambre. 

Le  i^yVendredi,  à  Saint-Germain,  —  Comme  il  étoit  en 
la  cour,  il  voit  le  Roi  revenant  de  la  chasse  ,  se  prend  de 
lui-même  à  courir  au-devant  de  lui  si  dispostement  qu'il 
sembloit  voler.  On  le  hausse,  le  Roi,  qui  étoit  à  cheval,  le 
baise;  il  retourne  avec  le  Roi  à  la  chambre  de  la  Reine, 
puis  le  suit  au  cabinet;  en  voyant  donner  les  souliers  au 
Roi,  il  court  de  lui-même  pour  soutenir  la  jambedu  Roi. 
—  En  soupant,  ayant  été  quelque  temps  sans  dire  mot, 
comme  il  étoit  aucunes  fois  réservé  et  tout  ainsi^cjue  s'il 
eût  songé  à  de  grandes  affaires,  il  dit  :  Mais  c'est  Thomas  ; 
voyant  qu'il  ne  disoit  plus  mot  :  «  Monsieur,  dis-je ,  qui 
est  ce  Thomas?  »  —  Cestun  homme depierre ;  je  Vai  vu  à 
Poissy  dans  une  chapelle,  rangé  là,  à  un  petit  coin.  Il  y  avoit 
environ  quatorze  mois  qu'il  fut  à  Poissy  (1),  où  il  vit  et 
entendit  nommer  cette  image  du  nom  de  Saint-Thomas  et 
au  lieu  où  il  la  représentoil. 

Le  13,  samedi.  —  Mené  chez  la  Reine,  sa  nourrice  lui 
dit  qu'il  aille  demander  à  la  Reine  l'aumône  pour  une 
femme  qui  étoit  en  prison  ;  il  part,  puis  revient  :  Maman 
doundoun,  venez,  demandez- lui?  Il  en  faisoit  difficulté. 
Enfin,  après  plusieurs  remises  il  y  va,  et,  s'amusantà  se 
jouer  à  des  soies  sans  regarder  la  Reine  :  Maman, 
donnez  moi  quelque  chose  pour  une  pauvre  femme  qui  est 
en  prison?  La  Reine  lui  en  promet,  n'en  ayant  point  sur 
elle;  M™®  la  princesse  deConty  lui  présente  un  sol,  il  n'en 
veut  point;  elle  lui  présente  un  écu,  il  le  prend  ;  M™*  de 
Longueville  lui  en  donne  deux,  il  porte  tout  gaiement 
à  sa  remueuse,  qui  en  faisoit  la  quête. 

Le  ik,  dimanche,  —  Éveillé  à  deux  heures  et  demie 
après  minuit  en  sursaut,  il  se  lève  hors  du  lit,  debout, 
disant  :  Où  me  faut-il  aller  1  Sa  nourrice  le  prend,  le  re- 

■Il  ^     •  ^^^^^ 

(1)  Le  12  mai  160i. 


AOUT  160«.  147 

couche  (1),  etil  se  rendortjusqu  àsix  heures  et  demie.  Il 
se  fait  mettre  au  lit  dç  sa  nourrice,  et,  se  jouant  à  elle  : 
Bonjour f  ma  garce,  baise-moi,  ma  garce,  hé  l  ma  folle,  baise- 
moi!  —  a  Monsieur,  lui  demande  sa  nourrice,  pourquoi 
m' appelez- vous  ainsi?  »  —  Pource  que  vous  êtes  couchée 
avec   moi.  M"®  Lecœur,    femme   de   chambre,  lui  de- 
manda :  ((  Monsieur,  vous  savez  donc  bien  ce  que  c'esl 
que  des  garces?  »  —  Oui.  —  a  Et  qui,  Monsieur?  »  — 
Celles  qui  couchent  avec  les  hommes.  —  Mené  à  la  chapelle 
avec  le  Roi,  comme  le  Roi  battoit  sa  poitrine  sur  1 
Domine  non  sum  dignus,  il  demande  à  M.  Birat,  qui  le  te- 
noit:  Mon  valet,  pourquoi  papa  fait  cela! —  k  Monsieur, 
pource  qu'il  s'étoit  courroucé  et  avoit  battu  quelqu'un  ; 
ilayoit  offensé  Dieu,  il  lui  en  demande  pardon.  »  11  joint 
soudain  les  mains,  et  puis  bat  sa  poitrine,  disant  :  J*ai 
offensé  bon  Dieu,  pardonnez-moi.  Après  la  messe  il  dit  au 
Roi  :  Papa,  vous  plaît  il  que  votre  musique  vienne  chanter  à 
mu  chambre  ?  —  «  Oui,  mon  fils  » .  —  Venez  chanter  grâces 
à  mon  dîner,  papa  le  veut.  Il  va  en  sa  salle  ;  à  midi,  dîné  ; 
la  musique  du  Roi  chanta  Laudate  ;  il  Técouta  avec  trans- 
port, tant  il  aimoit  la  musique.  A  deux  heures  le  Roi  l'en- 
voie quérir  pour  le  faire  voir  au  nonce.  A  souper  l'on 
disoit  queM.  de  Saint-Germain,  prédicateur  (2),  étoitfort 
malade;   il  demande  :  Pourquoi  n'est-il  pas  mort?  L'on 
le  loua  d'avoir  demandé  cela  :  il  se  retourne  à  moi,  et 
me  dit  :  Écrivez  cela  (3). 

Le  16,  lundi.  —  M"®  la  princesse  d'Orange,  fille  de 
feu  M.  l'amiral  de  Châtillon  (4),  revenant  de  Flandre, 


(1)  Le  Dauphin'a  souvent  de  ces  cauchemars. 

(2)  Matthieu  de  Morgues,  abbé  de  Saint-Germain,  depuis  prédicateur  du 
Roi  et  premier  aumônier  de  Marie  deMédicis,  n^etait  alors  âgé  que  de  vingt- 
cinq  ans;  il  mourut  en  1670,  âgé  de  quatre-vingt-huit  ans.  Il  est  l'auteur  de 
plusieurs  pamphlets  contre  le  cardinal  de  Richelieu,  et  se  distinguait  peut-être 
déjà  par  la  violence  de  ses  prédications. 

(3)  Le  Dauphin  savait  qu^Héroard  tenait  un  journal  de  ses  paroles  et  actions, 

(4)  Voy.  page  31,  note  3. 

to. 


148  JOURNAL  DE  JEAN  UÉROARD. 

lui  apporte  des  ouvrages  de  la  Chine,  à  savoir  :  Un  par- 
quet de  bois  peint  et  doré  par  dedans^  peint  des  feuil- 
lages, arbres,  fruits  et  oiseaux  du  pays,  sur  de  la  toile 
qui  lioit  lésais  de  demi-pied;  Ton  s'en  servoit  comme  de 
cabinet;  elle  donne  à  Madame  de  la  vaisselle  tissue  de 
jonc  et  crépie  par  le  dedans  de  laque,  comme  cire  d'Es- 
pagne. M""®  deMontglat  lui  demande  :  «Monsieur,  aimez- 
vous  bien  M™*^ la  princesse  d'Orange?  »  —  Oui.  —  Je  lui 
demande  :  ce  Comment  Taimez-vous?  »  —  De  tout  mon 
cuœr.  M™®  la  princesse  d'Orange  en  rougit  et  en  pleura  de 
joie.  Je  lui  dis  :  o  Monsieur,  vous  plalt-il  que  je  l'écrive.  » 
—  Oui.  —  M"®  de  Brezolles  lui  avoit  donné  le  matin 
de  petites  besognes  de  bois  qui  se  font  en  Allemagne. 
A  deux  heures  mené  à  la  chapelle ,  au  sermon  du  P. 
Coton,  il  écouta  jusqu'à  deux  heures  trois  quarts;  il 
s'ennuyoit  sans  dire  mot,  le  Roi  le  fait  emporter. 

Le  16,  mardi,  à  Saint-Germain.  —  IHait  porter  son  pe- 
tit cabinet  delà  Chine,  se  met  dedans;  il  se  joue  avec  ses 
petits  jouets  d'Allemagne  et  d'argent.  M'"®  de  Montglat  lui 
dit  s'il  vouloit  pas  écrire  à  Maman  sa  fille  [i)  pour  M.  de 
Mansan;  il  répond  soudain  ,  gaiement:  Om,  Mamanga, 
allons  équire;  Taine  (2),  venez  ;  moucheu  Heoua,  allons 
équire.  Il  s'assied  en  la  tourelle,  et  a  la  patience  entière 
d'écrire  ;  je  lui  conduisois  la  main  : 

Maman  ma  fîlle,  je  vou  pie  de  tou  mon  cœu  de  vouloi  doné  à  Teine, 
que  papa  m'a  prêté  pou  me  gadé ,  le  droi  seigneuriau  de  la  terre  de 
Morcourt;  je  vous  en  pie  encore  tes  humblemen,  et  je  vous  feré  seuiee 
tes  humble  et  toi  peti  sault  de  joie  que  j'en  aurai,  comme  pou  la  pe- 
miere  chose  don  je  vous  ai  piée.  Je  suis  la  dessu,  Maman  ma  fille, 
vole  tes  humble  seuiteu.  —  Daulphin. 

Le  17,  mercredi.  —  M'"®  de  Montglat  lui  dit  :  «  Monsieur, 
dites  au  P.  Coton,  je  vous  prie,  de  faire  quelque  chose 


(1)  La  reine  Marguerile. 

(2)  C'est  ainsi  que  le  Dauphin  appelle  le  capitaine  de  Mansan. 


AOUT  leOiS.  149 

pour  le  fils  du  grand  Tetai  (1)  »  — Non,  Il  refusoit  de 
de  dire  je  vous  prie,  et  après  plusieurs  refus  il  dit  :  Faites 
quelque  chose  pour  le  fils  de  grand  Tetai,  père  Colon,  s'il 
vous  plaît;  il  avoit  naturellement  ces  discrétions  de  parler 
et  de  commander  à  chacun  des  choses  selon  sa  qualité. 
Mené  à  LL.  MM.,  dîné  avec  eux  ;  la  Reine  part  pour  s'en 
retourner  à  Paris;  à  six  heures  le  Roi  est  parti.  Il  s'a- 
muse à  travailler  avec  un  pinceau  sur.de  la  cire  de  Fran- 
cisque, dit  qu'il  fait  un  modèle  imitant  ledit  sieur  Fran- 
cisque (2),  qu'il  avoit  vu  travailler  aux  figures  de  cire 
qu'il  faisoit  pour  jeter  en  fonte. 

Le  iS,  jeudi  y  à  Saint-Germain.  —  M"®  de  Montglat  me 
dit  :  ((  Je  gage  que  Monsieur  est  plus  savant  que  vous,  qui 
ne  savez  pas  des  proverbes  de  Salomon.  »  Je  dis  qu'il  n'en 
savoit  point;  soudain  il  va  dire  ce  que  M™^de  Montglat  lui 
avoit  appris  depuis  son  réveil  :  Vaumône  préserve  de  la 
mort  (premier  proverbe  de  Salomon  qu'il  sut).  M.  Da- 
norviUe,  mon  beau- frère ,  lui  fait  la  révérence^  lui  de- 
mande s'il  y  a  des  tambours  à  sa  compagnie,  ayant  su 
qu'il  étoit  gendarme. 

Le  19,  vendredi,  —  11  apprend  un  autre  proverbe  de 
Salomon  :  L'enfant  sage  réjouit  le  père  ;  il  s'amuse  à 
crayonner  de  rouge,  fait  dés  figures  d'oiseaux  (3). 

Le  22,  lundi.  —  M.  du  Vair,  premier  président  en 
Provence,  le  vient  voir;  il  fait  deux  oiseaux  fort  recon- 
noissables,  qui  avoient  le  bec  l'un  contre  l'autre;  M.  le 
président  du  Vair  prit  le  papier  pour  le  faire  voir  au  Roi. 

Le  23,  mardi.  —  A  souper  il  commande  à  Roileau 
et  à  Indret,  qui  j ^noient  entre  la  porte  de  la  chambre  et 
de  la  salle  :  Jouez  le  combat;  c'étoit  un  ballet  où  il  y  avoit 
à  darder  les  uns  contre  les  autres,  qu'il  avoit  autrefois 


(1)  M.  de  Venlcler. 

(2)  Ou  Francisco.  Voy.  au  3  août  précédent. 

(3)  Héroard  a  conservé  ces  griffonnages,  qui  n'ont  encore  aucune  forme, 
mais  dans  lesquels  il  voit  déjà  «  une  merveilleuse  inclination  à  la  peinture.  ^* 


150  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARI). 

vu  danser  à  sa  nourrice;  il  étoit  comme  transporté  pour 
aller  à  cette  danse. 

Le  24  août,  mercredi,  à  Saint-Germain,  —  MM  du  Pons, 
premier  consul  de  Montpellier,  de  Casques  et  de  Ferrier, 
députés  vers  le  Roi  par  l'assemblée  tenue  à  Châtellerault, 
le  baron  de  Courtomer  (de  Normandie)  portant  la  parole, 
viennent,  avec  lettre  de  M.  de  Rosny  à  M"'®  de  Montglat, 
offrir  leur  service  au  Dauphin  et  donner  assurance  de 
leur  fidélité. 

Le  13  septembre,  mardi,  à  Saint-Germain.  —  J'arrive 
de  Paris  (1);  ma  femme  lui  donne  des  petits  chiens  de 
verre  et  autres  animaux  faits  à  Nevers;  je  lui  donne  un 
puisse  fait  de  poterie.  A  souper  ma  femme  lai  dit  :  ce  Mon- 
sieur, vous  êtes  friand,  il  pleuvra  le  jour  de  vos  noces!  » 
Il  lui  répond  :  Hol  je  serai  à  couvert. 

Le  15,  jeudi,  -^  Les  milords  North  et  Noris,  anglois, 
jeunes,  le  viennent  voir;  il  leur  donne  sa  main  à  baiser; 
le  milord  North  lui  dit  :  «Monsieur,  tous  vos  gendarmes 
sont  allés  en  Périgord  avec  le  Roi  votrç  père  à  la  guerre  ; 
quand  vous  y  voudrez  aller,  nous  serons  vos  gendarmes, 
nous  irons  devant  vous;  »  ils  lui  baisent  la  main,  et  s'en 
vont.  —  Il  se  met  à  écrire  avec  son  crayon,  puis  plie  la 
lettre,  me  fait  entortiller  la'soie;  M"*  de  Montglat  met  la 
cire,  lui  Iç  cachet,  et  il  dit  à  M.  Boquet  :  Boquet,  allez-vous- 
en  porter  cette  lettre  à  papa,  à  Orléans,  —  ce  Monsieur, 
dis-je ,  qu'y  a  t-il  dans  la  lettre  ?»  —  J'écris  à  papa  qui 
me  vienne  voir  bientôt. 

Le  16,  vendredi.  —  Il  chante  tout  bas  : 

Bergeronetle  raamiette,  ^ 
Bergeronette  mon  souci, 

et  montrant  ma  femme,  qui  étoit  habillée  d'unjnanteau 
de  chambre,  dit  :  La  velà. 

Le  il ,  samedi,  —  Il  dit  qu'il  n'est  pas  puceau,  ^oitrc^ 

(I)  Héroard  était  absent  depuis  le  29  août. 


SEPTEMBRE  1G05.  151 

qu'il  a  couché  avec  doundoun  quand  Boquet  (1)  ny  éloit 
pas.  —  Il  donne  de  soi-même  le  mot  à  M.  de  Mansan  : 
Saint  Pauly  après  avoir  été  enhardi  de  ce  faire  par  M"'  de 
Montglat. 

Le  18,  dimanche^  à  Saint-Germain.  — M.  deCharapval- 
lon  lui  apporte,  de  la  part  de  M.  de  Lorraine,  un  mous- 
quet dansun  fourreau  de  velours  vert  et  une  bandoulière 
brodée  d'or  et  d'argent,  les  charges  d'or  émaillé  et  la 
fourchette,  qui  étoit  un  dauphin  ;  il  en  est  tout  transporté 
de  joie.  Là-dessus  MM.  d'Épernon  viennent  de  Paris  pour 
le  voir;  il  leur  montre  son  mousquet,  les  mène  au  cabinet 
de  ses  armes,  les  arme  tous,  les  met  en  garde.  Il  étoit  tout 
né  aux  fonctions  de  la  guerre,  tout  viril ,  et  je  n'ai  ja- 
mais reconnu  en  lui ,  pour  si  petit  qu'il  ait  été,  aucune 
foible  et  féminine  action.  M.  le  Chevalier  lui  dit,  en  lui 
montrant  le  chevaKer  d'Épernon  (2),  fils  bâtard  de  M.  d'É- 
pernon :  «  Monsieur,  voici  le  fils  bâtard  de  M.  d'Épernon, 
qui  vient  pour  être  votre  page.  »  —  Un  bâtard,  un  bâtard 
être  mon  page  !  répète-t-il  plusieurs  fois  avec  véhémence  et 
abomination.  L'apr-ès-dinée  jeracontoisce  qu'il  avoitdit 
du  chevalier  bâtard  de  M.  d'Épernon  ;  il  m'écoutoit  froide- 
ment et  sans  en  faire  semblant,  et  tout  à  coup  il  me  de- 
mande :  Avez-vous  écrit  cela? 

Le  19,  lundi.  —  Il  va  en  carrosse  se  promener  sur  la 
côte  du  Pecq,  aux  vignes  d'un  nommé  La  Fontaine, 
archer  du  corps,  qui  étoit  en  garde  près  de  lui  ;  il  y  ap- 
porte une  petite  serpe  et  un  petit  panier,  se  coujie  deux 
grappes,  les  met  en  son  panier.  Il  mange  un  gros  morceau 
de  pain  bis  ;  envoyé  quérir  par  M^Me  Vendôme  chez  le  gros 
Maurice,  au  Pecq.  M"*®  de  Montglat  me  racontoit  comme 
il  avoit  mangé  du  pain  de  M.  Maurice  ;  lui,  qui  écoutoit 
tout  et  faisoit  profit  de  tout ,  l'accommodant  aux  occa- 
sions, dit  :  lia  de  bon  pain  bis,  Maurice;  ce  n'est  pas  le 


(1)  Mari  de  sa  nourrice. 

(2)  Il  devint  lieutenant  général  des  armées  du  Roi,  et  mourut  en  16)0. 


162         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

comte  Maurice  y  qui  garde  les  Espagnols;  c'est  pas  Flandres^ 
c'est  le  Pecq, 

£e20  septembre  y  mardi.  —  Il  se  joue  du  bout  des  doigts 
surles  lèvres  disant  :  Yelà  la  basse;  puis,  élevant  la  voix, 
je  dis  :  «  Voilà  la  chanterelle.  ))  —  Norij  c'est  la  moyenne, 
Ilétoit  vrai;  chose  merveil leuse d'avoir  su reconnoltre le 
le  ton  et  le  nom  de  la  corde;  il  pouvoit  l'avoir  appris, 
l'ayant  ouï  dire  à  Boileau  ou  Indret,  ses  joueurs  de  luth. 

Le  27,  mardi  y  à  Saint-Germain. —  Il  se  joue  à  jouer  du 
bonnet  de  toile  d'argent  de  Madame,  le  poussant  comme 
un  ballon.  Il  entend  parler  dç  faire  chanter  le  Te  Deum 
pour  le  jour  de  sa  nativité  (1),  il  le  presse  avec  extrême 
impatience  ;  il  va  à  la  chapelle ,  où  il  fut  chanté  par  le 
curé  et  prèlres  du  village.  Ramené,  il  voit  tirer  dans  la 
.  cour  des  arquebusades  et  mousquetades,  et  dit,  sans  cil- 
ler la  paupière,  à  M.  de  Marisan  :  nTaine,  commandez- 
leur  de  tirer  encore.  A  souper,  il  dit  tout  bas  à  M™*  de 
Monlglat  ;  Mamanga,  faites  ôter  la  brayette  qui  est  à  mes 
chausses,  maman  meprendroit  pour  un  suisse ,  maman  pen- 
seroit  que  je  n'aurois  pas  quatre  ans.- 

Le  28,  mercredi.  —  Mené  à  la  chapelle  où  l'on  porte 
le  pain  bénit  pour  le  jour  de  sa  nativité,  il  va  à  l'of- 
frande, donne  un  demi-écu  à  son  aumônier.  M.  l'abbé 
de  Saint-Denis,  M™^  de  Soisy  assistent  à  son  goûter;  il 
danse  la  sarabande  et  la  danse  qu'il  appelle  le  combat. 
La  fille  de  M'"®  de  Soisy  dansoit  la  sarabande  à  la  liiode 
d'Espagne,  il  dit  :  Elle  danse  pas  bien- 

Le  1^ y  jeudi.  —  Il  caresse  sa  nourrice,  la  baise,  se 
pend  à  son  col;  elle  lui  dit  :  c(  Monsieur,  gardez  de  faire 
mal  au  petit  enfant  :  »  elle  étoit  enceinte.  Le  Dauphin  de- 
mande :  Est-il  au  coll  —  c(  Non,  Monsieur,  lui  répond  sa 
nourrice.  »  Je  lui  demande  :  «  Monsieur,  où  est-il?  »  —  Il 
est  dans  votre  ventre,  dit-il  tout  bas  à  l'oreille  de  sa  nour- 
rice. —  ce  Monsieur,  lui  dis-je,  par  où  est-il  entré?  »  — 

(1)  Le  Dauphin  entrait  dans  sa  cinquième  année. 


0C10BRE  1005.  153 

Par  l'oreille. —  «  Paroùsortira-l-il?»  —  Par  Toreille  (1). 

Le  2  octobre,  dimanche ,  à  Saint-Germain.  —  Il  des- 
cend à  sept  heures  pour  aller  au-devant  de  la  reine  Mar- 
guerite, y  va  en  la  cour,  puis  elle'le  reconduit  en  haut 
jusques  en  sa  chambre,  où  elle  lui  fait  présent  de  deux 
livres  de  tailles-douces;  il  en  étoit  extrêmement  amou- 
reux (2).  A  sept  heures  et  demie  elle  s'en  va  pour  aller 
coucher  à  Argenteuil;  il  la  reconduit  jusques  à  la  porte 
de  la  salle,  et,  voyant  qu'on  portoitses  flambeaux  plus 
outre  pour  lui  éclairer,  il  se  prend  à  crier  :  Je  veux  pas 
qu'on  emporte  m^s  (lambeaux. 

Le  4,  mardi,  -r-  Il  s'amuse  à  son  livre  des  chasses;  je 
lui  montre  (3^  un  cerf  qui  se  grattoit  Toreille  et  un  chas- 
seur qui  le  tiroit  de  Tare.  M.*  de  Gondi  vient  pour  le 
voir;  il  lui  montre  son  livre  des  chasses  où  éloient  des 
chevaux  tirés  en  taille-douce. 

Le  6,  jeudi.  —  Il  vient  à  mon  étude,  et  faisant  appor- 
•ter  son  livre  des  chasses,  dit  :  MoucheuHeoua,  montrez- 
moi  ceux  qui  ont  des  lunettes ,  qui  étoient  dans  son  livre 
de  tailles-douces,  puis  les  faiseurs  d'horloges,  puis  les 
distillateurs,  s'informe  de  tout,  des  noms  et  de  Tusage 
des  choses,  demande  jusqu'à  ce  qu'il  soit  satisfait  et  ait 
appris.  Je  lui  montre  la  planche  où  sont  les  vers  à  soie, 
celle  où  il  y  a  l'empereur  Justinien  assis  dans  une  chaise. 
—  M""®  de  Montglat  vôyoit  plusieurs  pièces  de  drap  de 
soie  pour  lui  faire  des  habits,  et  lui  demande  :  «  Monsieur, 
laquelle  est-ce  que  vous  aimez  le  mieux?  »  Voyant  la  pièce 
de  velours  violet  à  fond  d'or,  il  s^écrie  :  Ua  !  je  veux  celle- 
là,  ce  sont  mes  couleurs,  il  y  a  du  bleu! 


(1)  Dans  VÉvole  des  femmes  Agnès  demande  à  Arnolplie  : 

«  Avec  une  innucrnce  à  nulle  autre  pnrellle, 

Si  les  enfants  qu'on  fait  se  faisolent  par  l'oreille.  » 

(2)  Dans  la  journée  le  Dauphin  s'était  encore  amusé  pendant  deux  heures 
dans  la  chambre  d'Héroard  à  regarder  les  estampes  du  livre  de  Vilruve. 

(3)  Le  Daupliin  était  au  lit,  un  peu  malade. 


154  JOURNAL  DE  JKAN  HÊROARD. 

Le  8,  samedi,  à  Saint-Germain.  —  Laremueuse  du  Dau- 
phin racontoit  du  prince  de  Galles  (1)  qu'il  aimoit  Madame 
et  qu'il  avoit  répondu  au  Roi  son  père  que  si  on  ne  la  lui 
vouloit  pas  donner  qu'il  feroit  la  guerre  en  France,  en 
prendroit  une  partie  et  que  pour  avoir  la  paix  on  la  lui 
donneroit  ;  que  leRoi  répliquantqu'il  vaudroit  bien  mieux 
ravoir  paisiblement,  qu'il  repartit  qu'il  vouloit  premiè- 
rement faire  parler  de  lui.  Ceci  avoit  été  raconté  le  soir 
précédent  parM"'^deVilliers-Hotman,  qui  avoit  soupe  avec 
M™*  de  Montglat,  comme  l'ayant  ouï  dii?e  elle-même  en 
Angleterre,  au  roi  d'Angleterre  et  au  prince,  et  d'où  elle 
éloit  revenue  depuis  peu  de  jours.  M.  le  Dauphin  écoutoit 
tout  ce  que  nous  en  disions  sai^s  en  faire  le  semblant, 
comme  il  faisoit  le  plus  souvent,  et  entendant  parler  que 
le  prince  de  Galles  vouloit  faire  la  guerre,  il  dit  :  Hé!  f  irai 
devant  pour  V  empêcher;  puis  il  me  demande  froidement: 
Est-il  seigneur  y  le  prince  de  Galles? —  «Oui,  Monsieur,  c'est 
le  dauphin  d'Angleterre  qui  aime  Madame,  et  son  papa 
en  voyera  vers  le  Roi  votre  papa  pour  le  supplier  de  la  lui 
donner  en  mariage  ;  le  voulez-vous  pas  bien?»  — Non.  — 
<(  Mais  si  papa  le  veul?  »  —  Sipapa  le  veut,  je  le  veux  bien  ; 
mais  cest  le  prince  de  Galles,  il  est  donc  galeux  ?  —  «  Non, 
Monsieur,  c'est  le  nom  de  sa  qualité.;  Galles  c'est  un 
pays.  » 

Le  9,  dimanche.  —  M.  de  Rouen  (2),  frère  bâtard  du 
Roi,  porté  en  chaise  à  cause  de  sa  goutte,  le  vient  voir; 
il  se  joue  aux  bras  de  sa  chaise  à  les  faire  branler. 

Le  10,  lundi.  —  M""'  de  Guise  et  M"^  de  Prouilly,  safiUe, 
le  viennent  voir;  il  se  joue  à  deux  chapelets  de  corail  de 
M"^  de  Guise  :  Fe/à,  dit-il,  des  chapelets  faits  à  la  nouvelle 


(1)  Henri-Frédéric,  fils  aîné  de  Jacques  l*"",  roi  d'Angleterre;  il  avait  alors 
neuf  ans,  et  mourut  en  1612. 

(2)  Charles  de  Bourbon ,  (ils  naturel  d'Antoine,  roi  de  Navarre,  et  de  Louise 
de  la  Béraudière;  archevêque  de  Rouen  en  1594,  mort  à  Marmoutier,  en  1610, 
peu  après  l'assassinat  de  Henri  IV. 


OCTOBRE  160».  155 

façon;  elle  portoit  un  chapelet  d'Italie  à  grains  carrés; 
il  y  avoit  des  peintures  dedans. 

Le  ii,  mardi,  à  Saint'Germaint,  —  Indret,  sonjoueurde 
luth,  revenoitde  la  foire  de  Saint-Denis  et  racontoit  qu'il  . 
yavoitvu  M^'^Briant,  marchande  de  drapsde  soie; il  de- 
mande :  Esl-elle  mercière?  —  «Non,  Monsieur,  elle  est 
marchande  de  draps  de  soie,  qui  vous  baille  ces  belles 
étoffes  qu'il  vous  faut  pour  vous  habiller.  »  —  Pourquoi 
Vappelle-t'On  Madame? —  ((Monsieur^  on  les  appelle  ainsi 
à  Paris  (1).  »  Il  s'amuse  à  des  petites  pièces  de  ménage 
de  plomb  portées  de  Saint-Denis" 

Le  12,  mercredi:  —  Il  se  joue  à  des  petits  jouets  et  à 
un  petit  cabinet  d'Allemagne,  fait  d'ébène,  baisse  et 
rebaisse  le  couvercle,  l'ouvre  et  le  ferme  à  la  clef.  —  A 
une  heure  arrive  l'ambassadeur  de  Venise,  qui  s'en  re- 
tournoit;  il  lui  souhaite  que  l'on  puisse  le  voir  un  jour 
en  Italie,  la  lance  sur  la  cuisse,  avec  une  armée  de  cin- 
quante mille  hommes.  Le  Dauphin  va  sur  la  terrasse  de 
la  salle,  pourvoir  l'éclipsé  de  soleil  dans  une  chaudière 
pleine  d'eau;  l'ambassadeur  y  étoit  présent. 

Le  13,  jeudi,  — Marin,  nain  de  la  Reine,  arrive;  le 
Dauphin  danse,  joue  du  violon  et  chante  tout  à  la  fois, 
se  jouant  à  Marin  et  courant  après  lui. 

Le ik,  vendredi.  —  Le  P.  Gontier,  jésuite,  revenant 
du  Caire,  assiste  à  son  diner;  il  écoute  en  s'amusant 
Texhortation  du  P.  Gontier  sur  le  Domine,  da  judicium 
Régi  et  filio  Régis  justitiam. 

Le  17,  lundi,  —  Il  voit  M.  Guérin  qui  avoit  pris  du  tour 
.  d'une  boite  de  sapin  et  en  avoit  fait  deux  cercles  rais  en 
croix  :  Velà,  dit-il,  le  monde.  Je  lui  demande  :   ce  Mon- 
sieur, qui  vous  a  dit  cela?  »  —  Personne,  —  «  Monsieur,  le 
monde  est-il  pas  quarré  ?»  —  Non,  il  est  rond.  -^  «  Qui  le 


(I)  A  la  Cour  on  appelait  mademoiselle  les  femmes  mariées  qui  n'étaient 
pas  nobles  ;  le  Dauphin  norpme  toujours  la  femme  de  son  médecin  :  made- 
moiselle Héroard. 


156  JOURNAL  DE  JEAN  HÈROARD. 

VOUS  a  dit?  »  —  Personne.  Il  vient  en  ma  chambre,  puis 
en  mon  étude,  où  il  écrit  au  Roi  pour  le  supplier  de  faire 
donner  à  sa  compagnie  une  autre  garnison  que  Provins  : 

Papa,  tous  les  apothécaires  de  Provins  sont  venus  à  moi  pour  me 
prier  de  vous  supplier  très-humblement,  comme  je  fais ,  de  donner  à 
ma  compagnie  une  autre  garnison ,  car  mes  gendarmes  aiment  bien 
la  conserve  de  roses,  et  j'ai  peur  qu'ils  ne  la  mangent  toute,  et  je  n'en 
aurois  plus  J'en  mange  tous  les  soirs  quand  je  me  couche,  et  je  prie 
bien  Dieu  pour  vous  et  qu'il  vous  fasse  venir  bientôt,  et  à  moi  la  grâce 
de  vous  pouvoir  faire  très-humble  service.  Je  suis,  papa  ,  votre  très- 
humble  et  très-obéissant  lils  et  serviteur.  —  Daulphin. 

Quand  il  eut  écrit  la- lettre  du  Roi,  moi  lui  tenant  la 
main  (1),  il  me  commanda  de  la  lire,  et  l'ayant  lue  : 
a  Monsieur,  dis-je,  est-elle  bien  ?  »  —  Oui,  - — Il  va  en  la 
chambre  où  est  né  le  feu  roi  Charles  (2) ,  où  M™*^de  Monl- 
glat  faisoit  de  la  confiture  de  coings. 

Le  19,  mercredi.  —  II  vient  en  ma  chambre  et  à  mon 
étude;  je  lui  conduis  la  main  pour  écrire  à  la  Reine 
cette  lettre,  portée  le  lendemain  par  M.  de  Mansan  : 

Maman,  j'ai  bien  envie  de  vous  voir  et  de  baiser  mon  petit  frère 
d'Orléans  (3) ,  et  si  vous  ne  venez  bientôt ,  je  prendrai  mon  pourpoint 
blanc  et  mes  chausses  et  mes  bottes ,  puis  je  monterai  sur  mon  petit 
chevau ,  et  je  m'en  irai ,  patata ,  patata.  Maman ,  je  partirai  demain 
bon  matin,  de  peur  des  mouches  ;  maman ,  l'on  m'a  dit  que  vous  m'a- 
vez apporté  queuque  chose  de  beau ,  je  te  voudrois  bien  voir.  Venez 
donc,  ma  bonne  maman,  il  fait  si  beau,  et  vous  me  trouverez  bien 
gentil,  et  ce  pendant  je  suis,  maman,  votre  très-humble  et  très-obéis- 
sant fils  et  serviteur.  —  Daulphin. 

Mené  au  Pecq,  passé  le  bac,  mené  à  la  garenne.  II  y 
avoit  trois  ou  quatre  pauvres  Irlandois  et  Irlandoises 
mendiants  ;  on  le  lui  dit,  il  les  voit;  le  voilà  le  visage  tout 
de  feu  décolère  :  Qu'ion  les  fasse  sortir.  Ils  sortent;  on 
lui  dit  :  c(  Monsieur,  ce  sont  de  pauvres  petits  Irlandois 


(l)'Nou3  ne  reproduisons  pas  i'orihograplie  de  cette  lettre  et  de  la  suivante. 

(2)  Charles  iX,  né  à  Saint-Germain,  en  1550. . 

(3)  La  Reine  était  grosse,  et  accoucha  d^une  fille- le  10  février  suivant. 


OCTOBRE  1605.  157 

qui  demandent  Taumône»  ;  il  revient  à  soi,  et  la  leur  fait 
donner. 

Le  20^  jeudi  y  à  Saint-Germain.  < —  Il  me  dit  :  Allez  qué- 
rir votre  livre  jaune.  Je  lui  demande  :  Est-ce  celui  où  il  y  a 
un  Roi  qui  prie  Dieu  ».  — Oui.  —a  C'est  un  livre  qui  a  été 
au  feu  Roi (1),  où  ilprioit  Dfeu.  »  —  i4u /eujRoi? —  «Oui, 
Monsieur.  »  —  Oii  Vavez-vous  eu?  —  «  Monsieur,  je  l'ai 
eu  à  Tours.  » 

Le'2iy  vendredi.  —  Il  vient  en  ma  chambre,  et  dit  :  Je 
veux  écrire  à  papa;  c'étoit  par  M.  le  baron  du  Tour  (2)  ; 
Madame  aussi  écrit  sa  première  lettre  à  la  Reine. 

Le  23,  dimanche.  — Mené  au  bâtiment  neuf  y  attendre 
la  Reine,  il  court  en  la  galerie,  aide  à  faire  le  lit  de  la 
Reine;  la  Reine  ne  venant  point,  il  est  ramené  en  sa 
chambre,  où  M.  de  Châteauvieux  (3)  lui  baise  les  mains;  et 
comme  il  s'en  retournoit,  M"*^  de  Montglat  le  fait  conduire 
et  éclairer  avec  un  flambeau;  il  court  après,  et  crie  :  Mon 
flambeau,  qu'on  le  rapporte?  La  Reine  arrive  à  six  heures 
et  demie. 

Le  24^  lundi.  —  M.  de  Vie,  l'ambassadeur,  lui  donne 
rhistoire  de  Matthieu  [k),  de  la  part  de  l'auteur.  A  dix 
heures,  mené  au  bâtiment  neuf,  â  la  Reine,  qui  éloit  encore 
au  lit;  il  s'amuse  près  de  la  Reine  à  son  habiller,  puis  à 
onze  heures  et  demie  va  à  la  messe  avec  elle  ;  dîné  avec  la 
Reine. 

Le  25,  mardi.  —  Mené  à  la  Reine  au  bâtiment  neuf,  il 
court  en  la  galerie,  vçi  le  long  des  lambris,  feignant  de 
cueillir  des  raisins  qui  y  sont  en  peinture.  Le  sieur  Al- 
phonso  Taxis,  revenant  d'Angleterre  ambassadeur,  baise 


(1)  Henri  nu 

(2)  Héroard  se  conlenle  d'analyser  cette  lettre. 

(3)  Chevalier  d'honneur  de  la  Reine. 

(4)  Histoire  de  France  et  des  choses  mémorables  advenues  es  provinces 
étrangères  durant  sept  années  de  paix  du  règne  de  Henri  /F,  depuis 
1  wa^jusqu^en  1604,  par  Pierre  Matthieu,  historiographe  de  France;  —  Paris, 
1604,  in-4°. 


168        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

la  robe  de  la  Reine  et  se  couvre,  puis  baise  la  main  de 
M.  le  Dauphin,  qui  lui  demande  des  nouvelles  de  l'In- 
fante et  dit  :  Apportez-moi  son  portrait.  —  L'on  parloit 
que  son  baptême  se  feroit  au  mois  de  mai  ;  M*"®  de  Mont- 
glaf  lui  demande  :  «Monsieur,  comment  voulez-vous  que 
Ton  vous  nomme?  »  —  Henry.  Je  lui  demande  pour- 
quoi. —  Papa  s'appelle  ainsi;  je  ne  veux  pas  avoir  nom 
Louis. 

Le  26  octobre,  mercredi,  —  La  Reine  lui  donne  son  petit 
coffret  d'argent,  où  elle  metioit  ses  pendanis  d'oreille;. 
M.  deCourtenvaux,  revenantdeFlandres,luidonne  un  pis- 
tolet. Il  se  joue,  tenant  un  portrait  du  Roi  fait  en  cire,  dans 
une  boite  d'ivoire,-  et  dit  :  Cest  papa.  M"^  de  Vendôme 
lui  dit  :  (c  C'est  aussi  mon  papa.  »  —  Non,  c'est  pas  votre 
papa.  Il  va  en  la  chambre  de  Madame,  où  il  écoute  fort' 
attentivement  M.  de  Cressy  lisant  l'histoire  de  Matthieu, 
fait  taire  ceux  qui  faisoient  du  bruit. 

Le  27,  jeudi.  —  La  Reine  part  à  deux  heures  et  demie  ; 
il  va  sur  la  terrasse  de  Neptune,  d'où  il  lui  voitpasser.le 
bac. 

Le  28,  vendredi.  —  Il  s'amuse  à  travailler  sur  de  la 
cire  comme  il  avoit  vu  faire  au  sieur  Jehan  Paulo  (1). 

Le  3  novembre,  jeudi,  à  Saint-Germain.  — J'arrive  de 
Paris  (2),  il  court  au-devant  de  moi,  me  saute  au  collet, 
m'embrasse  par  deux  fois  ;  je  lui  donne  un  petit  lion  de 
poterie  et  ma  femme  un  homme  de  poterie. 

Le  5,  samedi.  —  Montaigne,  chevaucheur  d'écurie,  ar- 
rive de  la  part  du  Roi,  avec  lettre  portant  commande- 
ment exprès  de  faire,  la  lettre  vue,  loger  M.  le  Dauphin 
au  bâtiment  neuf  pour  causes  contenues  dans  la  let- 
tre (3);  il  en  est  si  aise  qu'il  fait  lui-même  déménager, 
trousser  son  lit  ;  il  commande  et  a.le  soin  de-tout. 


(1)  Voy.  au  20  août  1604. 

(2)  Héroard  élait  absent  depuis  le  29  octobre. 

(3)  Voici  cette  lettre,  que  M.  Berger  de  Xivrey  a  classéepar  erreur  à  l'année 


NOVEMBRE  1605.  169 

Le  9,  mercredi,  à  Saint-Germain.  —  M*"®  la  marquise 
de  Verneuil  arrive  au  vieux  château  (1). 

Le  10,  jeudi.  — Il  se  fait  entretenir  par  M"'  Piolant  de 
petits  contes. 

Le  12,  samedi.  —  M.  de  Verneuil  revenoit  de  voir 
M"®  la  marquise  sa  mère  au  vieux  château  (2);  il  lui  de- 
mande 4  D'oii  venez-vous?  —  «  Mon  maître,  je  viens  de 
voir  maman  mignonne.  »  — Cest  la  vôtre,  pas  la  mienne. 

Le  13 y  dimanche  —  Il  faisoit  le  fâcheux;  Ton  fait 
abaisser  une  poignée  de  verges  attachée  à  une  ficelle,  àous 
la  cheminée;  Ton  lui  faisoit  croire  que  c'étoit  un  ange 
qui  les  portoit  du  ciel. 

Le  14.,  lundi.  —  Il  va  en  la  chambre  de  sa  nourrice, 
où  il  épluche  de  l'oseille  et  du  persil  pour  Je  potage  de 
M.  Girard. 

Le  15,  mardi.  —  Sa  première  nourrice  le  vient  voir  ; 
il  lui  donne  sa  main,  ne  la  veut  point  baiser  ne  accoler. 
—  Mené  au  Pecq  et  passé  Teau  pour  voir  dans  un  grand 
bateau  un  animal  porté  du  Canada  par  M.  de  Monts  (3), 


1608  :  «  M»ne  de  Montglat,  je  vous  fais  ce  motel  vous  dépêche  ce  courrier  ex- 
près afin  qu'il  me  rapporte  des  nouvelles  de  la  santé  de  ma  fille  de  Verneuil 
et  de  celle  de  mon  fils,  et  de  mes  antres  enfants.  Au  demeurant,  si  M>"c  de  Ver- 
neuil va  pour  la  voir,  vous  la  lui  lairrez  voir  et  Tirez  voir  si  elle  vous  en 
prie  et  le  désire,  lui  disant  comme  de  vous-même,  si  vous  voyiez  qu'elle 
voulût  voir  mon  fils,  que  vous  la  priez  de  ne  le  faire  à  cause  de  la  maladie  de 
sa  fille;  et  incontinent  qiie  vous  recevrez  celte-ci  ferez  mener  mon  fils  avec 
tout  le  reste  de  mes  autres  enfants  loger  au  château  neuf.  Bonjour,  Madame  de 
Montglat.  Ce  v*'  novembre,  à  Fontainebleau.  (  Lettres  missives^  VII,  642.  ) 

(1)  Le  Roi  écrivait  à  M^e  de  Montglat  le  6  novembre  :  «  Pour  ce  que  vous 
mandez  à  Loménie  louchant  mon  fils  de  Verneuil,  je  désire  que  vous  le  fassiez 
mener  au  châleau  neuf  avec  mes  autres  enfants,  etsi  M™^  de  Verneuil  va  à  Saint- 
Germain  et  désire  le  voir,  que  vous  le  lui  envoyiez  au  vieil  château,  où  j'en- 
tends qu'elle  loge  pour  assister  ma  fille.  »  Cette  lettre  est  également  classée,  par 
erreur,  dans  les  Lettres  missives^  à  l'année  1608. 

(2)  Voy.  encore  la  lettre  du  Roi  du  10  novembre,  dans  laquelle  il  dit  à 
M"«  de  Montglat  :  «  Si  M^e  de  Verneuil  est  là  et  qu'elle  désire  voir  mon 
fils,  envoyez  le  lui  au  vieil  château,  et  quMI  soit  avec  elle  tant  qu'elle  vou- 
dra. »  (lettres  missives,  Vil,  644.) 

(3)  Gentilhomme  de  la  chambre  et  gouverneur  de  la  ville  de  Paris.  Il  avait 


160  JOURNAL  DE  JKAN  HÉROARD. 

de  la  grandeur  d'un  élan.  Il  y  avoii  une  petite  barque 
faite  à  la  mode  du  pays,  avec  du  jonc,  et  couverte  d'écorce 
d'arbre,  teinte  de  rouge,  faite  en  façon  de  gondole  et 
ayant  les  avirons  du  bois  du  pays;  trois  mariniers  la 
firent  voguer  devant  lui  d'une  incroyable  vitesse. 
Le  17,  jeudi.  —  Il  écrit  au  Roi  en  ma  chambre  : 

Papa,  je  suis  bieD  aise  de  ce  que  M.  de  Saint-Aubin  m'a  dit  que  vous 
vous  portez  bien  et  que  vous  êtes  à  Paris ,  pour  ce  que  je  pense  d'avoir 
bientôt  l'honneur  de  vous  voir  et  de  vous  baiser  la  maiq.  Si  j'étois 
bien  grand  je  vous  irois  voir  à  Paris ,  car  j'en  ai  bien  envie.  Hé! 
papa,  je  vous  supplie  très-humblennent,  venez  me  voir,  et  vous  verrez 
que  je  sids  bien  sage.  11  n'y  a  que  Madame  d* opiniâtre,  je  le  suis  plus. 
Ma  plume  est  bien  pesante  Je  vous  baise  très-humblement  les  mains. 
Je  suis ,  papa ,  votre  très-humble  et  très-obeissant  fils  et  serviteur. 
— Daulphin. 

Le  18,  vendredi.  —  11  retourne  au  château  vieux. 
Le  19,  samedi.  —  11  se  prend   à  chanter  la  chanson 
dont  il  se  faisoit  endormir  : 

.    Bourbon  l'a  tant  aimée 

■ 

Qu'à  la  fin  l'engrossa, 
Vive  la  fleur  de  lis....  (1). 

A  la  chanson  il  y  a  le  sang  royal,  mais  il  ne  vouloit 
pas  que  Ton  dit  ainsi,  oui  bien  la  fleur  de  lis.  On  lui  de- 
mande :  «  Pourquoi  voulez-vous  que  l'on  dise  la  fleur 
de  lis  et  non  pas  le  sang  royal?  »  Il  répond  soudain  :  Pour 
jce  que  ce  sont  les  armoiries  à  papa,  mon  frère  d'Orléans  en 
aura  des /leurs  de  lis.  —  «Oui,  dis  je,  Monsieur,  mais  il  y 
aura  des  Ïambe  aux  (2).  »  Il  fait  dire  à  M"'*'  de  Montglat  des 
proverbes  de  Salomon,  elle  en  dit  plusieurs;  entre  tous 


été  envoyé  au  Canada  comme  commandant  général  pour  le  Roi.  Yoy.  His- 
toire du  Canada  j  par  Garneau;  Québec,  1859,  in-8°,  tome  l**",  pages  39 
à  68. 

(1)  Voy.  plus  loin  une  variante  de  cette  chanson. 

(2)  C'est-à-dire  un  lambel,  par  lequel  se  dislingue  le  blason  des  ducs  d'Or- 
léans. 


<, 


INOVKMBBE  iG05.  IGI 

il  trouva  celui-ci  le  plus  beau  :  «  L'homme  est  heureux 
qui  a  trouvé  une  femme  vertueuse;  »  il  le  lui  fait  redire 
souvent. 

le 20,  dimanche,  à  Saint-Germain.  —  Le  Roi  arrive  au 
vieil  château  à  cinq  heures  et  demie,  revenant  du  Li- 
mousin ;  il  fait  tout  ce  qu'il  peut  pour  donner  plaisir  au 
Roi.  Le  Roi  va  voir  M"'  de  Vendôme,  puis  M"*de  Verneuil. 

Le  ^i,  lundi.  — A  dix  heures  mené  au  bâtiment  neuf,  au 
lever  de  la  Reine.  Mené  au  jardin  où  étoit  le  Roi,  le  Roi  lui 
dit  qu'il  avoit  été  prisonnier  dans  le  château  il  y  avoit 
plus  de  vingt-cinq  ans  (1),  et  ajoute  :  «Je  vous  veux  faira 
mettre  en  prison  là  dedans.  »  —  Ho  !  dit  le  Dauphin,  je 
romprai  la  porte.  Le  Roi  lui  demande  :  «  Que  ferez-vous 
après?  »  —  Je  passerai,  dit-il,  par  la  cheminée,  je  me  sau- 
verai sans  me  blesser^  et  il  se  met  entre  les  jambes  de 
M"*  de  Montglat.  Le  Roi  lui  dit  :  «  Voilà  le  fils  de  M"»»  de 
Montglat,  la  voilà  qui  en  accouche  »  ;  il  part  soudain,  et 
se  va  mettre  entre  les  jambes  delà  Reine  et  s'enveloppe 
de  son  manteau  si  fort  qu'il  ne  montroit  que  la  plume  de 
son  chapeau. —  Après  souper  il  se  joue  avec  M.  de  Ven- 
dôme et  M.  le  Chevalier;  M.  le  Dauphin  dit  qu'il  étoit 
fils  du  Roi.  «  Et  moi  aussi,  dit  M.  de  Vendôme.  »  --  Vous! 

—  «  Oui,  Monsieur,  ne  m'appelez-vous  pas  votre  féfé?  » 

—  Ho  !  ho!  mais  vous  n'avez  pas  été  dans  le  ventre  à  maman 
comme  moi!  Qui  est  votre  maman  ?  —  «  Monsieur,  c'étoit 
madame  la  duchesse  de  Beaufort.  »  —  Duchesse  de  Beau-- 
fort,  est-elle  morte?  —  «  Elle  est  bien  loin  si  elle  court 
toujours,  »  dit  M.  le  Chevalier  (2).  . 

Le  22,  mardi,  —  A  onze  heures  il  se  fait  lever,  les 
yeux  pleurant  de  rhume,  entoussé;  il  est  vêtu  de  sa  robe 
de  chambre  fourrée,  incarnat.  Le  Roi  l'envoie  quérir,  il 


(1)  Celte  captivité  ne  peutqu^élre  antérieure  au  3  février  1576,  date  à  la- 
quelle le  roi  de  Navarre  s'était  évadé  de  la  cour  de  Henri  III.  En  avril  1574 
Henri  IV  avait  subi  une  sorte  de  captivité  au  château  de  Vincennes. 

(2)  Gabrielle  d'Estrées  était  morte  en  1599. 

.BÉROABD.  —  T.   I.  11 


162  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

y  est  conduit  avec  sa  robe.  M.  de  Rosny  le  vient  voir,  il 
1  embrasse,  instruit  (1). 

Le  23,  mercredi.  — 11  chante  avec  sa  nourrice  : 

Qui  veut  ouïr  chanson  : 
La  fille  au  roi  Louis, 
Bourbon  Ta  tant  aimée 
Qu'à  la  fin  Tengrossit. 
Vive  la  fleur  de  lis. 

Le  ^k»,  jeudi  y  à  Saint- Germain.  —  A  dix  heures  le  Roi  le 
vient  voir,  le  trouve  bandant  son  pistolet;  le  Roi  dé- 
jeûne auprès  de  lui,  s'en  va  chez.  Madame,  et  de  là  à  la 
chasse.  A  deux  heures  mené  chez  la  Reine. 

Le  25,  vendredi.  —  Mené  au  château  neuf,  il  s'amuse 
dans  la  chambre  de  la  Reine,  puis  va  à  la  galerie,  tire  et 
puisse  fait  tirer  dans  le  petit  carrosse  ;  le  bras  du  carrosse 
se  rompt;  il  envoie  quérir  le  menuisier,  lui-même  y  tra- 
vaille, puis  il  se  fait  remettre  dedans  et  se  fait  rouler.  Il 
bâille  plusieurs  fois,  le  visage  lui  blêmit;  il  dit  à  M™^  de 
Montglat  qu'il  se  trouve  mal,  se  prend  à  pleurer  (2). 
L'on  le  meta  bas  pour  l'emmener;  le  Roi  entre  en  la  galerie 
pour  le  voir,  et  dès  qu'il  le  voit  :  «Vousavez  pleuré,  dit-il, 
je  vois  bien.  »  M.  le  Dauphin  s'arrête,  s'étonne;  tou- 
tefois, voyant  M.,  de  Verneuil  être  allé  au  devant  du 
Roi,  il  y  court  et  l'embrasse.  Le  Roi  le  reprend  sur  ces 
larmes,  lui  demande  pourquoi  ilpleureet  ce  qu'il  veut  : 
Je  veux  aller  en  ma  chambre ,  papa.  Le  Roi  se  fâche  de 
cette  réponse ,  lui  demande  pourquoi  ;  Pource  que  fai 
froid,  —  «  Ha  !  voilà  une  menterie  !  vous  êtes  un  menteur  ! 
Que  Ton  le  mène  en  sa  chambre,  vous  verrez  qu'il  se 
jouera.  »  11  s'en  fâche,  lui  permet  de  s'en  aller;  le  Dau- 
phin, ramené,  ne  veut  point  aller  en*carrosse  ;  ilétoitsaisi 
de  l'appréhension  de  la  colère  du  Roi.  Mené  en  sa  cham- 
bre, il  ne  fait  que  se  plaindre  et  pleurer;  M.  de  Verneuil 


(1)  CVst-à-dire  qu'on  le  lui  avait  recommandé. 

(2)  Le  Dauphin  était  encore  enrhumé. 


DÉCEMBRE  1605.  168 

le  vient  voir  et,  raillant,  lui  dit  qu'il  avoît  diné  avec  le 
Roi.  —  C'est  pource  que  papa  vous  Va  dit,  lui  répond-il 
brusquement. 

Le  27  novembre  y  dimanche,  —  Mené  en  carrosse 
chez  le  Roi,  fort  gentil.  M"*^  la  princesse  de  Conty  se 
jouoit  à  lui,  l'appelant  :  «  Mon  père  grand,  mon  bi- 
saïeul, mon  cousin;  »  il  disoit  Non  à  tout,  ce  Comment 
voulez- vous  que  je  vous  appelle?  »  —  Moucheu  Dauphin. 

Le  28,  lundi,  —  Mené  en  carrosse  au  Roiy  qu'il  ren- 
contre sur  le  pavé  allant  à  la  chasse;  le  Roi  descend  de 
cheval,  le  baise  dans  le  carrosse,  et  lui  dit  qu'il  allât 
trouver  maman  pour  la  réjouir  ;  il  va  chez  la  Reine. 

Le  29,  mardi.  — A"  huit  heures  e-l  demie  le  Roi  arrive 
en  sa  chambre,  y  déjeûne;  le  Dauphin  se  fait  asseoir  à 
table  avec  le  Roi,  qui  lui  donne  une  petite  beurrée  puis 
une  rôtie  sèche,  de  celles  qui  avoient  été  faites  pour  le 
Roi  à  prendre  de  rhypocras.  M.  de  Crillon  arrive;  le  Roi 
demande  au  Dauphin  :  a  Qui  est  celui-là  ?»  —  Le  fou.  — 
M.  de  Crillon  lui  dit  brusquement  s'il  vouloit  qu'il  battit 
M.  de  Souvré.  —  Non. —  «  Si  je  ne  le  bats  point,  m'ai- 
merez-vous?  »  —  Oui.  Le  Dauphin  ne  peut  laisser  aller  le 
Roi,  il  le  conduit  de  chambre  en  chambre  ;  le  Roi  s'en  va 
à  neuf  heures  et  demie  de  la  chambre  de  M'**  de  Ven- 
dôme. 

Le  30,  mercredi.  —  Le  Roi  part  à  six  heures  pour  aller 
à  Paris  ;  dîné  avec  la  Reine  ;  à  deux  heures  elle  part  pour 
s'en  retourner  à  Paris. 

Le  3  décembre,  samediy  à  Saint-Germain.  —  La  reine 
Marguerite  le  vient  voir;  il  se  joue  à  elle,  puis  entre  en 
mauvaise  humeur,  se  va  cachera  lamelle  du  lit,  regar- 
dant M"'*  de  Montglat,  et  disant  tout  bas  :  Cest  pas  une 
Reine. 

Le  13,  mardi.  —  En  soupant ,  M'"^  de  Montglat  tançoit 
Saunier,  cuisinier  de  son  commun  (1),  et,  le  menaçant  de 


(1)  De  la  maison  du  Dauphin. 


U4  JOURNAL  DE  JEAN  HÉKOARD. 

la  prison,  conftnandoit  au  sieur  Dupré,  exempt,  de  le  y 
mettre  ;  ce  pendant  le  Dauphin  ne  mangeoit  point,  écou- 
toit;  les  grosses  larmes  lui  sortent  des  yeux,  tombant 
sur  lui,  sans  dire  mot,  ému  de  compassion.  M""®  de  Mont- 
glat,  Tapercevant,  lui  dit  :  «Non,  Monsieur,  il  ne  y  ira 
point  en  prison;  qu'il  vous  demande  pardon.  »  —  Noriy 
Mamanga,  c'est  à  vous;  dites  à  Dupré  quHlne  le  mène  pas 
en  prison,  bien  haut;  elle  l'ayant  dit  :  Dupré,  Mamanga 
Va  dit  bien  haut. 

Le  \k,  mercredi,  —  J'arrive  (1),  il  court  à  moi,  me 
saule  au  col,  me  serre  ;  il  en  fait  autant  à  ma  femme.  Je 
lui  apporte  un  cheval  et  une  carte  gallicane  de  Thevet, 
il  s'amuse  à  la  carte  avec  transport.; «  Voilà  M.  le  Dau- 
phin, »  lui  dit-on  en  lui  montrant  le  côté  des  Flandres. 
—  Cest  moi  qui  bat  les  Espagnols j  répondit-il. 

Le  15,  jeudi,  —  Il  se  fait  faire  des  contes  du  Compère 
Renard,  du  mauvais  riche  et  du  Lazare  par  sa  nourrice. 
Je  lui  attache  la  carte  gallicane  de  Thevet,  que  je  lui  avois 
apportée,  contre  la  tapisserie;  on  lui  montre  Provins;  il 
y  porte  la  main  en  disant  :  Mangeons  de  la  conserve  (2). 

Le  16,  vendredi.  — 11  s'amuse  à  ouvrir  et  refermer  un 
cadenas  à  lettres  (3). 

Le  19,  lundi,  — 11  fait  chanter  des  Noôls  à  son  huissier 
de  salle,  qui  les  avoit  faits,  surtout  celui  où  il  y  avoit  : 
a  Couronne  de  lauriers.  »  L'huissier  le  lui  donne  par 
écrit;  il  ne  veut  plus  manger,- d'impatience  de  le  lire  et 
de  l'apprendre. 

Le  20,  mardi,  —  Il  se  fait  lever  puis  recoucher  plein 


(1)  Hëroard  était  parti  le  30  novembre,  et  pendant  son  absence  le  Journal 
avait,  comme  d'habitude,  été  continué  par  Tapothicaire  Guérin. 

(2)  Voy.  au  17  octobre  précédent. 

(3)  Ces  cadenas  étaient  sans  doute  d'invention  nouvelle.  Lestoile  dit  à  la 
date  du  6  septembre  1606  qu'on  lui  a  donné  ««un  petit  cadenas  qui  ne  se 
peut  ouvrir  ni  fermer  que  par  quatre  lettres  qui  sont  A,  M,  O,  R,  qui  font 
amoTj  lesquelles  sont  gravées  avec  plusieurs  autres  audit  cadenas.  »  Le  ca- 
denas du  Dauphin  lui  avait  été  donné  par  Héroard  ;  le  mot  était  DIOGÈME. 


DÉCEMBRE  iCOS.  165 

de  mélancolie  et  sans  sujet,  contre  son  naturel.  Il  sem- 
bloit  avoir  du  ressentiment  du  danger  de  la  vie  où,  le 
jour  précédent,  le  Roi  se  trouva,  environ  les  quatre 
heures,  sur  le  Pont-Neuf,  revenant  de  la  chasse,  par.... 

(I)  qui  se  jeta  sur  lui,  l'assaillant  d'un  poignard. 

Sur  les  dix  à  onze  heures  Ton  en  fut  averti;  on  lui  dit 
qu'une  bète  avoit  voulu  faire  du  mal  à  papa  étant  à  la 
chasse;  les  larmes  lui  en  vinrent  aux  yeux  avec  une 
grande  tristesse.  A  huit  heures  et  demie,  dévêtu,  mis 
au  lit  ;  l'on  parloit  de  celui  qui  le  jour  précédent  avoit 
voulu  tuer  le  Roi;  on  disoit  que  c'étoit  un  fol;  il  dit  :  On 
le  fera  tourner  sur  mie  roue^  puis  par  des  chevauçc  qui  ti- 
reront une  charrette. 

Le  25,  dimanche^  à  Saint  Germain,  —  11  s'amuse  à  met- 
tre un  de  ses  carreaux  blancs  dans  une  taie  d'oreiller,  le 
met  sur  son  col,  comme  son  lavandier  faisoitle  linge  sale, 
dit  qu'il  porte  un  opiniâtre  pourlemettreà  la  lessive,  puis 
preiid  un  carreau  (2)  et  le  porte  sur  le  bras,  l'autre  sur  le 
col,  disant  :  T en  porte  encore  un  autre,  c'est  un  opiniâtre  qui 
est  vert.  —  «  Oui,  Monsieur,  lui  dis-je,  l'autre  est  blême.  » 
—  C'est pource  quil  est  mort,  11  se  fait,  en  goûtant,  entre- 
tenir par  M.  de  Verneuil,  qui  avoit  de  jolies  inventions 
pour  le  faire  rire;  il  en  rioit,  encore  qu'il  ne  fût  point 
rieur  de  son  naturel. 

Le  28,  mercredi,  — M"*^  de  Montglatlui  dit  :  «  Monsieur, 
papa  vous  viendra  voir  aujourd'hui,  l'embrasserez-vous 
pas  bien  en  lui  disant  que  vous  avez  remercié  Dieu  de 
ce  qu'il  l'a  gardé  de  ce  méchant  homme  qui  l'a  voulu 
tuer?  »  —  Oui  y  Mamanga,  il  est  en  prison;  c'est  qu*il  est 
fou,  et  papa  lui  a  pardonné.  Il  va  sur  la  terrasse  de  sa 
chambre  pour  voir  décharger  les  mulets  de  la  chambre 
du  Roi;  à  quatre  heures  un  quart,  le  Roi,  revenant  de 


(1)  Héroard  laisse  en  blanc  le  nom  de  ce  fou,  qui  s'appelait  Jacques  des 
Isles. 

(2)  Un  aulre  coussin  de  velours  vert. 


166  JOURNAL  DE  JEAN  HÉUOARD 

Paris,  il  lui  saute  au  col,  le  serre,  le  conduit  au  grand 
cabinet.  Madame  disoit  ses  quatrains  au  Roi  et  tout  ce 
qu'elle  savoit;  M.  le  Dauphin  lui  dit  ses  proverbes; 
MM.  de  Verneuil  y  étoient;  ils  donnent  le  plaisir  au  Roi 
de  ramasser  des  sols  qu'il  leur  jetoit  à  terre;  M.  le  Dau- 
phin rapportoit  au  Roi  ceux  qu'il  avoit  ramassés;  il 
n'aimoit  point  l'argent.  Le  Roi  vient  en  sa  chambre;  il 
l'entretient  de  tout  ce  qu'il  peut;  le  Roi  sommeilloit,  et 
lui  demande  :  «  Mon  fils,  voulez- vous  bien  que  je  me 
couche  sur  votre  lit?  »  —  Oui,  papaj  dit-il  gaiement;  il 
conduit  le  Roi  jusques  au  lit,  et  de  soi-même  tira  le  ri- 
deau comme  il  fut  couché. 

Le  29,  jeudi.  —  Dîné  avec  le  Roi;  le  Roi  se  joue  avec 
lui,  et,  en  la  chambre,  le  Roi  demande  à  M.  de  Verneuil 
s'il  vouloit  pas  aller  en  poste  à  Paris  avec  lui.  —  Non,  je 
veux  pas,  dit  M.  le  Dauphin,  a —  Comment,  dit  le  Roi, 
savez-vous  pas  que  suis  le  maître?»  —  Oui,  papa,  passez, 
allez,  dit-il  à  M.  de  V-erneuil,  le  prenant  par  la  manche, 
et  moi  aussi  papa.  Il  reconnolt  et  fait  tout  ce  qu'il  peut 
pour  complaire  au  Roi,  et  le  va  conduire  jusques  à  la 
cour,  d'où  il  part  à  une  heure  après  midi  : 

Le  30  décembre,  vendredi,  à  Saint  Germain.  — M'"*'  de 
Montglat  le  fait  jouer  au  hère;  ce  fut  la  première  fois 
qu'il  joua  aux  cartes. 


ANNÉE  ^606. 


Étrennes  du  Dauphin —  Souvenir  de  Fontainebleau.  —  Étrennes  données  par 
la  Reine,  remerciement  du  Dauphin.  —  Lellre  au  fils  de  M"*  deMontglat. 

—  Lettre  du  prince  de  Galles.  —  Présent  du  duc  de  Lorraine.  —  Le  Roi 
et  la  comtesse  de  Moiel  à  Saint  Germain.  —  Les  piques  de  Biscaye.  — 
Utilitti  du  journal  d'Héroard.  —  Comment  dînent  les  laquais.  —  Habi- 
tude du  Roi.  —  Chanson  turque.  —  Parcimonie  dans  laquelle  est  élevé  le 
Daupliin.  —  Naissance  de  Madame  Christine.  —  Détail  sur  la  mort  de 
Henri  III.  —  La  géographie  de  Mérula.  —  Le  Roi  à  Saint  Gei main.  —  Le 
duc  de  Bouillon.  —  Premier  enfant  tenu  sur  les  fonts  de  baplême.  —  Do- 
nation de  la  reine  Marguerite  au  Dauphin.  —  Départ  pour  Paris.  —  Visite 
à  la  reine  Marguerite.  —  Dt^parl  du  Roi  pour  le  siège  de  Sedan.  —  La 
chapelle  de  Bourbon.  —  Visite  à  TArsenal  et  à  la  Bastille;  M.  de  Rosny, 
le  comte  d'Auvergne.  —  Visite  au  Palais  de  Justice.  —  Lettre  au  Roi.  — 
Retour  à  Saint-Germain.  —  Précautions  pour  la  sûreté  du  Dauphin.  —  La 
Castramélation  de  du  Clioul.  —  M.  de  Grillon.  —  Le  feu  de  joie  de  la 
paix.  —  La  nourrice  de  Charles  IX.  —  Inclinalion  aux  mécaniques.  -^ 
Modèle  du  château  neuf  de  Saint -Germain.  —  Habitude  du  Roi.  —  La 
belle  Corisande.  —  Le  Roi  et  M.  de  Bouillon.  —  Goût  du  Roi  pour  Pail. 

—  Jalousie  et  opiniâtreté  du  Dauphin;  sa  sensibilité.  —  Premier  coup  de 
feu.  —  Mœurs  singulières.  —  Députation  d'un  régiment  suisse.  —  Por- 
trait du  Dauphin  peint  par  Martin.  —  Visite  de  la  reine  Marguerite.  —  Le 
Dauphin  amoureux;  encouragements  et  exemples  qu'on  lui  donne.  —  Le 
connétable  de  Montmorency.  —  La  belle  Gillette.  —  Le  cardinal  de  Joueuse. 

—  Produit  de  la  verrerie  de  Saint-Germain,  des  Prés. —  Le  marquis  de 
Rainel.  —  Le  Roi  et  son  fils.  —  Accident  du  bac  de  Neuilly.  —  Prière  du 
Dauphin.  —  Le  président  Groulard  et  les  députés  de  Normanille —  Paroles 
honteuses.  —  Le  soldat  Descluseauk.  —  Le  Dauphin  logé  au  château  neuf. 

—  Hommage  des  députés  d'Auvergne.  —  Les  écus  de  M.  de  Sully;  avi- 
dité de  l'entourage  du  Dauphin.  ^  Maladies  épidémiques;  vision  d'une 
sentinelle.  —  L'hiver  en  été.  —  Habitude  du  Roi.  —  Précautions  de  salu- 
brité. —   Le  Roi  et  le  prince  de  Manloue.  —  M.  de  Sainl-Aubin-Montglat. 

—  La  Reine  et  la  duchesse  de  Mantoue.  —  Jalousie  du  Dauphin.  —  Portrait 
du  Dauphin  par  Francesco.  —  L'abbé  de  Saint-Germain.  —  Le  cardinal  de 
Joyeuse.  —  Répugnance  du  Dauphfn  à  demander.  —  Départ  de  Saint-Ger- 
main pour  le  baptême.  —  Le  prisonnier  de  Chilly.  —  Les  portraits  de  M.  de 
BeaulieiL  —  Baptême  du  Dauphin  à  Fontainebleau.  —  Présent  de  M.  de 


168  JOURNAL  DE  JEAN  HEBOARD. 

Lorraine.  —  Feu  d'artifice.  —  La  verrerie  de  Fontainebleau.  —  S<*jour  à 
Cély.  —  Lettres  an  Roi.  —  Le  canal  de  Flenry.  —  Détail  d'étiquette.  — 
Mœurs  des  laquais  de  Fontainebleau.  —  Le  Dauphin  entre  dans  sa  sixièmi; 
année.  —  Avidité  de  M™e  de  Monlglal.  —  Ange  Cappel.  —  Songe  du  Dau- 
phin. —  Les  pages  de  la  chambre;  Racan.  —  Bons  mots  du  Dauphin;  son 
respect  pour  la  vieillesse.  —  Visite  à  la  comtesse  de  Moret.  —  Le  peintre 
Le  Blond.  — La  mule  de  M.  de  Roquelanre.  —  Jeux  du  Dauphin.  —  Les 
députés  du  Dauphiné.  -^  Dispositions  pour  la  chasse.  —  M.  et  Min«  de 
Rosny.  —  Combat  de  dogues,  d'ours  et  de  taureau.  —  Engoulevent;  ré- 
pugnance du  Dauphin  pour  les  bouffons.  —  Mariage  du  prince  d'Orange. 

—  Ballet  du  Dauphin.  — Reparliesà  MM.  de  Roquelaure  et  de  Bassom pierre.- 

—  Guerre  contre  la  princesse  d'Orange.  —  La  petite  Panjas.  —  Familiarité 
avec  les  soldats.  —  Le  comte  de  la  Roche.  —  Superstition  d'Héroard.  — 
Jouets  de  polerie.  —  Buffet  de  François  l**".  —  Goût  pour  le  dessin; 
première  leçon  donnée  par  Fréminet.  —  Portrait  du  Dauphin  par  Fré- 
minet.  —  Amour  et  attentions  d'Héroard  pour  le  Dauphin. 

Le  V^  janvier  y  dimanchey  à  Saint-Germain,  —  Vêtu  de 
son  manteau,  coiffé,  peigné  paisiblement  pour  ce  qu'on 
lui  dit  qu'il  ne  falloit  pas  faire  Topiniâtre  le  premier 
jour  de  l'année,  de  peur  de  Tètre  toute  l'année.  11  tient 
le  manchon  de  M"''  de  Monlglat,  et  s'en  va  à  chacun,  l'en 
frappant  gaiement  et  souriant  en  disant  :  Tenez,  velàvos 
étrennes,  et  comme  honteux  de  n'avoir  aucune  chose  à 
donner  à  ceux  qui  lui  demandoient.  On  lui  apporte  du 
ruban  bleu;  il  en  donne  à  plusieurs  pour  étrennes. 

Le  2,  lundi.  —  Il  promet  à  M.  de  Cressy  de  le  faire  un 
jour  chevalier  de  l'Ordre,  lui  ayant  donné  le  jour  pré- 
cédent le  cordon  bleu.  —  Il  reçoit  par  M.  Bragelogne, 
commis  de  M.  Phélypeaux,  trésorier  de  l'Épargne,  une 
bourse  de  jetons  d'argent  à  la  devise  d'un  temple  de 
Janus  avec  cette  lettre  :  Clusi  cavete,  recludam. 

Le  3,  mardi.  —  Il  chante  :  Quand  le  bon  homme  vécut 
de  son  labourage  y  etc.  11  dit  à  M.  de  Ventelet  :  Telaiy 
contez-moi  du  grand  homme  qui  a  du  feu  autour  de  luiy  qui 
est  à  Fontainebleau.  —  «  Monsieur,  je  ne  sais  qui  est  cet 
homme-là.  »  —  C'est  ce  grand  homme  qui  est  à  la  salle.  — 
«  En  quelle  salle?  »  —  A  la  scille  qui  est  auprès  du  Jacque- 
mart. C'étoit  l'élément  du  feu,  qui  étoit  à  la  salle  du  bal. 

Le  5,  jeudi.  —  Son  huissier  de  salle  se  prit  à  crier  :  le 


JANVIER  1606.  169 

Roi  boity  il  lâche  soudain  la  coupe,  disant  :  Noriy  je  veux 
paSy  et  l'en  reprit  par  deux  fois.  Je  lui  dis  :  a  Monsieur, 
voulez-vous  pas  que  Von  crie  le  Roi  boit  quand  vous 
buvez?  »  —  Non;  quand  je  serai  le  Roi, 

Lely  samedi,  à  Saint-Germain,  —  La  Reine  lui  envoie 
pour  étrennes  une  montre  d'horloge  et  une  paire  de  pe- 
tits couteaux;  il  s'en  va  à  la  chambre  de  M™^  de  Montglat, 
écrit  à  la  Reine,  la  remerciant  de  ses  belles  étrennes,  et  di- 
sant qu'il  regarderoit  bien  souvent  à.  sa  montre  d'horloge 
pour  savoir  les  heures  qu'il  faudroit  poser  les  sentinelles 
et  qu'il  les  éveilleroit,  les  piquant  dans  les  cheveux  avec 
ses  petits  couteaux,  s'il  les  trouvoit  endormis.  — 11  se 
joue  avec  Rom  par,  son  page,  qui  prenoit  Madame  pri- 
sonnière; il  dit  que  c'est  le  grand  dragon  qui  prend  An- 
dromède, et  lui  Perséus,  qui  tue  le  dragon. 

Le  8,  dimanche,  —  Il  aide  à  faire  son  lit  comme  s'il  eût 
été  le  garçon  de  la  chambre  (1) ,  veut  seul  porter  et  rap- 
porter toutes  les  pièces,  sur  sa  tête  ou  sur  son  épaule.  — 
M'"®  de  Montglat  le  fait  écrire  à  son  lîls  : 

Petit  Montglat ,  voyez  de  ma  part  monsieur  le  grand-duc,  mon 
oncle,  et  madame  la  grande-duchesse,  ma  tante ,  et  leur  dites  que  je 
leur  baise  très-humblement  les  mains  et  que  je  suis  leur  très-humble 
serviteur.  Venez-moi  servir  à  mon  baptême  et  amenez -moi  un  beau 
cheval  pour  courir  la  bague,  et  soyez  bien  sage,  et  je  serai  votre  bon 
petit  maître.  Adieu,  petit  Montglat.  Votre  bon  petit  maître, 

Daulphin. 

Le  9  lundi.  —  Il  va  à  la  salle  du  bal,  danse  toutes  sortes 
de  danses;  on  en  rit  de  le  voir  si  joliment  faire,  il  cesse 
la  danse  incontinent,  fâché,  et  dit  :  Je  veux  pas  quon 
rie,  je  veux  pas  donner  du  plaisir,  et  ne  voulut  plus 
danser. 

Le  10,  mardi,  —  Il  vient  des  violons  de  la  noce  d'un 


(1)  On  verra  Louis  Xni  conserver,  cette  habitude  dans  un  âge  beaucoup 
plus  avancé. 


170         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

de  ses  cuisiniers;  il  leur  commande  déjouer,  et  les  écoute 
si  attentivement  qu'il  demeuroit  immobile.  M.  Birat,  pour 
le  faire  jouer,  lui  dit:  «  Monsieur,  ce  matin  il  est\enu  en 
ma  chambre  une  bête  si  grande,  si  grande.  »  11  lui  de- 
manda en  souriant  :  Étoit-elle  plus  grande  que  vous?  A 
dîner  on  fait  le  conte  ci-dessus  mis  de  M.  Birat;  il  se  re- 
tourne en  souriant,  et  me  demande  :  Lavez-vous  mis  en 
votre  registre  ? 

Le  12,  jeudi.  —  Le  sieur  Thomas  Parry,  ancien  am- 
bassadeur d'Angleterre,  lequel conduisoit  le  sieur  Georges 
Kerry,  ambassadeur  demeurant  en  sa  place,  présente 
à  M.  le  Dauphin  une  lettre  de  la  part  de  M.  le  prince  de 
Galles,  disant,  lui  ayant  tous  deux  baisé  la  main,  que, 
venant  prendre  congé  de  lui  et  lui  amenant  celui  qui 
entroit  en  sa  place  pour  lui  baiser  bien  humblement  les 
mains,  il  avoit  aussi  charge  de  lui  présenter  une  letlre  de 
M.  le  prince  de  Galles.  11  la  prend,  et  rie  voulut  jamais 
entendre  àautre  chose  qu'ayant  lui-même  rompu  le  ca- 
chet, il  n'eût  vu  ce  qui  étoit  dedans.  On  lui  demande 
qui  il  vouloit  qui  lui  lût  la  lettre,  il  répond  :  Je  veux  que 
ce  soit  moucheu  Hérouard.  11  me  la  baille,  et  en  présence 
des  ambassadeurs,  de  M.  de  Souvré,  qui  les  étoit  venu 
conduire,  je  la  lus.  En  voici  la  teneur,  écrite  et  signée  de 
sa  main,  et,  ce  dit-on,  de  sa  façon,  le  roi  d'Angleterre 
n'ayant  pas  voulu  qu'un  autre  que  lui  y  mît  la  main, 
disant  qu'il  avoit  demeuré  assez  longtemps  à  l'école  pour 
la  savoir  faire,  et  toutefois  que  le  Roi  son  frère  et  non 
autre  repassât  dessus  [sic]  : 

•  Monsieur  et  frère,  ayant  entendu  que  vous  conamenciez  monter  à 
cheval,  j'ai  creu  que  vous  auriez  pour  aggréable  une  meute  de  petits 
chiens  que  je  vous  envoie  pour  tesmoigner  le  désir  que  j'ay  que  nous 
puissions  suyvre  les  traces  des  Rois  noz  pères  comme  en  entière  et 
ferme  amitié  ;  aussi  en  ceste  sorte  d'honueste  et  louable  récréation 
J'ay  supplié  le  comte  de  Beaumont,  qui  retourne  par  delà ,  remercier 
en  mon  nom  le  Roy  vostre  père,  et  vous  aussi,  de  tant  de  courtoisies 
et  obligations  dont  je  me  sens  surchargé ,  et  vous  déclarer  combien 
de  pouuoir  vous  avés  sur  moy,  et 'combien  je  suis  désireux  rencon- 


JANVIER  1606.  171 

trer  quelque  bonne  occasion  pour  moostrer  la  promptitude  de  mon 
affection  à  vous  seruir,  et  pour  ce  me  remettant  à  luy,  je  prie  Dieu , 

Monsieur  et  frère,  vous  donner  en  santé  longue  et  heureuse  vie. 

Vostre  très-affectionné  frère  et  seruiteur, 

» 

Hekby. 

A  Richmond,  le  25  d'octobre  1605. 

A  Monsieur  et  frèr^  Monsieur  le  Dauphin. 

LeiSy  vendrediy  à  Saint-Germain, — A  deux  heures  la 
marquise  de  Verneuil  s'en  retourne  (1). 

Le  16,  lundi,  —  Il  s'amuse  à  voir  travailler  les  maçons 
qui  raccoustroient  son  àtre,  est  toujours  parmi  eux;  il  ar- 
rive un  joueur  de  musette  poitevin;  il  l'écoute  assez  long- 
temps, attentivement  et  comme  immobile,  puis  dit  tout 
à  coup  :  Om'ï'  s'en  aille,  allez  jouer  à  la  grande  salle. 

Le  17,  mardi,  —  11  vient  en  ma  chatnbre,  où  il  de- 
mande le  livre  des  oiseaux,  puis  me  demande  son  livre 
rouge;  c'étoit  l'histoire  de  la  paix  de  Matthieu,  donné  par 
M.  de  Vie,  ambassadeur,  de  la  part  de  l'auteur;  il  le 
remporte  lui-même  en  sa  chambre. 

Le  18,  mercredi.  — Je  lui  dis  qu'il  iroit  au-devant  de 
papa,  au  bâtiment  neuf;  il  répond  :  Ho!  ho!  je  veux  pas 
aller  au  bâtiment  neuf,  il  tombe  tout;  quand  la  gelée  vien- 
dra tout  tombera;  il  en  avoit  ouï  parler  entre  nous;  il 
écoutoit  tout,  et  tout  ce  qu'il  entendoit  lui  demeuroit  en 
Tentendement.  A  onze  heures  mené  au-devant  du  Roi 
sur  les  terrasses,  il  le  rencontre  à  la  descente  qui  va  au 
Neptune;  le  Roi  descend  de  cheval,  le  baise,  Tembrasse. 
Ramené  au  vieux  château  et  dîné  avec  le  Roi,  à  midi.  — 
M.  de  Lorme,  premier  médecin  de  la  Reine,  baise  les 
mains  au  Dauphin  delà  part  de  M.  de  Lorraine,  avec 


(1)  Voy.  la  lettre  de  Henri  IV  à  Mme  de  Montglat,  du  4  janvier,  dan.s  la- 
quelle il  lui  dit  :  «  Madame  de  Verneuil  fait  état  de  s^en  aller  demain  coucher 
à  Saint-Germain  en  Laye  pour  y  voir  ses  enfants.  Faites-la  loger  au  château, 
et  les  lui  laissez  voir;  elle  ne  verra  point  mon  (ils  ni  ma  fille,  si  ce  n'est  par 
occasion.  »  {Lettres  missives,  VI,  573.  ) 


172  JOLR>'AL  DE  JEAN  HËROARD. 

commandement  de  lui  dire  qu'il  lui  faisoit  faire  deux 
canons;  il  demande  :  Sont-ils  grands? 

Le  19,  jeudiy  à  Saint-Germain,  —  Il  va  chez  le  Roi,  qui 
le  mène  au  jardin;  dîné  avec  le  Roi.  —  M.  de  Loménie  lui 
donne  un  petit  gentilhomme  fort  bien  habillé  d'un  collet 
parfumé^  enrichi  de  broderie  d'or,  les  chausses  à  bande 
de  même  ;  il  le  peigne,  et  dit  ;  Je  le  veux  marier  à  la  poupée 
de  Madame.  —  Mené  chez  M"*  la  comtesse  de  Moret,  où  il 
se  piqua  un  peu  au  bout  du  doigt,  en  coupant  des  cartes 
avec  les  ciseaux  de  M*"*  de  Monlglat. 

Le  20,  vendredi.  —  Mené  au  Roi,  et,  à  neuf  heures,  dé- 
jeuné avec  lui  ;  il  se  fait  porter  aux  fenêtres  où  le  Roi 
étoit  allé  pour  voir  courir  un  lièvre  devant  la  meute  des 
chiens  courants  que  le  prince  de  Galles  avoit  envoyée  à 
M.  le  Dauphin.  Le  Roi  part  pour  aller  à  la  chasse.  —  Un 
honnête  homme  donna  quatre  piques  de  Riscaye,  non 
ferrées,  au  Roi;  le  Roi  en  donne  trois  à  M.  le  Dauphin, 
lui  disant  :  «  Il  y  en  a  une  pour  vous,  donnez-en  une  à 
féfé  Chevalier  et  l'autre  à  féfé  Verneuil.  »  Étant  en  sa 
chambre,  M.  de  Souvré  lui  dit  :  a  Monsieur,  je  m'en  vais  à 
Paris;  me  voulez-vous  commander  quelque  chose?»  — 
Faites-moi  accommoder  ma  pique,  —  «  Monsieur,  com- 
ment? Voulez- vous  qu'elle  pique,  qu'elle  tue,  qu'elle  égra- 
tigne?  Comment  la  voulez-vous?  »  —  Je  veux  pas  que  la 
mienne  tue,  mais  je  veux  quelle  pique  ^  et  je  veux  pas  que 
celles  de  féfé  Chevalier  et  de  fefé  Vaneuil  tuent ,  et  qu'elles  ne 
piquent,  et  qu'elles  n'égratignent  ;  mettez  y  un  clou  au  bout, 
—  Le  Roi  revient  de  la  chasse,  le  Dauphin  se  trouve  à 
son  diner,  fort  gentil,  obéissant,  craignant  et  respectueux 
du  Roi.  Le  Roi  part  pour  s'en  retourner  à  Paris  à  deux 
heures  trois  quarts. 

Ze22,  dimanche,  —  M"'  de  Montglat  lui  dit  :  «  Monsieur, 
voyez  que  Madame  a  les  cheveux  beaux  et  blonds  pour  ce 
qu'elle  se  laisse  bien  peigner;»  il  répond  :  Les  noirs  sont 
les  plus  beaux,  puis  me  dit  :  Allez,  allez  écrire  en  votre  re- 
gistre ce  que  j*ai  dit  de  mes  cheveux. 


JAKVIER  1606.  173 

Le  23,  lundi,  —  11  me  demande  :  D'oùvenezvousl  — 
ft  Monsieur,  je  viens  de  mon  étude.  »  —  Quoi  faire?  — 
«  Monsieur,  je  viens  d'écrire  en  mon  registre.  »  —  Quoi? 
—  a  Monsieur,  j'étois  prêt  à  écrire  que  vous  avez  été  opi- 
niâtre. »  Il  me  dit,  à  demi  pleurant  :  Ne  Vécrivez  pas,  — 
On  le  divertit  avec  son  petit  ménage  d'argent;  il  y  avoit 
deux  petits  chandeliers  et  de  la  petite  bougie  blanche  dont 
on  se  sert  aux  offrandes;  ma  femme  l'alluma.  Il  la  prend 
soudain,  la  souffle,  l'éteint,  disant  :  Ho!  non,  elles^useroit^ 
faisant  en  cela  ce  qu'il  voyoit  faire  et  oyoit  dire  (1). 

Le  24,  mardi,  à  Saint-Germain.  —  Il  dit  des  proverbes 
de  Salomon  abrégés,  entre  autres  ccîut,  dit-il,  qruej  aime 
lant  :  L'homme  est  heureux  qui  rencontre  une  femme  ver- 
tueuse; il  dit  trois  quatrains  de  Pibrac. 

Le  25,  mercredi,  —  Le  savoyard  (2)  de  M.  de  Verneuil 
traversoit  sa  chambre  d'une  porte  à  l'autre;  il  lui  de- 
mande :  Où  allez-vous?  —  c<  Monsieur,  à  la  chambre  de 
M.  de  Verneuil.  »  —  Retournez-vous-en  par  là,  ma  chambre 
est  pas  un  passage. 

Le  26,  jeudi,  —  Madame  voulant  diner  debout  et  ne 
s'asseoir  pas,  il  dit  :  La  velà  qui  veut  dîner  en  laquais. 

Le  27,  vendredi,  —  Il  se  fait  armer  de  ses  armes  dorées, 
vient  à  nm  chambre,  demande  à  voir  le  lion;  c'étoit  au 
•livre  de  Gesner. 

Le  28,  samedi,  —  Il  va  en  la  chambre  de  M"®  de  Ven- 
dôme, s'avise  qu'il  n'y  avoit  point  de  poutres  au  plan- 
cher et  demande  :  Hé!  pourquoi  n'y-a- Cil  point  de  poutres 
comme  à  ma  chambre?  A  dîner  il  mange  une  côtelette  ris- 
solée. Il  épluchoit  le  rissolé;  je  lui  dis  :  «Monsieur,  vous 
ne  mangez  que  ce  qui  vous  fera  devenir  colère  (3).  »  — 


(1)  M"*  de  Monfglat  apportail  une  grande  parcimonie  dans  les  dépenses  de 
\^  maison  du  Dauphin. 

(2)  Il  était  de  Chambéry,  et  servait  de  page  à  M.  de  Verneuil.  Héroard  ne 
donne  pas  son  nom. 

(3)  Héroard  dit  au  Dau|)hin  quelques  jours  après  que  la  viande  griliée^n- 
gendre  la  colère. 


174  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Papa  lemange  bien.  Il  disoitvrai,  etétoilgrand  imitateur 
des  actions  du  Roi.  Il  nettoyoitses  gencives  avec  le  doigt, 
je  lui  dis  :  «Monsieur,  il  les  faut  nettoyer  avec  la  langue.  » 
—  Mais  ma  langue  n'est  pas  assez  longue,  j'y  tâche,  mais 
je  ne  saurois. 

Le  29  janvier,  dimanche.  —  Il  chante  : 

Guillaume,  Guillaume. 
Ho  !  pauvre  Guillaume , 
Te  lairras-tu  mourir? 

puis  ce  qu'il  avoit  appris  il  y  avoit  plus  d'un  an  du  petit 
Turc  de  M.  de  Vendôme;  Houja  Criaqué,  Chinchin  Cria- 
quéy  Pista,  christa  Criaqué. 

Le  30  lundi.  —  Sa  nourrice  regardant  à  sa  bouche  la 
dent  vingt  et  qnième  qui  lui  étoit  percée,  il  lui  fut  avis 
qu£  sa  nourrice  lui  vouloit  faire  mal,  et,  voulant  frapper 
sur  elle,  frappa  sur  Madame,  dont  il  fut  si  fâché  que 
soudain  il  s'en  prit  à  pleurer  et  à  frapper  fort  sur  sa 
nourrice,  puis  va  baiser  et  accoler  Madame,  puis  va  ac- 
coler sa  nourrice,  qui  en  faisoit  la  courroucée.  —  L'on 
parloit  qu'il  le  falloit  apprendre  à  être  libéral,  et  que  l'on 
n'en  faisoit  rien;  il  écoutoit  tout  ce  qui  s'en  disoit,  sans 
faire  paroltre  qu'il  y  prêtât  l'oreille,  et  tout  à  coup  et  par 
boutade  il  se  prend  à  faire  ses  libéralités ,  disant  :  Je- 
vous  donne  ceci,  etc, 

ie  10  février,  vendredi,  à  Saint-Germain.  — M"^  de 
Montglat  part  à  onze  heures  et  demie  pour  aller  au  tra- 
vail de  la  Reine,  laquelle  accoucha  entre  midi  et  une 
heure  de  Madame  (1). 

Ze  11,  samedi.  —  M"*^  de  Ventelet  lui  dit  que  maman 
étoit  accouchée;  il  demande  :  A-t-on  oui  le  canon?  — 
c<  Non,  Monsieur.  »  —  C'est  donc  une  fille? 

ic  21,  dimanche.  —  Il  vient  deux  minimes  pour  le 


(1)  Chrétienne  ou  Christine  de  France,  née  au  Louvre,  mariée  en  1619  à 
Viclor-Amédée,  duc  de  Savoie,  morte  en  1663. 


FÉVRIER  1600.  l75 

voir;  M.  de  Franchement,  archer  du  corps,  les  conduisoit 
portant  sa  hallebarde  ;  il  lui  demande  ;  Pourquoi  portez- 
vous  votre  hallebarde?  —  a  Monsieur,  pource  que  je  n'ai 
pas  voulu  venir  aveceuxsans  la  porter.  »  — Pourquoi?  — 
((  Monsieur,  pource  qu'il  y  eut  un  moine  qui  tua  le  feu 
Roi.»  —  Quelui  fil-on?  —  «Monsieur  le  Grand  le  tua  (1).  » 
Il  demeure  froid,  et  n'en  dit  plus  mot.  —  J'arrive  (2)  en 
la  cour  à  cinq  heures;  il  descendoit  en  sa  chambre;  je 
le  rencontre  entre  deux  portes;  il  me  saute  au  col,  me 
demande  :  Que  m'apporlez-vous?  —  a  Monsieur,  je  vous 
apporte  un  petit  arc  et  des  flèches.  »  lien  Iressaultdejoie; 
ma  femme  lui  apporta  un  petit  réchaud  et  une  petite 
ëcuelle  de  fayence  (3). 

Le  i3,  lundi,  à  Saint-Germain.  —  11  vient  en  ma  cham- 
bre, demande  à  voir  le  livre  des  oiseaux,  puis  je  hii 
montre  les  figures  de  la  géographie  de  Merula  (4). 

Le  14,  mardi,  —  Mené  chez  M!  de  Frontenac,  il  y  joue 
du  clavecin. 

Le  15,  mercredi.  —  A  cinq  heures  le  Roi  arrive,  lequel 
il  attend  avec  extrême  impatience,  s'amuse  à  Tentretenir 
à  la  chambre,  dit  qu'il  veut  souper  avec  papa ,  qu'il  at- 
tendra que  son  souper  soit  prêt.  Le  Roi,  qui  mangeoit 
maigre,  se  plaignoit  d'un  peu  de  douleur  à  une  amyg- 
dale. —  Papay  mangez  de  la  viande,  vous  êles  malade.  Le 


(1)  Il  s'agit  probablement  du  grand  prévôt  de  l'hôtel,  car  au  moment  de 
l'assassinat  de  Henri  111  celui  des  hauts  dignitaires  que  l'on  appelait  M.  le 
Grand,  c'est-à-dire  le  grand  écuyer,  le  duc  d'Elbenf ,  était  arrêté  depuis  quel- 
ques mois  comme  favorable  aux  Guises  et  ne  devait  être  rendu  à  la  liberté  qu'en 
1591.  Ce  passage  est  assez  curieux,  puisqu'il  y  est  dit  que  c^est  le  grand  prévôt 
qui  tua  Jacques  Clément,  tandis  que  Mézerai  et  les  autres  historiens  disent 
que  le  Roi  lui  ayant  lui-même  porté  deux  coups  avec  le  couteau  qu'il  retira 
de  la  blessure,  M.  de  la  Guesie  le  frappa  du  pommeau  de  son  épée  et  que  deux 
ou  trois  autres  personnes,  encore  phis  imprudentes,  le  tuèrent  surplace. 
Quand  ou  eut  reconnu  qui  il  était,  le  grand  prévôt  fit  tirer  son  corps  à  quatre 
chevaux,  brûler  les  quartiers  et  jeter  les  cendres  au  vent. 

(2)  Héroard  était  absent  depuis  le  30  janvier. 

(S)  Le  Dauphin  s'amusait  souvent  à  faire  la  cuisine. 
(4)  Paul  Merula,  de  Dordrecht,  mort  en  1607. 


176  JOURNAL  DE  JliAN  HÉKOARD. 

Roi  lui  demande  s'il  veut  aller  à  la  guerre.  —  Non,  papa. 

—  c<  Pourquoi?»  —  Je  suis  trop  petit.  —  «  Quand  est-ce 
que  vous  y  irez?  »  —  Mais  que  je  sois  grand.  —  «  Quand 
serez- vous  grand?  »  —  A  Pâques,  Le  Roi  va  en  sa 
chambre. 

Le  16,  jeudiy  à  Sainl-Germain.  —  Éveillé  à  cinq  heures 
après  minuit,  il  se  fait  coucher  auprès  de  M™®  de  Mont- 
glat,  lui  frappe  sur  la  tête  chantant  ? 

Baume  sur  baume, 

L'abbé  de  Vendôme, 
La  Castaigne  et  le  merlus 
Combien  de  cornes  portes-tu  ? 

puis,  se  souriant  et  battant  doucement  de  sa  main  sur  la 
tête  de  M™^  de  Montglat,  il  dit  :  Velà  la  mère  aux  cornes. 

—  Mené  au  jardin;  le  Roi  revenant  delà  chasse,  nxet 
pied  à  terre,  va  à  lui.  Ramené  au  château,  il  se  fait  ha- 
biller en  masque,  va  chez  le  Roi  danser  un  ballet,  ne 
veut  point  se  démasquer,  ne  voulant  être  reconnu. 

Le  17,  vendredi.  —  Il  se  joue  avec  ses  animaux  de  po- 
terie (un  cheval  et  un  bœuf).  —  L'on  parloit  de  la  guerre 
de  Sedan ,  du  canon  que  Ton  y  menoit ,  il  demande  : 
Comment  le  mènet-on?  —  Mené  au  jardin,  il  tire  de  l'arc; 
le  Roi  le  prend  pour  tirer.  Papa,  voulez-vous  que  je  vous 
montre?  le  Roi  lui  dit  :  a  Je  sais  mieux  tirer  que  vous.  »  — 
Excusez-moi,  papa,  répond-il  doucement  et  froidement. 
Après  dîner  il  va  chez  le  Roi,  le  voit  partir  pour  aller  à  la 
chasse;  à  cinq  heures  mené  au  Roi  revenant  de  la  chasse, 
il  aide  à  le  détacher;  le  Roi  se  couche. 

Le  18,  samedi.  —  Diné  avec  le  Roi  ;  à  quatre  heures  et 
demie  il  va  chez  le  Roi,  qui  revenoit  de  la  chasse,  lui  dé- 
tache ses  aiguillettes,  lui  sert  à  boire,  puis  s'en  retourne 
en  sa  chambre;  à  sept  heures  et  un  quart  dévêtu,  le  Roi 
y  arrive;  M.  le  duc  de  Montbazon  déchausse  le  Dauphin, 

(1)  Hercule  de  Rohan,  grand  veneur  de  France,  mort  en  1654. 


MARS  1606.  177 

le  Roi  le  baise  dormant^  lui  disant  adieu.  Le  Roi  s'en  re< 
tourna  à  Paris  à  cinq  heures  après  minuit. 

Le  19  février j  dimanche.  —  M"'  de  Montglat  parloit  de 
M.  de  Bouillon  (i),  disant  qu'il  étoit  bien  mauvais.  —  Qui, 
Mamanga? — v  Monsieur,  c'estun  bouillon  qui  est  fâcheux 
à  prendre.  »  —  Oui,  Mamanga ,  il  faut  du  canon.  —  Mené 
à  la  chapelle ,  il  tient  à  baptême  la  fille  de  sa  nourrice  ; 
c'est  le  premier  enfant  qu'il  a  porlé  à  baptême;  il  lui 
donne  nom  Henriette. 

Le  28,  mardi.  —  M.  de  Montpensier  vient  à  son  lever; 
il  lui  fait  bonne  chère. 

Le  k  mars,  samedi,  à  Saint-Germain.  —  Les  ambassa- 
deurs d'Angleterre  le  viennent  voir,  il  leur  fait  bonne 
chère. 

Le  il,  samedi.  — J'arrive  à  trois  heures  et  demie  (2);  je 
lui  apporte  un  bracelet  d'ivoire  pour  mettre  au  bras,  à 
tirer  de  l'arc;  il  le  met  au  bras  gauche  de  la  façon  qu'il 
le  falloit;  il  n'en  avoit  jamais  vu,  ni  su  comme  il  le  fal- 
loit  mettre  que  par  ouï-dire»  —  A  cinq  heures.  Madame 
la  petite  arrive;  il  la  reçoit  en  la  cour,  au  pied  de  la  petite 
montée.  —  Ensoupant;  jeluidis  :  ce  Monsieur,  papa  vous 
mande  à  Paris  pour  remercier  la  reine  Marguerite  du 
présent  qu'elle  vous  a  fait.  »  —  QuelîM^^  de  Montglat  lui 
dit  :  ft  Monsieur,  elle  vous  a  donné  tout  son  bien.  »  — 
Comment  dit-on  quand  on  donne  tout  son  bien?  Je  lui  dis  : 
«Monsieur,  elle  vous  adonné  le  duché  de  Valois,  le  comté 
de  Lauraguais  et  le  comté  d'Auvergne.  »  —  Faudra-t-il 
que  je  sois  prisonnier  comme  le  comte  d'Auvergne? 

Le  12,  dimanche.  —  A  sept  heures  levé,  vêtu,  il  aide 
lui-mêmeà  démonter  son  lit.  A  une  heure  il  part  pour  aller 
à  Paris  dans  la  litière  de  la  Reine,  va  par  les  bacs,  trouve 
M.  de  Souvré  au  Pecq.  Goûté  à  Chatou.  Passant  le  bac  de 


(1)  Henri  de  la  Tour  d'Auvergne,  duc  de  Bouillon,  maréchal  de  France, 
mort  en  1623.  11  tenait  alors  à  Sedan  contre  les  troupes  du  Roi. 

(2)  Héroard  était  absent  depuis  le  19  Tévrier. 

BÉROARD.   —   T.   I.  12 


178  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Neuilly  il  voy  oit  Madrid  :  Hélàii-ïl,  velàune  grande  maison 
qui  chemine  ?  M.  le  prince  de  Condé,  M.  de  Vendôme,  M.  le 
connétable,  M.  le  Grand  et  grand  nombre  de  noblesse 
lui  viennent  au-devant  jusque  près  du  port  de  Neuilly. 
A  quatre  heures  trois  quarts  il'arrive  aux  Tuileries,  où  le 
Roi  Tattendoît  qui,  rayant  promené  jusques à  cinq  heures 
et  demie,  le  mène,  par  la  porte  du  jardin  et  la  grande 
galerie,  au  Louvre.  H  va  voir  la  Reine,  court  à  elle  qui 
s'essaye  de  l'élever  pour  le  baiser  (1)  ;  ne  pouvant,  le  Roi 
rélève;  mené  au  grand  cabinet,  où  il  se  joue  avec  des 
volants  que  la  Reine  lui  avoit  donnés.  Soupe  avec  le  Roi 
au  petit  cabinet  de  la  Reine,  il  s'endormoit,  demande 
congé  d'aller  en  sa  chambre,  où  il  est  mené  à  sept  heures 
et  demie,  sous  le  cabinet  de  la  Reine. 

Le  13,  lundi,  au  Louvre.  — A  une  heure  et  demie 
mené  par  la  galerie  aux  Tuileries,  au  Roi,  qui  lui  fait  voir 
piquer  des  chevaux  ;  ramené  par  le  même  chemin  en  sa 
chambre.  Mené  chez  la  Reine  à  douze  heures  et  un  quart, 
et  à  deux  heures  et  demie  le  Roi  le  fait  mettre  avec  lui 
en  carrosse,  à  la  portière,  assis  sur  un  carreau,  pour 
aller  vers  la  reine  Marguerite ,  logée  à  Thôtel  de  Sens, 
pour  la  remercier  du  don  qu'elle  lui  avoit  fait.  En  chemin 
le  Roi  lui  demande  :  «  Mon  fils,  aurez-vous  pas  froid?» 
—  Ho!  non,  papa,  je  ne  crains  point  le  soleil  ni  la  pluie.  11 
dit  à  la  reine  Marguerite  :  Maman  ma  filhy  je  vous  remercie 
très-humblement  du  présent  que  vous  m^avez  fait ,  je  suis 
votre  très-humble  serviteur.  Ramené  au  Louvre  à  six  heures 
et  demie. 

Le  14,  mardi,  au  Louvre.  —  Mené  par  la  galerieau 
jardin  ,  aux  Tuileries,  il  va  à  la  messe  aux  Capucins  (2)  ; 
ramené  par  le  même  chemin  en  la  chambre  de  la  Reine, 
puis  en  la  sienne.  A  huit  heures  mené  chez  le  Roi  et  la 
Reine,  il  leur  donne  le  bonsoir. 


(1)  La  Reine  n'iHait  pas  encore  relevée  de  couches. 

(2)  Le  couvent  des  Capucins  se  trouvait  dans  la  lue  Saint*Honoré. 


MARS  iÇ06.  179 

Le  15,  mercredi,  au  Louvre,  —  A  sept  heures  et  demie , 
le  Roi  vient  lui  dire  adieu,  s'en  allant  assiéger  Sedan,  y 
est  fort  peu,  le  baise,  l'embrasse,  lui  disant  ces  mots  : 
«  Adieu,  mon  fils,  priez  Dieu  pour  moi,  adieu,  mon  fils, 
je  vous  donne  ma  bénédiction.  »  —  AdieUypapa,  répond 
le  Dauphin  ;  il  étoit  tout  étonné  et  comme  interdit  de  pa- 
roles. Soudain  M"*'  de  Montglat  lui  dit  s'il  veut  pas  prier 
Dieu  :  Ouif  Mamanga,  et  il  prie  Dieu  soudain.  —  Mené 
parla  galerie  aux  Tuileries,  il  joue  du  palemail  sur  la 
terrasse,  ne  veut  point  aller  à  la  messe  aux  Capucins. 
W^  de  Montglat  lui  dit  à  l'oreille  que  le  Roi  lui  a  com- 
maudé  de  le  mener  ouïr  la  messe  aux  Capucinjs;  il  y  va 
soudain. —  Mené  chez  la  Reine,  il  est  logé  à  la  chambre 
du  Roi ,  aide  à  porter  son  bois  de  lit  à  la  vue  de  la  Reine  ; 
M"'*^  de  Montglat  y  fait  mettre  son  lit  pour  y  coucher.  ïl  va 
seul  en  la  ruelle  de  la  Reine,  y  voit  M"^  de  Renouillère 
qui  y  dormoit,  s'en  vient  doucement  à  la  Reine,  et  lui  de- 
mande :  Maman,  qui  est  cette  béte-là? 

Le  16,  jeudi,  au  Louvre.  —  Mené  jusquesà  la  chapelle  de 
Bourbon  (1)  pour  ouïr  la  messe,  il  n'y  veut  point  entrer  : 
//  y  fait  noir  y  on  n'y  voit  goutte!  Hé!  Mamanga,  que  j'entre 
pas  là  dedans!  Mené  au  jardin  du  Louvre,  ramené  en  sa 
chambre.  A  une  heure  trois  quarts  mené  en  la  litière  de 
la  Reine  à  l'Arsenal;  il  ne  veut  descendre  de  la  litière 
que  M.  de  Rosny  ne  y  fût  arrivé;  mené  par  les  galeries 
des  armes  sur  le  rempart,  et  de  là  à  la  Bastille,  en  la 
cour,  d'où  il  est  salué  du  haut  des  tours  par  M.  le  comte 
d'Auvergne,  qui  lui  dit  :  cr  Bonsoir,  Monsieur,  je  suis  votre 
.très  humble  serviteur  »  ;  il  lui  répond  :  Dieu  vous  garde, 
moucheu  le  comte,  11  étoit  accompagné  de  M™^  de  Mont- 
glat, de  MM.  de  Souvré,  de  Châteauvieux;  jey  élois.  Ra- 
mené par  le  jardin  en  la  salle  et  au  cabinet  où,  à  trois 
heures  et  un  quart,  il  fait  collation  ;  M.  de  Rosny  lui  donne 


(1)  L'hôlel  du  Pelit-Bourbon ,  démoli  sous  Louis  XIV  lors  des  Iravaux  de 
la  colonnade  du  Louvre. 

12. 


180  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROAHD. 

un  canon  d'argent.  Il  demande  le  nom  et  l'usage  des 
outils  et  des  parties,  s'en  veut  aller  et  par  le  naême  che- 
min qu'il  étoit  entré,  ne  voulut  jamais  passer  par  autre 
chemin.  Ramené  à  quatre  heures  et  demie,  mené  à  la 
Reine,  puis  en  sa  chambre. 

Le  17,  vendredi^  au  Louvre.  —  Il  part  en  litière  à  dix 
heures^  accompagné  de  MM.  de  Souvré,  de  Châteauvieux, 
de  Liancourt,  va  au  jardin  du  Palais  par  le  Pont-Neuf,  où 
il  est  reçu  par  M.  le  premier  président,  messire  Achille  de 
Harlay  ;  il  le  prie  pour  une  affaire  de  sa  maman  Doundoun  ; 
M.  de  Harlay  lui  promet  de  n'oublier  à  le  servir,  au  pre- 
mier commandement  qu'il  lui  a  fait.  Monté  par  le  logis 
dudit  sieur  président,  il  est  allé  à  la  Sainte-Chapelle,  où 
il  entend  la  messe,  baise^  la  vraie  croix,  demande  les 
noms  et  les  usages  de  tout  ce  qu'il  voit,  passe  et  repasse 
porté  par  le  sieur  Birat,  regarde  deçà  delà  avec  gravité 
et  allégresse  de  tout  le  monde.  Il  se  trouva  des  femmes 
qui  se  portoient  à  sa  robe  pour  la  baiser.  Ramené  par  le 
même  chemin  au  Louvre,  et  à  onze  heures  et  demie  dîné. 
Il  va  chez  la  Reine ,  va  en  la  galerie,  où  il  court  un  re- 
nard avec  les  chiens  du  Roi. 

Le  20,  lundiy  au  Louvre,  — Il  va  chez  la  Reine,  qui  par- 
toit  pour  conduire  M"^  Straler^  damoiselle  flaniande,  et 
Gratienne,  l'une  de  ses  femmes  de  chambre,  aux  Car- 
mélines,  où  elles  s'alloient  rendre.  —  Il  écrit  au  Roi  par 
M.  de  Vendôme  : 

Papa,  depuis  que  vous  êtes  parti ,  j'ai  bien  donné  du  plaisir  à  ma- 
noan.  J'ai  été  à  la  guerre  dans  sa  chambre  :  Je  suis  allé  reconnoître 
les  ennemis  :  ils  étoient  tous  en  un  tas  dans  la  ruelle  du  lit  à  maman, 
où  ils  dormoient  (l).  Je  les  ai  bien  éveillés  avec  mon  tambour  :  J'ai 
été  à  votre  arsenal ,  papa  :  M.  de  Rosny  m'a  montré  tout  plein  de 
belles  armes,  et  tant,  tant  de  gros  canons,  et  puis  il  m'a  donné  de 
bonnes  confitures  et  un  petit  canon  d'argent  ;  il  ne  me  faut  qu'un 
petit  cheval  pour  le  tirer.  Maman  me  renvoie  demain  à  Saint-Ger- 
main, où  je  prierai  bien  Dieu  pour  vous,  papa,  afin  qu'il  vous  garde 

(1)  Voy.  au  15  mars  précédent. 


AVRIL  1606.  181 

de  tout  danger  et  qu'il  me  fasse  bien  sage  et  la  grâce  de  vous  pouvoir 
bientôt  faire  très  humble  service.  J'ai  fort  envie  de  dormir,  papa  : 
Féfé  Vendôme  vous  dira  le  demeurant ,  et  moi  que  je  suis  votre  très- 
humble  et  très  obéissant  Qls  et  serviteur ,  Dauphin  (1). 

ie  21  marSj  mardi,  au  Louvre.  —  Il  va  chez  la  Reine  ;  la 
reine  Marguerite  y  vient,  le  prévenant  en  ce  que  la 
Reine  le  vouloit  mener  chez  elle  pour  lui  dire  adieu, 

Ze22,  mercredi.  —  Il  va  chez  la  Reine,  qui  lui  demande 
s'il  est  pas  plus  aise  de  s'en  retourner  à  Saint-Germain 
que  de  demeurer  auprès  d'elle;  il  répond  :  Oui,  froide- 
ment, lui  dit  adieu  et,  à  une  heure  mis  en  litière,  est  parti 
pour  se  y  en  retourner.  Arrivé  au  Pecq,  il  y  trouve  Ma- 
dame, qui  lui  étoit  venue  au-devant,  accompagnée  de 
M.  de  Verneuil ,  la  fait  mettre  avec  lui  dans  la  litière,  la 
baise,  l'embrasse,  la  fait  asseoir  près  de  lui. 

Le  27,  lundi,  à  Saint-Germain.  —  M.  de  Souvré;  sur 
l'alarme  de  ceux  qui  avoient  couru  M.  de  Mansan,  Ton 
fait  murer  les  portes  des  deux  petits  ponts  (2). 

Le  i^^  avril,  samedi,  à  Sainl-Germain.  —  J'arrive  de 
Paris,  il  me  saute  au  col;  je  lui  apporte  un  trompette 
turc  à  cheval ,  qu'il  fait  manier  à  courbettes.  Il  va  chez 
la  petite  Madame,  qu'il  aimoit  fort,  vient  en  ma  chambre, 
où  je  lui  montre  les  figures  de  la  Castramétation  des  Ro- 
mains par  du  Choul  (3);  il  y  prend  plaisir.  L'on  parloit 


(1)  L'origioal  de  celte  lettre  est  conservé  à  la  Bibliolhèque  impériale 
(fonds  Du  Piiy  ).  Elle  a  été  reproduite  textuellement  par  M.  Paulin  Paris 
dans  la  3'  édi'ion  des  Historiettes  de  Tallemant  des  Réaiix,  tome  I,  page  312, 
et  par  M.  Berger  de  Xivrey  dans  les  Lettres  missives ,  tome  VII,  p  689.  On 
ignorait  la  date  de  cette  lettre,  dont  nous  n^avons  pas  cru  devoir  reproduire 
l'orthographe. 

(2)  Héroard  est  absent  depuis  le  23,  et  c^est  Guérin  qui  lient  le  Journal 
d'une  manière  beaucoup  plus  concise.  Cette  phrase  obscure  nous  parait  si- 
gnifier que  M.  de  Souvré,  gouverneur  du  Dauphin,  était  venu  à  Saint-Germain, 
sur  la  nouvelle  d^m  danger  couru  par  l'ofticier  chargé  de  la  garde  du  Dauphin. 
Les  bois  qui  environnaient  Saint-Germain  étaient  alors  infestés  de  bandits. 
{Voy.  au  27  janvier  1610.) 

(3)  Guillaume  du  Choul  ^  gentilhomme  lyonnais  «  le  plus  diligent  et  le 
plus  grand  rechercheur  d'antiquités  de  son  temps  »,  dit  La  Croix  du  Maine. 


182  JOURNAL  DE  JEAK  HRROARD. 

du  Roi,  qui  éloit  allé  assiéger  Sedan  ;  il  demande  :  Sla- 
manga,  qui  est  dedans?  —  ce  Monsieur,  c'est  monsieur  de 
Bouillon.  »  —  Je  lui  couperai  la  tête. 

Le  2,  dimanche,  à  Saint- Germain,  —  11  se  plaint  à  M'^'de 
Montglai  que  Ton  ne  donne  de  la  bougie  à  sa  maman 
Doundoun,  lesquelles,  par  ménage,  M.  de  Hontglat 
avoit  retranchées  aux  officiers,  encore  que  il  en  eût  de 
l'argent  du  Roi  pour  les  fournir. 

Le  5,  mercredi,  —  Sa  nourrice  parloit  d'acheter  une 
maison,  mais  disoit  n'avoir  point  d'argent;  elle  lui  en  de- 
mande. —  Je  n'en  ai  points  maman,  si  j'en  avais,  je  vous 
donnerais  tout.  Je  lui  demande  qui  le  lui  gardoit;  il  ré- 
pond en  souriant  :  C'est  moucheu  de  Rosny,  —  Mené  en 
carrosse  au  Pecq  pour  voir  prendre,  en  la  rivière,  une  oie 
par  le  grosbarbel  de  M.  de  Frontenac,  il  s'amuse  à  voir 
pêcher  du  poisson,  s'en  fait  donner  des  petits  qu'il  met 
dans  la  pelle  creuse  du  batelier,  où  il  y  avoit  de  l'eau , 
fait  jeter  dans  l'eau  les  plus  petits  disant  :  Hé!  les  pauvres 
petits  I  hél  sauvez-les  ;  jettez-les  dans  la  rivière. 

Le  6,  jeudi.  —  Il  se  fait  mettre  aux  fenêtres  du  préau  ; 
il  passa  un  nommé  Dumesnil  sans  le  saluer,  suivi  de 
son  laquais,  qui  fit  de  même.  Il  demande  :  Qui  est  cettui- 
là  qui  passe  sans  ôter  son  chapeau  ?  Bompar,  allez  arrêter  ce 
laquais!  Il  y  va,  l'arrête.  L'on  disoit  derrière  M.  le  Dau- 
phin :  «  Voilà  un  homme  mal  avisé  et  son  laquais  aussi»  ; 
il  crie  :.  Laissez,  laissez- le  aller,  Bompar;  il  est  aussi  sot  que 
son  maître,  M.  de  Grillon  le  vient  voir  pendant  son  goûter  ; 
il  ne  veut  point  dire  adieu  à  M.  de  Grillon;  M™^  de  Mont- 
glat  l'en  tance  dans  sa  petite  chambre  :  Mais,  Mamanga^ 
c'est  un  méchant  homme.  Je  suis  brave,  moi,  je  suis  furieux, 
dit-il  en  faisant  les  contenances  de  M.  de  Grillon  (1).  — 
Il  fait  allumer  un  feu  au  coin  de  la  cheminée;  l'on  dit 
que  c'est  le  feu  de  joie  pour  la  prise  de  Sedan  :  Non,  dit- 


(I)  Voy.  aux  19  avril  tl  29  novembre  160ô. 


AVRIL  ICOO.  183 

il;  c'est  le  feu  de  joie  de  la  paix ,  et  avec  toutes  ses  femmes 
de  chambre  il  chante  :  Vive  le  Roi,  à  grosse  voix. 

Le  10,  lundi,  à  Saint-Germain.  —  Il  va  en  la  chambre 
de  M*"*"  de  Montglat ,  qui  avoit  pris  médecine,  s'amuse  à 
un  cabinet  d'Allemagne,  y  trouve  la  chambre  du  Roi, 
les  cabinets,  la  salle  du  bal,  la  galerie  rouge. 

Le  a,  mardi.  —  M'"*'  de  Vitry  lui  donne  des  poules  et 
un  renard  d'ivoire  (1). 

Le  12,  mercredi,  —  En  se  couchant  il  dit  :  Mamanga^  je 
veux  prier  Dieu;  Mamanga,  c'étoit  la  nourrice  du  feu  roi 
Charles  qui  se  levoit  toujours  matin,  et  céloit  quelle  allait 
prier  Dieu? 

Le  16,  dimanche.  —  Il  prend  son  tambour,,  et  à  la  tête 
de  la  compagnie  de  M.  de  Mansan,  quifaisoit  la  monstre, 
il  prête  le  serment,  le  fait  prêter  à  M.  de  Verneuil  et  à 
M.  le  Chevalier,  et  leur  fait  donner  un  sol  à  chacun.  —  Il 
vient  on  ma  chambre,  me  demande  à  voir  le  livre  des 
bâtiments  (c'étoit  Vitruve),  demande  les  noms  des  ma- 
chines principalement  et  leurs  usages,  les  considère;  il 
avoit  une  grande  inclination  aux  mécaniques. 

ie  17,  lundi.  —  Il  va  en  la  salle  du  Roi,  où  il  se  trouve 
dix  ou  douze  soldats  de  la  compagnie  de  M.  de  Mansan 
qui  apprenoient  à  danser  sous  Boileau;  il  leur  fait 
prendre  les  armes,  les  mène  à  la  guerre;  le  tambour 
c'étoit  Boileau,  qui  jouoit  du  violon.  Après  avoir  fait 
quelques  tours  de  salle  :  Ça,  dit-il,  dansons;  Ton  fait 
poser  les  armes,  il  se  met  à  danser  aux  branles,  et  afin 
qu'aucun  ne  le  tint  par  la  main,  il  donne  à  tenir  à  son 
page  Bompar  l'une  de  ses  petites  manches  et  l'autre  au 
sieur  de  Birat,  son  valet. 

Le  18,  mardi.  — Mené  par  le  petit  jardin  du  bâtiment 
neuf  sur  la  terrasse  de  Neptune,  il  va  voir  un  modèle  de 
pierre  que  l'on  faisoit  du  bâtiment  neuf,  s'enquiert  de 
tout  froidement,  considère  mûrement.  —  Pendant  son 

(1)  U  s'en  sert  plus  tard  pour  jouer  sur  un  damier. 


!84         JOURNAL  DE  JEAN  HEROARD. 

souper  il  fait  apporter  la  guenon  et  le  sapajou  de  la 
Reine,  et  s'entretient  avec  celui  qui  en  a  la  .garde ,  parle 
avec  telle  ardeur  qu'il  en  bégaye. 

Le  20  avril,  jeudij  à  Saint-Germain.  —  Sa  nourrice  le 
tenoit  en  son  giron  ;  il  la  caresse,  la  baise  :  Hé!  ma  folle  ! 
mon  eu!  ma  mère  Doundoun!  c'est  Doundoun  qui  m^a 
donné  à  téter;  elle  lui  demande  s'il  veut  téter;  il  s'ef- 
force à  découvrir  son  sein  ;  elle  lui  tend  la  mamelle,  il 
la  prend,  suçoit  et  eût  tété  s'il  y  eût  eu  du  lait. 

Le  22,  samedi.  —  Il  voit  en  la  cour  un  marchand  de 
toile,  le  fait  monter  en  sa  chambre,  veut  lui-même  avec 
une  aune  mesurer  la  toile.  —  A  souper  il  fail  du  gâchis 
avec  du  pain  esmié,  disant  :  Je  fais  comme  papa,  et  feint 
de  manger,  imitant  le  Roi  lorsqu'il  jetoitle  jus  de  mou- 
ton sur  du  hachis  sec. 

Le  25,  mardi,  —  L'ambassadeuse  d'Angleterre,  M.  de 
Nemours,  M"*' la  comtesse  de  Guichen  (1)  le  viennent  voir. 

Le  30,  dimanche.  —  M.  le  prince  de  Condé  le  vient 
voir;  il  lui  en  conte,  lui  dit  qu'il  a  un  beau  canon  tout 
d'argent,  l'envoie  quérir,  le  lui  montre. 

Le  V^  mai,  lundi,  à  Sainl-Germain.  —  Il  s'amuse  à 
faire  mordre  les  survenants  à  un  œuf  de  marbre  et  à  faire 
sauter  une  petite  grenouille  artificielle.  A  dix  heures 
mené  à  la  chapelle,  puis,  par  le  jardin  et  le  préau,  au  bâ- 
timent neuf;  il  se  joue  en  la  galerie  el  sur  les  terrasses, 
attendant  le  Roi,  qui  arriva  à  onze  heures  et  demie,  et  le 
reçut  au  bout  de  la  terrasse  de  Neptune,  du  côté  de  Car- 
rière, au  milieu,  tout  vis-à-vis  de  la  petite  porte  des 
pompes  de  la  colonne.  Le  Roi  lui  commanda  de  donner 
sa  main  à  baiser  à  M.  de  Bouillon  et  d'embrasser  M.  le 
Grand.  A  douze  heures  et  demie  dîné  avec  le  Roi;  voyant 
manger  au  Roi  du  beurre  frai  s  sur  du  pain  avec  des  aulx, 
il  dit  qu'il  en  mangera  bien,  en  avale  deux  petites  tran- 
ches, de  celles  que  le  Roi  lui-même  avoit  mises  sur  son 

(1)  Voy.  page  32,  noie  3. 


MAI  IGOG.  185 

pain,  et  s'y  forçoit  pour  complaire  au  Roi.  Mené  à  la  ga- 
lerie par  le  Roi,  où  il  arme  sa  compagnie;  il  étoil  mous- 
quetaire, il  entre  en  garde,  se  fait  mettre  en  sentinelle 
par  M.  de  Vendôme,  et  à  deux  heures  et  demie  revient  au 
château  avec  le  Roi.  Meneau  devant  de  la  Reine,  qui  ar- 
rive à  six  heures,  il  monte  avec  le  Roi  et  la  Reine  en  la 
chambredela  petite  Madame;le  Roi  s'étantjouélongtemps 
àM.  et  à  M"*' de  Verneuil,  il  en  conçoit  de  la  jalousie,  part 
soudain  de  la  main,  et  va  dans  la  garde-robe  de  sa  cham- 
bre, se  met  derrière  la  porte,  s'assied  sur  un  coffre,  et  com- 
mande impérieusement  à  Texempt  :  Fermez  la  porte,  que 
personne  n'entre.  Je  lui  demande  pourquoi  il  s'en  étoit 
ainsi  venu  :  De  peur  y  dit-il,  que  papa  ne  me  vit  pleurer.  Il 
s'en  va  en  la  chambre  de  M'"^  de  Montglat,  on  ne  Ten 
peut  tirer  pour  aller  en  sa  chambre  souper  que  par  deux 
de  ces  pièces  d'or  de  dix  écus  de  la  Reine  que  M"^  de 
Ventelet  lui  apporta. 

Le  2,  mardi.  —  Mené  chez  la  Reine,  la  Picarde,  seconde 
nourrice  de  Madame,  tenant  au  bras  son  enfant,  se  jeta 
à  genoux  devant  la  Reine,  les  larmes  aux  yeux;  le  Dau- 
phin en  eut  tant  de  compassion  qu'il  part  soudain  d'au- 
près de  la  Reine  et  se  met  derrière  M'"*^  de  Montglat,  le 
visage  tout  en  feu  de  rougeur,  de  la  force  dont  il  se  gar- 
doit  de  pleurer;  il  saute  au  col  de  M'"*^  de  Montglat,  où  il 
se  tient  tant  que  la  Reine  (  même  qui  se  leva  de  son  siège 
pour  cet  effet)  l'eût  assuré  qu'elle  donneroit  de  l'ar- 
gent à  la  nourrice;  là-dessus  sa  couleur  ordinaire  lui 
revient.  Mené  par  la  Reine  en  carrosse  au  bâtiment  neuf, 
il  va  à  la  messe  avec  le  Roi  et,  à  midi,  a  dîné  avec  Leurs 
Majestés.  Le  Roi  et  la  Reine  s'en  retournent  à  Paris. 

Le  kj  jeudi,  —  Il  ne  veut  point  déjeuner  qu'il  n'ait  tiré 
une  harquebusade,  se  fait  mettre  de  la  poudre  dans  sa 
harquebuse  à  mèche  et  de  l'amorce  par  M.  de  Ventelet, 
puis,  sur  la  terrasse  de  sa  chambre,  avec  un  petit  bâton 
au  bout  duquel  il  y  avoit  de  la  mèche,  il  y  met  le  feu;  la 
fumée  lui  passa  sur  la  main  et  près  du  visage;  puis  il  dit 


186  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

par  grande  allégresse  à  tout  chacun  qu'il  a  tiré  une 
harquebusade  et  qu'il  n'a  pas  eu  peur;  c'é toit  de  la  har- 
quebuse  que  lui  avoit  donnée  M.  d'Oinville,  maréchal 
de  logis  de  sa  compagnie,  et  la  première  qu'il  eût  (1). 

Le  5,  vendredi. —  Il  entend  jouer  les  joueurs  de  cor- 
nemuse du  Roi  avec  attention,  et  jusqu'au  transport;  les 
joueurs  de  musette  jouent  pendant  son  dîner. 

Le  7,  dimanche, —  M"®  Mercier,  l'une  de  ses  femmes  de 
chambre,  qui  l'avoit  veillé,  étoit  encore  au  lit  contre  le 
sien;  il  se  joue  à  elle,  lui  fait  mettre  les  jambes  en  haut, 
en  cornemuse,  et  des  pailles  entre  les  orteils  des  piedç , 
puis  les  y  fait  remuer  comme  si  elle  eût  dû  jouer  de  l'é- 
pinette;  après  il  dit  à  sa  nourrice  qu'elle  aille  quérir  des 
verges  pour  la  fesser,  le  fait  exécuter;  puis  sa  nour- 
rice lui  demande  :  a  Monsieur,  qu'avez-vous  vu  à  Mer- 
cier? »  Il  répond  :  fat  vu  son  eu,  froidement.  —  c<  Est-il 
bien  maigre?  »  —  Oui,  puis  soudain  il  se  reprend  :  Non^ 
non,  il  est  bien  gras,  —  «  Qu'avez-vous  vu  encore  »  Il 
répond  froidement  et  sans  rire  qu'il  a  vu  son  conin. 
— 11  voit  le  colonel  Berman,  du  canton  de  Fribourg,  qui 
avoit  emmené  un  régiment  de  Suisses  pour  le  siège 
de  Sedan ,  lui  donne  sa  main  à  baiser  et  à  ceux  de  sa 
compagnie,  puis  soudain  demande  son  corselet  et  ses 
armes  complètes,  va  en  la  salle  du  Roi,  où  il  se  lait  armer 
de  la  cuirasse,  puis  prend  sa  pique,  fait  mettre  près  de 
lui  M.  de  Verneuil,  fait  battre  le  tcimbour,  et  marche  en 
garde.  A  l'arrivée,  les  Suisses  lui  firent  un  petit  mot  de 
harangue  parla  bouche  du  colonel  Berman,  qui  étoit,  en 
somme,  pour  lui  faire  entendre  qu'ils  étoient  venus  pour 
le  service  du  Roi  et  pour  le  sien  et  qu'ils  étoient  servi- 
teurs du  Roi  et  les  siens;  le  Dauphin,  sur  cette  parole , 
répondit  :  Bien.  A  la  sallcj  avant  partir.  M™*  de  Montglat 
fit  porter  du  vin  pour  la  collation,  et  dit  à  l'oreille  à  M.  le 
Dauphin  qu'il   falloit  qu'il  bût  à  eux;  il  dit  soudain  : 

(1)  Voy.  au  31  octobre  1604. 


MAI  1600.  Ië7 

Qu'on  apporte  mon  verre;  on  l'envoie  quérir,  l'on  y  met 
un  bien  peu  devin  avec  beaucoup  d'eau,  et  il  boit  à  eux; 
il  ne  y  fait  que  tàter.  Ils  en  furent  fort  aises,  disant  que 
cette  action  iroit  bien  loin. 

Le  9,  mardi,  à  Saint- Germain.  —  Mené  au  bâitiment 
neuf,  où  étoit  la  mariée  du  jardinier,  qui  dansoit  au  petit 
jardin  du  Roi;  Ton  y  vouloit  jeter  le  coq;  il  le  jeta  par 
trois  fois  en  la  cour,  puis  il  s'en  va  en  la  galerie,  où  il  a 
dansé  en  branle  où  étoit  la  mariée ,  dansa  la  courante 
et  la  bourrée  avec  M"^  de  Vendôme. 

Le  10,  mercredi,  —  Maître  Martin,  son  peintre,  vient 
pour  le  peindre ,  le  peint  armé  de  son  corselet,  sous  sa 
robe  de  velours  cramoisi  garnie  d'or,  l'épée  au  côté  et  la 
pique  delamain  droite,  la  tenant  droite,  la  tète  couverte 
de  son  bonnet  de  satin  blanc,  d'enfant,  avec  une  plume 
blanche;  c'est  la  première  fois  qu'il  ait  été  ainsi  peint. 
Il  se  fait  donner  des  couleurs  et  un  pinceau,  imite  le 
peintre  mêlant  ses  couleurs,  regarde  parfois  la  besogne 
de  son  peintre.  11  tenoit  sa  chienne  Isabelle,  la  caressoit, 
la  baisoit,  l'appeloit  sa  mignonne,  car  il  aimoit  extrê- 
mement les  chiens;  il  disoit  à  son  peintre  qu'il  peignit 
sa  chienne  auprès  de  lui.  M"^  Mercier  lui  dit  :  ((  Monsieur, 
il  ne  faut  pas  que  ceux  qui  sont  armés  aient  des  chiens 
avec  eux;  w  il  répond  soudain  :  Mais  ce  sera  pour  prendre 
les  ennemis  par  les  jambes. 

Le  11,  jeudi.  —  Il  prend  en  coutume,  quand  on  lui 
dit  quelque  chose,  de  répondre  :  Je  m'en  soucie  bien. 

Le  12,  vendredi.  —  La  reine  Marguerite  le  vient  voir; 
il  permet  à  M""®  de  Montglat  d'aller  au-devant  d'elle, 
puis  il  y  va,  et  la  salue  au  milieu  de  l'allée  du  jardin  qui 
est  sur  le  fossé,  l'emmène  voir  faire  son  jardin. 

Le  ik,  dimanche.  — 11  devient  amoureux  de  la  nour- 
rice de  la  petite  Madame  ;  il  alloit  et  revenoit  à  la  chambre 
de  la  petite  Madame,  tout  exprès  pour  la  voir  en  passant, 
la  guignant  de  l'œil  et  se  souriant. 

Le  15,  lundi.  —  Je  lui  maniois  le  pouls,  lui  ayant  dit 


188        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

que  je  reconnoltrois  s'il  étoit  amoureux;  il  me  demande  : 
Qae  fait-il? —  «  Monsieur,  il  frétille.  »  Il  se  laisse  coiffer 
pour  Tamour  de  la  nourrice  de  Madame  sa  petite  sœur, 
prend  plaisir  que  Ton  lui  en  parle  et  que  l'on  lui  de- 
mande de  qui  il  est  amoureux.  A  dîner  il  fait  les  doux 
yeux  à  la  nourrice  de  Madame  la  petite ,  fait  le  honteux 
et  retourne  sa  face;  M"®  de  Montglat  lui  dit  qu'il  ne  faut 
point  qu'un  amoureux  soit  honteux,  —  Il  se  joue  en  sa 
chambre;  arriveune  femme,  revendeuse  à  Paris,  nommée, 
à  ce  qu'elle  me  dit,  Opportune  Julienne;  elle  se  prend  à 
danser  devant,  à  découvrir  ses  cuisses  bien  haut,  tantôt 
l'une  et  puis  l'autre;  il  regardoit  tout  cela  avec  un  ex- 
trême plaisir,  auquel  il  se  laisse  transporter,  et  court 
après  cette  femme  pour  lui  soulever  la  cotte. 

Le  18>  jeudi.  —  Il  fait  porter  son  écritoire  (i)  à  la 
salle  à  manger  pour 'écrire  sous  Dumont  (2),  dit  :  Je  pose 
mon  exemple  ;  je  m'en  vas  à  Vécole;  il  fait  des  0,  fort  bien. 

Le 2i,  dimanche,  à  Saint  Germain, —  M.  de  Longue- 
ville  le  vient  voir,  a  dîné  avec  lui. 

Le  23,  mardi.  —  On  lui  dit  que  M.  le  connétable  ve- 
noit  pour  le  voir  ;  le  voilà  soudain  en  mauvaise  humeur, 
et  il  demande  d'aller  en  la  salle  du  bal.  M.  le  connétable 
y  monte;  le  voilà  à  crier;  enfin  apaisé.  On  lui  porte  son 
mousquet,  sa  bandoulière,  et  il  descend  en  la  basse- 
cour,  puis  au  jardin,  ayant  avec  luiM.  le  Chevalier,  M.  de 
Verneuil,  M.  de  Montmorency  et  M.  le  comte  de  Laura- 
guais,  armés  aussi  ;  il  se  met  à  la  tête  de  la  compagnie, 
va  chez  M.  de  Frontenac  pour  être  à  la  collation  qui  se  y 
faisoit,  à  cause  que  M.  le  connétable  tenoit  à  baptême 
un  sien  fils  (3)  avec  M"^  de  Vendôme.  M.  le  connétable 


(1)  c'était,  dit  Héroard ,  une  écritoire  en  forme  de  cassette,  oii  étaient  son 
papier,  sa  plume  et  son  encrier;  elle  lui  avait  été  donnée  par  Mi^e  de  Lo- 
ménie. 

(2)  Clerc  de  sa  chapelle,  qui  lui  monlrail  à  écrire. 

(3)  Henri  deBuade,  fils  d'Antoine  de  Buade,  seigneur  de  Frontenac,  ca- 
pitaine des  cliâteaux  de  Saint-Germain  en  Laye. 


JUIN  1606.  189 

prend  congé  de  lui,  s'en  allant  en  Languedoc;  M.  de 
Montmorency  prend  aussi  congé  de  lui. 

Le  24  mai,  mercredi,  à  Saint-Germain,  —  M"®  Value, 
jyjiie  Prévost-Biron,  M*'^  Gillette  (1),  maîtresse  du  feu  ma- 
réchal de  Biron,  assistent  à  son  goûter. 

Le  26,  vendredi.  — Arrive  M.  de  Vaudemont,  qui  baise 
la  main  du  Dauphin  en  la  chambre  du  Roi. 

Le  27,  samedi.  —  M.  et  M™*^  de  Montpensier  viennent 
voir  le  Dauphin;  il  leur  fait  bonne  chère.  —  On  lui  de- 
mande si  rinfante  est  pas  sa  maltresse,  il  dit  :  Non,  c'est 
la  nourrice  à  ma  petite  sœur,  et  défait  l'ayant  rencontrée, 
il  lui  sauta  au  col  et  la  baisa. 

Le  30,  mardi.  —  M.  le  cardinal  de  Joyeuse  arrive,  au- 
quel il  donne  sa  main  à  baiser.  —  A  huit  heures  trois 
quarts,  il  avoit  envie  de  dormir,  et  toutefois  il  lui  prend 
une  humeur  de  s'armer,  se  fait  mettre  son  corselet, 
prend  sa  pique  pour  se  faire  mettre  en  sentinelle  par 
Hindret,  son  joueur  de  luth,  quiétoitle  caporal.  Je  lui  de- 
mandai s'il  seroit  longtemps,  il  répond  :  Deux  heures.  Ce- 
toit  l'heure  des  sentinelles  de  la  garnison  qu'il  avoit  ap- 
prise, car  il  savoit  toutes  les  fonctions  d'un  soldat.  L'on 
ne  sut  jamais  le  dissuader  de  cette  action  ;  il  y  est  quel- 
que temps,  et  n'en  voulut  jamais  partir  qu'il  ne  fût  re- 
levé, se  promenant  la  pique  haute. 

Le  V^  juin  y  jeudi,  à  Saint-Germain.  —  Il  récite  les 
quatre  premiers  quatrains  de  M.  de  Pibrac,  qu'il  savoit, 
comme  s'il  eût  récité  une  comédie;  M.  le  Chevalier  en 
faisoit  autant,  puis  M.  de  Verneuil. 

Le  3,  samedi.  —  M"™*  de  Montglat  le  tance  et  lui  ar- 
rache son  tablier,  qu'il  tenoit  à  la  bouche;  le  voilà  en  co- 
1ère.  Il  la  bat  sur  la  main  ;  elle  ne  disoit  mot;  il  se  re- 


(0  '«La  belle  Gillette;  elle  éloit  noire,  claire  et  agréable.  »  {Note  d'Hé- 
roard.)  Elle  se  nommait  Gillette  Sabillottc,  demoiselle  de  Savenière,  et 
était  fille  d*un  procureur  du  Roi  à  Dijon.  Le  maréchal  de  Biron,  qui  mourut 
sans  avoir  été  marié,  en  eut  un  fils,  nommé  Charles,  mort  au  siège  de  Dole,  en 
1636. 


190         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

tourne  et  lui  rue  des  coups  de  pied,  tant  que  voyant  deux 
maçons  qui  travailloient  àfaire  Tenceinte delà  chapelle, 
l'un  avec  un  balai  l'autre  avec  une  hotte,  il  se  jette  à 
genoux  :  Hé!  Mamangay  pardonnez-moi!  Cependant  les 
maçons  prennent  le  petit  laquais  de  M.  de  Mansan  et 
l'emportent  dans  la  hotte,  le  mettent  dans  la  chapelle. 
Hé  !  Mamanga,  parlez  pour  lui  ! 

Le  ky  dimanche,  —  Il  se  joue  à  une  petite  fontaine  faite 
dans  un  verre,  qui  lui  venoit  d'être  donnée  par  les  ver- 
riers de  la  verrerie  de  Saint-Germain-des-Prés,  s'amuse 
à  une  vaisselle  de  poterie  où  il  y  avoit  des  serpents  et  des 
lézards  représentés  (1),  y  faisoit  mettre  de  l'eau  pour 
les  représenter  mouvants.  — ^  11  appelle  Hindret,  son 
joueur  de  luth,  Boileau,  son  violon,  et  un  soldat  qui 
jouoit  de  la  mandore,  et  lui,  prenant  un  luth,  dit  :  Faisons 
la  musique;  il  les  fait  ranger  tous  autour  de  lui,  au  che- 
vet de  son  lit;  il  pinçoit  son  luth  comme  s'il  eût  joué 
avec  intelligence.  Il  aimoit  extrêmement  la  musique. 

Le  5,  lundi,  —  M.  le  marquis  de  Rainel,  revenant  de 
Hongrie,  le  vient  voir;  il  lui  disoit  :  «Monsieur,  me  ferez- 
vous  pas  un  jour  grand  maître  de  votre  artillerie?»  Le 
Dauphin  ne  répondant  point,  M.  de  Ventelet  lui  dit  :  a  Mon- 
sieur, c'est  M.  lé  marquis  de  Rainel  qui  vous  prie  de  le  faire 
un  jour  grand  maître  de  votre  artillerie ,  le  ferez- vous 
pas?  »  Il  répond  :  Je  le  veux  bien.  J'entendois  tout  cela, 
et  lui  demandai  :  «  Monsieur,  vous  plalt-il  que  j'enre- 
gistre cette  promesse  que  vous  avez  faite  à  M.  de  Rainel, 
dans  mon  registre?  »  —  Oui!  oui!  —  Mené  au  palemail, 
il  fait  démasquer  la  nourrice  de  la  petite  Madame,  lui 
disant  :  Démasquez-vous^  je  vous  veux  baiser. 

Le  6,  mardi.  —  Il  frotte  lé  derrière  de  son  oreille,  en 
rapporte  une  ordure  qu'il  met  en  sa  bouche,  comme  il 
faisoit  souvent,  et  celles  du  nez,  qu'il  avaloit;  M^^deMont- 
glat  l'en   rei)rend,  il  répond  :  Quoi!  est-ce  du  poison? 


(1)  Imitation  des  plats  de  Bernard  de  Palissy. 


JUliV  1606.  191 

Il  va  en  la  chambre  de  la  petite  Madame^  en  baise  la 
nourrice  à  la  bouche,  aux  yeux,  au  front,  au  nez,  aux  ter 
tons,  avec  transport,  disant  :  Je  vous  baiserai  toujours.  Il 
en  étoit  amoureux  par  inclination. 

Le  S,  jeudi  y  à  Saint- Germain,  —  A  cinq  heures  et  demie 
le  Roi  et  la  Reine  arrivent  de  Paris  ;  il  les  va  recueillir  hors 
du  pied  de  l'escalier,  en  la  cour.  Le  Roi  lui  dit  :  «  Eh  bien , 
mon  fils,  vous  avez  été  fouetté  !  >>  —  Non  pas  tous  les  jours, 
papa,  —  (c  Qu'aviez-vous  fait?  »  — Rien.  Il  remonte  avec 
eux  en  la  chambre  de  la  petite  Madame,  où  il  s'assied  sur 
la  fenêtre,  et  fut  fort  longtemps  à  entretenir  le  Roi  ;  à  sept 
heures  et  un  quart  soupe  avec  le  Roi .  Mené  en  sa  chambre, 
le  Roi  peu  de  temps  après  y  arrive,  et  la  Reine  après;  il 
danse  aux  branles,  la  courante,  puis  se  met  au  giron  de  sa 
nourrice,  s'endort,  est  mis  au  lit  à  neuf  heures  et  demie. 
Leurs  Majestés  se  retirent;  sa  nourrice  approchant  près 
de  lui  trouve  qu'il  ne  dormoit  pas,  et  lui  dit  :  «  Monsieur, 
vous  ne  dormez  pas?  »  —  Non,  dit-il  tout  bas,  papa  s'en 
est  alTé?  —  «  Oui ,  Monsieur,  pourquoi  avez  vous  fait 
semblant  de  dormir?  »  —  Pource  que  papa  s'en  fût  pas 
allé,  et  il  y  avait  tant  de  monde,  j'avois  si  chaud! 

Le  9,  vendredi,  — Il  attend  avec  impatience  un  cai'rosse 
pour  aller  trouver  le  Roi  aa  bâtiment  neuf,  y  va ,  le 
trouve  à  la  chapelle,  revient  avec  lui  à  la  galerie.  Armé 
de  son  mousquet,  il  va  à  la  guerre,  assault  la  ville  (c'étoit 
la  balustre  qui  étoit  autour  de  Tune  des  cheminées  où  il  y 
avoit  des  soldats);  MM.  de  Vendôme  et  de  Verneuil,  les 
deuxfilsdeM.  de  Frontenac,  étoient  avec  lui.  Il  fait  planter 
dans  la  salle  de  grands  tuyaux  de  chaume  pris  des  pail- 
lasses vidées,  dit  que  ce  sont  des piquiers,  et  au-devant, 
d'un  bout  à  l'autre,  fait  faire  une  traînée  de  poudre  Le 
Roi  y  fait  mettre  le  feu  en  sa  présence  et  en  celle  la  Reine. 
Le  Dauphin  disoit  qu'il  vouloit  être  mousquetaire,  et  néan- 
moins il  avoit  accoutumé  de  reprendre  ceux  qui  ne  fai- 
soient  pas  bien;  leRoilui  dit  :  ce  Mon  fils,  vous  êtes  mous- 
quetaire, et  vous  commandez  !  »  A  quatre  heures  le  Roi  et 


192        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROAHD. 

la  Reine  partent  pour  s'en  retourner  à  Paris;  étant  au  port 
de  Cbatou^  au  delà  de  File,  il  faisoit  glissant  à  la  descente  ; 
les  chevaux  reculent,  poussent  le  bac,  les  roues  de  der- 
rière du  carrosse  demeurent  dans  l'eau ,  et,  à  la  descente 
de  celui  de  Neuilly  (1),  tout  le  carrosse  tomba  dansTeau, 
à  la  main  gauche  de  la  Reine,  étant  à  la  portière,  et  le 
Roi  couché  du  long  en  dedans,  où  il  s'étoit  mis  un  peu 
auparavant  pour  dormir.  Ce  fut  ainsi  que  les  chevaux 
étoient  près  d^entrer  dans  le  bac;  l'un  de  ceux  de  der- 
rière glisse,  le  cocher  le  fouette;  se  voulant  relever,  il  re- 
tombe ,  tire  et  fait  tomber  son  compagnon ,  et  le  car- 
rosse renverse  en  l'eau ,  sur  la  nacelle  attachée  au  bac, 
qui  s'enfonça  mais  empêcha  que  le  carrosse  n'allât  tout 
au  fond.  M.  de  Monlpensier  se  jeta  le  premier  dehors, 
par  la  portière  qui  étoit  en  l'air  environ  demi-pied.  M.  de 
l'Isle-Rouet  y  va,  appelle  le  Roi,  qui  n'avoit  que  la  tète 
et  un  bras  hors  de  l'eau,  lui  prend  les  mains,  le  met  hors 
de  l'eau,  [le  Roi]  disant  :  «  Que  l'on  aille  à  ma  femme  », 
et  en  sortant  rencontre  M.  de  Vendôme,  qu'il  met  hors  de 
l'eau.  Ce  pendant  la  Reine  étoit  toute  dans  l'eau,  à  la 
portière;  un  valet  de  pied  (2)  se  y  jette,  la  prend  par 
sa  coiffure  qui  échappe  ;  il  la  prend  sous  la  gorge,  et 
à  l'aide  de  M.  de  la  Chastaigneraie  ils  lui  mettent  la  tête 
hors  de  l'eau,  et  aussitôt  [elle]  demanda  :  ce  Où  est  le 
Roi?  »  qui,  l'entendant,  se  jeta  dans  l'eau  pour  l'aider 
à  mettre  dehors.  M'"®  la  princesse  de  Conty  fut  toute  la 
dernière,  qui  avoit  du  commencement  prins  le  sieur  de 
risle  par  la  barbe,  comme  il  tiroit  le  Roi;  elle  quitta 
pour  ce  qu'elle  l'empêchoit  (3). 


(1)  C'esl  le  troisième  accident  mentionné  par  Héroard  comme  arrivé  au 
même  endroit.  {Voy.  aux  31  mai  1602  et  au  6  avril  1605.) 

(2)  Héroard  a  laissé  son  nom  en  blanc. 

(3)  Nous  reproduisons  textuellement  ce  récit  qu'Héroard  a  ajouté  après 
coup,  en  marge  de  son  journal.  Henri  IV  écrivait  le  lendemain  à  Mf^edeMont- 
glat  :  «  Ma  femme  et  moi  réchappâmes  belle  hier;  mais  Dieu  merci  nous  nous 
en  portons  bien.  »  (Voy.  aussi  le  Journal  de  Lestoile  à  cette  date.) 


JUIN  1G06.  193 

Le  10,  samedi,  à  Saint- Germain,  —  A  onze  heures  mené 
à  la  chapelle;  étant  sur  son  carreau,  il  se. lève,  va  dire  à 
M.  de  Verneuil  :  Féfé  Yaneuil,  'priez  Dieu  pour  papa,  quia 
failli  se  nayer,  et  se  va  remettre  en  sa  place.  —  M""®  de 
Montglat  me  disoit  qu'écrivant  au  Roi  elle  avoit  dit  une 
petite  menterie;  elle  vouloit  dire  que  M.  le  Dauphin  avoit 
pleuré,  ayant  su  la  nouvelle  de  son  danger,  bien  qu'il 
fui  vrai  qu'il  en  demeura  fort  étonné.  Lui,  qui  écoutoit 
toujours  ce  que  Ton  disoil,  la  regarde  soudain  première- 
ment sans  dire  mot,  puis  tout  à  coup  lui  dit  :  Ha  !  vous 
avez  donc  7nenli!  Mené  à  la  chapelle  pour  y  faire  chanter 
un  Te  Deum  pour  l'heureuse  délivrance  de  Leurs  Ma- 
jestés. 

Le  12,  lundi  —  Il  dit  la  prière  qui  lui  plaisoit  fort  et 
qu'il  aimoit  à  dire  :  «  Notre  Seigneur  Dieu  et  Père,  veuille 
moi  assister  par  ton  saint  Esprit  et  par  icelui  me  gouver- 
ner et  conduire  à  celle  fin  que  ce  que  je  ferai,  dirai  ou 
penserai,  soit  à  ton  honneur  et  gloire,  au  salut  de  mon 
âme  et  à  l'édification  des  miens.  » 

Le  17,  samedi,  —  Le  Roi  arrive  de  Paris;  il  va  au  de- 
vant du  Roi,  l'embrasse  fort,  l'accompagne  au  bâtiment 
neuf;  il  soupe  avec  le  Roi,  va  en  la  cour  avec  lui  (1), 

Le  19,  lundi,  —  Éveillé  à  huit  heures,  il  est  fouetté 
pour  avoir  fait  le  fâcheux  à  la  chapelle ,  le  jour  précé- 
dent. 

Le  21,  mercredi,  —  Le  Roi  arrive  de  Paris;  il  va  au  de- 
vant du  Roi,  l'embrasse,  le  conduit  en  sa  chambre. 

Le  23,  jeudi.  —  Il  va  trouver  en  sa  chambre  le  Roi,  qui 
étoit  parti  pour  aller  au  bâtiment  neuf  (2),  court  sur  le 
pavé  au  devant  de  lui;  mené  à  la  chapelle,  dîné  avec 


(1)  Héroard  était  parti  le  13  pourYaugrigneuse,  et  Guérin,  qui  tient  le  journal 
en  son  absence,  n'a  pas  la  même  exactitude  pour  marquer  les  heures  d^arrivée 
et  de  départ  du  Roi.  Henri  lY  dut  repartir  pour  Paris  le  lendemain. 

(2)  On  Toit  par  ce  détail  que  lorsque  Henri  lY  venait  seul  à  Saint-Germain 
il  demeurait  au  vieux  château,  et  que  lorsquMl  était  accompagné  de  la  Reine 
et  de  la  Cour  il  demeurait  dans  la  partie  achevée  du  château  neuf. 

HÉROARD.   —  T.   I.  13 


194        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

le  Roi,  qui  pari  à  deux  heures  et  demie  pour  aller  à 
Paris. 

Le  23  jwm,  vendredi ^  à  Saint- Germain.  —  Il  va  mettre 
le  feu  au  bûcher  de  la  Saint- Jean,  en  la  basse  cour,  puis 
va  chez  M.  de  Frontenac. 

Le  25,  dimanche.  —  J'arrive  (1);  il  court  à  moi  gaie- 
ment; je  lui  donne  un  cheval  noir  et  un  gendarme  dessus. 

Le  26,  lundi.  —  A  cinq  heures  mené  par  le  petit  pont 
au  devant  du  Roi  revenant  de  la  chasse;  il  est  ramené 
dans  la  petite  chambre  de  M*"*  de  Montglal,  où  le  Roi  se 
met  dans  le  lit,  y  fait  mettre  en  chemise  M.  le  Dauphin^ 
qui  se  y  joue  fort  privément  [sic\.  A  six  heures  levé,  à 
sept  soupe  avec  le  Roi;  M.  Groulard,  premier  président 
de  Rouen,  y  vient;  il  lui  donne  sa  main  à  baiser,  par  com- 
mandement du  Roi.  Le  Roi  s'en  retourne  à  Paris  à  sept 
heures  trois  quarts,  il  le  conduit  et,  en  la  cour,  le  Roi  lui 
montrant  M.  le  premier  président  et  autres  députés  de 
Nornaandie,  lui  dit  :  «  Voyez-vous  ces  gens-là,  vous  les 
commanderez  après  moi;  »  il  répond  froidement  :  Bien, 
papa;  est  fort  privé  avec  le  Roi,  qu'il  craint.  Il  conduit  le 
Roi  jusques  au  bâtiment  neuf  et,  en  la  basse  cour,  le  Roi 
lui  disant  :  ce  Adieu,  mon  fils,  »  il  (le  Dauphin)  devient 
rouge  et  la  larme  lui  vient  aux  yeux.  Le  Roi  le  baise, 
l'embrasse,  lui  disant  qu'il  s'alloit  promener  et  qu'il 
reviendroit  incontinent;  il  s'apaise.  Ramené  il  s'amuse 
sur  le  tapis,  entretenu  par  M™^'  de  Vitry  et  de  Saint-Georges, 
où  il  dit  mots  nouveaux  et  paroles  honteuses  et  indignes 
de  telle  nourriture,  disant  que  celle  de  papa  est  bien  plus 
longue  que  la  sienne,  qu'elle  est  aussi- longue  que  cela, 
montrant  la  moitié  de  son  bras. 

Le  27,  mardi.  —  Mené  en  carrosse  dans  la  forêt,  à  la 
chasse  aux  toiles,  il  voit  prendre  deux  sangliers  et  un 
marcassin,  et  sauver  une  biche  par-dessus  les  toiles;  il  ne 
s-ennuie  point,  y  prend  plaisir  froidement.  —  11  prend 


(i)  Héroard  étail  absent  depuis  le  13. 


JUILLET  1006.  195 

un  petit  violon,  joue  en  concert  avec  Hindret,  son  joueur 
de  luth,  nous  fait  chanter  en  concert  :  Hau!  Guillaume, 
Guillaume  y  puis  :  Maître  Ambroisej  ho!  ho!  d'où  venez 
vous  y  etc.  Il  baise  sa  nourrice,  et  lui  dit  :  Tentrerai  par 
voire  bouche,  DoiinJoun ,  puis  jHrai  en  votre  ventre  y  vous 
direz  que  vous  ê  es  grosse  et  puis  vous  me  fairez. 

Le  ^S  juin,  mercredi,  à  Saint-Germain, —  Il  s'amuse  à 
son  corselet  neuf ,  dit  qu'il  veut  être  piquier.  Vêtu,  coiffé 
à  bâtons  rompus;  pour  le  faire hâter,M.  Biratlui  dit  que  le 
Rai  venoit.  Le  Dauphin,  se  retournant  et  souriant,  dit  tout 
bas  à  l'oreille  de  M"*^de  Montglat  :  Mamanga,  voyez  vous  ce 
vieux  penard  qui  me  veut  faire  craire  que  papa  vient,  Des- 
cluseaux,  soldat  aux  gardes,  entre  après  le  dîner  du  Dau- 
phin, qui  dit  en  le  voyant  :  Hé!  velà  mon  mignon,  venez 
mon  mignon  Décuseaux;  ce  soldat  avoit  accoutumé  de  le 
faire  jouer.  Après  souper  il  se  joue  en  sa  chambre,  joue  du 
violon  en  concert  avec  le  luth,  et  chante  :  En  m* en  retour- 
nant, etc.,  puis  danse  le  ballet  des  grenouilles,  la  mo- 
risque,  fort  joliment  et  en  cadence,  sans  avoir  été  ins- 
truit. 

Le  29,  je  idi,  —  Il  se  fait  armer,  prend  sa  pique  et  sort 
en  la  cour,  où  Ton /ail  entrer  la  compagnie.  11  se  met  à 
la  tète,  ayant  à  côté  gauche  M.  de  Verneuil,  et  M.  de  Lian- 
court  au  milieu,  fait  deux  tours  de  la  cour,  puis  il  veut 
prêter  le  serment,  lève  la  main,  et  lui  étant  demandé 
par  le  commissaire  Faure  s'il  promettoit  pas  de  bien 
servir  le  Roi,  il  répond  :  Oui,  ayant  premièrement  ôté 
son  chapeau  et  son  gant  de  la  main. 

Le  30,  vendredi,  —  Mené  au  jardin,  il  fait  .attacher 
son  canon  d'argent  avec  un  jarrelier,  et  le  jarretier  au 
derrière  de  la  ceinture  de  vson  tablie: ,  et  se  promène  le  fai- 
sant rouler  après  soi;  il  va  ainsi  jusques  au  palemail, 
se  fâche  de  ce  que  les  roues  se  croltent  et  la  bouche  aussi^ 
s'en  met  en  peine  pour  les  faire  nettoyer. 

Le  i"  juillet,  samedi,  à  Saint-Germain,  — Il  s'amuse 
à  jouer  de  son  petit  sifflet  d'ivoire  et  à  entendre  des 

13. 


196  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

contes  de  maître  Guillaume  (1).  Il  sème  des  feuilles  de 
rose  sur  le  Lanc  où  étoit  assis  Descluseaux^  soldat  aux 
gardes  qui  le  souloit  faire  jouer,  et  dit  :  Cest  afin  que 
votre  place  sente  bon;  il  aimoit  ce  soldat.  M.  de  la  Court, 
exempt  aux  gardes,  arrive;  il  le  reconnolt  et  par  son  nom, 
après  avoir  été  un  an  et  demi  sans  le  voir. 

Le  5,  mercredi.  —  Mené  à  la  chapelle,  il  ressort  du 
chœur  pour  recevoir,  dans  la  chapelle,  Tambassadeur  de 
la  Grande-Bretagne,  accompagné  du  sieur  Gandaloufin, 
gentilhomme  de  la  chambre  du  roi  de  la  Grande-Bre- 
tagne et  de  son  jeune  fils,  échanson  du  prince  de  Galles, 
ayant  charge  de  le  voir  de  la  pari  du  prince  de  Galles;  il 
lui  répondit  qu'il  le  remercioit  de  la  souvenance  qu'il 
avoit  de  lui  et  le  prioit  de  l'assurer  qu'il  étoit  à  son  ser- 
vice. Après  souper  il  monte  tout  en  haut  de  sa  garde- 
robe,  où  il  fait  prendre  ses  armes  toutes  complètes,  faites 
à  Moulins,  les  fait  porter  en  sa  chambre  avec  la  croix  (2), 
lesfaitaccommoderdessus,ytravaille  lui-même,  vaquerir 
en  son  armoire  son  épée  rouge  et  la  y  fait  ceindre,  puis 
fait  apporter  sa  pique,  la  met  lui  même  sous  le  brassai, 
toute  droite  comme  s'il  eût  été  en  sentinelle. 

Le  6,  jeudi.  —  Il  tenoit  un  chapelet  de  corail  que  le 
fils  dé  M.  de  Montglat  lui  avoit  envoyé  de  Florence;  sa 
nourrice  lui  dit  :  c<  Monsieur,  donnez-moi  ce  chapelet.  » 
Il  le  lui  refuse  par  plusieurs  fois,  elle  lui  dit  :  «  Allez, 
vous  êtes  un  gros  chiche.  » 

Le  9,  dimanche,  —  A  dix  heures  il  part  pour  loger  au 
bâtiment  neuf  (3).  M"*'  de  Ventelet  lui  dit  :  ce  Monsieur,  il 
faut  être  bien  sage  pour  votre  baptême,  ou  autrement  ma- 
man auroit  un  autre  Dauphin,  qu'elle  feroit  baptiser;  »  il 
répond  froidement  :  Et  puis  il  m'en  soucie  bien^  j'en  serois 
bien  aise,  jHrois  oiije  voudrois,  on  me  suivroit  point.  Il 


(1)  Fou  du  Roi. 

(2)  Le  support,  en  forme  de  croix,  auquel  ses  armes  élaient  attachées. 

(3)  M"*^  de  Verneuil  avait  ia  rougeole  et  la  petite  yéroie. 


JUILLET  160B.  197 

s'en  va  en  la  cour,  le  tambour  se  prend  à  battre  pour 
assembler,  pensant  qu'il  dût  sortir;  il  l'entend,  et  crie  tout 
haut  :  Je  veux  pas  sortir ,  qu'on  batte  poinl ,  cest  que  je 
me  joue. 

Le  10,  lundi,  à  Saint-Germain.  —  A  cinq  heures  ar- 
riva au  vieux  château  M™*^  la  marquise  de  Verne  ail. 

Le  i  1,  mardi,  —  il  se  fait  mettre  au  lit  de  sa  nourrice, 
la  baise  partout  où  il  peut,  avec  âpreté.  —  Il  va  faire  un 
tour  dans  la  galerie,  où  il  faisoit  faire  un  fort  de  briques 
dans  lequel  il  faisoit  loger  toutes  les  armes  qui  étoient 
dans  son  armoire  ei  mettre  l'enseigne  dans  le  donjon. 
Mis  au  lit,  il  demande  à  se  jouer,  se  joue  avec  M"^  Mer- 
cier, m'appelle  me  disant  que  c'est  Mercier  qui  a  unconin 
qui  est  gros  comme  cela  (montrant  ses  deux  poings),  et 
qu'il  y  abien  de  l'eau  dedans.  Je  lui  demande  :  «  Monsieur, 
comment  le  savez-vous?  »  Il  répond  qu'il  a  pissé  sur 
maman  Doundoun,  et  me  dit  :  Ecrivez  cela  dam  votre  re- 
gistre; il  rioit  à  outrance. 

Le  13,  jeudi.  —  Après  dîner  il  range  les  noyaux  de 
ses  cerises  sur  Tassiette  et  me  dit  que  c'est  un  moulin  à 
vent.  Je  lui  apprends  là  dessus  le  nom  des  vents,  qu'il 
rumine,  et  les  retient  :  £"5^,  ouest,  north,  sud,  les  répète 
en  lui-même  pour  les  retenir.  Après  souper  il  range  en- 
core les  noyaux  sur  le  bord  de  son  assiette,  et  nomme  tout 
as  :  Esty  ouest^  north,  sud,  puis  m'appelle  :  Moacheu 
Héoua,  velà  les  quatre  vents,  comment  les  appelez-vous  en 
françois?ie  les  luinomme  :  «  Levant,  ponant,  tramontane, 
midi  »  ;  il  les  redit  après  moi.  —  Il  va  avec  impatience  en 
la  cour  pour  voir  deux  chevaux  que  le  jeune  Montglat 
avoit  emmenés  d'Italie. 

Le  16,  dimanche.  —  A  souper  il  demandoit  sa  gelée, 
M"'®  de  Montglat  lui  dit  :  «Dites  s'il  vous  plaît  ;»  il  répond  : 
Papa  dit  pas  s'il  vous  plaît,  pource  qu'elle  lui  disoit  sou- 
vent qu'il  falloit  tout  faire  comme  papa. 

ie  17,  lundi,  —  Il  est  fouetté  pour  avoir,  le  jour  précé- 
dent, fait  le  fâcheux  à  son  habiller.  A  dix  heures  arrivent. 


f98  JOURxNAL  DE  JEAN  HÉROARO. 

conduits  par  M.  le  comte  de  Choisy,  chevalier  d'honneur 
de  la  reine  Marguerite,  et  de  sa  part,  le  président  Sava- 
ron,  président  à  Clermont  en  Auvergne,  et  autres  députés 
avec  lui,  pour  venir  faire  l'hommage  d'obéissance  et  de 
fidélité  comme  à  leur  seigneur,  par  la  donation  qui  lui 
en  a  été  faite  dudit  comté  par  ladite  Reine.  Il  les  écoute 
fort  attentivement,  froidement  et  la  plupart  du  temps  les 
mains  sur  les  côtés,  par  l'espace  d'une  demi-heure.  — 11 
s'amuse  à  faire  une  tour  avec  de  la  brique,  trouve  un  ais, 
dit  qu'il  en  ftiut  faire  un  pont-levis,  commande  d'aller 
chez  le  menuisier  qui  travailloit  aux  offices  pour  avoir 
un  virebrequin,  afin  de  faire  des  trous,  dit-il,  pour  y 
passer  les  cordons.  On  apporte  le  virebrequin,  il  en  veut 
travailler  lui-même,  et  s'apercevant  qu'il  ne  avançoit 
pas  beaucoup  avant,  pour  ne  tenir  assez  ferme,  il  donne 
à  tenir  la  main  dessus  et,  lui,  s'amuse  à  tourner. 

ie  19,  mercredi,  —  M"*^  de  Montglat  le  fait  prier  Dieu 
puis  dire  des  sentences;  à  celle-ci  :  «  L'homme  fol  se  fait 
connoltre  à  ses  propos,  »  le  Dauphin  dit  :  Velà  pour  maître 
Guillaume;  et  à  celle-ci  :  «  La  folle  femme  fait  toujours 
beaucoup  de  bruit  »  :  Velà  pour  Maihurine. 

Le^Oy  jeudi.  —  A  midi,  M.  de  Sully  (1),  revenant  de 
Rosny,  le  vient  voir.  M"'®,  de  Montglat  fait  ouvrir  la 
grande  porte  de  la  salle;  M.  le  D.iuphin  y  est  mené  en 
attendant  M.  de  Sully;  comme  il  est  au  milieu  de  la 
€0ur,  elle  le  fait  courir  au  devant  de  lui,  pour  l'em- 
brasser comme  il  faisoit  au  Roi.  Il  s'arme  à  l'accoutumée, 
est  piquier,  fait  armer  la  compagnie,  entre  en  garde,  va 
à  la  charge,  fait  les  exercices.  M.  de  Sully  lui  donne  cin- 
quante écus  en  quadruples,  ses  soldats  les  lui  arrachent 
des  mains.  Il  n'eut  presque  pas  le  temps  de  les  manier; 
il  ne  lui  en  demeura  qu'une  pièce,  qu'il  tient  ferme 
contre  Montailler,  tailleur  de  M'"^  de  Montglat,  dont  il  s'é- 

(i)  Le  Roi  lui  avait  donné  au  moiade  février  précédent  les  lettres  d*ôrec- 
iion  de  la  duclié  pairie  de  Sully. 


JUILLET  lOOC.  199 

crie!  Hé!  maman,  MontaiUer  me  V arrache;  elle  y  vient,  la 
prend  et  fait  rendre  les  autres,  qu'elle  retient  (1).  11  n'en 
dit  mot,  ne  s'en  plaint  point,  mais  peu  après  il  dit  :  Mais 
moi  je  suis  soldat,  et  je  n'ai  point  eu  d'argent!  M.  de  Sully 
lui  donne  un  doublon,  puis  s'en  va.  —  M'"*^  de  Montglat 
le  tançant  de  ce  qu'il  étoit  tout  hàlé  et  noir  dit  que  la 
Reine  en  seroit  bien  courroucée ,  que  pour  le  Roi  il  ne 
s  en  soucioit  pas.  «  Ho  !  Monsieur,  lui  dit-elle,  si  vous  con- 
tinuez à  sortir  comme  vous  faites,  il  vous  faudra  retenir, 
vous  seriez  tout  hàlé  !  »  Il  répond  :  C'est  tout  un,  papa 
veut  bien  que  je  sois  noir.  —  11  avoit  fort  plu,  comme  il 
fait  fort  mauvais  temps  depuis  six  semaines;  M.  de  la 
Court,  exempt  aux  gardes,  qui  étoit  en  quartier,  lui  dit  : 
«  N'allez  pas  à  la  cour,  il  n'y  fait  pas  beau;  »  il  lui  répond 
en  souriant  :  Si  fait,  allons,  allons,  je  m'en  vas  marcher 
sur  vous,  puisque  vous  êtes  la  Conr^  Il  donne  le  mot  à  M.  de 
Belmont  :  Sainte-Barbe ,  puis  dit  à  M.  de  la  Court  en  sou- 
riant :  Sainte- Barbe  la  Cour,  lui  montrant  sa  barbe  (la 
barbe  de  M.  de  la  Court). 

Le  21,  vendredi,  — M.  de  Verneuil  est  revenu,  qui  avoit 
été  séparé  pour  la  petite  vérolo  et  rougeole  de  sa  sœur. 
—  Il  y  avoit  environ  six  semaines  qu'il  ne  se  passa  jamais 
jour  sans  pleuvoir  et  faisoit  une  saison  d'hiver,  s' étant 
fallu  chauffer  comme  en  hiver.  —  Mis  au  lit,  il  s'amuse 
à  railler,  m'appelle  et  me  dit  d'écrire  dans  mon  registre 
que  le  conin  de  Doundoun  est  gros  comme  cela,  dit-il,  en 
grossissant  sa  voix  et  élargissant  ses  poings;  qu'il  l'a 
fouetté,  qu'il  est  gras.  Puis  il  me  dit  encore  d'écrire  que 
le  conin  de  sa  mie  Saint-Georges  est  grand  comme  cette 
boite  (  c'étoit  celle  où  étoient  ses  jouets  d'argent)  et  que 
le  conin  de  Dubois  (damoiselle  de  M'"^  de  Vitry)  est  grand 
comme  son  ventre,  que  c'est  un  conin  de  bois.   Je  lui 


(I)  Héroard  ajoute  en  marge  :  Nofa.  Grande  indiscrétion  envers  lui  (le 
Dauphin).  Mine  de  Montglat  en  eut  quatre,  M.  le  Clievalier  un,  Hindret  un,  etc. 
Voy.  au  30  septembre  suivant,  une  scène  apalogue. 


200  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

demande  :  «  Monsieur,  n'en  avez-vous  point?  »  Il  répond 
que  non,  qu'il  a  une  cheville,  qui  est  au  milieu  de  son 
ventre,  mais  que  c'est  Dôundoun  qui  a  un  gros  conin  au 
milieu  des  jambes.  Enfin  il  prie  Dieu,  et  s'endort  à  neuf 
heures  trois  quarts . 

Le  23,  dimanche^  à  Saint-Germain,  —  L'on  avoil  séparé 
quelques-uns  des  petits  enfants  qui  avoient  accoutumé 
d'aller  à  la  guerre  avec  lui,  à  cause  des  maladies  de  pe- 
tite vérole,  et  de  la  peste  de  Paris;  se  jouant  en  la  galerie 
et  voyant  ses  armes  dans  son  armoire,  il  dit  à  Desclu- 
scaux  :  Je  veux  vendre  mes  armes ,  aslheure  que  toute  ma 
compagnie  s'en  est  allée. 

Cette  nuit,  entre  minuit  et  une  heure,  Canier  (1)  étoit 
en  garde  sur  le  perron  des  terrasses  quand  il  vit,  par  le 
petit  escalier  à  main  droite,  montera  lui  un  homme 
vêtu  d'un  pourpoint  blanc,  sans  vouloir  s'arrêter,  quel- 
que chose  qu'il  lui  sût  dire  par  la  contrainte  de  des- 
cendre en  bas  pour  l'arrêter  et  lui  donner  des  coups 
d'épée  qu  il  rompit  sur  sa  tête,  sans  dire  mot  que  tout 
bas  :  c(Hé  ^  Monsieur!  »  Le  voulant  saisir  au  collet,  il  lui 
vient  au  nez  une  si  puante  odeur  qu'il  fut  contraint 
de  le  lâcher,  en  étant  avis  être  venue  d'une  boite  qu'il 
vit  en  sa  main  gauche  et  un  linge  autour  du  bras;  quitte 
cet  homme  pour  courir  à  sa  pique,  et,  retournant  à  lui, 
le  voit  s'en  retournant  du. côté  du  Pecq.  L'on  eut  opinion 
que  ce  fut  un  graisseur  ;  la  peste  étoit  lors  à  Paris  (2). 

Le  24,  lundi,  —  Il  se  ressouvient  d'avoir  ouï  parler  sur 


(1)  Le  nom  de  ce  soldat  est  peu  lisible. 

(2)  Nous  reproduisons  textuellement  ce  récit  incohérent  qu'Héroard  a 
écrit  en  marge  de  son  journal.  Lestoile  dit  à  la  date  du  31  juillet  1606  : 
(c  La  constitution  du  temps  de  cette  saison  fut  tellement  déréglée,  maussade, 
pluvieuse,  venteuse  et  froide  qu'bn  disoit  que  la  Toussaint  se  rencontroit 
cette  année  en  juillet ..  Ce  qui  causa  force  maladies  contagieuses  à  Paris, 
où  toutefois  Tefiroi  étoit  plus  grand  que  le  mal,  avec  prédictions  de  malheurs 
à  venir  qui  couroient  entre  le  peuple  et  Tétonnoient.  »  Ce  graisseur,  por- 
tant une  boîte  infecte,  nous  paraît  être  un  écho  des  craintes  superstitieuses 
qui  couraient  alors  dans  le  peuple  de  Paris. 


JUILLET  1606.  201 

le  jour  (1)  du  sentinelle  [sic]  et  de  ce  qui  lui  étoit  arrivé 
la  nuit  précédente,  et  ayant  entendu  de  quelques-uns 
que  c*étoit  un  esprit,  il  dit  :  Si  j*eusse  été  senlinelley  je 
V eusse  tué  cet  esprit. . 

Le  25,  mardi j  à  Saint-Germain,  — On  lui  demande  s'il 
est  pas  bien  fâché  de  ce  que  M.  le  Chevalier  s'en  étotf  allé 
(on  Tavoit  transporté  au  vieux  château,  à  cause  de  la  pe- 
tite vérole  qu'il  avoit,  sans  fièvre);  il  répond  :  Non.  Il 
s'amuse  à  faire  des  dessins  avec  du  charbon,  (repré- 
sentant) des  forges  et  des  grottes. 

Le  26,  mercredi,  —  Il  voit  ses  femmes  s'en  aller  à  la 
messe,  y  veut  aller,  y  va;  c'étoit  le  prêtre  qui  nourris- 
soit  les  petits  oiseaux  du  Roi  [qui  la  disoitj.  Il  fait  quel- 
que dessin;  il  avoit  l'imagination  du  dessin  de  fontaine 
qu'il  avoit  lait  en  papier  le  soir  précédent.  Il  s'amuse  à 
voir  faire  un  modèle  de  fontaine  de  terre  de  potier  par 
M.  Hindret,  son  joueur  de  luth.  Il  faisoit  une  journée 
froide  comme  en  plein  hiver  et  grand  vent  du  nord;  il 
y  avoit  plus  de  six  semaines  que  la  constitution  de  Tair 
étoit  comme  d'hiver. 

ic27,  jeudi,  —  A  souper  il  mange  gaiement,  et  dit  : 
Je  sens  la  senteur  des  lapins  qui  sont  dans  ce  fossé.  Je  lui 
dis  :  «  Mais,  Monsieur,  ce  ne  sont  pas  des  lapins,  la  fe- 
nêtre est  fermée  ».  —  Je  sais  pas,  mais  je  sens  quéque 
chose  qui  pue;  je  pense  c^est  c  homme  qui  voulait  passer  et 
quipotoil  cette  boîte;  je  pense  qu'il  est  dans  ce  fossé  — 
c(  Monsieur,  que  sentoit  cette  boite  ?'»  —  Elle  sentait  le 
safran. 

Le  28,  vendredi.  —  Il  se  fait  mettre  son  corselet,  son 
épée  à  sa  ceinture,  en  écharpe,  prend  sa  pique  et  se  fait 
mettre  en  sentinelle  par  Descluseaux,  soldat  aux  gardes, 
qui  avoit  accoutumé  de  le  faire  jouer  et  qu'il  appeloit 
son  mignon;  mais  il  ne  vouloit  pas  qu'il  fût  assis  à  table 
avec  Im^  pource  que,  disoit-il,  il  est  pas  gentilhomme. 

^— ^^— — ^^^^^—  I  ■       —  ■  ■■  ■  I—  I       .  ■        ,»         ,  —  ■  Il  II  1^. 

(1)  Sur  !o  malin. 


202  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  29,  samedi,  à  Saint-Germain. —  Il  est  fouetté  le  malin, 
et  prie  M'"*'  deMontglat  de  n'en  rien  dire.  Il  va  au  cabinet, 
où  il  regarde  donner  le  fouet  à  Bigneux,  page  de  M™^  de 
Montglat,  crie  trois  ifois  :  FoueKezfort;  soudain  le  cœur  lui 
grossit,  et  il  eut  envie  d'en  pleurer,  mais  pour  assurer 
sa  contenance  il  se  print  à  rire;  il  avoit  beaucoup  de 
peine  à  s'en  garder.  Mené  au  parterre  et  à  la  coudraie,  il 
court,  va  aux  vignes  pour  cueillir  du  verjus;  montant 
la  demi-lune,  il  m'aperçoit  entrer  au  parterre  pour 
monter  par  le  degré  par  où,  les  jours  précédents,  voulut 
passer  l'homme  à  la  boite.  M.  Birat  le  portoit  ;  il  s'avance 
et,  avecsoinet  crainte  que  j'eusse  du  mal,  rougit  disant  : 
Moucheu  Hérouard,  moucheu  H érouard ,  passez  pas  par 
lày  c'est  par  où  cet  homme  a  passé;  il  me  le  dit  plusieurs 
fois. 

Le  30  juillet  j  dimanche,  —  Il  donnoit  de  son  pain  à  son 
petit  chien  ;  M™^  de  Montglat  lui  dit  :  ((  Monsieur,  il  ne  faut 
pas  donner  du  pain  aux  chiens,  il  le  faut  donner  aux 
pauvres.  »  —  Les  chiens  sont-ils  riches?  —  A  neuf  heures 
et  demie  dévêtu,  pissé,  il  dit  :  Velà  comme  pisse  papa;  il 
montroit  tout  le  ventre.  Mis  au  lit,  il  parle  de  l'Orphée  de 
la  fontaine,  qui  joue  de  la  lyre.  Je  lui  demande  de  quoi 
étoient  faites  les  cordes.  Il  répond  :  D* airain  y  ce  qui 
étoit  vrai.  Je  commençai  à  lui  raconter  qui  étoit  Or- 
phée, comme  il  jouoit  bien  de  la  lyre,  ce  qu'il  ensei- 
gnoit  aux  hommes.  Je  lui  représente  la  figure  de  la  lyre 
antique;  je  lui  dis  que,  après  sa  mort,  sa  lyre  fut  mise 
au  ciel  parmi  les  autres,  il  demande  :  Y  a  Vif  oint  de 
violon^ 

Le  31,  lundi,  —  Il  va  en  la  chambre  de  M"®  de  Ven- 
dôme, qui  étoit  au  lit,  fait  déboutonner  les  boutons  à 
queue  qui  le  tenoient  ferme,  disant  :  Déboutonnez  tout; 
sœU'Sœu  n'a  point  de  plaisir.  Il  va  en  la  chambre  de  sa 
nourrice  qui  étoit  au  lit,  lui  saute  au  col,  lui  donne  des 
coups  de  poin^  sur  les  joues  par  caresses,  disant  :  Je 
Caime  tant  que  je  teveux  tuer ,  en  mâchant  sa  grosse  langue 


AOUT  1606.         '  203 

comme  il  avoit  accoutumé  de  faire  quand  il  faisoit  quel- 
que chose  avec  grande  ardeur. 

Le  3  août,  jeudi j  à  Saint-Germain,  —  En  se  couchant  il 
dit  à  M""'  de  Montglat  :  Mamanga,  me  donnez  pas  le  fouet 
demain  matin  (1);  elle  lui  répond  :  «  Monsieur,  je  vous 
ai  promis  que  vous  ne  l'aurez  point.  »  —  Ho  !  je  sais  bien 
que  si;  vous  me  fairez  dire  mes  quadrains  et  puis  vous- 
direz  :  Ca  troussons  ce  eu. 

Le  ky  vendredi,  à  Saint-Germain,  —  Ramené  au 
vieux  château,  tambour  battant  à  Fesquadre  (2)  de  la 
compagnie,  lui  à  la  têtô,  ayant  son  haussecol. 

Lel,  lundi.  —  Il  se  fait  donner  une  enseigne  de  pier- 
reries et  de  diamants  que  la  Reine  avoit  baillée  à  mettre 
à  son  chapeau,  s'en  joue  disant  :  Velà  qui  pèse  neuf  li- 
vres, ie  lui  dis  qu'elle  ne  pesoit  pas  tant,  et  qu'il  falloit  en- 
voyer quérir  les  balances  de  M,  Guérin,  son  apothicaire, 
ïl  répond  :  Oui,  oui,  Pierre  (c'étoit  le  valet  de  chambre 
de  M.  de  Ventelet).  Venez  ici,  allez  dire  à  Guérin  qu'il 
m'appote  ses  petites  balances  pour  peser  mon  enseigne,  puis 
il  me  dit  :  //  pensera  que  c'est  mon  enseigne  quand  j'entre 
en  garde.  On  lui  met  une  petite  coiffe  de  toile  pour 
lui  ôter  le  bonnet  d'enfant  et  lui  donner  le  chapeau. 
Je  lui  dis  :  «  Monsieur,  maintenant  que  l'on  vous  ôte  le 
bonnet, -VOUS  ne  serez  [jlus  enfant,  vous  commencerez  à 
devenir  homme;  il  ne  faudra  plus  faire  l'enfant.  »  Il 
m'écoute,  et  dit  :  Ho!  je  nai  garde,  —  Il  va  au  bâtiment 
neuf,  entre  dedans  pour  y  voir  les  chambres  tendues 
pour  y  recevoir  M"™®  la  duchesse  de  Mantoue. 

Le  S,  mardi,  — Sur  les  deux  heures,  il  vient  au  pied  de 
la  vis,  où  il  setenoit  pour  le  frais  (3),  et  pour  y  entendre 


(1)  Le  Dauphin  avait  fait  Popiniâtre  <ians  la  journée.  «  Cette  drfiance,  dit 
H<^roaiHl,  à  ia  date  du  24  aoiU  suivant,  venoil  de  ce  que  par  deux  diverses  fois 
Mn^e  de  Montglat  lui  avoit  promis  à  son  coucher  de  ne  le  fouetter  point  et  le 
matin  elle  Pavoil  fouetté  au  lit.  » 

(2)  Sic.  Sans  doute  pour  Tescoiiade. 

(3)  Aux  froids  précédents  avait  succédé  une  extrême  chaleur. 


204  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

une  défense  que  xM'"*^  de  xMontglat  fit  faire  à  son  de  trompe 
par  Thomas  le  suisse  et  proclAmée  par  Hugues  Rabouyn, 
huissier  de  salle,  par  laquelle,  de  par  le  Roi  et  Monsei- 
gneur le  Dauphin,  il  étoit  enjoint  à  toutes  personnes, 
de  quelque  qualité,  condition  ou  nation  que  ce  fût,  de 
n'avoir  à  faire  leurs  ordures  dans  l'enclos  du  château, 
sinon  aux  lieux  destinés  pour  ce  faire,  à  peine  d'un  quart 
d'écu  d'amende  applicable  :  une  moitié  au;c  pauvres  et 
l'autre  au  dénonciateur  des  infracteurs,  ou,  à  faute  de  ne 
la  pouvoir  payer,  de  tenir  prison  au  pain  et  à  l'eau  par 
Tespace  de  vingt  et  quatre  heures.  Il  y  avoit  en  ce  temps 
ici  de  la  peste  à  Paris  et  autres  lieux  circon voisins. 
Après  le  souper  M"^  d'Agre  surprend  le  Dauphin  pissant 
contre  la  muraille  de  la  chambre  basse  où  il  étoit  :  «  Ha  ! 
Monsieur,  dit-elle,  je  vous  y  prends!  Vous  payerez  un 
quart  d'écu;  »  il  se  trouve  surpris,  rougit,  ne  sait  que  dire, 
se  reconnoissant  avoir  contrevenu. 

Le  9,  mercredi,  —  L'on  vient  dire  que  le  Roi  arrivoit,  il 
va  en  la  cour,  où  le  Roi  arrive  de  Paris,  pour  le  voir,  court 
au  devant,  lui  saute  au  col.  11  va  au  palemail,  par  le  petit 
pont  avec  le  Roi  et  un  peu  auparavant,  en  la  salle  du  con- 
seil, arriva  Don  Ferdinand  de  Gonzague,  fils  puîné  du  duc 
de  Mantoue  et  chevalier  de  Malte,  son  cousin  germain.  Le 
Roi  le  lui  fait  accoler,  puis  ils  vont  au  palemail,  où  il  joue 
de  grands  coups  jusques  à  la  chapelle  (1),  où  il  entend  la 
messe  avec  le  Roi.  Dîné  avec  le  Roi;  peu  après  il  a  dansé 
les  branles  et  autres  danses,  puis  il  s'arme  de  son  corselet 
et  de  sa  pique,  fait  armer  sa  compagnie;  M.  le  Chevalier 
étoit  le  capitaine;  M.  de  Verneuil  marchoit  avec  lui.  Il 
va  en  la  cour,  fait  les  exercices  en  la  présence  du  Roi  ; 
à  la  fin  M.  le  Chevalier  porta  au  Roi  un  papier  où  étoient 
les  noms  des  soldats  de  la  compagnie  pour  le  supplier  de 


(1)  Dans  son  livre  De  VInstitution  du  Prince^  Héroard  parle  de  «  la  cha- 
pelle, de  ceUe  belle  et  grande  allée  où  est  le  jeu  de  palle-mail  »  {folio  1, 
verso  ). 


AOUT  1606.  205 

faire  ordonner  Je  payement;  le  sieur  de  Saint-Aubin- 
Montglat  (1)  se  trouva  là  :  le  Roi  lui  bailla  le  papier,  di- 
sant :  ((Tenez,  monsieur  le  commissaire,  faites-leur  faire 
la  monStre  »  (  il  étoit  homme  réputé  pour  être  fort  avari- 
cieux).  Le  Roi  dit  à  M.  le  Chevalier  qu'ils  seroient  payés 
comme  ilsserviroient,  puis,  les  voyant  en  bataille,  il  leur 
dit  qu'il  ne  falloit  qu'un  balai  de  verges  pour  faire  fuir 
toute  cette  compagnie  (2)  ;  àces  motsM.  le  Dauphin  regarde 
de  côté,  se  souriant  et  rougissant.  Le  Roi  s'en  va  au  bâ- 
timent neuf,  M.  le  Dauphin  retourne  en  sa  chambre; 
il  presse  son  goûter  pour  aller  trouver  le  Roi,  qui  mon- 
troitlebâtimentneufau  sieur  don  Ferdinand  de  Gonzague. 
Le  Roi  part  pour  s'en  retourner  à  Paris  à  quatre  heures 
et  trois  quarts. 

Le  \  0,  jeudis  à  Saint-Germain. — Je  lui  demande  :((  Mon- 
sieur, qui  a  été  le  premier,  la  poule  ou  Fœuf  ?  »  il  répond  : 
La  poule,  après  avoir  tant  soit  peu  songé.  Je  lui  dis  que  je 
Tallois  écrire  en  mon  registre. 

Le  12,  samedi.  —  Il  dit  ses  quatrains  de  Pibrac,  en  dit 
quinze,  et  ses  sentences;  et  en  Tune,  où  il  y  avoit  :  ((  Celui 
qui  contient  sa  langue  est  sage,  »  il  ajoute,  du  sien  et 
de  son  mouvement  :  Celui  donc  qui  la  lâche  est  fou.  —  A 
quatre  heures  mené  en  carrosse,  au  bâtiment  neuf^  pour 
y  attendre  la  Reine,  qui  y  arriva  à  quatre  heures  trois 
quarts,  menant  M'"''  la  duchesse  de  Mantoue,  à  laquelle  il 
fît  grandes  caresses;  elle  lui  donna  une  écharpe  de  gaze 
d'oret  d'argent,  où  pendoit  un  poignard  garni  à  Tantique, 
et  le  lui  mit  au  col.  11  va  en  la  galerie,  où  il  court,  joue 
au  palemail  et  envoie  quérir  ses  armes  aux  vieux  château, 
s'arme  et  toute  sa  compagnie,  fait  à  l'accoutumée.  A  six 
heures  et  demie,  la  Reine  part  pour  s'en  retourner  à 
Paris;  les  dames  italiennes  le  baisèrent.  Un  quart  d'heure 


(i)  Louis  de  Hariay,  seigneur  de  Saint-Aubin;  il  était  beau-frère  de  M™*  de 
Montglat. 
(?)  Cette  compagnie  n'était  composée  que  d'enfants. 


206  JOUUINAL  DE  JEAN  HÉKOARD. 

après,  le  Roi  arrive,  revenant  de  la  chasse,  le  baise, 
Tembrasse;  à  sept  heures  soupe  avec  le  Roi.  Pendant 
qu'il  mangeoit  le  Roi  luidemandoits'il  lui  vouloit  donner 
à  coucher,  et  lui  dit  :  «  Si  vous  ne  mecouchez  avec  vous, 
je  coucherai  avec  maman  Doundoun.  » 

Le  13,  dimanche,  à  Saint-Germain^ —  On  lui  remet  son 
bonnet  parle  commandement  de  la  Reinç,  quïlui  fitôler 
ba  coiffe  à  son  arrivée.  Mené  aubàliment  neuf,  au  Roi,  qui 
le  mène  à  la  chapelle,  puis  aux  grottes  de  Neptune  et  d'Or- 
phée. Ramené,  il  ne  se  veut  point  asseoir  pour  dîner  que 
M .  de  Vendôme  ne  fût  venu  de  chez  le  Roi,  qui  dlnoit  ayant 
en  sa  compagnie  le  sieur  don  Ferdinand  de  Gonzague,  le 
princed'Anhall,M.  de  Bouillon  et  M.deMontbazon;enfin 
il  se  meta  table  sans  vouloir  manger  tant  que  M.  de  Ven- 
dôme arrive  :  c'étoit  par  jalousie  de  ce  qu'il  ne  y  dlnoit 
pas.  A  onze  heures  le  Roi  s'en  retourne  à  Paris. 

Le  16,  mercredi,  — Il  fait  assembler,  entre  les  deux 
portes  de  la  chambre  et  de  la  salle,  tous  ceux  qu'il  con- 
noissoit  savoir  chanter  et  jouer  des  instruments,  et  leur 
commande  de  faire  la  musique  ;  il  étoit  dans  sa  chambre, 
qui  les  écoutoità  travers  la  tapisserie  avec  transport. 

Le  il,  jeudi.  —  Il  accommode  son  écritoire,  la  porte 
en  sa  chambre,  disant  qu'il  veut  étudier;  Dumont,  clerc 
d(B  sa  chapelle,  lui  apprenoit  à  lire  et  à  écrire  (1). 

Le  20,  dimanche.  — Le  sieur  Francesco (2),  peintre 

du  sieur  don  Ferdinand,  puîné  de  M  le  duc  de  Mantoue, 
le  pourtrait  de  son  long;  il  s'amuse  aussi  à  peindre  et 
fait,  dit-il,  Mistaudin,  petit  garçon  qui  servoit  le  fils  de 
M.  de  Liancourt,  premier  écuyer  (3). 

Le  21,  lundi.  —  M.  de  Verneuil  lui  demande  :  «  Mon 
maître,  vous  plalt-il  bien  que  je  dîne  avec  vous?  »  Il  ré- 
pond :  Non,  brusquement.  M"""  de  Montglatlui  démanda 


(1)  Ces  leçons  iravaient  encore  rien  de  régulier. 

{•>.)  H(^roard  a  laissé  le  nom  en  blanc. 

(3)  Héroard  a  conservé  ce  barbouillage,  qui  n*a  aucune  forme. 


AOUT  lOOG.  207 

pourquoi.  — Pource  qu  il  en  fer  oit  coutume,  eljeveuxpas. — 
«  Monsieur,  mais  pap.i  le  veut.  »  —  Bien  donc,  je  veux  bien* 
On  le  peignoit  endinant,  et  comme  il  voulut  boire,  je  lui 
dis  :  ((  Monsieur,  on  vous  peindra  le  verre  au  poing;  »  il 
s'arrête  court,  me  regarde,  se  souriant  et  rougit;  il  ne  vou- 
loil  point  boire  tant  que  je  l'eusse  assuré  quejel'avoisdità 
petit  semblant.  Il  perdoit  patience  à  se  laisser  peindre-; 
le  peintre  l'amuse,  disant  qu'il  avoitun  petit  oiseau  dans 
sa  main. 

Le^^,  mercredi,  à  Saint-Germain, —  Il  va  au  sermon  de 
M.  de  Saint  Germain  (1),  a  patience  pour  un  quart  d'heure, 
ne  veut  point  entendre  la  messe.  M™®*  de  Martigues  et  de 
Mercœur  et  M"®  de  Mercœur  le  viennent  voir;  il  s'arme  de 
son  corselet,  prend  sa  pique  et  fait  ses  exercices  devant 
ces  dames.  M™^  de  Rannes  lui  vouloit  faire  croire  qu'elle 
étoit  un  vieil  capitaine,  mais  qu'elle  avoit  fait  couper  sa 
barbe.  Le  Dauphin  lui  demande  :  Oii  est-elle? —  «  Je 
l'ai  brûlée.  »  —  Ho!  ho!  c^est  que  vous  moquez  de  moi; 
vous  êtes  une  femme.  M'"®  de  Saint-Georges  lui  dit  :  «  Mon- 
sieur, où  faut-il  regarder  si  c'est  un  homme  ou  une 
femme  ?  »  —  Entre  les  jambes. 

Le  24.,  jeudi,  —  Il  fait  mettre  un  mouchoir  sous  les 
cordes  du  luth  à  Hindret,  et  lui  commande  de  jouer  le 
ballet  des  grenouilles.  Il  le  danse  sur  le  tapis  en  faisant 
les  sauts  en  cadence. 

Le  26,  samedi,  —  M™®  de  Montglat  lui  fait  dire  son  ca- 
téchisme et,  à  la  demande  :  «Pourquoi  Dieu  avoit  con- 
damné Adam  et  Eve  à  la  mort?  »  il  répondit  selon  le  sens 
et  non  selon  la  lettre,  et  de  soi-même  :  Cest  pource  que 
ils  avoient  mangé  de  la  pomme  et  Dieu  Vavoit  défendu.  M.  le 
Chevalier  et  M"^  de  Vendôme  s'en  alloient  à  Paris;  il 
faisoit  paroltre  en  avoir  du  déplaisir,  et  peu  s'en  falloit 
qu'il  n'en  pleurât,  disant  :  Ho!  féfé  Chevalier  va  bienvoir 
papa,  etjen'y  vas  pas,  —  M.  Birat  lui  disoit  :  «  Monsieur,  il 

(0  Voy,  la  note  du  14  août  1605. 


208  JOURNAL  DK  JEAISl  HÉROARD. 

faudra,  quand  vous  serez  grand,  que  vous  alliez  prendre 
Milan,  que  Ton  a  ôté  à  vos  prédécesseurs  (1).  »  Il  répon- 
dit :  Oui,  en  s'animant. 

Le  30  août,  mercredi,  à  Saint-Germain.  —  Il  va  au  de- 
vant de  M.  le  cardinal  de  Joyeuse,  légat  pour  le  tenir  à 
baptême,  le  trouve  accompagné  de  M.  le  duc  de  Montba- 
zon  et  de  M.  de  Ragny  ;  il  ne  faisoit  que  passer  pour  s'a- 
cheminer à  Fontainebleau. 

Le  k  septembre,  lundi,  à  Saint-Germain,  —  Il  y  avoit 
deux  soldats,  Dufour  et  Harivet,  qui  étoient  prisonniers 
pour  s'être  battus  dans  le  quartier  et  contre  les  défenses; 
^l,  de  Mansan  les  vouloit  faire  juger  par  les  capitaines. 
Nous  le  voulons  persuader  (le  Dauphin)  de  demander  leur 
grâce,  lui  représentant  qu'ils  seroient  arquebuses;  cela 
le  toucha,  il  rougit,  et  demande  :  Quand?  demain?  — 
((  Non,  Monsieur,  lui  dis-je,  ce  sera  aujourd'hui;  »  il  lui 
prend  de  l'inq  uiétude ,  et  toutesfois  ne  veut  pas  demander  la 
grâce.  Je  lui  dis:  «  Monsieur,  vous  demandez  bien  la  grâce 
et  faites  donner  la  vie  à  des  mouches  et  des  petits  oiseaux, 
et  vous  ne  la  voulez  faire  donner  pour  des  braves  soldats 
qui  vous  gardent?  »  11  répond  :  C'est  qu'on  me  le  fait  dire; 
je  le  presse  :  Non,  dit-il,  je  veux  pas,  et  il  eût  voulu  que 
ce  fût  fait;  il  en  avoit  de  la  peine.  Je  veux,  dit-il,  que  ce 
sait  Mamanga,  M""*  de  Montglat  arrive;  il  lui  parle  bas  à 
l'oreille  :  Mamanga,  un  mot  ;  dites  à  Taine  qu'il  (2)pardonne 
à  ces  soldats;  il  les  veut  faire  passer  par  les  armes.  Il  se  re- 
tourne, rougit  et  cache  sa  face  quand  M""*  de  Montglat  le 
demanda  à  M.  de  Mansan.  On  lui  dit  alors  :  ce  Monsieur, 
remerciez-en  M.  dç  Mansan;  »  il  répond  :  Non,  en  étant 
fort  aise  et  le  témoignant  par  un  honteux  souris  (3). 


(1)  Il  est  à  remarquer  que  Ton  entretient  souvent  le  Dauphin  de  celte 
question. 

(2)  Abréviation  de  capitaine. 

(3)  Le  Dauphin  est  souffrant  du  1^'  au  7  septembre,  et  Héroard  note  en 
marge  de  son  Journal  quMI  écrit  presque  tous  les  jours  à  M:  du  Laurens,  pre- 
mier médecin  du  Roi,  pour  le  tenir  au  courant  dé  la  santé  du  prince. 


SEPTEMBRE  tCOG.  209 

Le  6,  mercredi,  —  Un  valet  de  pied  de  la  Reine  ra- 
contoit,  comme  à  Fontainebleau,  entre  le  logis  de  M.  de 
Rosny,  il  y  avoit  soixante  hommes  artificiels  et  autant  de 
diables  qui  se  combattoient  (1)  :  Hé\  hé!  dit-il  en  bé- 
gayant d'ardeur,  il  faut  jeter  dessus  de  Veau  bénite^  en 
jeter  à  chacun  sur  la  tête ,  puis  il  s'enfuiront  en  leur  maison. 

Le  8,  vendredi,  à  Saint-Germain.  —  Jç  lui  donne  six 
muscardins  (2),  où  il  y  entroit  du  bézoar,  de  la  li- 
corne, etc.,  sur  la  nouvelle  de  ce  laquais  qui  étoit  mort 
de  peste  en  l'écurie  de  la  reine  Marguerite,  et  son  com- 
pagnon qui  Tavoit  laissé  malade  étoit  venu  avec  lui  à 
Saint-Germain,  avec  la  litière  de  ladite  Reine  qui  devoit 
porter  M.  le  Dauphin  (3). 

Le  9,  samedi,  voyage.  —  A  douze  heures  et  demie  il  est 
mis  en  litière  et  part  de  Saint-Germain  en  Laye  pour  son 
baptême;  il  arrive  à  Meudon  à  quatre  heures  et  demie,  est 
logé  chez  M.  Garrault,  trésorier  de  TExtraordinaire.  Il 
étoit  conduit  par  M.  de  Souvré,  accompagné  de  M.  d'Oin- 
vi lie,  maréchal  des  logis  de  sa  compagnie,  de  M.  de 
Courtenvaux,  guidon,  de  M.  d'Annerville,  gendarme  de 
sa  compagnie,  de  M.  de  Champagne,  lieutenant  aux 
gardes  du  corps,  de  M.  de  la  Court,  exempt  aux  gardes  du 
corps.  Je  lui  disois  qu'à  Meudon  il  y  avoit  un  beau 
château;  il  demande  :  Où  est-il?  —  «  Monsieur,  il  est  tout 
là  haut.  »  —  Pourquoi  m'y  a-t-on  pas  logé? 


(1)  C^était  alors  la  mode  de  tailler  les  ifs  en  leur  donnant  des  formes 
d'hommes  et  d'animaux.      ^ 

(2)  C'était  une  préparation  contre  la  peste.  Le  20  septembre  suivant,  Hé* 
roard  donne  au  Dauphin  deux  muscardins,  «  à  la  charge  de  les  laisser  fondre 
en  la  bouche  ».  Le  Dauphin  lui  dit  :  J'en  prendrai  quand  je  passerai  où 
il  y  a  du  mauvais  air, 

(3)  Cette  phrase  est  très-obscure  et  nous  avons  dû  la  reproduire  telle  quelle* 
Voici  ce  que  dit  le  journal  de  Lestoile  à  cette  date  :  «  La  peste  au  logis  de 
la  reine  Marguerite,  dont  deux  ou  trois  de  ses  offîciers  meurent»  et  entre  au- 
tres un  misérablement,  dans  une  pauvre  mazure,  près  les  fratU  ignoranti,  la 
fait  retirer  à  Issy,  au  logis  de  la  Haye,  se  voyant,  à  raison  de  cette  maladie, 
abandonnée  de  ses  officiers  et  gentilshommes,  v 

HÉROARD.    —  T.    I.  14 


210  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  iO y  dimanche j  voyage,  —  A  midi  parti  de  Meudon 
en  carrosse,  ne  voulant  aller  en  litière;  il  arrive  à  trois 
heures  à  Chailly  (1),  près  de  Longjumeau. 

Le  11,  lundi,  voyage.  —  On  lui  apporte  un  placet  de  la 
partd'un  prisonnier  qui  étoit  en  la  tour  de  Chailly  ;  il  en  est 
si  aise  qu'il  ne  sait  en  quelle  place  mettre  ce  placet,  dé- 
livre ce  prisonnier  qui  s'étoit  battu  avec  le  curé.  Mené  à 
l'église,  ramené  en  sa  chambre,  M.  de  la  Court,  exempt 
aux  gardes ,  hausse  la  tapisserie  pour  lui  faire  voir  le 
portrait  de  M.  de  Beaulieu-Ruzié,  secrétaire  d'État  et  sei- 
gneur de  Chailly,  étant  armé  à  cheval  comme  il  étoit 
à  la  bataille  d'Ivry  ;  peu  après  entrant  en  la  salle,  il  en 
voit  un  autre  tableau  de  son  long,  demande  :  Qui  est 
cettuilà?  M.. d'Anges  répondit  :  «  Monsieur,  c'est  M.  de 
Beaulieu  que  vous  avez  vu  là  dedans  à  cheval.  »  — Il  a 
donc  mis  pied  à  terre  (2)  ?  A  midi  parti  en  carrosse  pour 
aller  coucher  à  Villeroy,  il  arrive  à  trois  heures  et  un 
quart,  va  aux  jardins,  aux  fontaines,  partout. 

Le  12,  mardi,  voyage.  — A  douze  heures  et  un  quart, 
il  part  de  Villeroy  en  carrosse,  arrive  à  Fleury  à  quatre 
heures. 

Le  13,  mercredi,  voyage.  — Mené  à  la  messe  au  prieuré, 
il  va  aux  jardins,  fait  pécher  au  canal  (3)  qui  est  au-dessous 
du  parterre.  A  diner  M"^  d'Antragues  se  présente  pour  lui 
baiser  la  main;  il  fait  le  honteux,  rougit,  se  sourit  et  lui 


(1)  Ou  Chilly ,  château  bâti  par  Métezeau  pour  le  maréchal  d*Ëffiat. 

(2)  Il  existe  au  musée  de  Versailles  un  portraiV«n  pied  de  Martin  Ruzé,  sei- 
gneur de  Beaulieu  et  de  Chilly,  qui  pourrait  être  celui  placé  autrefois  à  Cliiily. 
Voy.  Notice  du  Musée  impérial  de  Versailles,  par  Eud.  Soulié,  2*  édi- 
tion, 3«  partie,  p.  114,  n"  3323. 

(3)  ]ve  château  de  Fleury  appartenait  alors  à  Henri  Clausse ,  filleul  du  roi 
Henri  II,  grand  maître  des  eaux  et  forôts  de  France.  Le  canal  de  Fleury  servit 
de  modèle  à  Henri  IV  pour  celui  de  Fontainebleau,  a  L'on  tient,  dit  le  P.  Dan, 
que  le  sieur  de  Fleury  ayant  vu  depuis  celui-ci  beaucoup  plus  grand,  plus 
large  et  plus  majestueux  que  le  sien^  y  fit  écrire  ou  pour  le  moins  dit  ces 
paroles  :  Voluit  me  vincere  Cœsar.  »  (Le  Trésor  des  merveilles  de  Fort' 
tainebleaUf  page  185). 


SEPTEMBRE  1606.  211 

tourne  le  dos.  Parti  en  carrosse  à  une  heure  pour  aller 
à  Fontainebleau;  à  une  lieue  de  Fontainebleau  arrive 
au  devant  de  lui  grande  quantité  de  noblesse.  Il  arrive 
àtrois  heures  et  demie  à  Fontainebleau^  baise  etembrasse 
le  Roi,  la  Reine,  M*"^  la  duchesse  de  Hantoue,  va  au  jar- 
din de  la  Reine,  joue  à  la  paume  sous  la  galerie.  Soupe 
avec  le  Roi.  Mis  au  lit,  il  s'amuse  à  deviser  avec  MM.  d'É- 
pernon,  leur  parle  du  canal  que  le  Roi  fait  faire,  qui  va 
jùsques  à  la  rivière. 

jLe  14,  jeudiy  à  Fontainebleau.  —  A  huit  heures  levé, 
vêtu  de  son  habit  de  satin  blanc  pour  le  baptême  ;  à  neuf 
heures  trois  quarts  déjeuné,  mené  chez  le  Roi  et  la  Reine, 
puis  à  la  chapelle  du  Braquemard  (1);  ramené  à  onze 
heures  trois  quarts;  dîné.  Il  veut  voir  sa  chambre  de  pa- 
rade, y  va,  se  y  ennuie  incontinent,  craint  départir  pour 
le  baptême  craignant  qu'on  lui  jetât  de  l'eau;  le  Roi  loi 
en  avoit  donné  l'appréhension,  on  l'assure  (2).  A  quatre 
heures  parti  de  sa  chambre  avec  les  cérémonieset  ordre 
ici  inséré  (3),  donné  par  M.  de  Rhodes,  grand  maître  des 
cérémonies.  Il  arrive  sous  le  poêle,  où  étoient  les  fonts; 
à  cinq  heures  et  demie  il  est  baptisé,  nommé  Louis;  M.  le 
cardinal  de  Joyeuse  parrain,  M™*  la  duchesse  de  Hantoue 
marraine.  M.  le  cardinal  de  Gondi  baptisa,  c'est-à-dire  fit 
les  restes  des  cérémonies.  Il  l'interrogea  et  répondit  à  pro- 
pos, ouvre  sa  poitrine  pour  y  recevoir  l'huile  ;  M.  de  Mont- 
pensier  lui  baissa  le  collet  pour  y  recevoir  le  chrême  sur 
les  épaules  ;  il  se  prend  à  sourire,  disant  :  Velà  qu^estfraid. 
Au  sel  il  dit  :  //  est  avalé  y  je  le  treuve  bon.  Cette  cérémonie 
dura  près  d'une  heure  (4),  puis  on  le  relire  par  la  chambre 


(i)  Ou  du  Jacquemard  ;  c'est  la  chapelle  dédiée  à  la  Vierge  et  à  saint -Saturnin. 

(2)  On  ie  rassure. 

(3)  Héroard  avait  réservé  une  place  dans  son  Journal  pour  y  insérer  Tordre 
du  cérémonial,  mais  il  ne  Ta  pas  fait.  On  peut  en  lire  les  détails  dans  le  Trésor 
des  merveilles  de  FontainebleaUf  pages  277  et  suiv. 

(4)  Les  deux  sœurs  du  Dauphin,  Mesdames  Elisabeth  et  Ctirisiine  furent 
baptisées  le  même  jour. 

14. 


212  JOURNAL  DE  JËAK  HÉROARD. 

de  la  Reine  et  celle  du  Roi  en  la  sienne.  Passant  sur  là 
terrasse,  il  aperçoit  dans  la  cour  Descluseaux  qui  étoit 
en  la  compagnie,  et  tout  le  régiment  en  la  cour;  il  l'ap- 
pelle :  Hél  mon  mignon!  Venez  mon  mignon!  Il  va  en  sa 
chambre;  il  lui  prend  une  humeur  de  vouloir  entrer  en 
garde,  se  fait  bailler  sa  pique,  se  fait  mettre  son  hausse- 
col.  A  sept  heures  et  un  quart  soupe,  à  neuf  heures  trois 
quarts  dévêtu,  mis  au  lit. 

Le  15^  vendredi,  à  Fontainebleau.  —  Mené  au  jardin  dies 
canaux,  puis  en  carrosse  à  la  maison  des  artifices  à  feu, 
il  va  chez  le  Roi  et  la  Reine,  est  mené  en  la  galerie  du  Roi 
d'où  il  regarde  courir  la  bague  en  la  basse-cour  (1).  M.  de 
Lorraine  le  vient  voir  à  son  souper;  il  se  fait  mettre  à 
bas  pour  le  saluer,  le  va  embrasser;  M.  de  Lorraine  lui 
donne  un  fort  beau  canon.  A  huit  heures  et  trois  quarts  le 
Roi  envoya  commander  qu'on  le  menât  au  pavillon  qui 
est  au  bout  de  la  grande  salle  pour  voir  les  artifices  à  feu, 
faitsen  forme  defortcarré,  défendu  par  des  hommes  etas- 
sailli  par  des  diables.  Il  y  est  mené  mais  ne  y  pou  voit  durer, 
s'en  vouloit  aller;  on  l'en  divertit  jusques  à  ce  que  le 
feu  fût  donné  aux  artifices;  voyant  les  diables  qui  cou- 
roient  autour  du  fort  :  Hé!  mon  Dieu,  quil  est  joli  !  dit-il , 
cela  dura  longtemps.  Ramené  à  dix  heures  en  sa  chambre. 

Le  16,  samedi.  —  Il  va  à  la  chapelle  au  bout  de 
la  salle  du  bal,  puis  chez  le  Roi  et  la  Reine,  prend 
congé  de  M"*^  la  duchesse  de  Mantoue,  puis  s'en  va  au 
grand  jardin,  où  il  voit  faire  des  verres  au  fourneau 
fait  sous  une  des  arcades  de  la  terrasse  (2).  Après  dîner  il 


(1)  Le  lendemain  du  baptême,  dit  le  P.  Dan,  «  se  passa  à  courre  la  bague, 
où  le  Roi,  avec  son  adresse  accoutumée,  remporta  plusieurs  fois.  C'est  ce 
que  j'en  ai  recueilli  de  Pimprimé  qui  fut  alors  ptiblié  et  de  plusieurs  personnes 
qui  y  étoient  présentes.  » 

(2)  C'est  sans  doute  l'origine  de  la  verrerie  royale  érigée  en  1641,  «  en  fa- 
veur du  sieur  Antoine  Clerici,  ouvrier  de  S.  M.  en  terre  sigillée.  »  Voy,  le 
P.  Dan,  page  338. 


SEPTEMBRE  1606.  Î13 

va  chez  le  Roi  et  la  Reine  leur  dire  adieu  et,  à  deux 
heures,  il  est  parti  de  Fontainebleau  en  carrosse  pour 
aller  coucher  à  Cély,  lyaison  appartenant  à  M.  de  Ron- 
neuil  de  Thou  (1).  Il  arrive  à  cinq  heures,  se  joue  au 
jardin,  va  voir  pêcher  au  canal.  A  six  heures  et  deniie 
soupe  en  se  jouant  d'une  sarbacane  de  verre  qu'il  a  voit 
fait  faire  à  la  verrerie. 

Le  il  y  dimanche^  à  Cély.  —  Il  va  au  jardin,  où  il  se  joue 
diversement,  et  à  trois  heures  y  fait  porter  sa  collation 
et  fait  mettre  sa  serviette  sur  une  bordure  de  buis  qui 
étoit  grande  et  épaisse. 

Le  19,  mercredi  y  à  Cély.  — Il  est  mené  à  Courance  (2) 
(Jans  mon  carrosse,  n'ayant  point  voulu  entrer  dans  celui 
de  M.  de  Fleury,  le  trouvant  trop  obscur.  Il  s'amuse  à 
ramasser  des  cailloux  au-dessous  de  la  source  du  bois, 
monte  à  la  grande  source,  goûte  dans  la  salle  des  palis- 
sades, sur  la  table  ronde  d'ardoise,  puis  va  voir  con- 
duire la  nacelle  sur  le  grand  réservoir.  Il  est  ramené  et 
arrive  à  six  heures  à  Cély. 

Le  20,  mercredi,  à  Cély.  — Mené  au  parc,  il  y  avoit  une 
petite  planche  à  passer,  où  M.  de  Souvré  glissa  et  donna 
d'un  pied  dans  l'eau.  Mamanga,  dit  le  Dauphin,  gardez 
de  tomber  dedans.  Il  craignoit  pour  lui  ;  on  lui  dit  :  «  Mon- 
sieur, Rirat  vous  portera,  ne  craignez  point.  »  —  Mais^ 
dit-il,  si  Birat  tombe  dedans l 

Le  21,  jeudi,  à  Cély.  —  Je  lui  parlois  des  machines  de 
guerre  et  entre  autres  des  échelles,  lui  disant  qu'en  haut 
il  y  avoit  des  poulies  revêtues  de  drap  de  peur  du  bruit, 
coulant  contre  les  murailles  pour  prendre  les  ennemis 


(1)  René  de  Tiiou,  seigneur  de  BonneuH  et  [de  Cély,  introducteur  des 
ambassadeurs. 

(2)  «  La  blancheur  et  le  cotirant  des  eaux  de  ce  beau  lieu,  dit  Dargenville, 
Tont  fait  nommer  Courance.  »  Cette  seigneurie,  comme  celle  de  Fleury,  ap- 
partenait alors  à  Henri  Clausse;  au  dix- huitième  siècle  elle  avait  passé  dans 
la  famille  de  Nicolai.  {Voyage  itioresque  des  environs  de  Paris,  1779  in-12, 
page  250,  ) 


214  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

qui  étoient  dans  les  villes  ^  et  au  bas  des  pointes  de  fer 
de  peur  qu'elles  ne  glissent;  il  me  demande  :  Papa 
en  avoit'il  pour  prendre  Sedan.  Il  veut  écrire  au  Roi  qui 
s'étoit  un  peu  trouvé  mal,  écrit,  moi  ayant  Thonneur  de 
lui  conduire  la  niain  comme  à  toutes  les  autres  qu'il 
avoit  écrites  (1);  il  m'envoya  quérir  à  mon  logis  pour 
cet  office. 

Papa  Je  suis  bien  marri  de  votre  maladie  ;  je  voudrois  bien  être  au- 
près de  vous  pour  vous  faire  service  et  vous  faire  passer  le  temps,  si 
vous  le  treuvez  bon  ;  mais  j*aurai  besoin  de  votre  carrosse  et  de  celle 
de  maman,  si  vous  plaît.  Je  sais  faire  de  beaux  jardios^  j'en  ai  fait  un 
en  cette  belle  maison ,  vous  le  verrez  un  jour  si  vou^.y  venez.  J'ai  fait 
aussi  une  belle  petite  fontaine  ;  j'ai  commencé  une  petite  maison, 
mais  c'est  que  je  ne  l'ai  pu  achever  pource  que  mon  valet  Birat  a  ou- 
blié mon  marteau  et  mou  ciseiiu  à  Saint-Germain.  J'ai  peur  de  vous 
ennuyer,  papa,  je  vous  donne  le  bonsoir  et  à  maman  aussi  ;  ma  plume 
est  bien  pesante.  Je  suis  et  serai  toujours,  papa,  votre  très-humble  et 

très-obéissant  fils  et  serviteur, 

Louis  Daulphin. 

Il  me  commanda  de  lui  faire  signer  Louis;  c'est,  la 
première  fois  qu'il  a  signé  Louis  (2).  Il  s'amuse  à 
griffonner  sur  un  papier,  fait  un  corbeau  (3). 

Le  22,  vendredi^  à  Cély.  —  Il  lui  prend  une  humeur 
de  vouloir  écrire  au  Roi;  il  m'envoie  quérir  à  mon 
logis  par  deux  fois  coup  sur  coup.  Il  écrit;  je  lui  conduis 
la  main  : . 

Papa,  je  loue  Dieu  de  ce  que  le  petit  Montglat  m'a  dit  que  vous 

a  )  C'est  pour  cette  raison  que  nous  ne  n^avons  pas  toujours  reproduit  Tor- 
tiiographe  de  ces  lettres. 

(2)  Dans  V Historiette  de  Malherbe,  Tanemant  des  Réaux  raconte  que  le  Roi 
lui  montra  la  première  lettre  «  que  M.  le  Dauphin,  depuis  Louis  XIII,  lui 
avoit  écrite  et  qu*ayant  remarqué  qu'il  avoit  signé  Loys,  sans  u,  il  demanda 
au  Roi  si  M.  le  Dauphin  avoit  nom  Loys.  Le  Roi  demanda  pourquoi.  — 
Parce  qu'il  signe  Loys  et  non  Louis.  On  envoya  quérir  celui  qui  mi»ntroit  à 
écrire  à  ce  jeune  prince  pour  lui  faire  voir  sa  faute,  et  Malherbe  disoit  qu'il 
élpit  cause  que  M.  le  Dauphin  avoit  nom  Louis,  »  (  Les  Historiettes,  édit. 
Paulin  Paris,  I,  277.)  On  trouvera  plus  loin  des  lettres  du  Dauphin  signées 
Loys. 

(3)  Héroard  a  conservé  ces  griffonnages  qui  n'ont  encore  aucune  forme. 


SEPTEMBRE  1606.  216 

étiez  guéri  ;  j'en  ai  fait  trois  petits  sauts,  j*en  ferai  six  quand  j'aurai 
l'honneur  d'être  auprès  de  vous,  et  encore  cent  ;  j'en  ai  bien  envie  pour 
vous  faire  très-humble  service ,  parce  que  je  suis  votre  petit  valet;  j'ai 
retenu  ici  le  petit  souda  avec  son  haussecou  ;  il  viendra  avec  moi  s'il 
vous  plaît,  papa  ;  je  m'en  vas  à  la  messe  prier  Dieu  pour  vous,  papa, 
et  pour  maman.  Bonjour,  papa,  bonjour;  bonjour,  maman,  je  suis  et 
serai  toujours,  papa,  votre  très-humble  très-obéissant  fils  et  servi- 
teur, 

Louis  Daulphin. 

A  quatre  heures  et  demie  il  va  à.  sa  nourrice  qui  étoit 
au  jardin  et  fait  caca;  elle,  par  faute  de  linge,  Tessuie 
avec  des  feuilles.  Le  voilà  à  crier,  à  pleurer  :  Ha!  la  m- 
laine!  M"*  de  Montglat  arrive  qui  demande  que  c'est?  — 
Cest  Doundoun  quim'a  torché  le  cul  avec  des  feuilles ,  etse 
retournant  vers  elle  :  Ha!  la  vilaine,  et  il  la  frappe  d'un 
petit  bout  de  houssine.  Achevé  de  nettoyer  avec  un  linge 
par  M"®  de  Ventelet,  n'ayant  voulu  permettre  que  ce  fût 
la  nourrice  tant  il  étoit  fâché  (1). 

Le  23,  samedi,  à  Cély.  —  A  neuf  heures  trois  quarts 
parti  en  carrosse  pour  aller  à  Chailly,  sur  le  bord  de  la 
forêt,  dîner  avec  le  Roi  qui  l'avoit  mandé,  y  étant  venu 
à  l'assemblée  (2).  Il  y  arrive  à  onze  heures.  Dîné  avec  le 
Roi,  de  la  viande  duRoi,  Le  Roi  lui  fait  tâter  le  goût  d'une 
huître  cuite  :  Boriy  dit-il,  j'en  mangerai  bien  encore  papa; 
leRoil'enrefusa.  A  une  heure  et  demie  il  part,  va  à  Fleury-, 
voit  toutes  les  avenues,  va  au  grand  canal  où  on  lui  avoit 
fait  mettre  une  roue  de  moulin  pour  lui  donner  du  plai- 
sir; il  faisoit  hausser  et  baisser  la  bonde  alternativement. 
Ramené  à  Cély  à  quatre  heures  et  un  quart;  il  avoit  porté 
de  Fleury  une  galère  de  jonchée,  le  voilà  soudain  au 
canal  pour  la  faire  voguer.  —  M.  de  la  Court  lui  dit  : 
«  Monsieur,  avez- vous  pas  bien  entendu  que  papa  vous  a 
dit  qu'il  vouloit  que  vous  apprinssiez  à  vous  laver  les 


(1)  Nous  ne  reproduisons  cette  scène  qu^à  cause  du  rool  du  Roi  auquel  elle 
donne  lieu  le  lendemain. 

(2)  Au  rendez- vous  de  chasse. 


216  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

mains  tout  seul  et  à  VOUS  torcher  le  cul.  —  Oui.  — aQue 
ne  lui  disiez- vous  quUl  ne  le  torcboit  pas  lui-même  !  t 
—  Je  n'eusse  osé,  il  m'eût  donné  le  fouet  (1). 

Le  24,  dimanche,  à  Cély.  —  A  dix  heures  et  demie  il 
dit  qu'il  a  faim  ;  je  lui  demande  s'il  vouloit  pas  dîner  : 
JVon,  dit-il,  je  veux  attendre  papa.  Le  Roi  arriva  à  onze 
heures  et  demie;  dîné  avec  le  Roi.  Il  va  en  sa  chambre, 
où  le  Roi  se  joue  à  lui.  A  deux  heures  et  demie  parti  de 
Cély  en  carrosse,  avec  le  Roi  qui  le  mèneàFleury;  amené 
au  moulinet  du  canal.  A  quatre  heures  le  Roi  part  pour 
aller  à  la  chasse,  et  le  Dauphin  à  Fontainebleau;  il  ar- 
rive à  six  heures  et  un  quart,  va  chez  la  Reine,  est  ra- 
mené en  sa  chambre  qui  regarde  Tétanç,  vers  la  grande 
galerie. 

Le  25,  lundif  à  Fontainebleau.  —  A  neuf  heures  mené 
à  la  chapelle,  puis  au  jardin  de  la  Reine;  monté  en  la 
chambre  du  Roi  et  de  la  Reine,  puis  à  onze  heures  il  va 
dîner  avec  e  Roi  en  sa  chambre.  Il  ne  veut  pomt  de  bet- 
terave, y  ayant  tàté;  le  Roi  lui  donne  du  fenouil  vert, 
il  dit  qu^il  le  plantera  dans  son  jardin.  Il  va  chez  la  Reine, 
puis  en  sa  chambre,  à  une  heure  se  meta  la  fenêtre  du 
cabinet,  commande  aux  laquais  :  Ne  faites  point  de  mal 
à  cette  femmCy  qui  puisoit  de  l'eau,  se  ressouvenant  y 
avoir  vu  jeter  une  femme  dans  la  fontaine  par  les  la- 
quais, au  dernier  voyage  (2).  A  quatre  heures  et  demie 
mené  au  grand  canal ,  puis  au  jardin  des  canaux,  il  va 
voir  Taulruche  puis  les  gazelles;  il  s'amuse  autour  de 
l'eau,  voit  les  ombres  dans  l'eau  de  ceux  qui  étoientà 


(1)  On  trouve  dans  le  Journal  de  Lestoile  les  ?ers  suivants  sur  le  Roi  et  son 
confesseur  : 

J'avols  toaloars  bien  ouY  dire, , 
Depuis  le  temps  que  J'ai  vécu, 
Que  quiconque  étoit  notre  Sire, 
De  coton  se  torchoit  le  c.  ; 
Mais  notre  Roi,  par  grand  merveille, 
De  Colon  se  bouche  l'oreille. 


(2)  Héroard  n*a  pas  parlé  précédemment  de  ce  détail. 


SEPTEMBRE  1C06.  217 

Topposite  avoir  la  tête  dedans  et  les  pieds  eii  haut ,  et 
dit  :  Hé!  velà  les  antipodes!  Ramené  à  six  heures,  il  ren- 
contre le  Roi  qui  le  ramène  en  la  chambre  de  la  Reine  et 
souper  avec  lui. 

Le  26,  mardi,  à  Fontainebleau.  —  Il  va  par  le  long  du 
canal  de  l'étang  au  grand  jardin ,  s'amuse  à  la  fontaine 
du  Tibre  à  faire  donner  et  arrêter  l'eau.  Mené  chez  la 
Reine  lui  donner  le  bonjour,  puis  retourné  en  sa  chambre. 
Amusé  jusqu'à  trois  heures  et  demie  à  peindre,  ayant 
fait  apporter  des  couleurs.  — M.  de  Sillery,  garde  des 
sceaux,  le  vient  voir. 

Le  27,  mercredi.  —  Mené  à  neuf  heures  trois  quarts  au 
jardin  des  canaux  où  il  trouve  le  Roi,  il  lui  donne  le  bon- 
jour et  se  y  joue  jusqu'à  dix  heures  et  un  quart.  Ramené 
par  le  grand  jardin  à  la  messe,  puis  chez  la  Reine.  Il  lui 
donne  le  bonjour  et,  à  onze  heures  et  trois  quarts,  en 
sa  chambre,  dîné. 

Le  28,  jeudi,  —  Se  jouant  avec  un  fouet  de  postillon ,  il 
le  va  passer  sur  de  la  fumée  de  genièvre  et  dit  ;  C'est 
parce  qu'il  vient  de  PariSy  je  le  passe  pardessus  le  feu.  La 
peste  étoit  à  Paris.  —  M.  de  Souvré  le  vient  voir  et  lui  dit  : 
<(  Monsieur,  vous  aurez  aujourd'hui  cinq  ans,  il  ne  faut 
plus  être  opiniâtre;  »  il  répond  gaiement  et  souriant  : 
fai  tout  laissé  à  Saint-Germahi,  dans  mon  cabinet  des  ar- 
mes. —  A  midi  dîné  en  la  salle  du  bal  avec  le  Roi. 

Le  29,  vendredi.  —  Mené  au  jardin  des  canaux,  où  le  Roi 
faisoit  pêcher  des  truites.  Il  va  chez  la  Reine ,  s'amuse 
à  écrire  disant  :  Je  ferai  bien  d\n  o  un  a,  et  il  le  faisoit. 

Le  30,  samedi.  —  Il  prie  Dieu,  dit  ses  quatrains  de  Pi- 
bracet,  à  celui  où  il  y  a  que  Dieu,  d'un  soufle  de  sa  bou- 
che, nous  peut  emporter,  M"®  de  Montglat  lui  remontre 
que,  s'il  n'éloit  sage,  que  Dieu  l'emporteroit  bien  loin, 
d'un  coup  de  son  soufle.  Eh!  dit-il,  je  m'en  retourne- 
rois  dans  le  ventre  à  maman.  —  Le  Roi  lui  donne  un 
barbet,  il  demande  :  Papa,  que  sait- il  faire"!  Comment 
s'appelle-t-ill  le  Roi  lui  répond  :  «  Il  s'appelle  Lion.  »  Il 


218        JOURNAL  D£  J£AM  HÉROARD. 

rembrasseetlebaise.M"*  de  Monlglatren  reprend  et  lui 
ditquil  ne  faut  point  de  chiens,  qu'il  est  si  laid.  — 
J'aime^  dit-il,  tout  ce  qui  vient  de  papa.  —  Soupe  avec  le 
Roi.  Il  va  avec  le  Roi  en  la  chambre  de  la  Reine,  laquelle 
lui  donne  deux  pièces  de  monnoie  d'or;  ramené  en  sa 
chambre,  querelle  pour  ces  pièces  d'or  entre  M™®  de 
Hontglat  et  sa  nourrice ,  lui  bien  empêché  pour  les  con- 
tenter toutes  deux;  et  ses  larmes  et  cris  voyant  pleurer 
sa  nourrice  [sic]  ;  enfin  apaisé  (1). 

Le  V^  octobrey  dimanche,  à  Fontainebleau,  -r-  Mené  au 
jardin  des  canaux,  au  Roi,  où  M.  de  Vitry  emmena  la 
meute  de  chiens  que  le  prince  de  Galles  avoit,  depuis 
quelques  mois,  envoyée  à  M.  le  Dauphin  (2)  ;  le  Roi  lui 
demande  :  «  Mon  fils,  que  lui  envoyerez-vous  en  récom- 
pense de  ces  chiens?  »  —  De  petits  chevaux,  mais  que  ma 
petite  jument  les  ait  faits.  —  Il  vouloit  aller  au  rut  avec 
le  Roi  et  la  Reine;  il  en  est  diverti ,  est  mené  au  chenil. 
'. —  Mené  au  cabinet  de  la  Reine,  où  il  s'amuse  à  jouer  aux 
cartes,  au  hoc;  le  petit  More  (3)  l'appelle  coquin ,  il  lui 
jette  ses  caries  au  visage. 

Le  2,  lundi.  — r  A  neuf  heures  déjeuné  ;  M.  de  Lesdi- 
guières  y  étoit  présent  qui  lui  promet  des  armes  de  Mi- 
lan. Mené  au  jardin  des  canaux,  Ange  Cappel,  sieur  du 
Luat,  lui  fait  la  révérence,  lui  dit  qu'il  est  son  très- 
humble  serviteur;  le  Dauphin  l'ayant  vu  un  peu  retiré 
dit:  Mamanga,  il  ressemble  à  maître  Guillaume  (4),  le  voyant 
chauve  et  la  barbe  rase  (5).  La  Reine  le  mène  en  carrosse 


(1)  Voy.  au  20  juillet  précédent. 

(2)  Voy,  au  12  janvier  précédant, 

(3)  Main  de  la  Reine. 

(4)  Le  fou  du  Roi. 

(5)  Ange  Cappel,  sieur  du  Luat,  était,  dit  Tallemant des  Réaux,  une  es- 
pèce de  fou  de  belles-lettres  qui  fit  imprimer,  pour  flatter  M.  de  Sully,  un  petit 
livre  intitulé  :  Le  Confident,  et  un  autre  au  frontispice  duquel  «  il  étoit  peint 
comme  un  ange  avec  des  ailes  et  de  la  barbe  au  menton ,  et  des  vers  qui 
disoient  qu^il  n'avoit  rien  d'humain  que  la  barbe.  »  (  Les  Historiettes,  édit. 
Paulin  Paris,  l,  Ul  et  121.) 


OCTOBRE  iCK)6.  319 

dans  la  forêt  au  devant  du  Roi  qui  étoit  allé  à  la  chasse 
du  chevreuil. 

Le  3,  mardi  y  à  Fontainebleau.  —  Éveillé  à  une  heure 
après  minuit^  en  sursaut^  avec  un  cri  haut  extrêmement, 
et  effroyable.  Sa  nourrice  et  M"*  de  Ventelet  vont  à  lui, 
demandant  ce  qu'il  avoit  :  Hél  c'est  quepapas'enva  sans 
moiy  pleurant  et  fondanten  larmes;  hé!  je  veux  aller  avec 
papa,  attendez-moi  y  papa!  Il  le  songeoit  et  s'en  éveille; 
il  aimoit  fort  et  craignoit  le  Roi  ;  il  se  rendort  à  peine  ayant 
le  cœur  saisi.  Éveillé  à  sept  heures,  sa  nourrice  lui  a  de- 
mandé :  a  Monsieur,  qu'aviez  à  songer  et  à  crier  cette 
nuit?  »  —  Doundoun,  c'est  que  je  songeois  que  j'étois  à 
la  chasse  avec  papa,  j'ai  vu  un  grand,  grand  loup  quivou- 
loit  manger  papa  et  un  autre  qui  me  vouloit  manger ,  et  j'ai 
tiré  mon  épée^puis  je  les  aï  tués  tous  deux(i).  —  A  huit 
heures  trois  quarts  dévêtu.  On  lui  a  lavé  les  jambes  dans 
de  Teau  tiède,  aubassin  delà  Reine;  c'est  la  première  fois. 

Lek^  mercredi.  —  Il  va  courant  jusquV,n  la  chambre 
de  M.  de  Guise  pour  donner  le  bonjour  au  Roi,^  qui  s'en 
alloit  à  la  chasse.  Mené  chez  le  Roi  au  retour  de  la  chasse. 

Le  5,  jeudi.  —  Il  va  au  jardin  des  canaux  ,  est  ramené 
avec  le  Roi,  qu'il  ne  veut  point  quitter  pour  dîner  avec 
lui. 

Le  6,  vendredi.  —  Mené  au  grand  canal  où  étoit  le  Roi 
qui  se  promenoitsur  la  chaussée,  parlant  à  un  capitaine 
espagnol  tout  seul  ;  M™°  de  Montglat  le  lui  dit,  il  répond  : 
S'il  vouloit  faire  mal  à  papa,  je  le  battrois  bien.  —  Diné 
avec  le  Roi;  il  prend  plaisir  à  ouïr  maître  Guillaume. 
—  Mené  chez  le  Roi  et  la  Reine  au  cabinet,  il  s'amuse  à 
faire  des  châteaux  de  cartes;  M.  de  Verneuil  lui  de^ 
mande  :  a  Mon  maître,  cette  maison  est-elle  à  vous?  »  — 
Non,  je  n'en  ai  point,  elle  est  à  papa.  —  ce  J'en  ai  une, 
moi.  »  —  Qui  est-elle? —  et  Verneuil.  »  —  Vous  êtes  un  men- 
teur, elle  est  pas  à  vous,  elle  est  à  votre  maman.  —  Soupe 

(1)  Héroard  a  écrit  en  marge  de  son  journal  l'Augurium. 


220  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

avec  le  Roi  qui  lui  fit  servir  de  la  viande;  il  voulut  de- 
mander au  Roi  du  poisson  (1),  le  Roi  lui  dit  un  peu  brus^ 
quement  qu'il  l'envoyeroit  souper  en  sa  chambre  s41  ne 
mangeoit  sa  viande  ;  il  se  tut  tout  court  et  ne  demanda 
plus  rien ,  et  mangea  du  mouton  bouilli  (  deux  nœuds 
de  la  queue). 

Le  7,  samedi,  à  Fontainebleau.  —  M'"*  de  Montglat  lui 
dit  :  «  Monsieur,  vous  pleurerez  bien  quand  vous  ne  serez 
plus  avec  moi  et  que  vous  irez  avec  M.  de  Souvré.»  Il  lui 
répond  :  Mamanga,  ne  parlons  point  de  cela.  —  Il  va  avec 
la  Reine  au  devant  du  Roi  revenant  de  la  chasse. 

Le  8,  dimanche.  —  Il  va  au  jardin  des  canaux,  puis  en 
celui  où  étoient  les  gazels  (stc),  les  fait  courir  et  son 
chien  après  eux.  Dîné  avec  le  Roi. 

Le  9 y  lundi.  —  La  Reine  le  mène  en  son  carrosse  jus- 
ques  à  la  route  de  Moret,  pensant  rencontrer  le  Roi  reve- 
nant de  la  châsse. 

Le  iO^  mardi.  —  Mis  en  carrosse  avec  LL.  MM.  pour 
aller  aux  toiles,  hors  de  la  forêt,  au  commencement  du 
chemin  de  Melun.  Il  voit  prendre  quinze  ou  seize  san- 
gliers. 

Le  13,  vendredi.  —  Le  Roi  venoit  déjouer  et  avoit 
perdu,  et  le  baisant  lui  dit  :  «Mon  fils  je  viens  déjouer 
tout  votre  bien.  »  —  Excusez-moi,  papa,  il  n'est  pas  à 
moi,  il  est  à  vous,  papa.  Il  va  donner  le  bonsoir  à  LL.  MM. 
puis  revient  en  sa  chambre  où  il  se  joue  encore,  fait 
prendre  à  Boileau,  son  violon,  un  petit  fagot  de  paille 
entre  les  jambes,  chantant  :  a  Vous  ne  me  sauriez  bou- 
teur,  bouter,  etc.;  »  lui,  avec  le  flambeau,  le  suit  partout 
et  y  mit  le  feu  par  deux  fois. 

Le  iky  samedi.  —  Mené  au  lever  de  la  Reine  et  de  là 
en  carrosse  pour  aller  trouver  le  Roi  au  grand  canal,  il 
le  rencontre  en  chemin  ;  le  Roi  le  ramène  et  le  mène  au 
parterre  du  Tibre,  où,  par  les  sentiers  des  compartiments, 
_  -  __■■■_■_ ■  —  - 

(I)  C'était  un  vendredi. 


OCTOBRE  1606.  22t 

le  Roi  court  après  lui,  faisant  semblant  de  lui  vouloir 
prendre  son  chapeau  sur  la  lête,  puis  il  court  après  le 
Roi  qui  se  laisse  surprendre.  —  A  six  heures  et  demie 
soupe;  ilyavoit  un  page  de  la  chambre  auquel  il  de- 
manda :  Comment  vous  appelez-vous?  —  «  Monsieur,  je 
m'appelle  Des  Ars.  »  —  Vous  êtes  donc  un  arc?  il  vous  faut 
attacher  une  corde  au  nez  et  au  bout  des  jambes,  et  puis  y 
mettre  une  flèche  et  tirer.  11  dit  d'un  autre  page  de  la 
chambre  qui  se  nommoit  Racan  (1)  :  Mamxingay  velà  Varc 
en  ciel,  pour  ce  qu'il  tournoit  le  nom  en  son  entende- 
dément  imaginant  Arcan,  et  ajoutoil  ciel  en  sa  petite 
fantaisie;  il  avoit  et  se  plaisoitàdes  pareilles  rencontres. 

Le  15,  dimanche,  à  Fontainebleau.  —  A  neuf  heures  et 
demie  déjeuné.  Il  flalte  M""*"  de  Montglat,  lui  baise  les 
main^,  la  robe,  lui  saute  au  col;  c'étoit  instruction,  non 
de  son  naturel.  Dîné  avec  le  Roi.  A  six  heures  et  de- 
mie soupe;  il  demande  à  un  page  de  la  Reine  qui  étoit 
Italien  :  Comment  vous  appelez-vous  ?  —  «  Monsieur,  je 
m'appelle  Pettrousse  (2).  »  —  Vous  appelez  donc  Trous- 
sepet,  dit-il  soudain. 

Le  16,  lundi.  —  Il  va  chez  le  Roi  en  son  cabinet,  prend 
congé  de  lui;  le  Roi  s'en  alloit  à  Nemours  (3)  et  de  là 
voir  le  canal  de  Briare.  Mené  chez  la  Reine ,  il  prend 
congé  d'elle;  la  Reine  part. 

Le  18,  mercredi,  —  Il  va  à  la  volière  et  de  là  chez  M.  de 
Roquelaure,  où  il  voit  manier  (4)  sa  petite  mule,  qui 
même  passoit  par-dessus  un  cerceau,  à  quoi  il  prenoit 
un  extrême  plaisir. 

Le  20,  vendredi,  —  Mené  voir  M*"^  la  comtesse  de  Moret. 

Le  24,  mardi.  — Mené  à  la  messe;  M.  Birat  le  portoit 


(1)  Honorât  dé  Bucil ,  seigneur  de  Racan,  parent  de  la  comtesse  de  Moret  ; 
il  fut  nn  des  premiers  membres  de  TAcadémie  française  et  mourut  en  1670. 

(2)  Petrucci. 

(3)  Voy.  la  lettre  du  Roi  à  Mn™e  de  Montglat,  écrite  lé  19  de  Nemours, 
{Lettres  missives  ^  VII,  19.) 

(4)  Dresser  la  petite  mule  de  M.  de  Roquelaure. 


222  JOURNAL  DE  JEAN  BÉROARD. 

ayant  la  tête  nue  et  M.  de  Belmont  marchoit  auprès,  ]a 
tête  couverte  ;  il  dit  à  M.  Birat  :  Mettez  votre  chapeau.  — 
«  Honsieu^^  je  suis  bien.  »  —  Non^  non,  mettez  votre  cka^ 
peau,  vous  êtes  vieil  ;  ôtez  votre  chapeau,  Belmont. 

Le  25)  mercredi.  —  Il  est  mené  à  la  messe,  puis  a  voulu 
•monter  à  l'horloge  y  voir  le  Vulcain  Jacquemard  (1). 
Mené  chez  H"'^  la  comtesse  de  Horet,  puis  au  jardin  des 
Mathurins  et  de  là  en  la  chambre  de  M.  Héroard  (2). 

Le  27  octobre,  vendredi,  à  Fontainebleau.  —  Je  parlois 
du  Blond  (3)^  peintre ,  disant  qu'il  faisoit  bien  les  visa- 
ges, il  demande  ;  El  pour  le  reste  ? 

Le  28,  samedi.  —  Mené  par  le  jardin  de  la  Reine  en  la 
conciergerie,  voir  M"*^  la  comtesse  de  Moret. 

Le  29,  dim^inche.  —  Mené  à  la  messe,  à  la  chapelle  de  Ja 
salle  du  bal,  il  se  dépèche  de  y  aller  afin  que  Madame 
ne  les  autres  petits  ne  y  soient  pas  comme  lui.  Mené  au 
jardin  du  Tibre,  il  y  court  le  cerf  ;-c'étoit  M.  Birat  puis 
son  page  Bompar,  puis  il  se  fait  le  cerf.  Il  donne  à 
manger  aux  cygnes,  va.par-dessous  la  terrasse  au  logis 
ûeuf  de  M.  Zamet,  et  de  là,  par  la  conciergerie  et  le  jar- 
din de  la  Reine,  en  sa  chambre.  Mené  au  jardin  des 
canaux  ;  il  va  voir  les  autruches  et  après  va  voir  manier 
la  petite  mule  de  M.  de  Roquelaure  qui  passoit  dans  un 
cercle,  sautoit  sur  le  bâton,  se  mettoit  à  genoux, 
marchoit  dessus  avec  un  singe  dessus;  le  Dauphin  y 
fais'oit  monter  des  laquais  et  prenoit  plaisir  à  les  voir 
tomber.  A  six  heures  et  un  quart  soupe;  les  pages  de  la 
chambre  du  Roi  y  viennent,  le  font  jouer  aux  cloches 
d'ivoire  et  le  moine  dessous,  puis  aux  piliers  où  Ton 
demande  :  La  compagnie  vous  plaît-elle?  (jeu  d'enfants 
de  douze  à  quinze  ans).  11  y  jouoit,  entendoit  le  jeu. 


(1)  Voy,  la  note  du  30  juin  1605. 

(2)  Héroard,  malade  depuis  le  16,  était  convalescent;  le  27  il  reprend  le 
Journal  continué  en  son  absence  par  Papolhicaire  Guérin. 

(3)  Nicolas  le  Blond  se  trouve  parmi  les  peintres  portés  dans  les  comptes 
de  rh6tel  de  Henri  IV  de  1605  à  1610. 


NOVEMBRE  leoe.  223 

Le  30  octobre^  lundi  y  à  Fontainebleau.  —  M.  de  Gramont^ 
éciiyer  de  M.  de  Roquelaure,  lui  demande  :  «  Monsieur, 
connoissez-vous  M.  de  Roquelaure?»  -^Otii.  -^  «  A  quoi 
le  connoissez-vous?  »  —  Cest  qu*il  esV  borgne  (1)  ;  et  il  se 
prend  à  rire,  mais  d'un  rire  d'hôtelier,  car  il  n'étoît  pas 
grand  rieur.  A  onze  heures  trois  quarts  il  dit  sa  leçon; 
il  y  a  bien  de  la  peine  à  le  y  faire  résoudre  ;  auparavant 
il  s'amusoit  à  chasser  des  mouches.  A  six  heures  et  un 
quart  soupe  ;  les  pages  de  la  chambre  du  Roi  arrivent, 
se  mettent  à  jouer  à  La  compagnie  vousplait-eUe?  puis  à 
Biscumbiselc.  ;  il  fait  le  maître  aucunes  fois,  et  quand  il 
ne  sait  pas  dire  quelque  chose  qu'il  faut,  il  le  demande; 
il  joue  à  ces  jeux  ici  comme  s'il  avoit  quinze  ans,  joue 
à  faire  allumer  la  chandelle  les  yeux  bouchés. 

Le  31,  mardi,  —  Un  homme  qu'il  avoit  fait  mettre 

.  hors  de  prison  (2),  le  vient  remercier;  il  lui  dit  :  Soyez 

homme  de  bien  à  l'avenir.  Sa  partie  y  étoit  x  Soyez  gens 

de  bien  tous  deux  et  ne  vous  demandez  plus  rien,  et  priez 

Dieu  pour  papa  et  pour  maman. 

Le  1"  novembre,  mercredi^  à  Fontainebleau.  —  Mené  à 
la  chapelle  de  la  salle  du  bal,  il  se  confesse  à  son  au- 
mônier pour  la  première  fois. 

Le  4,  samedi,  —  Vêtu,  peigné  paisiblement;  M.  Za- 
met  y  étoit,  ce  qui  le  retenoit,  craignant  qu'il  ne  dit 
à  la  Reine  s'il  faisoit  le  fâcheux.  —  Il  se  joue  à  divers 
jeux,  les  pages  de  la  chambre  avec  lui;  ilsdansentle 
branle  :  Ils  sont  à  Saint-Jean  des  chouxy  et  se  donnent  du 
♦pied  au  cul;  il  le  dansoit  et  faisoit  comme  eux. 


(i)  «  II  perdit  un  œil  d^une  épine  qui  lui  perça  la  prunelle,  comme  il  étoit 
à  la  portière  du  carrosse,  en  allant  voir  M"*  de  Maubuisson ,  sœur  de  Mme  de 
Beaufort.  Or,  un  jour  qu'il  éioil  en  carrosse  avec  Henri  IV,  il  s'avisa  en  pas- 
sant de  demander  à  une  vendeuse  de  maquereaux  si  elle  connoissoit  bien  les 
jnâies  d'avec  les  femelles  :  Jésus!  dit-elle,  il  n'y  a  rien  de  plus  aisé;  les  mâles 
sont  borgnes.  »  {Les  Historiettes  de  Tallemant  des  Réaux,  I,  37.) 

(2)  Voy.  au  1 1  septembre  précédent.  Héroard  a  écrit  par  erreur  *«  qu'il  avoît 
fait  mettre  en  prison.  » 


224  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  5,  dimanche,  à  Fontainebleau,  —  Il  joue  aux  barres 
et  entend  le  jeu  et  les  termes  du  jeu.  A  cinq  heures  le 
Roi,  arrive,  revenant  de  Montargis;  il  lui  va  au  devant 
courageusement  (1)  et  toujours  courant  jusques  au  pied 
de  Tescalier  de  la  basse-cour,  va  en  la  chambre  du  Roi, 
où  il  se  joue  jusques  à  six  heures  que  la  Reine  arrive; 
rayant  saluée,  peu  après  il  s'en  va  en  sa  chambre. 

Le  6,  lundi,  — Il  sort  avec  le  Roi,  qui  s'en  alloit  prome- 
ner ;  il  pleuvoit,  le  Roi  lui  dit  :  a  Mon  fils,  il  pleut;  allez- 
vous-en.  »  -^  NonyS'ilvousplaît,papa;je  crains  pas  la  pluie. 
—  c(  Mais  je  crains  que  vous  ne  deveniez  malade.  »  —  Je 
le  serai  pas,  papa,  et  il  le  suit.  C'étoit  d'amour  qu'il  avoit 
au  Roi,  car  il  craignoit  d'aller  à  la  pluie.  Ramené  en  la 
chambre  de  la  Reine  ,  il  s'en  va  en  la  chambre  du  Roi, 
le  y  attendant  pour  diner;  M.  le  prince  de  Condé  prend 
la  serviette,  la  lui  présente  pour  la  servir  au  Roi,  le 
Dauphin  Jui  dit  :  Attendez  que  papa  soit  venu;  gardez^ 
là,  puis  je  la  prendrai;  dîné  avec  le  Roi.  —  Le  Roi  lui 
fait  la  guerre,  lui  disant  qu'il  est  amoureux  de  la  Torna- 
boni,  l'une  des  filles  de  la  Reine;  il  en  est  honteux  et 
en  eût  volontiers  pleuré;  cela  lui  fait  prendre  envie  de 
revenir  en  sa  chambre.  —  Mené  chez  le  Roi  pour  lui 
donner  le  bonsoir,  le  Roi  le  voulant  asseoir  sur  le  lit 
vert  du  cabinet  lui  dit  :  «  Mon  fils,  mettez-vous  ici  entre 
maman  et  moi.  »  — Excusez-moi,  papa,  je  me  mettrai 
bien  là  derrière,  dit-il  par  respect. 

Le  7,  mardi.  —  Il  s'amuse  à  mettre  en  bataille,  file  à 
file,  toute  sa  compagnie  de  pièces  de  poterie,  et  le  Dau-^ 
phin  (2)  étoit  à  la  tète.  —  Mené  chez  le  Roi  au  cabinet, 
où  il  s'amuse,  avec  de  l'encre  et  une  plume,  à  faire  des 
oiseaux  ;  il  joue  à  trois  dés,  M.  de  Bassompierre  contre 
lui,  en  lui  apprenant  le  jeu. 


(1)  Ce  mot  indique  sans  doute  que  le  Dauphin  éprouve  encore  une  cer* 
laine  crainte  lorsqu'il  lui  faut  aller  au  devant  du  Roi. 

(2)  Une  figurine  qui  le  représentait  ou  quMl  désignait  sous  son  nom. 


NOVEMBftK  1006.  326 

Le  8,  mercredi,  —  il  dit  vingt -cinq  quatrains  de 
Pibrac.  Mené  chez  le  Roi,  le  Roi  lui  dit  qu'il  veut  que 
le  petit  More  (1)  couche  avec  lui.  — Ilnoirciroit  les  drdpSy 
papa,  n'ayant  point  voulu  dire  qu'il  ne  le  vouloit  pas. 

Le  9,  jeudiy  à  Fontainebleau.  —  Mené  chez  le  Roi ,  qui 
étoit  encore  au  lit,  le  Roi  le  met  dessus,  lui  disant  :  a  Vous 
êtes  un  petit  veau.  »  —  Excusez-moi,  papa,  si  vous  aviez  vu 
comme  je  saute  y  vous  diriez  pas  que  je  sois  veau, —  Il  va 
chez  M.  de  Rosny,  au  bout  du  parterre,  est  ramené  chez 
la  Reine,  puis  du  balcon  de  l'escalier  il  regarde  H.  de 
Créquy  et  autres  qui  jouoient  au  ballon  en  la  cour.  —  Le 
Roi  l'envoie  quérir  pour  souper,  puis  il  retourne  en  sa 
chambre  pour  faire  habiller  tous  ces  petits  qui  étoient 
avec  lui,  avec  Madame  et  M"*'  de  Vendôme,  pour  un  ballet. 
Il  n'en  veut  point  être,  dit  :  J'en  fairai  demain  un  tout  de 
garçons,  retourne  chez  le  Roi,  où  il  voit  danser  ce  ballet. 

Le  10,  vendredi.  — Mené  chez  le  Roi  et  la  Reine;  la 
Reine  lui  demande  s'il  veut  dîner  avec  elle,  il  s'en  ré- 
jouit, n'en  peut  être  dissuadé.  Il  va  à  la  messe  avec  la 
Reine ,  et  revient  avec  elle;  dîné  avec  elle  à  douze  heures 
et  demie. 

Le  iif  samedi.  —  Mené  chez  le  Roi,  où  il  trouve  la 
Reine.  Le  Roi  lui  dit  :  «  Mon  fils,  je  m'en  vais  à  Saint* 
Germain,  voulez-vous  venir  avec  moi 'i  »-r- Oui, papa.  La 
Reine  lui  dit  :  o  Mais  papa  va  en  poste.  »  —  Cest  tout  un, 
j'irai  à  pied,  je  courrai  tant  que  je  pourrai,  et  s'il  va  trop 
fort  je  m'arrêterai,  et  puis  je  m'en  retournerai.  Le  Roi 
lui  dit  :  «  Mon  fils,  me  servirez-vous  bien?  »  —  Oui,  papa. 
^-c(Medonnerez-vous  bien  ma  chemise,  mon  collet,  mon 
mouchoir?  »  —  Oui, papa  ?  —  «Mais  vous  ne  me  sauriez 
donner  mes  bottes?  »  — Excusez-moi,  papa,  je  ferai  tout, 
dit-il  gaiement.  La  Reine  lui  dit  :  «Mais  je  veux  aussi 
que  vous  me  serviez.  »  —  Je  le  veux  bien,  maman.  —  c<  Mais 
vous  ne  me  sauriez  coiffer.  »  —  Excusez-moi,  maman; 


(1)  Nain  de  la  Aeine. 

HÉROABD.   -^  T.  I.  15 


226  JOURNAL  DE  JEAN  HËROARD. 

puis,  reconnoissant  qu'il  s'étoit  mépris,  et  y  ayant  songé, 
il  s'en  va  droit  à  la  Reine  :  Maman,  ce  sera  ma  soeur. 

Le  12,  dimanche.  —  Les  députés  da  Dauphiné  loi 
^  viennent  faire  la  révérence  en  corps,  lui  témoignant  leur 
fidélité  et  affection,  et  le  suppliant  de  les  conduire  devers 
le  Roi  pour  le  supplier  d^accorder  leui^  demande,  à  la- 
quelle il  avoit  intérêt  (c'étoit  pour  réunir  au  Dauphiné 
la  Bresse,  donnée  en  récompense  du  marquisat  dé  Saluées) 
Il  les  remercia  de  leur  bonne  volonté,  leu^  promit  là 
sienne  selon  les  occasions,  mais  [leur  dit]  pour  ce  sujet 
que  tout  étoit  à  papa.  M.  de  Lesdiguières  lès  Conduisit.  — 
Il  va  chez  la  Reine,  puis  à  la  Volière,  de  là  chez  M.  Zàmet, 
d'où  il  voit,  en  la  cour,  courir  deux  renards;  il  étoit  à  la 
fenêtre  d'où  il  commande  :  Maître  Martin^  lâchez  ce  chien 
blanc,  puis  celui-ci  ou  celui-là,  les  nommant  parleur 
nom;  il  commandoit  magistralement  et  à  propos. 

Le  13,  lundiy  à  Fontainebleav,.  —  Mené  chez  le  Roi  et 
chez  la  Reine,  puis  à  la  chapelle  de  la  salle  dû  bàl  ;  il 
va  de  là  au  grand  jardin,  où  il  joue  au  ballon,  du  poing  : 
M.  de  Bassompierre  le  lui  avoit  donné;  dîné  avec  le 
Roi.  —  11  causoit  avec  Mathurine  (1),  lui  dit  que  si  elle 
étoit  morte  il  la  feroit  mettre  en  terre;  M.  FaiÀûônier 
lui  dit  :  a  Monsieur,  vous  en  ferez  donc  des  reliques?  » 
—  Ho  I  dit-il  en  souriant,  une  belle  relique'  de  folle. 

Le  14,  mardi.  —  11  voit  Boileau,  son  violon,  ^ui  ca- 
ressoit  Joron ,  l'une  de  ses  femmes  de  chambré,  de  la- 
quelle Boileauétoit  amoureux;  elle  étoit  couchée  au  lit 
de  sa  nourrice  :  Boileau,  venez  ici,  venez  çà,  véhéz  à  moiy 
dit-il,  impérieusement;  et  comme  il  se  fut  approché  : 
Qui  vous  fait  si  hardi  de  vous  jouer  à  mes  femmes  de 
chambre?  et  devant  moi!  Il  s'amuse  à  ses  animaux  de 
poterie,  qu'il  met  en  bataille,  Tappelle  sa  compagnie. 

Le  15,  mercredi.  —  Mené  chez  la  Reine;  soupe  avec 
le  Roi. 

(1)  Folle  de  la  Reine. 


NOVEMBRE  1606.  227 

Le  16,  jeudi,  à  Fontainebleau.  —  A  onze  heures  et  un 
quart  dîné;  il  entretient  Engoulevent,  prince  des  sots  (1)  ; 
il  lui  demande  :  Que  vous  est  papa  ?  pource  qu'il  disoit 
que  le  Roi  le  suivoit  et  qu'il  étoit  prince  des  sots.  —  Il 
prend  sa  bandoulière  et  son  mousquet ,  fait  armer  sa 
compagnie;    M.    de    Verneuil,    arquebusier,    marche 
auprès  de  lui,  M.  le  Chevalier  est  le  capitaine,  et  il  s'en 
va  ainsi,  par  la  terrasse  des  deux  cours,  trouver  dans 
son  cabinet  la   Reine,   qui   alloit  au  devant  du  Roi 
revenant  de  la  chasse.  Il  fait  tous  les  exercices  devant 
elle ,  prête  serment  de  bien  servir  le  Roi ,  puis  sort  en 
bataille  en  Tantichambre,  où  il  fait  haie  et  battre  ]e 
tambour  pendant  que  la  Reine  passe ,  puis  se  désarme  et 
est  mené  chez  M.  de  Rosny,  au  pavillon  qui  est  au  bout 
du  parterre;  il  le  rencontre,  puis  est  mené  en  la  chambre 
pour  y  voir  M""'  de  Rosny.  11  va  chez  le  Roi,  veut  souper 
avec  lui;  le  Roi  se  met  à  jouer,  le  renvoie  souper  en  sa 
chambre. 

Le  18,  samedi.  —  11  fait  chanter  deux  jeunes  enfants 
de  la  musique  de  la  Reine,  lui  assis,  les  écoutant  attenti- 
vement comme  immobile,  tant  il  aimoit  la  musique.  — 
M.  de  Vendôme  arrive  revenant  de  la  chasse  avec  le  Roi; 
il  racontoit  comme  le  Roi  étoit  encore  dans  la  forêt  et 
que  comme,  lui  (M.  de  Vendôme),  est  arrivé  dans  la 
basse-cour,  les  gardes  ont  commencé  à  prendre  les  armes 
et  à  battre  le  tambour  ;  il  entend  cela,  et,  se  retournant 
vers  lui,  demande  :  Ont-ils  pris  leurs  armes  pour  vous? 
Le  19,  dimanche.  — ^^Méné  au  Roi  en  la  salle  du  bal, 
pour  y  voir  combattre   les  dogues  contre  les  ours  et 
le  taureau  ;  un  ours  ayant  mis  sous  Ijni  un  des  dog'ues, 
il  se  prend  à  crier  :  Tuez  l'ours  y   tuez  Vours.  —  Mené 
chez  la  Reine,  où,  à  neuf  heures,  il  assista  auxfiançailles 
de  M.  le  prince  d'Orange  ayec  M"*^  de  Bourbon  (2).  Ra- 


(1)  Voy.  plus  haut,  page,  61,  note  2. 

(3)  Éléopore  de  Bourbon ,  fille  de  Henri  de  Bourbon ,  l*^**  du  nom ,  prince 

ir». 


228  JOUUNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

mené  à  neuf  heures  trois  quarts,  il  ne  se  veut  point  cou- 
cher, se  fait  mettre  sa  cotte,  se  fait  tenir  par  la  lisière 
pour  imiter  les  dogues  qu'il  avoit  vus  tirant  la  laisse 
pour  se  jeter  contre  les  ours. 

Le  20,  lundiy  à  Fontainebleau,  —  Mené  sur  les  terrasses 
de  la  chambre  de  la  Reine  pour  voir  combattre  des  dogues, 
puis  mené  en  la  chambre  du  Roi,  où  se  trouva  M.  de  Rosny, 
aulrementM.  de  Sully  (l).!*"™^  de  Montglat  lui  dit:  «Mon- 
sieur, Ton  dit  que  vous  êtes  avaricieux  (2),  demandez  à 
M.  de  Sully  de  l'argent  pour  donner.  »  Il  ne  dit  mcrt,  et  ne 
veut  point;  il  ne  demandoit  pas  aisément,  de  peur  d'être 
refusé  ;  il  s'en  offensoit.  M'"*^  de  Montglat  Ten  presse,  et  sur 
cela  il  entend  que  M.  de  Sully  disoit  :  a  II  n'est  pas  encore 
temps;  »  il  se  retourne  soudain,  comme  dépité,  disant  : 
Cest  pas  du  sien^  cest  de  celui  àpapay  et  s'en  va.  M™*^  de 
Montglat  le  retire  vers  M.  de  Sully  :  «  Monsieur,  dit-elle, 
dites  à  M.  de  Sully  qu'il  fasse  pour  nfioi  ce  que  je  lui  de- 
manderai. »  —  Qu  est-ce? —  ce  Monsieur,  dites-lui  seule- 
ment cela.  »  Il  demanda  toujours  ce  que  c'étoit,  et  enfin, 
fort  pressé,  dit  par  acquit  et  se  retournant  :  Faites  cela 
pour  Mamanga,  et  s'en  va  tout  dépité. 

£<?22,  mercredi.  —  Il  commence  à  apprendre  à  danser^ 
apprenant  lu  sarabande,  le  branle  gai.  Il  chasse  Engou- 
levent, bouffon;  il  haïssoit  naturellement  les  plaisants  et 
bouffons.  M.  le  prince  d'Orange  prend  congé  de  lui,  s'en 
allant  à  Valéry  se  marier  àM"^  de  Bourbon;  Engoulevent 
étoit  rentré  en  sa  chambre,  il  le  chasse,  lui  donne  des 
coups  de  pied.  —  Mené  chez  le  Roi,  il  le  suit  au  jardin 
de  la  Reine  ;  le  Roi  lui  commandant  de  l'attendre  là 


de  Condé,  mariée  à  Pliilippe-Guiiiaiime  de  Nassau,  prince  d*Orange  >  morte 
en  1619.  Voy.  la  lettre  de  Malherbe  à  Peiresc,  tome  III,  page  15,  de  Tédition 
donnée  par  M.  Lud.  Lalanne.  Cette  lettre  est  du  9  décemore,  et  non  du  9 
novembre. 

(1)  Fo^.  la  note  du  20  juillet  précédent. 

(2)  Héroard  remarqué  plusieurs  fois  que  le  Dauphin  était  mesnager; 
mais  11  attribue  ce  défaut  aux  exemples  de  parcimonie  qu*on  lui  donne. 


NOVEMBRE  1606.  229 

pendant  qu'il  entre  en  la  galerie  des  cerfs  pour  parler 
d'affaires,  il  va  dans  la  volière,  fait  jouer  les  robinets, 
rentre  au  jardin.  M"°  de  Monlglat  le  veut  mener  au  lever 
de  la  Reine,  il  s'en  défend  ;  elle  le  presse  :  Slaù  papa 
m'a  commandé  de  ne  bouger  d'ici;  elle  le  veut  foriser, 
le  tire ,  il  résiste  disant  :  Je  le  veux  aller  demander  à 
papa;  elle  le  y  mène  par  force,  y  va;  le  Roi  le  mène 
à  la  messe,  puis  à  midi  il  a  dîné  avec  le.  Roi. 

Le  23,  jeudi,  —  Il  s'amuse  à  voir  faire  un  habillement 
à  la  matelote,  chausses  et  jupe  pour  conduire  le  ballet 
que  faisoient  M.  le  Chevalier  et  M'^"  de  Vendôme  ;  vêtu  de 
chausses  à  la  matelote  et  d'une  jupe  de  gaze,  il  est  ex- 
trêmement content,  se  fait  mettre  son  épée  au  côté  en 
bandoulière,  à  huit  heures  est  mené  chez  le  Roi. 

Le  24,  vendredi,  —  L'ambassadeur  du  duc  de  Saxe  le 
vient  visiter  de  la  part  de  son  maître,  lui  disant  en  avoir 
commandement  et  qu'il  prioit  Dieu  qu'il  fût  un  jour  un 
grand  prince;  M.  le  Dauphin  lui  donne  sa  main  à  baiser 
et  l'embrasse ,  le  remercie,  dit  qu'il  est  à  son  service  et 
qu'il  le  servira  toujours  envers  le  Roi  pour  le  tenir  tou- 
jours en  son  amitié  et  bonne  intelligence. 

Ze26,  dimanche^  à  Fontainebleau.  —  M.  de  Roquelaure 
se  jouant  à  lui  l'appelle  :  Mallre  Louis;  il  repart  soudain  : 
Maître  borgne;  il  Tétoit.  M.  de  Bassompiérre  se  jouant 
à  lui  lappeloit  :  Maître  badin;  il  repart  sérieusement  et 
sans  rire  :  Maître  sot.  Le  Roi  dit  au  Dauphin  et  à  M.  de 
Roquelaure  :  «  Qdi  voudra  être  le  mignon  de  papa  il  faut 
qu'il  mouche  ce  flambeau  »;  il  y  saute  soudain  toijit  le 
premier,  le  mouche  net  et  se  brûle  au  bout  du  doigt 
indice,  sans  s'en  plaindre  qu'en  souriant. 

Le  27,  lundi,  —  Mené  chez  le  Roi,  M.  de  Roquelaure 
l'appelle  :  Sergent  Louis;  il  lui  répond  :  Sergent  borgne, 
—  Il  entrelient  M,  de  Mansan ,  lui  demande  les  noms 
des  capitaines  qui  doivent  entrer  en  garde,  de  ceux  qui 
les  relèvent  et  du  lieu  où  ils  entrent  en  garde;  sur  le 
nom  du  sieur  de  Drouët,  il  dit  :  Son  tambour  est  gaucher: 


230        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

il  étoit  vrai,  et  si  il  y  avoit  longtemps  qu'il  ne  Tavoit  vu. 
Il  joue  au  jeu  :  Je  vous  éveille,  et  ne  s'éveille  que  pour 
le  Roi  et  pour  la  Reine ,  pour  M™®  de  Monte^lat  et  son  fils. 
Le  28  novembre  y  mardi.  —  M"^  la  princesse  d'Orange  de 
Coligny  (1)  le  vient  voir  ;  il  entend  que  l'on  lui  ramentevoit 
comme  le  soir  précédent  le  Roi.  et  la  Reine  lui  faisoient  la 
guerre,  et  que  le  Roi  la  frappant,  elle  dit  comme  elle  fut 
contrainte  de  se  revenger  et  le  frapper.  Comment,  lui  dit 
le  Dauphin,  vous  avez  battu  'papal  Si  j*y  eusse  été  je  vous  ' 
eusse  porté  par  terre,  et  il  se  jette  sur  elle  pour  le  faire,  et 
dit  animeuseilaent  :  Je  suis  bien  fort.  Elle  lui  répond  qu'il 
ne  Tétoit  pas  assez  tout  seul;  J'envoyerai  quérir  féfé 
Vaneuil.  Il  le  fait,  et  l'attendant  il  se  jette  sur  elle,  tâche 
.de  lui  donner  la  jambe  (2).  M.  de  Verneuil  arrive,  il  le 
tiré  à  part j  lui  raconte  tout  bas  ce  qu'elle  avoit  fait,  ce 
qu'ils  ont  à  faire,  puis  soudain  partant  du  bout  de  la 
chambre  :  Suivez- moi,  et  il  se  prend  à  courir  droit  à  elle, 
se  jette  sur  elle,  qui  feint  de  plier. 

Le  30,  jeudi,  —  U  ne  se  veut  point  coucher  que  la  plus 
petite  Panjas,  qu'il  avoit  envoyé  quérir,  ne  soit  arrivée.; 
on  lui  demande  s'il  veut  pas  que  la  petite  Panjas  couche 
aveclui  ;  il  répond  :  Elle  est  pas  princesse.  Je  lui  demande  : 
ç(  Monsieur,  ne  coucherez-vous  jamais  qu'avec  des  prin- 
cesses? »  —  Non,  Elle  arrive,  il  la  baise,  elle  lui  ten- 
dant sa  joue,  la  considère  froidement,  puis  peu  à  peu 
entre  en  discours  avec  elle  :  le  jeu  commence  à  lui 
plaire;  elle,  s'en  retournant,  lui  donne  le  bonsoir;  il  s'a- 
vance et  la  baise  en  la  bouche,  ce  qu'il  ne  faisoit  à  per- 
sonne. On  demande  à  la  petite  Panjas  si  elle  vouloit 
bien  coucher  avec  M.  le  Dauphin  ,  elle  répond  oui;  lui, 
souriant,  dit  :  Vous  êtes  donc  une  garçonnière. 

Le  V^  décembre j  vendredi,  à  Fotitainebleau.  —  Mené  à 
la  galerie  lambrissée,  ayant  une  épée;  le  Roi  y  vient,  et 


(l)  Voij.  page  31,  note,  3. 
{7)  Le  croc-en-jambe. 


DÉCEMBRE  1600.  231 

lui  dit  :.((Quoi,  mon  fils,  vous  avez  une  épée;  est-ce  contre 
moi  ?»  —  Ho!  ho!  Jésu&!  non,  papa»  A  quatre  heures  mené 
chez  le  Roi  et  la  Reine  revenant  de  la  chasse*  —  Arrivent 
deux  lieutenants  du  régiment  des  gardes;  Tun  il  l'appelle 
CroquçLntèt  l'autre  Harlequin,  par  raillerie  jîl  se  familia- 
rispi|;  de  son  mouvement  avec  les  soldats  plutôt  qu'avec 
toute  autre  sorte  de  personnes^  faisant  du  pair  et  com- 
pagnon avec  eux. 
Le2,  samedi,  à Fontairpehleau.'--r-  A  sept  heures  et  demie 

'  levé,  vêtu  (1),  peigné,, coiffé  paisiblement  pour  le  désir 
qu'il  avoit  d'aller  dire  adieu  au  Roi,  qui  devoit  partir 
pour  aller  à  Paris  et  partit  sur  les  neuf  heures.  Mené 
chez  le  Roi,  qui  lui  demanda  quand  il  vouloit  qu'il 
l'envoyât  q^uerir?  —  Quand  il  vous  plaira,  papa.  Il  étoit 
trisle  de  ce  départ;  le  Roi  le  rassura,  lui  disoit  que  dans 
peu  de  jours,  il  le  renvoyeroit  quérir,  et  lui  commanda 
d'avoir  soin  de  son  ménage.  Il  prend  congé  du  Roi,  bien 
aise  d'avoir  été  seul  et  d'avoir  surpris  les  autres  petits. 
La  Reine  part  à  une  heure  après  midi. 

Le  4j  lundi.  — M.  d'Arquien  le  vient  voir,  revenant 
de  Metz.  Il  joue  aux  poules  pour  enfermer  le  renard, 
avec  patience  et  froideur,  demande  :  Doundouny  que 
faut-il  jouer?  et  chante  en  jouant  comme  une  grande 
personne  qui  ne  laisse  pas  de  regarder  Qt  de  considérer 
son  jeu  :  Mainlenanl  que  nos  cœurs  sont  pleins  d'amour  et 
que  chacun,  etc, y  avec  l'air.  Il  lui  prend  une  humeur  d'é- 
tudier, demande  son  livre  pour  étudier,  appelle  Madame 

,  pour  lui  faire  dire  sa  leçon  ;  elle  y  vient  à  regret  et  pleu- 
rant, et  parloit  en  pleurant.  Sans  pouvoir  entendre  ce 
qu'elle  disoit  le  Dauphin  dit  :  Je  pense  quelle  parle 
suisse. 

Le  5,  mardi.  —  M"™®  de  Montglat  demandoit  si  le  comte 
de  la  Roche  étoit  encore  à  la  Bastille  ;  il  demande  :  Qui 


(I)  Il  est  à  remarquer  que  jamais,  dans  ces  commencements  de  journée,  le 
root  lafé  ne  se  trouve  indiqué. 


382  JOUR JN AL  D£  JEAN  HÊROARD. 

est-il? — «Monsieur,  c'estle  comte  de  la  Roche.  »  —  Qu'a- 
t'il  fait?  Je  lui  réponds  qu'il  avoit  été  opiniâtre.  —  Mais  je 
Vai  vu  à  la  BasiUUy  croyant  que  ce  fût  le  comte  d'Auver- 
gne. —  tt  Monsieur,  vous  parlez  de  M.  le  comte  d'Auver- 
gne,m  aisMamanga  parle  de  M.  le  comledela  Roche.»  — 
Est'ilencore  à  la  Bastille  le  comte  d'Auvergne?  —  a  Oui.  » 

—  Pourquoi?  —  a  Pource  qu'il  avoit  été  fort  opiniâtre.  » 

—  C*e5<|)asceZa,  dit-il  court  et  résolu  ment.  —  «Monsieur, 
pardonnez-moi.»—  C'est  pas  cela.  — «  Monsieur,  pour- 
quoi donc?  »  —  Je  veux  pas  dire,  —  «  Il  n'y  a  pas  de  dan- 
ger de  le  dire.  »  Il  y  songe,  puis  dit  froidement  :  C'est 
parce  qu'il  avoit  voulu  faire  la  guerre  à  papa.  -. —  «  Mais, 
Monsieur,  il  n'est  qu'un  homme  seul,  comment  lui  eût- 
il  pu  faire  la  guerre?  »  —  Avec  cinquante  mille  hommes. 
T—  «  Qui  le  vous  a  dit?  »  —  Je  sais  bien  ;  il  n'en  voulut 
jamais  dire  davantage.  L'on  parloit  d'aller  à  Saint-Ger- 
main, il  dit  :  J'en  suis  bien  aise  y  puisque  papa  est  pas 
ici.  Je  lui  demandai  là-dessus  :  «  Monsieur,  où  aimez- 
vous  mieux  être,  à  Saint-Germain ,  à  Paris  ou  à  Fontai- 
nebleau? »  Il  répond  soudain  :  A  PariSy  papa  y  est;  il  ai- 
moit  fort  le  Roi,  et  sans  contrainte. 

Le  6,  mercredi,  à  Fontainebleau.  —  Il  va  par  le  grand 
jardin  à  la  Mi-Voie,  à  pied,  parle  long  du  ruisseau;  ra- 
mené en  carrosse  à  six  heures  et  un  quart ,  il  s'endor- 
moit,  demande  à  se  coucher,  dit  qu'il  est  las  (1). 

Le  10,  dimanche.  —  Mené  à  la  galerie  lambrissée,  où  il 
envoie  quêter  le  cerf,  donne  le  département  aux  veneurs, 
leur  fait  faire  leur  rapport,  puis  va  au  bois,  conduit  son 
limier  et  fait  donner  les  chiens;  il  prend  plaisir  à  ap- 


(1)  Héroard  met  ici  en  marge  -.  «  Ce  jour  là,  le  Roi  courant  à  la  forêt  de 
Gros-Bois,  le  cerf,  venant  au-devant  de  lui,  saute  dessus  de  furie  et  fault  à  le 
tuer  :  où  il  faut  noter  la  sympathie  de  ce  prince  envers  les  accidents  qui  advien- 
nent  au  Roi,  Tayant  observée  en  plusieurs  autres,  comme  lorsque  ce  loi  se  jeta 
sur  lui  passant  par  le  Pont-Neuf,  ce  prince,  sans  cau!>e  manifeste  non  plus 
qu'à  cette  loi8,  ne  voulut  point  sou|>er.  —  Voy.  au  20  décembre  160ô. 


DÉCEMBRE  1606.  333 

prendre  les  termes  de  tout ,  les  écoute  attentivement  de 
M.  de  Ventelet. 

Ze  11,  lundi.  —  M.  de  Souvré  arrive,  avec  commande* 
ment  du  Roi  de  le  conduire  à  Saint-Germain. 

Le  12,  mardi,  à  Fontainebleau,  —  Il  est  fort  aise  de  voir 
tout  remuer  pour  s'en  aller  à  Paris  voir  papa;  sur  ces 
entrefaites  arrive  un  courrier  portant  commandement  de 
ne  partir  point;  il  ne  le  veut  point  croire,  il  en  pleuroit. 
A  latin,  lui  étant  dit  que  papalevouloit,  il  setut,  et  ne  dit 
plus  mot.  Le  contremandement  fut  une  lettre  que  M"®  la 
marquise  de  Guiercheville,par  commandement  de  la  Reine, 
avoit  écrite  à  M.  de  Souvré,  lui  mandant  qu'il  n'eût  point 
à  faire  partir  messieurs  les  enfants,  à  cause  de  l'avis  que 
le  Roi  lui  avoit  donné  que  la  peste  étoit  en  deux  maisons, 
à  Saint-Germain  en  Laye,  où  le  Roi  étoit  alors.  —  11  s'a- 
muse à  un  chandelier  de  poterie,  dont  il  fait  une  fontaine, 
siffle  d'un  rossignol  de  poterie  où  il  fait  mettre  de  l'eau, 
s'amuse  au  buffet  du  Roi,  fait  du  temps  du  roi  Fran- 
çois P%  qui  s'ouvroit  par  un  marmouset. 

Le  13,  mercredi.  —  M™*^  de  Montglat  entre  en  la  cham- 
bre, portant  entre  ses  bras  Madame  Christienne;  le  voilà 
à  crier  :  Otez-la,  ôtez-la,  ne  voulant  point  qu'elle  la  portât. 
M'"*'  de  Montglat  l'ayant  laissée,  le  Dauphin  lui  dit  :  Lavez 
vos  mains;  elle  les  lave;  lui-même  verse  de  Teau  :  Lavez 
vos  bras.  Là  dessus  elle  le  menace  du  fouet ,  il  s'apaise. 

Le  i'*,  jeudi.  — Il  fut  longtemps  dans  son  lit,  sans 
dire  mot,  étant  éveillé;  il  avoit  peur  du  fouet  pour  l'opi- 
niâtrise  du  jour  précédent.  Il  demande  à  M""''  de  Montglat 
de  ne  l'avoir  point,  et  que  toutlejour  je  serai  bien  gen* 
til,  je  prierai  Dieu,  je  dirai  mes  quadrains,  je  étudierai,  je 
peindrai,  je  vous  fairai  un  beau  petit  chérubin.  —  «  Ho! 
luidit  M"™*^  de  Montglat,  vous  êtes  un  beau  peintre!  Vous  ne 
sauriez  peindre  le  beau  temps.  »  —  Si  fairai.  —  a  Com- 
ment ferez- vous?  »  — Je  prendrai  du  blanc,  puis  des  cou- 
leurs de  chair  et  du  bleu.  —  «  Mais  vous  ne  sauriez  faire  le 
soleil  ne  la  lune.  »  —  Si  ferai.  —  «Comment  ferez- vous 


7U  JOUR]SAL  DE  iEAR  UÉEOARD. 

le  soleil?  »  — Je  prendrai  du  jaune  et  du  rouge  y  et  je  les 
mêlerai.  —  «  Et  la  lune?  d  —  Je  prendrai  du  hianc  et  dm 
jaune f  je  le  mêlerai ^  P^^j'y  f<^irai  un  visage,  puis  ce  sera 
la  lune.  Pour  flatter  davaotage  M**^  de  Montglat/le  Dau- 
phin lui  demande  :  Je  voudrais  bien  coucher  auprès  de 
vous.  Elle  le  Caitcoucher  entre  elle  et  son  mari  le  sienr 
de  Montglat.  Mené  à  la  chapelle  puis  en  sa  chambre,  où 
il  s'amuse  à  peindre  ;  y  ayant  fait  venir  un  peintre  qui 
lui  apprend,  il  Fécoute  et  suit  ce  qu^il  lui  dit ,  maniant 
aussi  dextrement  le  pinceau  que  l'ouvrier,  et  tenant  ses 
couleurs  au  pouce  (1),  comme  le  peintre  qui  lui  fait 
tirer  un  visage. 

Le  15,  vendredi,  à  Fontainebleau.  —  Il  envoie  quérir 
deux  jeunes  peintres,  dit  quMl  veut  apprendre  à  peindre; 
étant  arrivés,  il  prend  les  couleurs  au  pouce,  peint  des 
cerises  après  le  crayon  du  peintre,  demande  :  Que  faut-il 
que  je  fasse  ?  Faut-il  du  blanc,  du  rouge  ?  et  besogne  dextre- 
ment  et  avec  attention.  Amusé  jusques  à  onze  heures  et 
demie  ;  H.  de  Hontglat  le  prend  en  ses  bras,  le  hausse, 
se  fait  accoler  et  le  baise  serré  en  la  bouche  (2),  puis 
part  pour  s'en  aller  à  Paris. 

Xe  16,  samedi.  —  Mené  4  la  galerie  lambrissée  et  aux 
chambres  qui  regardent  la  basse-cour,  où  il  y  avoit  des 
charpentiers  qui  mettoient  des  cloisons,  il  prend  plaisir 
à  les  regarder  faire,  tenant  ses  deux  mains  sur  les  côtés* 
Ilaimoit  fort  les  opuvres  mécaniques.  II  demande  à  écrire  ; 
Dumont,  clerc  de  sa  chapelle,  lui  montre  à  faire  des  a, 
il  suit  l'impression  que  Dumont  en  fait  sur  le  papier. 
— 11  chante  des  noéls,  en  fait  chanter;  M"*^  de  Ventelet 
lui  représentant  le  pauvre  état  auquel  Jésus-Christ  étoit 
né  y  sans  draps,  dans  une  crèche,  il  se  prend  soudain  à 
dire  avec  élan  et  ardeur  :  Si  j'y  eusse  été  je  lui  0usse 


(1)  Tenant  la  palette. 

(2)  Héroard  a  écrit  en  marge  de  ce  passage  :•  Temerilas  et  impiidentia. 
Voy.  ai|  12  [février  &ui?ant. 


DÉCEMBRE  1606.  285 

donné  mon  lit  et  mes  draps?  C'étoit  une  faveur  singulière, 
qu^il  ne  faisoit  à  personne,  et  il  ne  permettoit  qu^au  Roi 
de  se  mettre  dessus  son  lit. 

Le  17,  dimçinche,à  Fontainebleau, -r-  Mené  au  jardin  des 
canaux;  ramené  par  la  cour  du  dragon  en  sa  chambre, 
où  il. montre  à  M.  Fréminet,  peintre  du  Roi,  excellent 
personnage,  les  peintures  qu'il  avoit  faites  les  jours  pré- 
cédents :  J'ai  fait  ces  cerises,  j'ai  fait  cette  rose.  M .  Fréminet 
lui  dit  :  «  Monsieur,  vous  plalt-il  que  je  vous  fasse  faire 
un  oiseau,  avec  la  plume?  »  11  lui  répond  gaiement  :  Oui; 
Mamanga^  envoyez  quérir  mon  écritoire ;  il  met  son  papier 
sur  sa  petite  table,  prend  la  plume,  et  lui-même  commence 
à  faire  Foiseau  marqué  A  (1] ,  commençant  de  droite  à 
gauche;  les  taches  noires  du  milieu,  C6  sont,  dit-il,  les 
plumes;  puis  Vautre  oiseau  marqué  B  il  le  fait,  la  main  tou- 
jours conduite  par  le  sieur  Fréminet,  qui  sentoit  comme 
M.leDauphin  poussoitàconduirelamain.M.Fréminetlui 
fait  le  visage  marqué  C,  disant  :  «  Faites  un  visage  comme 
celui-là.  »  —  Ho ,  ho!  dit-il  en  souriant,  je  ne  saroiSy  et 
ne  le  voulut  point  entreprendre;  il  fait  le  visage  mar- 
qué D,  conduit  toujours  par  le  sieur  Fréminet,  et  le  vi- 
sage aussi  qui  est  dessous  marqué  E;  puis,  en  l'autre 
face  du  papier,  le- visage  marqué  F  est  fait  par  le  sieur 
Fréminet,  auquel  il  donna  une  grosse  poire. 

Le  18,  lundis  —  M.  Fréminet  commença  de  le  peindre, 
et  pour  s'amuser  il  demanda  :  Mamanga,  je  voudrois 
bien  avoir  des  couleurs,  mais  je  voudrois  des  siennes,  elles 
sont  plus  belles.  On  lui  en  envoie  quérir  au  logis  du  sieur 
Fréminet,  au  jardin  des  canaux;  il  s'en  amuse  avec  le 
pinceau.  A  six  heures  el  un  quart  soupe;  tout  à  coup  il 
dit  :  Je  suis  las,  demande  à  se  coucher.  Diverti  il  se  joue 
à  divers  jeux  comme  :  Votre  place  me  plaît,  à  burlurette, 
avec  des  solda.ts,  à  frappe  muin. 

(1)  Ces  dessins  sont  conservés  dans  le  manuscrit  d*Héroard  ;  ifont  été  re- 
produits dans  le  Magasin  pittoresque^  année  I865j,  pages  212  et  213. 


3S6  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  20,  mercredi^  à  Fontainebleau.  —  Sa  nourrice  le 
déshabillant  lui  tire  tant  soit  peu  un  cheveu,  il  s^en  prend 
à  crier  et  plaindre  fort  dolentement  ;  ma  femme  lui  dit  : 
«Mais,  Monsieur,  vous  criez  tant  pour- un  cheveu,  vous 
ne  sauriez  plus  crier  pour  un  coup  d'épée.  b  —  Je 
m'en  soucie  bien  d'un  coup  d'épée!  Ma  femme  réplique  : 
a  Monsieur,  et  pourquoi  ne  vous  soucieriez- vous  pas  d^un 
coup  d'épée  ?»  —  Pource  que  je  serois  mort,  dit-il  avec 
façon,  comme  ne  se  souciant  et  se  déplaisant  de  la  vie  (1). 

Le  21,  jeudi,  —  M.  de  Saint-Antoine ,  gentilhomme 
françois,  écuyer  du  prince  de  Galles,  salue  Madame  de  la 
part  de  son  maître;  elle  en  rougit  et  en  fit  la  honteuse. 
—  En  allant  à  la  chambre  de  Madame,  M.  de  Verneuil 
éteint  une  chandelle  que  Ton  laissoit  dans  le  petit  cabi- 
net de  la  Reine,  pour  éclairer  aux  passants.  M.  le  Dauphin 
n^en  dit  mot,  mais  étant  dans  la  chambre  suivante,  où  il 
y  avoit  de  la  clarté,  il  lui  bailla  un  soufflet,  ajoutant  la 
raison  :  Pourquoi  avez-vous  éteint  la  chandelle? 

Le  23,  samedi.  —  M.  Fréminet  achevoit  de  le  peindre, 
lui  s'amusant  à  peindre,  et  il  fit  un  oiseau  sur  de  la  toile 
avec  de  la  craie. 

Le  24,  dimanche.  —  M.  le  prince. d'Orange  el  M™*^sa 
femme ,  fille  de  feu  H.  le  prince  de  Condé,  viennent 
prendre  congé  de  lui,  s'en  allant  à  Orange. 

Le  25,  lundi.  —  Vêtu  de  sa  robe  de  lames  d'or  et  d'ar- 
gent, et  de  soie  brune,  il  dit  :  âla  robe  me  pèse  plus  der- 
rière que  devant  ;  il  ne  y  eut  pas  moyen  de  la  raccoustrer 
à  son  gré  :  Olez4a  moi,  donnez-m^en  une  autre.  Il  fut  dé- 
vêtu et  revêtu  de  celle  qu'il  avoit  le  jour  précédent,  puis 
mené  à  la  chapelle  de  la  salle  du  bal.  Après  la  messe  il 
va  à  confesse,  se  confesse  de  tout  ce  qu'il  avoit  d'opinià- 
trise ce  matin. 

Le  28,  jeudi.  —  Il  change  de  logis,  fait  déménager  et 


(1)  Héroard  ajoute  en  latin  :  Mihi  extorsii  laerymas. 


DÉCEMBRE  IC06.  237 

porter  son  lit  en  la  chambre  du  pavillon  de  la  grande 
galerie  (1). 

Le  30,  samediy  à  Fontainebleau.  —  Il  s'amuse  à  faire  le 
messager  de  Fontainebleau  qui  portoit  de  la  marchan- 
dise à  Paris,  attache  un  jarretier  à  un  placet  (2),  y  met 
dessus  ou  un  chapeau,  ou  un  panier,  ou  quelque  autre 
chose,  le  va  traînant  d'un  bout  de  la  chambre  à  Tautre 
où  étoit  son  lit,  décharge  en  la  ruelle,  puis  s'en  retourne 
faire  nouvelle  charge.  M.  le  Chevalier  en  fait  autant 
que  lui,  et  le  suivoit;  Descluseaux  les  conduisoit.  Puis 
le  Dauphin  le  fait  asseoir,  et  s'amuse  à  faire  attacher 
deux  flambeaux  d'argent  avec  un  petit  chapelet. 

Le  31,  dimanche.  —  L'on  faisoit  la  monstre  de  la  com- 
pagnie sous  la  galerie  basse  de  la  terrase  ;  sa  viande 
étoit  servie;  il  sort  de  lui-môme  pour  y  aller,  je  cours 
après,  11  alloit  descendre  la  montée  sans  reconnoUre  (3), 
j'arrive  à  point  nommé  pour  le  prendre  par  la  lisière.  II 
y  descend ,  voit  prêter  le  serment. 

(1)  Voy,  la  lettre  du  Roi  à  M^^  de  Montglat,  écrite  de  Saint- Germain,  le 
28  décembrt^  1606. 

(2)  CVst-à  dire  que  le  Dauphin  attache  une  jarretière  au  pied  d^un  tabou- 
ret pour  en  faire  une  voiture  et  le  tirer. 

(3)  Sans  voir  les  marches;  Héroard  met  en  note  :  «  Secouru  à  propos  ». 


ANNÉE  U07. 


Caractère  moqueur  du  Dauphin.  —  Le  gâteau  des  Rois.  —  M""*  de  Mont- 
glat  et  M"«  d'Agre.  —  Première  signature  du  Dauphin.  —  Comment  se 
tient  le  Roi.  -»  Lettre  au  Roi*.  —  La  Saint'Jean  des  choux,  —  Lettre  du 
Roi.  —  Dessins  et  peintures  du  Dauphin.  —  Présent  de  l'archiduchesse 
d^Âutriche  à  Madame.  —  Oraison  du  Dauphin.  —  Présents  que  lui  Tait  M.  de 
Brèves.  —  Le  Roi  joue  à  la  paume  avec  le  Dauphin.  —  Le  peintre  Dehoey. 

—  Première  leçon  de  latin.  —  Lettre  de  l'Électeur  palatin.,--;  Le  Dauphin 
à  la  cérémonie  de  la  Cène.  —  M.  de  Guise.  —  Naissance  du  duc  d'Orléans: 
son  thème  de  nativité —  M.  de  Sully.  —  Apparition  d*un  aigle;  geste  du 
duc  d'Orléans  et  augures  que  Ton  en  tire'.  —  Les  quatrains  dé  Pibrac.  — 
Goût  croissant  du  Dauphin  pour  la  musique  et  le  dessiiK  —  Decourt  fait 
de  nouveau  son  portrait.  —  Vêtement  d'été.  —  Accouchement  de  la  com- 
tesse de  '  Moret.  -^  La  n^e  Marguerite.  '—  Réfîevalltes'  dé  là  Reine'.  -^ 
Antipathie  pour  les  Espagnols.  —  Paillardise  du  Roh  -^Produits  <le  la 
poterie  de  Fontainebleau.  —  Portrait  en  cir/e  et  méd^illei  <)ii  Pfiupl)iii  par 
Paolo  et  Dupré.  —Danse  d'Égyptiens  ou  boliémiens.  —  Rancune  duDau- 
phin  contre  son  page.  ''—■  Réception  d*ùn  ambassadeuir  tui'c^.  -^  Ordres  9n 
Roi  pour  donner  le  fouet ai|  Dauphiu.  -»  Mortdç Mv  de Montglat.  •*  Le 
comte  de  Moret  sauvé  du  tonnçrre.  —  Dépa(;t  pour  Saint-Germfiin^  paç^ 
sage  à  Melun ,  à  Crosne /à  Paris ,  à  Saint-Cloud  /arrivée  à  Saint-Germain. 

—  M^oedes  Éésàrs.  — Familiarités  du  Dàupfuri.  ^  Là  pé^te  à  Saiht*6êr- 
main  ;  départ  pour  Noisy.  -^.Caractère  dissimulé  du  Dauphin.  —  Le  Roi  à 
Villeprcux.  —  Lettre  et  présent  du  prince  de  Galles.  — r  Histoires  tirées 
de  la  Bible.  —  Porltait  dh  père  du  Roi.  —  Peu  de  goût  dû  Dauphin' pour 
\\i  danse.  —  Il  entre  dans  ^septième  innée. -^  Pdrtrait  de  Louis  XIL  '-^ 
Lettres  de  la  famille  ducale  de  Toscane^  —  Incendie  à  Noisy.  —  Services 
d'Héroard  sous  Henri  lU.  —  Premier  seing  valable  du  Dauphin.  —  Por- 
trait de  Du  Guesclin.  —  Le  duché  de  Milan.  —  Pén  dégoût  du  Dauphin 
pour  rétude.  —  Lettre  au  Roi.  —  Le  ballet  des  Unterniers.  -— *  Hélour  à 
Saint-Germain.  —  Baptême  de  M.  et  de  M»e  de  Verneuil.  —  M.  dg^Çési'. 
-^  Le  livre  de  Vitruve.  . 


v."* 


"   J 


Le  lundiy  l**"  janvier^  à  ÎFontaineblenu:  '- —  Mené  à  là 
chapelle  de  la  satle  du  bal^  il  se  moqué  d'une  femme 
de  village  qtii  étoit  fort  bossue,  en  ricané;  sur  la  fin-dé 


240  JOURNAL  DE  JEAN  HÉUOARD. 

la  messe  il  va  et  revient,  et  retourne  près  desontiumônier 
qui  la  disoit,  le  contrefait  en  riant. 

Le  2,  mardi.  —  A  deux  heures  mené  au  delà  du 
grand  jardin,  du  côté  de  main  gauche,  environ  cent  pas 
allant  à  la  Mi-Voie,  pour  y  planter  le  premier  arbre  de 
ceux  que  le  Roi  y  vouloit  faire  planter  ;  c'étoit  un  tilleau. 

Le  3,  mercredi,  à  Fontainebleau.  —  En  dînant  il  en- 
tretient, comme  une  grande  personne ,  maître  Martin , 
preneur  des  renards  du  Roi,  sait  le  nom  de  ses  chiens. 

Le  4,  jeudi.  —  M.  le  bâton  de  la  Châtre  le  vient  voir, 
allant  à  la  Cour.  Après  souper  il  joué  aux  poules  et  au 
renard  contre  M.  deBelmont.  En  jouant  M.  le  Chevalier 
appelle  M.  de  Belmont  son  lieutenant.  Il  le  regarde  en 
colère,  songe,  puis  le  veut  frapper,  lui  veut  jeter  les 
poules  qu'il  ramasse,  puis  Téçhiquier.M.  de  Belmont,  qui 
étoit  lieutenant  de  M.  de  Mansan,  lui  dit  :  a  Monsieur, 
pourquoi  voulez- vous  le  frapper?  »  —  C'est  parce  quHl 
vous  a  appelé  son  lieutenant,  et  vous  êtes  à  moi.  —  «  Mais, 
Monsieur,  il  ne  le  faut  pas  battre  pour  cela.  »  — Ho  1  mais 
c'est  qu'il  veut  tout  ! 

Le  5,  vendredi.  —  A  six  heures  il  se  assied  à  table  ;  on 
lui  coupe  un  gâteau  de  massepain  pour  lui  et  pour  Ma- 
dame et  M'"®  Christienne;  il  fut  le  roi  pour  la  première  fois. 
Il  avoit  envie  de  manger  sa  portion  de  gâteau  et  celle  de 
Dieu;  M""^  de  Montglat  lui  dit:  «  Si  vous  voulez  manger 
celle  de  Dieu,  il  faut  donner  de  l'argent.  »  —  Bien,  qu'on 
en  donncy  répond-il  promptement;  Tétai  (M.  de  Vente* 
let),  donnez  de  l'argent.  -^  «  Monsieur,  combien?  »  — 
il  songe  :  Cinq  écus.  Il  fut  baillé  cinq  quarts  d'écu  à 
M.  Faumônier,  qui  furent  après  rendus.  Bu  à  reposées, 
il  prenoit  plaisir  à  faire  crier  :  Le  Roi  boit  par  Ma- 
dame. 

Le  6,  samedi.  —  Il  va  aux  petites  fontaines,  où  il  fait 
rompre  la  glace,  se  y  joue  à  la  casser  à  coups  de  poing. 
A  six  heures  et  un  quart  on  lui  coupe  un  gâteau^  il  est 
fait  le  Roi;  soupe  de  sa  part  de  gâteau,  il  ne  veut  point 


JANVIKR  IC07.         .  241 

que  l'on  crie  :  Le  Roi  boity  le  fait  défendre  à  M.  de  Ver- 
neuil. 

Le  7,  dimanche,  à  Fonlainebleau,  —  Il  prend  un  grand 
luth,  fait  que  Indret  met  ses  doigts  sur  les  touches  et  lui 
il  pince  les  cordes  ;  il  va  aux  cadences ,  joue  et  chante  : 
Ils  sont  à  Saint-Jean  d Anjou,  lesgen,  lesgen,  les  gendar- 
mes,  etc.  11  touche  la  bergamasque ,  la  sarabande,  les 
cloches,  puis  se  va  jouer  sur  le  tapis  de  pied,  étendu 
parmi  la  chambre,  feignant  que  le  tapis  fut  la  mer; 
M.  le  Chevalier  faisoit  comme  lui. 

Le  8,  lundi.  — 11  va  à- la  salle  du  bal,  où  il  avoit  fait 
venir  deux  épousées  du  village ,  les  regarde  danser,  se 
moquoit  de  leur  danse.  A  dix  heures  et  un  quart,  dé- 
vêtu ;  mis,  au  lit,  prié  Dieu  ;  il  demande  quand  c'est  qu'il 
aura  un  haut-de-chausses?  M'"*^  de  Montglat  lui  dit  que 
ce  seroit  quand  il  auroit  huit  ans.  —  Comme  féfé  Che- 
valier?—  <i  Oui,  Monsieur.  »  — /e  suis  vieuxl  —  «  Oui, 
Monsieur,  vous  avezsix  ans.  »  —  Quand aurai-je huit  ans? 
—  c(  Dans  deux  ans  et  demi.  »  — Je  suis  plus  vieux  que 
ma  sœur,  je  suis  venu  h  premier,  puis  ma  sœur,  et  ma 
petite  sœur  est  venue  àla  queue,  —  aEtTenfant  qui  viendra 
après,  que  vous  sera-il  ?»  —  Ce  sera  mon  frère. 

Le  9,  mardi.  —  Il  se  fâche  contre  sa  nourrice,  lafrappe, 
va  prendre  sa  pique,  la  poursuit  pour  l'en  frapper  de  la 
pointe,  en  est  après  marri,  est  bien  empêché  à  faire  la 
paix;  il  la  fait  enfin,  et  promet  de  ne  la  battre  plus.  A 
huit  heures  trois  quarts  déjeûné  ;  il  ne  veut  point  que  l'on 
fouette  en  sa  présence  deux  garçons.  Pierrot  et  Champa- 
gne :  Mamanga,  jetez  les  verges  au  feu,  elles  sécheront. 
Mené  à  la  chapelle  de  la  salle  du  bal,  puis  au  jardin  du 
Tibre ,  le  long  des  palissades  hautes,  il  dit  :  Je  n  ai  jamais 
passé  ici.  Il  se  fait  entretenir  des  chiens  quej'avois  à 
Vaugrigneuse,  demande  s'ils  prennent  bien  le  loup.  A 
deux  heures» monté  en  la  chambre  de  sa  nourrice,  il  va 
voir  M.  de  Verneuil,  qui  étoit  enrhumé,  puis  descend  en 
la  petile  chambre  du  demi-pavillôn  qui  étoitsur  la  1er- 

IlÉROAnD.   —  T.   I,  16 


248         JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  3,  samedi,  à  Fonlainehleau.  —  Il  fait  coucher  avec 
lui  la  lettre  que  le  Roi  lui  avoit  écrite. 

Le  4,  dimanche,  —  Il  se  fait  marquer  une  lettre  pour 
écrire  à  la  Reine.  M.  de  Saint-Géran,  prenant  congé  de  lui, 
lui  demande  s'il  lui  plaît,  qu'il  dise  à  papa  qu'il  lui  en- 
voie quelque  chose,  il  répond  :  Ho t  non,  il  faut  rien 
demander  à  papa. 

Le  5,  lundi.  —  M"**  de  Montglat  lui  remontroit  qu'il 
falloit  bien  recevoir  les  étrangers  quand  ils  le  vien- 
droient  voir,  et  commandoit  que  lorsque  l'on  en  verroit 
à  la  basse-cour  on  les  fit  venir.  —  Qui  ?  ces  moines  ?  qu'on 
fasse  venir  ces  moines?  —  dit-il;  c'étoient  des  moines  do 
poterie  dont  il  jouoit,  et  il  disoit  ceci  en  raillant  (1). 
Il  chanloit;  quelqu'un  dit  que  le  Savoyard  de  M.  de 
Verneuilétoitbon  basse-contre,  le  Dauphin  répond  :  C'est 
un  basse-contre  de  village.  Je  lui  dis  :  a  Monsieur,  vous 
l'éles  donc  aussi,  car  vous  êtes  né  à  Fontainebleau.  »  Il 
ditsoudain  etsec  :  Je  suis  né  au  château  !  Mené  au  jardin 
du  Tibre,  il  se  promène  en  la  dernière  allée,  le  long  de 
la  muraille.  On  Tamuse  à  voir  nettoyer  un  pourceau; 
quand  le  boucher  le  voulut  éventrer  il  s'en  alla,  et  ne  le  y 
sut-on  arrêter. 

Ze6,  mardi, — Uvaaujeudepaume  couvert  pour  y  voir 
courir  un  blaireau.  Il  fait  faire  la  cornemuse  au  chien  Pa- 
taut^  par  Indret  (2),  dont  il  rioit  à  outrance,  lui  qui  n'é- 
toit  pas  grand  rieur  (3).  A  neuf  heures  et  demie  mis  au 
lit,  il  se  prend  à  en  conter  sur  les  peintures  qu'il  a  faites, 
d'un  bois,  d'une  montagne,  du  ciel  ;  qu^il  n'a  voit  pas  les 
couleurs  pour  faire  les  ombrages  du  soleil  et  de  la  lune; 
ique  demain  il  achèvera,  peindra  la  chasse  au  blaireau 


(1)  Nous  ne  citons  ce  mot  que  pour  faire  connattre  les  produits  de  la  poterie 
de  Fontainebleau. 

(2)  Joueur  de  luth. 

(3)  Héroard  a  consigné  plus  haut ,  le  25  octobre  1605,  cette  observation  qui 
caractérise  déjà  Louis  ^}]J, 


FÉVRIER  1607.  240 

pour  la  présenter  à  papa;  il  n'en  pouvoil  sortir  tant  il  y 
prenoit  de  plaisir. 

Le  7,  jmercrediy  à  Fontainebleau.  —  Il  s'assied  et  ac- 
commode une  petite  toile  carrée  et  la  cloue  sur  un  petit 
ais  pour  peindre  dessus ,  ayant  auprès  de  lui  le  petit-fils 
de  Tun  de  ses  jardiniers,  qui  savoit  peindre  et  qui  lui 
montre.  Ille  suit  avec  son  pinceau  froidement,  attentive- 
ment, dextrement  et  avec  vouloir  et  affection  d'ap- 
prendre. Ce  désir  l'avoit  fait  lever  plus  matin  que  de 
coutume;  il  yavoit  de  l'inclination  comme  aux  autres 
sortes  de  mécaniques.  Ayant  achevé  son  bocage,  il  dit  au 
petit  peintre  :  Faites  Vacoustrer, —  «  Monsieur,  lui  dit  le 
peintre,  y  ferai-je  faire  un  châssis?  »  —  Oui,  oui.  —  «  Mon- 
sieur, je  n'ai  point  d'argent.  »  —  Mamanga,  donnez-moi 
de  Vargent  pour  faire  un  châssis  à  mon  petit  tableau.  Elle 
lui  baille  deux  quarts  d'écu;  il  va  au  peintre,  et  lui  dit  : 
Tenez^  velà  deux  qua  d'écu,  gardez-en  un  pour  en  faire  un 
autre.  A  quatre  heures  et  demie  arriva  le  sieur  Pierre 
Pechius,  ambassadeur  de  TArçhiduc  et  de  l'Archidu- 
chesse, infante  d'Autriche,  lui  disant  avoir  charge  et  com- 
mandement de  leur  part  de  venir  savoir  des  nouvelles  de 
sa  santé ,  de  lui  baiser  les  mains  et  lui  dire  qu'ils  prioient 
Dieu  pour  sa  conservation.  Il  en  dit  autant  à  Madame,  et 
lui  présenta  de  la  part  de  la  sérénissime  Infante ,  sa  mar- 
raine, un  présent  de  reliques  qui  étoient  des  os  de  sainte 
Elisabeth  (1),  à  laquelle  elle  avoit  une  partictrlière  dévo- 
tion, etqu'en  cette  considération,  et  pour  ce  qu'elle  avoit 
le  même  nom  comme  elle,  la  prioit  d'y  avoir  une  pareille 
dévotion.  C'étoit  une  chaîne  de  diamants,  où  tenoit  au 
bout  une  enseigne  de  diamants,  en  laquelle  étoit  la  re- 
lique; le  tout  pouvoit  valoir  deux  mille  écus. 


(I)  Madame  (Elisabeth  de  France)  avait  été  tenue  sur  les  fonts  du  baptême 
le  14  septembre  précédent  par  Diane  de  Valois ,  duchesse  d'Angoulême,  au 
nom  de  l'inrante  Isabelle-Claire- Eugénie.  On  sait  que  le  nom  d^£lisabeth  est 
le  même  que  celui  d^lsabelle. 


250  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  9,  vendredi  y  à  Fontainebleau. —  Il  dessine  un  jardin 
carré,  fossoyé ,  dans  une  allée ,  l'ordonne,  y  fait  planter 
des  choux  y  arrache  lui-même  des  troncs  et  les  y  porte. 
Ramené  en  sa  chambre,  il  tire  de  son  pupitre  le  paysage 
qu'il  avoit  fait  avec  le  petit  peintre  ;  M*"**  de  Montglat  lui 
dit  :  ((Monsieur,  il  vous  faut  écrire.  »  —  Nony  Mamanga^ 
qu'on  aille  guéri  le  petit  peintre;  il  aimoit  la  peinture. 

Le  10,  samedi.  —  Pendant  la  messe,  le  Dauphin  montre 
à  lire  dans  son  livre  à  Madame,  lui  apprend  et  fait  dire  sa 
petite  oraison,  qu'il  aimoit  fort  :  «  Seigneur  Dieu  et  Père, 
je  te  supplié  de  m' assister  par  ton  Saint-Esprit,  et  par 
icelui  me  conduire  et  gouverner  tellement  que  tout 
ce  que  je  ferai,  dirai  ou  penserai ,  soit  à  ton  honneur  et 
gloire,  au  salut  de  mon  âme  et  à  l'édification  des 
tiens.  »  Mené  au  jardin  des  pins,  il  s'amuse  à  remuer  terre 
et  bois  pour  faire  un  jardin  et  un  pont.  Après  souper 
le  sieur  Outrebon,  chantre  du  Roi,  arrive  portant 
nouvelle  que  le  Roi  arriveroit  demain.  Le  Dauphin  rou* 
git  et  tressauU  de  joie  et  de  crainte  de  ce  jardin  qu'il 
avoit  fait.  //  faut  V aller  ôter,  dit-il,  de  peur  gue  papa  ne  se 
fâche.  Il  fut  volontiers  parti  tout  à  Theure  pour  l'aller 
ôter. 

Leiiy  dimanche.  — A  deux  heures  trois  quarts  le  Roi  est 
arrivé;  il  court  au-devant  de  lui,  lui  embrasse  la  cuisse, 
puis  lui  saute  au  cou  ;  le  Roi  le  mène  à  la  conciergerie, 
où  il  alloit  loger.  Il  s'est  longtemps  joué  au  Roi  dans  le 
cabinet.  M.  de  Brèves,  ambassadeur  pour  le  Roi  en  Le* 
vaut,  donne  au  Dauphin  un  cimeterre  avec  la  cein- 
ture ,  valant  huit  cents  ou  mille  écus,  un  vase  de  terre 
sigillée,  un  lapis-bézoard ,  un  arc  turquois  et  un  trous- 
seau de  flèches. 

Le  12,  lundi.  —  Éveillé  à  six  heures,  mis  dans  le  lit 
de  M"**  de  Montglat  entre  son  mari  et  elle  (1).  En  priant 
Dieu  il  dit  de  lui-même  gaiement  :  Dieu  doint  bonne  vie  à 

(1)  Héroard  a  mis  en  note,  à  la  marge  :  Insignis  impudenda. 


FÉVRIER  1607.  251 

papùy  mon  bon  ami.  A  dix  heures  et  demie  mené  par  la 
grande  galerie  au  jardin  des  gazelles,  au  Roi  ;  il  court  de- 
vaut  lui  après  H.  de  Verneuil,  à  qui  courra  le  mieux,  saute 
au  saut  de  l'allemand.  Le  Roi  lui  dit  :  «Mon  fils,  dites  à 
M.  de  Souvré  qu'il  coure  après  vous.  »  —  S'il  vous  plait  de 
lui  commander,  papa,  répond  le  Dauphin ,  doucement^ 
froidement^  promptement.  Le  Roi  le  lui  commande  par 
trois  fois  ;  il  fit  toujours  la  même  réponse.  A  onze  heures 
il  entend  la  messe  avec  le  Roi,  qui  le  mène  en  la  con- 
ciergerie, par  le  jardin ,  et^  à  midi,  dîné  avec  lui.  Ra- 
mené  en  sa  chambre  à  une  heure  et  demie,  il  écrit  le  rôle 
de  sa  compagnie  :  La  Rose  (H.  le  Chevalier),  capitaine; 
La  Verdure    (le  Dauphin),  mousquetaire;  La  Violette 
(M.  de  Verneuil),  harquebusier.  A  trois  heures  goûté; 
on  lui  demande  s'il  veut  pas  voir  danser  la  mariée?  — 
Je  m'en  soucie  bien!  belle  mariée  de  village!  Il  va  toutefois 
à  la  salle  du  bal^  où  il  la  voit  danser  un  quart  d'heure  j 
puis  va  en  la  conciergerie,  en  lachambre  du  Roi,  quiétoit 
allé  se  promener  au  grand  canal.  A  cinq  heures  le  Roi  re- 
vient en  sa  chambre,  il  lui  donne  le  bonsoir,  le  Roi  le 
renvoyant  en  sa  chambre.  A  huit  heures  trois  quarts  dé- 
vêtu, mis  au  lit,  prié  Dieu  :  Dieu  doint  bonne  vie  à  mon 
père,  mon  bon  ami,  à  ma  mère,  ma  bonne  amie.  M"®  de 
Hontglat  lui  demande  :  «  Aimez-vous  bien  papa?  »  — 
Oui.  —  c(  Comment  Faimez-vous?  »  —  Je  Vaime  plus  que 
Pataut  (le  chien  de  sa  nourrice). —  «  Monsieur,  il  ne 
faut  pas  dire  ainsi  ;  il  faut  dire  plus  que  vous-même.  »  — 
Plus  que  moi-même!  eh! il  ne  faut  pas  aimer  soi-même,  il 
faut  aimer  des  hommes,  mais  pas  soi-même. 

Le  13,  mardi.  —  11  va  voir  le  Roi  à  la  conciergerie; 
diné  avec  le  Roi.  Il  joue  à  la  paume  avec  le  Roi,  et 
chaque  fois  qu'il  servoit  (l),il  baisoit  la  balle.  A  six  heures 
trois  quarts  soupe  avec  le  Roi  ;  à  sept  heures  trois  quarts 
ramené  en  sa  chambre.  A  huit  heures  et  demie  le  Roi 

(1)  Servir,  en  terme  du  jeu  de  paume ,  signifie  envoyer  la  balle  le  premier. 


252  JOURNAL  DE  JEAN  HEROARD. 

y  vient  pour  y  voir  jouer  la  comédie  de  quatre  du  bourg, 
(sic). 

Le  14,  mercredi,  à  Fontainebleau.  —  Mené  par  les  étuves 
au  Roi;  en  la  conciergerie ,  il  lui  dit  adieu;  le  Roi  part 
pour  s'en  retourner  à  Paris  à  huit  heures  trois  quarts. 

Le  15 y  lundi.  —  Il  est  chaussé  de  chausses  de  serge 
jauue  qui  montoient  jusques  à  la  cuisse;  c'est  la  première 
fois.  A  dix  heures  et  demie  mené  à  la  chapelle  puis  joué 
en  la  salle,  dansé  par  contrainte,  pour  ce  qu'il  y  avoit 
deux  hommes  étrangers,  et   il  disoit  qu'il  ne  vouloit 
pas  danser  pour  donner  du  plaisir,  en  est  en  mauvaise 
humeur,  veut  faire  danser  M""®  de  Montglat,  la  frappe, 
lui  donne  un  grand  coup  de  poing  sur  la  poitrine.  A 
onze 'heures  trois  quarts  ramené  en  sa  chambre,  dîné; 
il  dit  à  son  page  :  Bompar,  allez  faire  parler  le  perro- 
quet tout  le  long  du  dîner.  A  trois  heures  et  demie  goûté. 
Ma  femme  arrive  de  Vaugrigneuse  ;  il  lui  fait  l'honneur 
de  se  lever  de  sa  chaise,  et  lui  porte  au-devant  sa  main 
à  baiser,  lui  demandant  :  Où  est  la  petite  Oriane?  C'é- 
toit  une  petite  chienne;  on  l'envoie  quérir  ;  il  lui  fait 
mille  caresses.  Il  advient  à  M.  le  Chevalier  de  s'asseoir 
dans  sa  chaise  ;  il  le  voit,  et  lui  dit  :  Otez-vous  de  ma 
chaise,  féfé.  11  le  dit  deux  ou  trois  fois  ;  il  n'en  faisoit 
rien  ;  il  s'en  va  promptement  à  M"*  de  Montglat,  et    lui 
dit  :  Mamanga ,  j'aime  mieux  ma  petite  sœur  que  féfé  Che- 
valier, parce  quil  n'a  pas  été  dans  le  ventre  à  maman  avec 
moi,  comme  elle,  et  il  est  assis  dedans  ma  chaise. 

Le  16,  vendredi.  —  M.  de  Gressy  disoit  à  la  nourrice 
du  Dauphin  que  M.  Hoquet,  son  mari,  reviendroit  de 
Sens,  où  il  étoit  allé,  sur  la  mi-nuit;  elle  disoit  que  non. 
—  Cest qu'il  songea  la  coignée,  dit  le  Dauphin;  le  sieur 
Boquetlui  avoit  promis  de  lui  rapporter  une  petite  co- 
gnée à  son  retour  de  Sens. 

Le  17,  samedi.  —  11  danse  avec  Madame  la  volte,  la 
courante.  A  trois  heures  goûté;  bu  un  bon  coup  dans 
la  coupe  d'argent  doré  que  M"*'  de  Loménie  lui  avoit 


FÉVRIER  1C07.  258 

donnée.  A  cinq  heures  viennent  les  ambassadeurs  des 
villes  Anséatiques  et  Teutonique  ,  venant  de  la  Cour  et 
s'en  allant  en  Espagne. 

Le  18,  dimanche  y  à  Fontainebleau,  — 11  se  va  promener 
en  la  galerie  ;  M*"*'  de  Montglat  lui  montre  la  peinture 
d'un  léopard,  lui  demande  que  c'est;  il  répond  :  Je  sais 
pas.  —  a  Monsieur^  c'est  un  léopard.  »  —  Il  ressemble 
à  de  Hoey  (1).  C'étoit  un  peintre;  il  éloit  vrai.  Il  avoit 
l'imagination  fort  bonne.  M.  de  Maleville  lui  montre  une 
voile  de  navire^  et  lui  demande  :  <(  Monsieur,  à  quoi  sert 
une  voile  ?»  —  C  est  pour  faire  aller  le  navire ,  car  le  vent 
le  pousse.  Il  y  avoit  des  H  peintes,  M™*  de  Montglat  lui 
demande  :  «Quelle  lettre  est  cela?  »  — C'est  un  H;  quand 
je  serai  grand  je  ferai  mettre  des  L  auprès. 

Le  20,  mercredi.  —  Il  se  fait  habiller  en  chambrière 
picarde,  masquée,  se  fait  nommer  Louise,  suit  M^^'  de  . 
Vendôme  coiffée  en  bourgeoise,  qui  dit  que  c'est  sa 
chambrière,  et  se  garde  de  parler  de  peur  d*étre  reconnu. 
M.  le  Chevalier  les  conduit,  disant  que  c'est  de  la  mar- 
chandise qu'il  emmène  du  Levant. 

Le  Hymercredi.  —  Il  écrit  au  Roi  par  moi  (2),  lui  en- 
voyant la  petite  Oriane,  chienne  de  ma  femme;  en  écri- 
vant au  Roi,  il  a  demandé  Si  maman  lui  écrirait  pas? 
On  lui  a  répondu  qu'elle  n'écrivoit  qu'au  Roi.  —  Papa 
m'a  dit  que  maman  fait  force  pâtéSy  mais  si  elle  m^écriiy 
encore  qu'il  y  ait  des  pâles,  je  garderai  bien  la  lettre. 

Le  22,  jeudi.  —  Il  commence  à  apprendre  des  mots 
latins,  qui  lui  sont  appris  par  M.  Hubert,  médecin  du 
Roi ,  venu  pendant  mon  absence. 

Le  23,  vendredi.  —  Il  écrit  au  Roi.  A  six  heures  et  demie 
soupe;  il  voit  jouer  une  farce  à  Laforest. 

Le  27,  mardi.  —  A  onze  heures  dîné;  il  se  fait  habiller 
en  bergère.  A  deux  heures  et  demie  goûté,  dansé,  joué; 


(1)  Claude  tle  Hoey,  peintre  du  Roi. 

(2)  Héroard  partait  pour  se  rendre  à  Paris,  auprès  du  Roi. 


254        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

il  eDtead  le  tonnerre^  va  à  M"''  de  Hontglat,  et  lui  dit  : 
Mamanga,  faites-moi  prier  Dieu. 

Le  28  fèvrierf  mercredi.  —  Mené  à  la  chapelle  de  la 
salle  du  bal^  il  a  pris  des  cendres. 

Le  1*'  marSy  jeudis  à  Fontainebleau.  —  Il  dit  que  quand 
il  verra  qu'il  voudra  être  opiniâtre  y  il  s^en  ira  mettre 
en  un  coin  pour  dire  son  Pater  y  afin  de  chasser  inconti- 
nent le  mauvais  ange  qui  le  fait  être  opiniâtre. 

Le  2,  vendredi.  —  Éveillé  à  six  heures^  amusé  dans  son 
lit  jusqu'à  sept  heures  et  demie  ;  fouetté  comme  je  suis 
entré  en  la  chambre.  J'ai  trouvé  M"*  de  Montglat  en  co- 
lère contre  lui  et  marrie  de  ce  que  j'ai  rencontré  la 
chambre  ouverte.  A  onze  heures  diné  ;  il  est  venu  un 
ambassadeur  de  la  part  de  l'Électeur  Palatin  (1)  qui  lui 
a  présenté  une  lettre  de  la  part  du  comte  Frédéric,  comte 
Palatin ,  dont  voici  la  copie  : 

Monsieur,  je  me  persuade  que  vous  ne  Taures  point  desagréable  si 
je  prens  la  hardiesse  de  me  servir  d'une  si  bonne  occasion  pour  vous 
représenter  la  joye  extrême  que  j'ay  de  vostre  prospérité  et  vous 
donner  les  asseurances  de  ma  très-humble  dévotion  à  voir  fleurir 
vostre  grandeur.  C'est,  Monsieur,  tout  mon  désir  que  d'ensuivre  les 
traces  de  mes  prédécesseurs  au  bien  et  service  de  la  corone  de  France, 
et  d'esprouver  un  jour  ceste  protestation  de  mon  zèle  pour  mériter 
rhonneur  de  vostre  bienveillance  et  bonne  grâce  et  demeurer  à  ja- 
mais, Monsieur,  vostre  plus  humble  et  très-affectionné  à  vous  faire 
service.  Fbiderich  gomtb  Palatin. 

De  Heydelberg,  ce  19  de  janvier  I6O7. 

Le  7,  mercredi.  —  Les  députés  de  Bretagne  le  viennent 
voir. 

Le  8>  jeudi.  —  Il  écrit  au  Roi  une  lettre  en  latin ,  faite 
par  H.  Hubert,  une  autre  en  françois  à  la  Reine. 

Le  30,  vendredi.  —  11  s'est  botté  pour  aller  environ 
une  lieue  au  devant  du  Roi^  qui  le  fait  mettre  dans  son 


(1)  Frédéric  IV,  né  en  1574,  comte  palatin  du  Rhin  en  1583,  mort  à  Heî- 
delberg,  le  9  septembre  1610. 


AVRIL  1607.  255 

carrosse,  où  il  le  ramène  au  château.  Après  souper  il  va 
voir  le  Roi  et  la  Reine  (1). 

Le  31  mars,  samedi.  —  Il  va  chez  le  Roi,  lui  donne  sa 
chemise ,  puis  va  avec  lui  se  promener  au  grand  canal, 
puis  à  la  chapelle.  Mené  chez  M.  Zamet,  où  dinoitle  Roi. 

Le  5  avril,  jeudi,  à  Fontainebleau.  —  Mené  à  la  cha- 
pelle, puis  allé  chez  la  Reine  ;  le  Roi  revient  de  la  chasse; 
dîné  avec  le  Roi  (2).  J'arrive  à  cinq  heures  (3);  il  vient 
au  devant  de  moi,  me  demande  l'arbalète  à  jalet  que  je 
lui  avois  promise.  Je  la  lui  doune,  il  frétilloit  après.  A 
huitheures  et  demie  mené  chez  LL.  MM.,  il  leur  donne  le 
bonsoir. 

Le  6,  vendredi.  —  Déjeuné  d'un  bouillon  aux  herbes 
avec  un  jaune  d'œuf,,  M"**  de  Montglat  m'ayant  dit  que.  le 
Roi  avoit  commandé  que  l'on  lui  fit  manger  maigt*e  les 
vendredis,  et  qu'il  le  vouloit 

Le  M,  mercredi.  —  Il  fait  des  demandes  à  un  faucon- 
nier du  Roiy  qui  portoit  un  faucon  volant  pour  rivière*, 
s'entretient  avec  lui.  Mené  chez  le  Roi,  qui  étoit  malade 
de  fièvre  de  rhume;  à  six  heures  il  sert  le  Roi  à  souper. 
II  ne  veut  point  ouïr  parler  de  laver  le  lendemain  les 
pieds  aux  pauvres,  et  dit  :  Je  neveux  point,  ils  sont  puants. 
Enfin  il  se  surmonte  peu  à  peu,  le  Roi  lui  ayant  dit  qu'il 
vouloit  qu'il  le  fit  en  sa  place,  ne  pouvant  y  aller. 

Le  12,  jeudi.  —  On  lui  demande  s'il  lavera  bien  les 
pieds  aux  pauvres,  il  répond  :  Ho  !  que  non!  je  les  laverai 


(1)  Le  Roi  écrivait  à  la  Reine  vers  le  20 mars  ;  «  Mon  cœur,  j*espère  vous 
voir  demain  ayant  fait  ici  an  petit  de  Tonds....  Mais  bien  yous  assurerai-je  que 
Min^^  des  Essars  n\v  a  point  puisé  en  passant.  »  M^e  des  Essars  se  trouvait  à 
ce  voyage  de  Fontainebleau,  comme  on  le  verra  à  la  date  du  2  août  suivant  et 
au  11  janvier  1608.  La  première  fille  naturelle  du  Roi  et  de  M>nedes  Essars 
naquit  en  janvier  1608,  et  fut  légitimée  dans  le  mois  de  mars  suivant. 

(2)  La  lettre  du  Roi  à  M"»®  de  Montglat,  datée  du  5  avrii  à  Fontainebleau,  et 
que  M.  Berger  deXivrey  a  classée  à  l'année  1607,  doit  être  antérieure,  puisqn'à 
cette  date  M<ne  de  Montglat  est  à  Fontainebleau  avec  le  Roi  et  le  Dauphin. 

(3)  Hétoard  ét&it  absent  depuis  les  premiers  jours  de  mars,  et  le  journal 
tenu  par  rapotliiciire  Guériu  est  beaucoup  plus  concis  pendant  cette  période. 


2S6  JOURNAL  DE  JEAN  HfcROARD. 

bien  aux  filles^  non  pas  aux  garçons.  11  ne  y  avoit  point  de 
moyen  pour  le  persuader  à  laver  les  pieds  aux  pauvres, 
le  jour  de  la  Cène  :  Non,  je  ne  veu^  point;  ils  ont  les  pieds 
puants.  A  neuf  heures  déjeuné;  mené  chez  leRoi|  qui  lui 
demanda  sUl  feroit  bien  la  cérémonie  en  sa  place,  il 
répond  :  Oui,  papa.  A  dix  heures  mené  à  la  salle  du  bal, 
où  il  entend  le  sermon  de  M.  Tarchevêque  d^Embrun, 
pendant  lequel  il  s^amuse  à  piquer  du  papier  avec  une 
épingle,  figurant  des  oiseaux  et  autres  animaux.  Après 
la  cérémonie  de  Tabsolution ,  il  est  conduit  sur  le 
théâtre  (1)  pour  laver  les  pieds  aux  pauvres,  par  force, 
accompagné  de  MM.  le  prince  de  Condé,  prince  de  Conty 
et  comte  de  Soissons,  lesquels  servirent  à  la  céré- 
monie, comme  si  le  Roi  y  eût  été  présent.  Quand  il  ap- 
procha du  premier  pauvre,  il  reconnut  son  bassin  ,  où 
l'on  vouloit  verser  l'eau  pour  le  lavement;  cela  le  con- 
firma en  son  humeur,  et  ne  put  jamais  être  forcé  seule- 
ment pour  se  baisser,  reculant  et  pleurant.  Les  aumô- 
niers en  firent  l'office  devant  lui.  Au  servir  de  la  viande, 
il  ne  voulut  jamais  prendre  ne  toucher  à  aucun  service 
que  Ton  lui  présentoit,  mais  bien  aux  bourses,  et  les 
donnoit  fort  gaiement.  Tout  fini,  il  en  fut  fort  réjoui  (2). 


(1.)  Sur  une  estrade. 

(2)  11  est  curieux  de  lire,  après  le  récit  d^Héroard,  celui  que  le  P.  Dan  fait 
de  la  même  cérémonie,  n  Un  chacun  sait  que  nos  rois  très-chrétiens ,  par  une 
cérémonie  autant  remarquable  qu'elle  est  pleine  de  piété,  ont  coutume  tous 
les  ans,  le  jeudi  sainte  de  laver  les  pieds  à  treize  pauvres,  à  Timitation  du 
Sauveur  des  humains,  qui  par  un  excès  d'humilité  daigna  bien  faire  le  sem- 
blable à  Pehdroit  de  ses  apôtres.  Sa  Majesté  étant  donc  dans  ce  lieu  de  Fon- 
tainebleau à  pareil  jour.  Tan  mil  six  cent  sept ,  toutes  choses  bien  préparées 
et  bien  ordonné(;s  pour  cette  cérémonie,  et  pour  en  faire  ensuite  une  autre  que 
Ton  appelle  la  Cène,  qui  se  pratique  servant  les  mômes  pauvres  en  table ,  le 
Roi  envoya  dire  qu'il  vouloit  que  Monseigneur  le  Dauphin  fit  ce  jour-là  cette 
action  purement  royale  au  lieu  de  Sa  Majesté,  et  que  ses  officiers  lui  déféras- 
sent alors  les  mêmes  honneurs  et  services  qu*à  sa  personne  propre....  Ce 
commandement  reçu,  le  sieur  de  Vitry,  avec  ses  gardes,  s'en  va  accompagner 
Monseigneur  le  Dauphin  en  la  salle  du  bal ,  où  se  fait  d'ordinaire  celte  pieuse 
et  très* louable  action.  Alors  Monseigneur  l'archevêque  d'Embrun  étant  monté 
en  chaire  commença  celle  cérémonie  par  une  belle  exhortation ,  montrant  que 


AVRIL  1607.  557 

Mené  chez  le  Roi,  puis  en  sa  chambre,  et,  à  midi,  dîné. 
Il  va  jouer  à  la  galerie,  y  fait  courir  un  levrault  par  Pa- 
tauly  l'un  de  ses  chiens,  va  chez  le  Roi.  M.  de  Guise  lui 
montroit  son  épée,  lui  disant  :  «Monsieur,  voilà  une  belle 
épée.  »  —  D'oùVavezvous  eue! —  «Monsieurje  l'ai  achetée 
en  Turquie.  »  —  Vous  êtes  un  moqueur.  —  La  Reine  voulant 
aller  faire  la  Cène  lui  dit  :  «  Mon  fils,  voulez-vous  pas  venir 
laver  les  pieds  aux  pauvres?  »  11  va  avec  la  Reine.  M"**  de 
Montglat  lui  demandoit  pourquoi  il  n'avoit  pas  voulu 
le  matin  laver  et  baiser  les  pieds  aux  malades,  et  que  le 
Roi  le  faisoit  bien,  lui  quiétoitle  Roi;  il  répond:  Mais  je 
suis  pas  le  Roi! 


toute  action  du  Fils,  de  Dieu  incarné  étant  notre  instruction,  et  par  le  lave** 
ment  des  pieds  de  ses  apôtres  ayant  témoigné  une  action  signalée  dMiumilité, 
c^éloit  donc  cette  vertu  que  tous  ciirétiens  dévoient  soigneusement  pratiquer. 

K  L'exhortation  achevée,  les  princes  et  officiers  de  la  couronne  assistant  et 
servant  Monseigneur  le  Dauphin  se  présentèrent  ;  Tun  prit  le^  bassin  et  Tautre 
Taiguière ,  tandis  que  Monseigneur  le  Dauphin  lave ,  essuie  et  baise  les  pieds 
des  pauvres,  lesquels,  selon  la  coutume,  avoient  premièrement  été  visités 
par  le  médecin  du  Roi,  pour  reconnollre  s'ils  n'avoient  point  quelque  maladie 
dangereuse,  et  auxquels  l'on  avoit  rasé  les  cheveux,  comme  aussi  on  les  avoit 
revêtus  d^écarlate,  avec  chacun  un  grand  linge  de  fine  toile  qui  les  couvre 
jusque  sur  les  pieds;  le  fout  selon  la  pratique  ordinaire. 

«  D'abord  Monseigneur  le  Dauphin  fil  quelque  petite  difficulté  de  laver  et 
baiser  les  pieds  de  ces  pauvres,  son  âge  tout  foiblet  ne  lui  pouvant  faire 
comprendre  cette  cérémonie ,  et  croyant  que  l'on  se  vouloit  rire  de  lui ,  sur 
ce  qu'il  voyoit  que  tous  les  princes  et  seigneurs,  tète  nue,  le  servoient,  et 
que  lui  l'ut  ordonné  pour  jservir  ces  pauvres;  mais  aussitôt  jetant  la  vue  der- 
rière lui  et  voyant  Monseigneur  le  comte  de  Soissons  tenant  sou  bâton  de 
grand  maître ,  qui  venoit  en  cérémonie ,  suivi  de  tous  les  matires  d*hôtel  du 
Roi  qui  précédoient  les  mets  pour  servir  et  donner  à  ces  pauvres ,  il  corn* 
mença  à  sourire,  et  se  porta  alors  d'affection  à  faire  cette  action  célèbre  de 
piété ,  reconnoissant  quMl  n'y  avoit  point  de  moquerie. 

«  Les  services  de  chaque  pauvre  étant  de  treize  plats ,  furent  tous  portés 
par  des  princes  ou  seigneurs  de  marque»  entre  lesquels  étoient  Mffc|e  prince  de 
Condé,  MKr  le  prince  de  Conty ,  Msr  le  duc  de  Vendôme  et  Me^r  le  duc  de 
Guise ,  et  quand  il  fallut  donner  à  chacun  de  ces  pauvres  treize  écus  d'or, 
accoutumés  leur  être  alors  aumônes,  ce  fut  où  Monseigneur  le  Dauphin  témoi* 
gna  une  grande  allégresse,  et  ainsi  fmit  cette  cérémonie  et  action  purement 
royale,  action  que  l'on  ne  lit  point  avoir  été  jamais  faite  auparavant  par 
aucun  Dauphin  ou  autre  enfant  de  France.  »  (  Le  Trésor  des  merveilles  de 
Fontainebleau,  p.  285-7.) 

BÉROARD.   —   T.   1.  17 


258  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

• 

Le  13,  vendredi,  à  Fontainebleau,  —  Mené  au  jardin  des 
pins,  il  visite  son  jardin,  où  il  avoit  semé  des  pois  et  des 
fèves,  puis  travaille  avec  une  bêche  pour  faire  une 
coulée  à  jouer  aux  œufs  de  Pâques.  11  va  chez  le  Roi, 
qui  étoit  malade  de  fièvre  de  rhume. 

Le  \k,  samedi.  — Mené  à  la  chapelle  de  la  salle  du  bal, 
il  va  à  confesse. 

Le  ih,  dimanchey  jour  de  Pâques.  —  Mené  en  la  chambre 
du  Roi,  d'où  il  regarde  le  Roi  touchant  les  malades  et 
arrivant  au  droit  des  fenêtres  (1),  lui  ôte  le  chapeau  et 
dit  :  Bonjour,  papa,  en  contraignant  sa  ^oix  par  respect, 
ne  le  voulant  pas  détourner  de  la  cérémonie. 

Le  16,  lundi.  —  La  Reine  va  en  la  grande  galerie 
ayant  quelques  petites  douleurs  pour  accoucher;  y  étant 
arrivée,  les  douleurs  la  pressent,  elle  retourne  en  sa 
chambre,  où,  ne  faisant  que  d'entrer,  les  douleurs  lui  re- 
doublent et  les  eaux  se  percent.  En  se  couchant  le  Dau- 
phin disoit  que  si  la  Reine  faisoit  un  petit  frère  il  feroit 
tirer  son  canon  ;  mais  si  c'étoit  une  fille  :  Je  m'en  soucie 
bien!  La  Reine  accoucha  de  Monsieur,  duc  d'Orléans  (2), 
à  dix  heures  et  demie  du  soir,  fort  heureusement,  le 
vingtième  jour  de  la  lune  de  mars.  En  le  voulant  remuer 
on  lui  vit  la  quille  droite,  ferme;  je  l'ai  maniée. 

Le  17,  mardi.  —  11  va  voir  M.  d'Orléans ,  lui  fait  de 
grandes  caresses.  M.  de  Rosny  vient  voir  le  Dauphin,  et 
lui  demande  :  ci  Monsieur,  avez-vous  besoin  de  quelque 
chose?  demandez-le-moi.  »  Ayant  songé  et  branlant  la 
tête,  il  répond  :  Rien.  Peu  après  sa  nourrice  lui  dit  : 
c(  Que  n'avez-vous  dit  à  M.  de  Rosny  qu'il  me  fit  bail- 
ler un  lit?  »  —  Hé!  Dondon,  je  Vy  ai  demandé  tant  de 


(l]t  Le  Roi  toucliait  les  malades  dans  une  allée  du  jardin.  Voy.  Le  Trésor 
des  merveilles  de  Fontainebleau,  par  le  P.  Dan,  p.  178. 

(2)  Cet  enfant  mourut  àSaint-Germain-en-Laye^  le  17  novembre  1611,  sans 
avoir  reçu  de  prénom;  il  ne  laut  pas  le  confondre  avec  Gaston,  né  Paonée  sui- 
Tante,  et  qui  ne  prit  le  .titre  de  duc  d^Orléans  qu'après  la  mort  de  ce  second 
fils  de  Henri  IV. 


AVRIL  1607.  259 

fois,  et  il  n'en  fait  rien,  dit- il,  comme  s'en  plaignant. 

Le  18,  mercredi^  à  Fontainebleau,  —  A  dix  heures  il 
monte  en  la  chambre  de  Monsieur  pour  le  voir  ondoyer;  il 
le  fut  par  M.  le  cardinal  de  Sourdis.  M"""  Bélier  dit  au 
Dauphin  :  «  Monsieur,  il  faut  bieh  maintenant  prier  Dieu 
pour  Monsieur  votre  frère,  qu'il  lui  fasse  la  grâce  de  le 
bien  garder  ;  »  le  Dauphin  s'en  prit  à  pleurer,  mais  douce- 
ment. Le  sieur  Pietro  Alsense,  commandeur  de  Malte, 
Sicilien,  le  vient  voir;  il  avoit  fait  sa  nativité  (1);  puis 
je  le  menai  pour  voir  Monsieur,  pour  faire  la  sienne. 

Le  19,  jeudi.  —  A  neuf  heures  déjeuné  ;  M.  de  Sully 
y  vient;  on  le  veut  persuader  à  lui  demander  quelque 
chose,  il  n'y  est  porté  que  par  force  et  par  acquit.  Il  prie 
pour  un  lit  à  sa  nourrice;  puis,  M'^^de  Montglat  le  priant 
pour  Indret,  joueur  de  luth,  et  pour  M.  Birat,  M.  de  Sully 
dit  :  a  Monsieur,  ne  s'en  soucie  pas.  »  —  Si  fait,  dit-il  sou- 
dain; puis  M.  de  Sully  lui  demande  :  «  Qui  sont  ceux  de 
céans  que  .vous  aimez  le  mieux?  »  —  Il  répond  soudain  : 
Indret  et  Birat,  pour  les  recommander  sur  cette  occasion, 
ne  lui  ayant  point  voulu  parler  auparavant.  —  Cette 
nuit,  sur  les  deux  heures  après  minuit,  deux  sentinelles, 
l'un  suisse  et  l'autre  françois,  ont  aperçu  en  l'air  un 
grand  aigle  blanc  qui  a  fait  le  tour  du  château  et,  arrivé 
à  l'horloge  du  braquemart ,  est  disparu  rendant  comme 
un  coup  d'arquebuse.  Us  l'ont  ainsi  rapporté  au  Roi  (2). 


(0  Son  thème  de  nativité.  Malherbe,  dans  une  lettre  à  Peiresc  du  23  mars 
16l0y  dit  en  parlant  de  M.  d'Orléans  :  «  De  tous  les  enfants  du  Roi,  c*est 
celui,  à  ce  que  l'on  dit,  qui  a  le  plus  grand  horoscope.  » 

(2)  Héroard  a  mis  en  note,  à  la  marge  :  Meteorum  augurium  aquila.  Voici 
comment  ce  fait  est  rapporté  par  le  P.  Dan.  :  «  Quelques  jours  après  (  la  nais- 
sance du  duc  d'Orléans),  qui  fut  la  nuit  du  dix-neof  au  vinglièmedu  même 
mois,  environ  les  deux  heures  du  matin,  fut  vil,  ¥enant  comme  de  dessus 
la  chambre  de  la  Reine,  la  forme  d'un  aigle  environné  d'ime  grande  lumière, 
qui  passa  sur  le  jardin  près  de  Thorlogc  avec  un  grand  éclat,  comme  d'un 
coup  de  tonnerre  ou  de  canon;  et  le  rapport  en  fut  fait  le  lendemain  au  Roi 
par  deux  sentinelles,  Tun  françois  et  l'autre  suisse,,  qui  étoient  alors  en  faction, 
et  jurèrent  avoir  vu  la  chose  ainsi.  Ce  qui  (it  avancer  plusieurs  beaux  dis- 

17. 


260  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  20,  vendredi^  à  Fontainebleau.  —  Le  DaaphiD  aper- 
çoit le  Roi  au  jardin  ;  od  ne  le  peut  plus  retenir,  il  y 
court.  Il  voit  remuer  M.  d'Orléans,  et  considérant  sa  main 
dit  en  souriant  :  Hél  voyez  sa  petite  main!  Je  lui  dis  : 
a  Monsieur,  c'est  de  celte  main  dont  un  jour  il  vous  fera 
service.  »  11  advint  qu'à  l'instant  il  haussa  le  bras  droit, 
tenant  le  poing  fermé,  ce  que  chacun  interpréta  à  bon 
augure,  et  lui  (le  Dauphin)  Talloit  contant  à  chacun. 

Ir€21,  samedi.  —  Il  dit  ses  quatrains  et  quelques  sen- 
tences. (1);  entre  autres  M"*  de  Montglat  lui  faisoit  dire  : 
a  L'humilité  est  le  chemin  de  l'honneur;  »  il  dit  de  lui- 
même  :  Vhumililé  est  le  chemin  de  la  gloire  qui  conduit  à 
l'honneur. 

Le  22,  dimanche.  —  Diné  avec  le  Roi;  le  Roi  mangeoit 


coursa  Tavanlagede  ce  jeune  fleuron  des  lys.  Les  uns  {Mathieu  en  Phis- 
toire  de  Henry  IV)  disoient  que  cet  aigle  étoit  un  présage  de  la  future 
grandeur  de  ce  petit  prince,  auquel  le  Ciel  sembloit  promettre  Tempire.  et 
que  f  on  nom,  comme  un  coup  de  tonnerre,  éclateroit  par  tout  Tunivers.  Les 
autres  en  faisoient  diverses  prédictions  non  moins  favorables;  mais  la  fin  a 
montré  assez  quMl  ne  faiit  rien  s'assurer  sur  tels  et  semblables  signes  et  mé- 
téores, car  le  quatrième  an  et  six  mois  de  son  âge  mourut  ce  petit  duc  d'Or- 
léans, à  Saint-Germain-en-Laye.  Et  s'il  y  avoit  lieu  de  faire  jugement  sur  tel 
signe,  il  y  avolt  plus  d'apparence  de  dite  que,  comnie  un  éclair  et  un  coup 
de  tonnerre,  cet  aiglon  royal  passeioit  promplement  de  cette  vie  en  l'autre.  » 
(  Le  Trésor  des  merveilles  de  Fontainebleau^  page  275.) 

Malherbe  écrivait  à  Peiresc,  le  2G  avril  1607  :  «  Il  fut  vu  par  les  gardes  un 
certHÎn  feu  en  forme  d'oiseau,  qui  s'éleva  du  jardin  des  Canaux,  pa<:sa  par 
dessus  le  Court  du  Cheval  et  pardessus  le  château,  alla  crever  en  le  Court 
du  Donjon,  à  l'endroit  de  l'horloge,  avec  un  grandissime  bruit;  on  dit  comme 
d'un  pétard,  mais  s'il  eût  été  aussi  grand,  il  eût  réveillé  tout  le  monde,  ce 
qu'il  ne  fit  pas.  Le  Roi,  comme  cela  lui  fut  récité,  s'en  réjouit  fort,  et  dit  que 
souvent,  devant  des  batailles  et  en  des  sièges  de  villes  et  autres  entreprises, 
il  avoit  vu  de  semblables  choses,  mais  toujours  avec  bonne  issue,  et  qu'il  es* 
péroit  que  s'il  avoit  la  guerreil  ferolt  bien  ses  affaires.  ^^{Œuvres  de  Malherbe, 
éd.  L.  Lalanne,  I8r>2,  iu•8^  t.  III,  page  33.) 

(1)  Les  quatrains  de  Pibrac  et  les  proverbes  de  Salomon.  Voici  comment 
Héroard  eu  parle  dans  son  livre  de  V Institution  du  Prince  :  n  Aussitôt 
qu'ils  sauront  (les  princes)  tant  soit  peu  lire,  je  suis  d'avis  qu'on  les  exerce 
dans  les  Proverbes  choisis  de  Salomon,  les  quatrains  du  sieur  de  Pybrac, 
puis  certains  auteurs  qui  ont  écrit  des  petits  contes  sous  des  noms  feints, 
mais  qui  portent  leur  sens  moraL  » 


AVRIL  1C07.  261 

du  revenu  du  cerf,  le  Dauphia  dit  à  M"^  de  Montglat  : 
Mamanga,je  voudrais  bien  manger  de  cela.  —  «  Monsieur, 
lui  dit-elle,  il  n'en  faut  pas  demander.  »  Comme  le  Roi 
eut  achevé,  le  Dauphin  lui  dit  :  Papa^  donnez-moi  de  cela ^ 
s  il  vous  plaît.  —  «  Il  n'y  en  a  plus,  lui  dit  le  Roi  :  que  ne 
m'en  avez- vous  demandé?  »  Le  Dauphin  lui  répond  en 
hoignantun  peu  :  Papayj'envoulois  bien  demander,  mais 
Mamanga  na  pas  voulu. 

Le  23,  lundi,  à  Fontainebleau.  —  Mené  chez  le  Roi, 
qu'il  trouve  dînant  et  MM.  de  Vendôme  et  le  Chevalier 
avec  lui;  il  s'en  pique  en  lui-même,  n'en  fait  point  sem- 
blant, se  met  auprès  du  Roi,  qui  le  choque  sans  y  penser 
ni  s'en  apercevoir;  il  se  retire  et  se  prend  à  pleurer,  et 
pour  prétexte  de  son  déplaisir  dit  qu'il  croit  que  Papa 
est  fâché  contre  moi  puisqu'il  m'a  battu.  L'on  le  dit  au 
Roi,  qui  l'apaise  et  le  fait  diner  avec  lui. 

Le  24,  mardi.  —  Mené  chez  le  Roi,  qui  venoit  d'être 
saigné,  puis  à  la  chapelle  et  ramené  en  sa  chambre. 
M""**  les  princesses  de  Conty,  de  Martigues  (1)  et  de  Mer- 
cœur  (2)  le  viennent  voir»  M™Ma  princesse  de  Conty  lui 
dit,  se  voulant  jouera  lui  :  ce  Monsieur,  je  veux  que  vous 
m'appeliez  Madame.  » — Jeveuxpas.  —  «  Je  vous  appellerai 
donc  griffon.  »  —  Je  vous  appellerai  chienne.  —  ce  Je  vous 
appellerai  petit  renard.  »  — Je  vous  appellerai  grossebête, 
et,  montant  sur  un  placet  (3),  il  lui  porte  sa  main  vers 
le  front  en  faisant  les  cornes  et  lui  disant  :  Je  vous  ferai 
porter  ces  armoiries.  —  «  Ce  ne  sera  pas  vous  qui  me 
les  ferez  porter,  »  répliqua-t-elle,  se  trouvant  un  peu  hors 
de  train. 

Le  26,  jeudi.  —  Il  va  en  la  galerie,  où  il  fait  appeler  la 


(1)  Marie  de  Luxembourg ,  duchesse  de  Penlliièvre,  vicomtesse  deMnrti- 
gués,  veuve  le  19  février  1602  de  Piiilippe-Emmanuei  de  Lorraine»  duc  de 
Mercœur. 

(2)  Catherine  de  Lorraine,  veuve  de  Nicolas  de  Lorraine,  duc  de  Merc(jeur, 
beau- père  de  la  précédente,  mort  en  1677. 

(3)  Sur  un  tabouret. 


362  JOURKAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

musique  de  la  chambre  du  Roi  pour  l'entendre;  il 
aimoit  la  musique  et  Faiyoit  toujours  aimée  avec  trans* 
port. 

Le  28  avril,  samedi.  —  Mené  voir  M.  de  Montglat,  qui 
avoit  la  goutte,  il  le  trouve  levé,  assis,  et  son  pied  sur  un 
de  ses  carreaux  de  velours  vert;  il  s'en  aperçoit,  s'en  re- 
tourne tout  court,  en  colère,  disant  entre  ses  dents  :  Ho  I 
il  a  son  pied  sur  mon  carreau,  et  puis  on  le  mettra  sur  mon 
visage!  M"^  de  Montglat  ne  l'en  peut  apaiser  par  aucune 
promesse,  il  s'en  va.  M.  Guérin  lui  dit  :  «  Monsieur,  il 
vous  lui  en  faut  donner  un,  puisque  vous  en  avez  deux.» 

—  Ho!  c'est  un  bel  homme  pour  l'yen  donner.  Indretluidit  : 
c(  Monsieur,  il  faut  que  vous  les  lui  donniez  tous  deux.  » 

—  Je  m'en  soucie  bien;  si  c'éloil  vous,  qui  êtes  pauvre,  je 
vov^  le  donner  ois;  mais  il  est  riche,  qu'il  en  achète  ! 

Le  29,  dimanche.  —  On  parloit  du  Pape,  il  demande  : 
Le  Pape  est-il  pus  riche  que  papa?  Quelqu'un  répond  ; 
«Oui».  — Je  l'aime  donc  point. — Uétoit  dans  labalustre, 
voyant  remuer  M.  d*Orléans;  son  aumônier  lui  demande 
s'il  vouloit  pas  bien  être  cardinal?  —  Non,  ce  sera  pour  cet 
homme,  dit-il  en  mettant  la  main  sur  la  tète  de  M.  de 
Verneuil(l). 

Le  i"mai,  mardi,  à  Fontainebleau.  — Il  avoit  une  robe 
neuve ,  vert©;  avec  du  passement  d'or  et  de  soie  ;  il  de- 
mande :  Pourquoi  y  a-t-ypas  du  passement  tout  d'or?  Le 
nonce  du  Pape  le  vient  voir,  l'embrasse.  M""^  de  Montglat 
lui  dit  qu'il  demande  comment  se  porte  le  Pape ,  son 
parrain  ;  le  Dauphin,  branlant  doucement  la  tête,  dit  à 
demi-voix  :  Je  ne  saurois  faire  cela,  il  est  trop  mal  aisée 
Amusé  à  peindre  en  crayon  à  mesure  que  M.  Decoùrt, 
peintre  du  Roi,  le  pourlrayoit  en  crayon  ;  il  demande  : 
Faut-il  mettre  du  bleu  aux  yeux  ?  II  aimoit  la  peinture  et 
y  avoit  de  l'inclination. 


(1).  M.  de  Verneuil  était  destiné  à  entrer  dans  les  ordres. 


MAI  1607.  263 

Le  Sj  jeudi,  à  Fontainebleau,  —  Mené  chez  le  Roi,  puis 
chez  la  Reine,  il  donne  le  bonsoir  à  Leurs  Majestés  (1). 

Le  5,  samedi,  — Il  joue  assis  pour  être  peint  en  crayon 
par  M.  Decourt,  peintre  du  Roi  ;  pour  l'arrêter  (2)  Ma- 
thurine  fait  chanter  trois  petits  garçons;  rien  ne  l'arré- 
toit  tant  que  la  musique ,  il  l'écoutoit  avec  transport. 

Le  6,  dimanche.  —  On  lui  avoit  fait  faire  un  pourpoint 
de  toile  blanche  doublé  de  taffetas,  un  haut-de-chausses 
de  même.  J'en  veux  points  dit-il,  il  est  pas  beau;  ho!  j'en 
veux  point!  M"^  de  Montglat  lui  dit  qu'il  est  de  même 
que  celui  du  Roi  ;  que  ce  n'est  pas  pour  le  porter  toujours, 
mais  quelques  heures  du  jour,  quand  il  fait  chaud.  Je 
ne  le  porterai  ni  aujourd'hui  ni  tantôt;  j'en  veux  un  de 
taffetas,  comme  celui  de  fefé  Chevalier.  —  Je  lui  demande 
de  quelle  couleur  il  le  vouloit?  —  Je  le  veux  rouge.  — 
a  Monsieur,  c'est  la  couleur  des  Espagnols;  voici  le  mois 
de  mai,  le  voulez-vous  vert?  »  —  Ho!  on  diroit  que  je 
serois  fou! 

Le  7,  lundi.  —  Il  joue  avec  une  petite  peinture  de 
Diane,  en  papier,  que  le  jour  précédent  il  avoit  faite , 
remplissant  avec  la  plume  ce  qu'on  lui  avoit  tracé.  Je 
lui  dis  que  les  femmes  portoient  la  lune  en  la  tète,  il  ré- 
pond soudain  :  Et  les  hommes  le  croissant!  —  11  reçoit 
une  lettre  de  M.  de  laTrimouille  (3),  âgé  de  huit  ans,  qui 
s'éjouissoit  de  la  naissance  dé  Monsieur  d'Orléans,  mais 
qui  lui  offroit  son  service  à  lui  tout  le  premier.  11  serre 
la  lettre  en  son  petit  cabinet,  puis  dit  :  Je  voudrois  bien 
lui  écrire.  M""^  de  Montglat  lui  demande  quoi?  —  Je  sais 
pas.  —  «Mais  dites  quoi.  »  Il  songe  en  se  promenant  les 
mains  sur  le  derrière  :  Si  veut  venir  avec  moi  à  la  guerre 


(1  La  lettre  de  Henri  IV  à  M<"c  de  Montglat,  datée  du  3  mai  à  Fontainebleau, 
et  que  M.  Berger  de  Xivrey  a  classée  à  Tannée  1607,  est  de  deux  ans  anté- 
rieure. 

(2)  Le  faire  tenir  tranquille. 

(3)  Henri  de  la  Trémoille,  né  en  1599,  lils  de  Claude,  duc  de  Thouars  et  de 
Charlotte  de  Nassau. 


264        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD.    / 

qu'il  y  vienne j  sinon  quil  n'y  vienne  pas  ;  s'il  ne  veut^  quand 
je  serai  grand  comme  féfé  Chevalier  j'irai  à  la  guerre  avec 
papa  y  je  serai  toujours  avec  papa. 

Le  8,  mardij  à  Fontainebleau,  —  Le  Roi  le  mène  au 
jardin  de  la  Reine,  où  il  se  joue  jusques  à  six  heures;  le 
Roi  le  ramène,  et  il  a  soupe  avec  lui  ;  il  va  en  la  chambre 
de  la  Reine,  puis  ramené  en  la  sienne  il  se  joue  sur  le 
tapis  et  chante  en  compagnie  :  Quand  cette  malheureuse 
bande  et  Jean  de  Nivelle. 

Le  9,  mercredi.  —  M'"*'  la  comtesse  de  Moret  accouche 
d'un  fils  à  dix  heures  (l)  ;  sur  le  bruit  qui  en  couroit,  on 
dit  au  Dauphin  :  ce  Monsieur,  vous  avez  encore  un  autre 
féfé.  »  — .Qui?  qui  est- il?  demande -t-il  ,  comme 
ébahi.  —  «  Monsieur,  c'est  M"®  la  comtesse  de  Moret  qui  est 
accouchée  d'un  fils.  »  —  Ho ,  ho!  il  n'est  pas  à  papa!  — 
a  Monsieur,  à  qui  est-il  donc?»  — //  est  à  sa  mère  y  et  n'en 
voulut  jamais  dire  autre  chose,  tout  fâché  et  comme  s'il 
eût  voulu  pleurer.  A  midi  dîné;  il  rêve  en  mangeant,  et 
demande  tout  à  coup  à  M"®  de  Vendôme  :  Sœu-sœu  Ven- 
dôme, qui  aimez  vous  mieuco ,  Mousseu  de  Longueville  bu 
Mousseu  de  Momorency  ?  —  a  Monsieur,  je  ferai  ce  qu'il 
plaira  à  papa.  »  — Ho  y  ho  !  vous  êtes  amoureuse  de  Mousseu 
de  Longueville  (2).  —  M"*^  de  Montglat  l'instruisoit  sur  ce 
qu'il  auroit  à  faire  et  à  dire  à  la  reine  Marguerite  :  Je 
serai  bien  sage  y  je  serai  bien  sage ,  dit- il  brusquement. 
Mené  visiter  la  reine  Marguerite,  qui  étoit  arrivée  à  une 
heure  après  minuit,  il  fait  ses  compliments  par  force; 
ramené  avec  elle  chez  M.  d'Orléans,  d'où  il  s'échappe,  il  va 
en  sa  chambre,,  où  il  envoie  quérir  deux  renardeaux  pour 
les  faire  courir  en  la  galerie  par  son  chien  Pataut;  il  les 
fait  courir  en  présence  de  la  reine  Marguerite. 


(1)  Au  château  de  Moret  près  de  Fontainebleau,  que  Henri  IV  avait  donné  à 
Jacqueline  de  Bueil.  Cet  enfant,  légitimé  en  1608,  est  Antoine  de  Bourbon, 
comte  de  Moret,  tué  à  la  bataille  de  Caslelnaudary,  en  1632. 

(2)  M'ic  de  Vendôme  épousa  en  16J9  Charles  de  Lorraine,  duc  d'Elbeuf. 


MAI  1607.  265 

Le  10,  jeudi,  à  Fonlainehleau.  —  A  peine  avoit-il  les 
yeux  ouverts  qu'il  est  fouetté  pour  n'avoir  pas  fait,  le 
jour  précédent;  les  compliments  à  la  reine  Marguerite. 
Il  s'en  va  avec  le  Roi  chez  la  reine  Marguerite. 

Le  i\,  vendredi,  —  Il  se  joue  de  son  petit  canon,  que 
la  Reine  lui  avoit  donné;  je  lui  demande  qui  lui  avoit 
donné  ce  canon?  —  Papa  Va  acheté,  et  maman  me  Va 
donné.  Mené  par  la  galerie  au  jardin  des  pins  y  trouver 
le  Roi,  qui  promenoit  la  reine  Marguerite.  —  Dîné  avec 
le  Roi.  —  A  neuf,  heures  du  soir  il  est  mené  chez 
Leurs  Majestés,  et  va  prendre  congé  de  la  reine  Margue- 
rite, qui  devoit  partir  le  lendemain.  ' 

Le  12,  samedi,  —  Il  va  conduire,  jusques  au  carrosse, 
la  reine  Marguerite  s'en  retournant  à  Paris. 

Le  13,  dimanche.  —  A  souper  il  a  deTimpaiience  pour 
aller  à  la  fenêtre  voir  en  la  cour  un  cul-de-jalte  jouer 
du  flageolet,  et  lui  crie  :  Ne  vous  en  allez  pas,  cul-de-jatte, 
je  lave  mes  mains.  Il  va  voir  le  Roi,  qui  devoit  partir  bon 
matin,  lui  dit  adieu. 

Le  14,  lundi.  —  L'on  vient  demandera  M""  de  Mont- 
glatsi  on  porteroit  M.  d'Orléans  à  la  chambre  de  Madame; 
il  en  est  jaloux,  s'en  fâche,  et  le  fait  porter  eç  la  sienne, 
et  permet  qu'on  le  couche  sur  son  lit;  c'étoit  une  ex- 
trême faveur. 

Le  15,  mardi.  —  Il  va  attendre  la  Reine  en  son  petit 
anticabinet,  pour  être  le  premier  rencontré  à  sa  première 
sortie,  relevant  de  sa  couche,  l'accompagne  jusques  à 
la  chapelle  de  la  salle  du  bal.  A  onze  heures  trois 
quarts,  diné  ;  M"®  la  princesse  d'Orange  lui  disoit  :  c(  Mon- 
sieur, qui  aimez- vous  mieux  qui  soit  votre  beau-frère, 
ou  le  prince  d'Espagne,  ou  le  prince  de  Galles?  »  —  Le 
prince  de  Galles.  —  a  Et  vous ,  épouserez -vous  Tlnfanle? 
— fen  veuxpoint.  — Je  lui  dis  :  ((Monsieur,  elle  vous  fera 
roi  d'Espagne.  »  — Non,  je  veux  point  être  Espagnol.  Il  va 
chez  la  Reine  pour  prendre  le  mot,  et  le  donne  aux  ca- 
pitaines. 


266        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  iQ  mai,  mercredi,  à  Fontainebleau.  — Mené  chez  la 
Reioe  et  au  jardin  des  pins,  où  il  s'amuse;  l'on  porta  une 
cane  pour  y  mettre  des  barbets  après,  dans  la  grande 
fontaine;  il  s'en  va,  et  jamais  ne  le  sut  on  persuader  de 
l'aller  voir;  c'est  qu'il  ne  la  vouloit  point  voir  faire 
mourir.  Il  va  sur  la  terrasse,  où  il  voit  la  chaise  percée 
de  M™'  de  Montglat,  l'appelle,  et  tenant  son  nez  bouché  : 
Mamanga,  velà  un  lièvre  en  forme. 

Le  18,  vendredi,  —  Fouetté  pour  avoir  fait  le  fâcheux 
le  jour  précédent  à  la  messe.  A  huit  heures  trois  quarts 
il  va  donner  le  bonsoir  à  la  Reine  et  prendre  le  mot. 

Le  19,  samedi.  —  11  va  chez  le  Roi,  qui  arrivoit  de 
Paris;  le  Roi  et  la  Reine  viennent  voir  remuer  M.  d'Or- 
léans; il  y  va,  chasse  M.  le  Chevalier  d'auprès  d'eux. 

Xe21,  lundi.  —  Il  vient  chez  M.  d'Orléans  pour  lui 
donner  ses  premières  brassières.  A  huit  heures  et  demie 
menéchez  le  Roi,  il  lui  donne  le  bonsoir  ;  ramené  il  trouve 
un  suisse  en  la  salle,  assis  dans  sa  chaise,  entre  en 
extrême  colère,  veut  qu'on  l'envoie  eh  prison. 

Le  22,  mardi.  —  A  six  heures  soupe;  on  lui  vient  dire 
que  le  Roi  alloit  voir  faire  la  curée  du  cerf  qu'il  avoit 
pris;  il  achève  de  souper  avec  impatience,  va  par  la  ga- 
lerie en  mangeant  son  massepain,  et  va  rencontrer  le 
Roi  et  la  Reine,  qui  lui  font  voir  la  curée.  Ramené  en 
sa  chambre ,  il  s'amuse  sur  le  tapis  de  pied  à  faire  de  la 
musique,  chante  lui-même  :  Ambroise,  d'où  venez-vous"! 

Le  24,  jeudi  —  Il  s'amuse  à  peindre,  se  fait  tracer  par 
un  jeune  peintre  et  remplit  après  avec  un  charbon,  fort 
sûrement;  ayant  bien  commencé,  il  dit  au  peintre  : 
Achevez  le  demeurant  (1). 

Le  25,  vendredi.  —  Mené  au  Roi  et  à  la  Reine,  qui 
soupoient;  le  Roi  jette  sur  la  table  à  Cadet,  son  chien, 
de  la  menue  dragée;  le  chien  la  lèche,  M.  le  Dauphin 
la  ramasse  et  la  mange. 

(1)  Ce  dessin  est  conservé  dans  le  manuscrit  d'Héroard. 


JUIN  1607.  267 

« 

Le  28  maif  luiidi,  à  Fontainebleau.  —  Le  Roi  revient 
de  la  chasse;  il  le  va  voir  (1). 

Le  29,  mardi.  —  Il  reçoit  une  escopette  et  deux  grands 
et  beaux  barbets  que  lui  envoie  le  prince  de  Galles.  Il  va  à 
la  poterie,  où  il  prend  plusieurs  pièces,  chiens,  lions, 
taureaux,  puis  revient  en  sa  chambre,  où,  sur  le  tapis  de 
pied,  il  les  fait  combattre.  A  huit  heures  trois  quarts  mené 
chez  Leurs  Majestés,  il  y  écoute  la  musique  de  voix  et  de 
luths;  on  ne  l'en  peut  tirer  tant  il  y  étoit  attentif  ;  il  joue 
après  aux  cartes,  au  reversis,  M.  le  grand  écuyer  joue 
avec  lui;  il  y  jouoit  d'affection  et  comme  entendu. 

L&  30,  mercredi.  —  A  neuf  heures  du  soir  mené  chez 
le  Roi,  il  prend  le  mot,  le  donne  à  M.  d'Épernon,  colonel 
de  Tinfanterie,  puis  à  M.  de  Créquy,  mestre  de  camp  du 
régiment  des  gardes;  il  le  refuse  à  M.  de  Bouillon,  ma- 
réchal dft  France. 

Le  5  juin,  mardis  à  Fontainebleau.  —  Le  fils  de  M.  de 
Saint-Luc,  âgé  de  quatre  ans,  vient  dire  adieu  au  Dau- 
phin; je  lui  demande  bas  à  l'oreille  :  ce  Monsieur,  vous 
plait-il  pas  de  lui  donner  quelque  chose?  »  —  Oui.  — 
«  Monsieur,  quoi  ?»  —  Un  cheval  marin ,  qui  étoit  de  po- 
terie. —  c(  Monsieur,  vous  plalt-il  que  je  Taille  quérir?  » 
—  Oui,  mais  ne  prenez  pas  celui  qui  est  cassé;  il  y  en  avoit. 
Je  lui  porte  l'entier,  il  le  lui  donne  gracieusement. 

Le  6,  mercredi  f  à  Fontainebleau.  —  Il  va  à  l'entrée 
de  la  galerie,  où  il  s'amuse  à  tirer  en  cire  Descluseaux 
pendant  que  le  sieur  Paulo  le  tire  en  cire;  amusé  jusques 
gi  trois  heures  et  un  quart;  goûté;  il  s'amuse,  avec  de  la 
cire,  à  faire  un  visage,  pendant  que  M.  Dupré,  statuaire 
du  Roi,  le  tire  pour  en  faire  une  médaille;  il  sait  tout  ce 
qu'il  faut  faire  et  travaille  fort  dextrement,  polit,  fait 
les  cheveux,  perce  les  yeux,  les  oreilles,  tout  sur  la 
trace  grossière  que  M.  Dupré  lui  en  avoit  faite. 


(1)  Héroard  ajoute  ici  en  marge  :  Pro  pudore  eriibescU;  manu  ohducit  fa^ 
ciem[Rex]ostentammanup..Mdïcens  :  Eccequi  (e^talemqiialises/ecU. 


268  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  7,  jeudi,  à  Fontainebleau.  —  Ilconteste  contre  M"' de 
Montglat,  dit  qu'il  ne  fera  rien  de  ce  qu'elle  voudra,  et 
là-dessus  il  est  fouetté.  —  Il  dit  qu'il  me  veut  peindre  (1) 
en  cire  pendant  que  M.  Dupré  Tachèvera,  et  qu'il  me 
fera  la  barbe  pointue  comme  une  épingle  (2). 

Le9,  samedi, — Ahuit  heures  mené  chez  Leurs  Majestés, 
il  leur  donne  le  bonsoir;  ramené  à  neuf  heures  et  un  quart, 
il  voit  danser  les  Égyptiens  (3)  en  sa  salle,  ne  veut  point 
que  M.  Birat  ne  pas  un  des  siens  danse  avec  leurs  femmes. 
A  neuf  heures  trois  quarts  mené  en  sa  chambre,  dévêtu, 
mis  au  lit;  Ton  parloit  de  ce  qu'il  n'avoit  permis  la 
danse  aux  siens  avec  ces  femmes;  je  lui  demande  : 
«  Monsieur,  voudriez- vous  bien  que  j'eusse  dansé  avec 
elles?  »  —  Non,  dit-il ,  je  ne  voudrois  pas  que  vous  eussiez 
touché  la  main  à  ces  vilaines  femmes  ;  elles  sont  si  sales  !  Je 
ferai  allumer  dans  la  salle  un  grand  fagot  de  genièvre. 

Le  10.  dimanche.  —  Mené  à  la  messe  en  la  chambre 
de  M.  d'Orléans,  puis  chez  le  Roi,  qui  avoit  la  goutte.  A 
onze  heures  et  demie  diné;  il  ne  veut  plus  manger  que 
l'on  ne  fasse  sortir  trois  Égyptiens,  disant  qu'ils  sentoient 
mauvais. 

Le  14,  jeudi.  —  A  dix  heures  mené  à  la  chapelle  puis 
chez  la  Reine  et  avec  elle  à  la  procession  (4-)  ;  le  Roi 
avoit  la  goutte.  A  six  heures  et  demie  soupe;  il  va  sur  la 
terrasse,  revient  en  sa  chambre  pour  y  recevoir  don 
Diego  d'ivarra.  Espagnol,  qui  étoit  ambassadeur  pour  le 
roi  d'Espagne  dans  Paris,  quand  le  Roi  le  prit  sur  la 
Ligue;  il  s'en  alloit  en  Flandres. 


(i)  Le  mot  peindre  s'employait  pour  représenter. 

(2)  Une  médaille  de  Jean  Héroard  a  été  gravée  par  Warin  postérieurement 
à  la  mort  du  médecin  du  Roi;  Héroard  portait  en  effet  la  barbe  en  pointe. 
Cette  médaille  est  reproduite  aans  le  Trésor  de  Nunismaligue ,  médailles 
françaises ,  2*  partie ,  planche  XIX. 

(3)  C'étaient  sans  doute  des  bohémiens  qui  avaient  eu  permission  de  danser 
devant  la  Cour. 

(4)  De  la  Fête-Dieu. 


JUIN  160y.  269 

Le  1 5,  vendredi,  — Pour  n'avoir  voulu  ôter  son  chapeau 
à  des  gentilshommes  qui  Tétoient  venus  voir,  après 
qu'ils  sont  sortis  de  sa  chambre ,  il  est  pris  par  des 
femmes  de  chambre,  mis  et  couché  sur  le  lit  et  fouetté. 

Le  16,  samedi,  à  Fontainebleau.  —  Mis  au  lit  de  M*"*^  de 
Montglat  avec  elle  et  son  mari.  A  quatre  heures  et  demie 
il  va  chez  le  Roi,  qui  le  met  dans  son  carrosse  et  le 
mène  au  grand  canal. 

Le  17,  dimanche.  —  Mené  chez  le  Roi,  qu'il  trouve  en 
son  antichambre,  prêt  à  sortir,  qui  le  mène  au  prome- 
noir; il  fait  le  tour  entier  du  jardin  du  Tibre,  entre  en 
l'allée  du  chenil ,  où  le  Roi  le  renvoie.  Ramené,  il  veut 
battre  Bompar,  son  page,  disant  que  c'étoit  pour  ne 
l'avoir  point  suivi,  taisant  la  cause  qui  étoit  pour  avoir 
suivi  le  Roi,  portant  sur  lui  le  parasol  de  M.  le  Dauphin  ; 
il  retient  longtemps  cette  vengeance.  Bompar  arrive,  il 
va  à  lui  à  coups  de  verge,  qu'il  tenoit  en  sa  main,  et  à 
coups  de  pied,  ne  lui  veut  point  pardonner,  quelque  chose 
qu'on  lui  puisse  remontrer,  demeure  froid  et  ferme  sur 
cette  opinion.  A  dlnor,  Bompar  revient;  M*"^  de  Montglat 
dit  au  Dauphin  qu'il  lui  commande  de  sa  part  d'aller 
savoir  comme  se  porloit  M.  le  grand  écuyer,  qui  étoit  ma- 
lade; il  répond  :  Je  veux  pas  que  ce  soit  Bompar,  je  veux 
que  ce  soit  Charpentier,  valet  de  garde-robe  de  Madame. 
Sur  la  menace  du  fouet  par  M"™^  de  Montglat,  il  dit  :  Ouiy 
oui,  allez-y,  Bompar;  et  quand  il  fut  parti  il  reprit  :  Mais 
quHl  soit  revenu,  je  le  haltrai  bien,  je  lui  donnerai  cent 
coups  de  bâton,  puis  je  Venvoyerai  à  la  cuisine.  Il  dit  tout 
cela  froidement;  il  ne  pou  voit  oublier  son  maltalent. 
Bompar  revient  :  Allez-vous  en,  dit-il,  et  il  le  chasse. 
«Monsieur,  lui  dit-on,  il  ira  trouver  papa,  auquel  il 
dira  la  cause  pour  laquelle  vous  l'avez  chassé.  »  Il  songe 
quelque  peu  de  temps  sans  dire  mot,  puis  tout  à  coup  : 
Qu^on  V appelle.  Il  revient,  et,  pour  rompre  cette  opi- 
niâtre humeur  de  vengeance,  je  lui  dis  comme  Bom- 
par rentroit  :  a  Monsieur,  faites-lui  boire  le  reste  de  votre 


270  JOURNAL  DE  JKAN  HÉROARD. 

breuvage.  »  Il  le  fait,  se  prend  à  rire,  l'ayant  vu  boire, 
et  son  humeur  se  passa.  ^     . 

Le  19,  mardi,  à  Fontainebleau.  —  Il  va  par  le  jardin 
des  canaux  au  Navarre  (1),  pour  voir  piquer  les  chevaux 
du  Roi,  y  voit  la  Donzelle,  cheval  barbe,  le  Montgom* 
mery^  cheval  normand  du  haras  de  M.  de  Brueil,  qui 
étoit  le  cheval  de  guerre  du  Roi. 

Le  21,  jeudi.  — Il  se  réjouit  de  ce  que  M"®  de  Hontglat 
dit  que  la  Reine  lui  venoit  de  dire  qu'il  iroit  à  Saint- 
Germain  :  Ba  !  que  fen  suis  bien  aise ,  moucheu  Héoua, 
vos  grands  livres  sont-ils  encore  à  Saint-Germain  ?  — 
a  Oui,  Monsieur.  »  —  Les  avez-vous  fait  serrer? —  «  Oui, 
Monsieur.  »  —  Maître  Gille  (c'étoit  son  sommelier),  je 
m'en  vas  à  Saint-Germuin,  il  faut  que  vov^  fassiez  serrer 
ma  coupe,  mon  verre  et  mon  cadenas;  mon  bassin,  faites  le 
mettre  dans  un  étui.  Et  vous.  Devienne  (son  cuisinier),  fau^ 
dra  faire  serrer  ma  vaisselle.  —  Il  va  en  la  galerie,  où  Ton 
lui  porte  un  tapis  à  l'entrée  pour  se  jouer  dessus;  il  fai- 
soit  grand  chaud.  Le  cardinal  Barberini,  nonce,  et  le 
sieur  Denis  Caraffa ,  évoque,  passant  de  Flandres  pour 
aller  nonce  en  Espagne,  lui  baisent  la  main. 

Le  26,  mardi.  — 11  bégaye  fort  en  parlant.  Il  entend  la 
messe  en  la  chambre  du  Roi,  puis  va  donner  le  bonjour 
à  la  Reine.  Â  cinq  heures ,  mené  au  jardin  et  chez  M.  de 
Sully. 

Le  27,  mercredi.  —  Il  voit  sur  les  quatre  heures  entrer 
l'ambassadeur  turc  Mustapha- Aga,  qui  a  la  garde  des  ha- 
bits des  enfants  du  Grand-Seigneur,  et  autres  grands  de  sa 
Cour  ;  il  étoit  monté  sur  un  cheval  bai  de  la  grande  écurie 
du  Roi,  et  descendit  au  pied  de  l'escalier  de  la  cour 
des  fontaines,  conduit  par  M.  de  Brèves  et  accompagné 
d'un  janissaire,  de  deux  autres  Turcs  et  de  deux  esclaves. 
Il  venoit  pour  demander  au  Roi  les  esclaves  turcs  qui 


(1)  L*hôlel  de  Vendôme  appelé  aussi  le  Grand -Navarre.  Voy.  Trésor  des 
merveilles  de  Fontainebleau,  par  le  P.  Dan,  page  327. 


JUIN  1607.  271 

avoient  été  délivrés  des  galères  à  la  prise  de  TÉcluse  et 
mis  aux  galères  à  Marseille,  ce  que  le  Roi  leur  accorda  (1). 
Cependant  il  prend  une  humeur  à  M.  le  Dauphin  de  vou- 
loir aller  chez  le  Roi  pour  le  y  voir  ;  on  ne  le  peut 
retenir.  IIp  va  en  la  galerie;  on  suppose  un  valet  de  cham- 
bre qui  lui  vient  dire  de  la  part  du  Roi  qu'il  eût  à  s'en 
retourner  en  sa  chambre  ;  il  y  va  soudain  sans  marchan- 
der, M.  de  Souvré  arrive  pour  lui  dire  que  l'ambas- 
sadeur Turc  le  vient  voir;  le  voilà  aussitôt  à  même 
pour  accommoder  le  tapis  de  pied,  y  travaille  lui-même 
pour  qu'il  soit  bien  tendu,  jusqu'à  ôter  un  fétu  que 
M.  de  Souvré commandoit  à  un  autre  d'ôter.  L'on  demande 
sa  chaise  :  Qu'on  m'apporte  la  grandcy  dit-il.  On  lui 
donnoit  de  fausses  alarmes  de  la  venue  de  Tambassa- 
d^ur  :  Asseyez-moi,  asseyez-moi,  disoit-il,  se  jouant  avec 
M.  le  comte  de  Saulx,  M.  de  Courtenvaux  et  autres  jeu- 
nes gentilshommes.  Assis,  il  goguenarde  encore  avec 
eux  sur  les  postures  des  chapeaux  sur  la  tête;  l'ambassa- 
deur arrivé,  il  prend  sa  contenance  ferme,  froid, 
grave,  doux,  élève  et  dresse  son  corps,  le  regarde  assu- 
rément comme  il  s'arrêta  au  bout  du  tapis  et  le  consi- 
dérant, et  se  regardoient  Tun  l'autre.  Peu  après  l'am- 
bassadeiir  prend  du  damas  vert  figuré  et  mêlé  d'autres 
couleurs,  s'avance  et  le  lui  présente,  puis  développe  une 
petite  chemise  à  la  turque,  ouvrée  de  bouquets,  qu'il  lui 
présente  aussi  :  il  reçoit  tout  froidement.  L'ambassadeur 
dit  en  son  langage,  rapporté  par  M.  de  Brèves,  que  ceux 
qui  étoient  pauvres  ne  pou  voient  pas  donner  beaucoup, 
mais  qu'ils  donnoient  l'affection,  et  qu'il  donnoit  la 
sienne  ;  puis  demanda  à  lui  baiser  la  main  ;  il  lui  baise 
la  main  gauche  qu'il  tend,  puis  dit  qu'il  prioit.le  grand 
Dieu  qu'il  lui  donnât  la  volonté  de  continuer  en  l'amitié 
envers  eux,  comme  avoient  fait  le  Roi  et  ses  prédécesseurs, 


(1)  Le  P.  Dan  donnç  quelques  détails  sur  la  réception  de  cet  ambassadeur 
(  pages  2S7-9);  mais  il  se  trompe  en  la  datant  du  mois  de  mai  iC07. 


272  JOURNAL  DE  JEAN  fiEROARD. 

et  qu'il  lui  donnât  longue  vie  ;  puis  il  s'en  va  par  la  ga- 
lerie aux  jardins,  et  de  là  recoucher  à  Moret.  Le  soir,  étant 
sur  le  lit  de  M"*  de  Montglat,  se  jouant,  je  commence  à 
lui  parler  de  ce  Turc,  et  lui  dis  :  «Monsieur,  il  faudra  que 
vous  alliez  un  jour  à  Constantinople  avec  cinq  Cent  mille 
hommes.  »  —  Oui,  je  tuerai  tous  les  Turcs  et  cettui-ci,  et 
tout.  —  «  Monsieur,  il  ne  faudra  pas  tuer  cettui-ci,  qui 
a  pris  la  peine  de  venir  de  si  loin  pour  vous  voir  et 
vous  faire  des  présents,  y)  — Mais  les  Tuf  es  ne  croient  pas  en 
Dieu.  — «Monsieur,  pardonnez-moi,  ils  croient  en  Dieu, 
mais  non  pas  en  Jésus-Christ,  qui  est  fils  de  Dieu.  »  —  En 
qui  donc? —  «  En  Mahomet.  »  —  Qui  est-ce  Mahomet?  — 
c(  Monsieur,  ce  a  été  un  méchant  homme  qui  les  a  tous 
trompés  et  fait  croire  qu'il  étoit  envoyé  de  Dieu  pour 
leur  faire  croire  autrement  que  ce  que  Jésus-Christ  avoit 
fait.  »  11  songe  un  peu,  puis  soudain  ;  Ho!  ho!  je  les  tuerai 
tous,  mais  je  ferai  dire  une  messe  devant  cettui-ci,  puis 
je  le  ferai  baptiser.  —  «  Ce  sera  bien  fait,  mais  il  le  fau- 
droit  premièrement  faire  baptiser,  puis  vous  feriez  dire 
la  messe  devant  lui.  »  —  Pourquoi"!  —  «  Pource  qu'il 
ne  peut  être  chrétien  qu'il  ne  soit  baptisé,  ni  ouïr  la 
messe  qu'il  ne  soit  chrétien.  »  —  Bien  donc.  L*on  nous 
interrompit. 

Le  28  juin,  jeudi.  —  Éveillé  à  huit  heures,  il  se  jette 
hors  du  lit  à  bas,  fait  fermer  les  portes,  de  peur  que  M*"*  de 
Montglat  ne  lui  donnât  le  fouet,  qu'il  craignoit  pour  des 
fautes  faites  le  jour  précédent;  elle  vient,  il  y  court 
pour  l'empêcher,  j'obtiens  grâce ,  il  ouvre. 

Le  1"  juillet,  dimanche,  à  Fontainebleau.  —  Le  Roi 
commande  à  M.  Birat,  à  M.  Guérin,  nomme  son  mignon 
ce  soldat  Descluseaux  [sic),  puis  à  M.  de  Cressy,  à  M.  de 
Mansan  de  le  tenir  quand  M™*^  de  Montglat  le  voudra 
fouetter;  me  fait  l'honneur  de  me  commander  devant 
lui  de  le  reprendre  quand  il  fera  quelque  faute.  Le  Roi 
et  la  Reine  partent  pour  s'en  aller  souper  et  coucher  à 
Melun  et  le  lendemain  à  Saint-Maur-des-Fossés. 


JUILLET  leoy*  273 

Le  3,  mardi,  à  Fontainebleau.  —  A  trois  heures  étudie; 
il  écrit  à  contre-cœur,  hausse  ses  deux  jambes,  les  met 
du  long  sur  son  papier;  les  cuisses  étoient  en  Tair,  nues. 
M"*®  de  Montglat  lui  donne  un  grand  coup  de  verges  des- 
sus, ne  voulant  pas  les  ôter. 

Le  4,  mercredi.  —  A  deux  heures  il  vient  au  pavillon 
de  M.  le  Grand,  où  j'étois  logé,  y  joue  à  la  paume;  à 
trois  heures  il  y  a  goûté,  puis  il  va  en  la  galerie  du  jeu 
de  paume,  y  joue  à  la  paume  avec  jugement,  frappe  de 
grands  coups.  Meneau  jardin  des  pins,  en  celui  des  ca- 
naux et  des  fruitiers,  où  il  s  amuse  à  voir  des  cages  où 
des  poules  avoient  couvé  des  faisandeaux;  il  n'en  pou- 
voit  partir. 

Le  6,  vendredi. — Aune  heure  il  va  chez  sa  nourrice,  d'où 
il  m'envoie  quérir  pour  étudier;  mais  ce  ne  fut  pas  pour 
longtemps.  Il  fallut  marchander  pour  en  dire  deux  lignes 
et  demie  du  Psaultier  latin.  A  deux  heures  et  demie  il 
consent  de  descendre  en  sa  chambre  pour  y  apprendre 
à  écrire  puis  à  danser.  A  neuf  heures  trois  quarts  dé- 
vêtu, mis  au  lit,  fort  gai;  Ton  parloit  des  chevau-légers 
du  Roi  et  de  Caulet,  qui  en  étoit  le  chirurgien  et  qu'il 
vouloit  qu'on  envoyât  quérir  pour  lui  panser  une  écor- 
chure  qu'il  avoit;  il  demande  :  Papa  n'a-t^que  des  che- 
vau-légers?  — Je  lui  disque  non. — J'ai  des  gendarmes  et 
des  chevau-légers;  je  veux  donner  à  papa  ma  compagnie  de 
gendarmes.  —  ce  Monsieur,  papa  les  vous  a  baillés  pour  y 
commander  pour  son  service,  et  quand  vous  serez  grand, 
un  jour  de  bataille,  vous  serez  à  la  tête  de  l'armée,  au 
devant  de  papa,  avec  votre  compagnie  de  gendarmes.  » 
—  Qu  est-ce  que  tê le? —  a  Monsieur,  c'est  le  devant  de 
l'armée  qui  regarde  les  ennemis.  »  Il  répond  en  s'ani- 
mant  :  J'y  serai  devant  papa  avec  ma  compagnie  de  gen- 
darmes ,  et  mes  chevau-légers  seront  devant  moi,  puis  nous 
irons  tuer  tous  les  ennemis. 

Le  7,  samedi.  —  Comme  M"*'  de  Montglat  lui  donne  sa 
chemise,  elle  lui  demande  :  x<  Monsieur,  quand  vous  serea 

HÉROARD.   —   T.   I.  18 


274        JOURNAL  DE  JRAN  HÉROARD. 

hors  d'avec  moi  et  entre  les  mains  des  hommes,  et  que 
j'aille  quelquefois  à  \otre  lever,  me  permettrez- vous  de 
vous  donner  votre  chemise?  »  Il  lui  répond  :  Neparlons 
pas  de  cela,  Mamanga,  je  vous  en  prie  ;  il  me  semble  que  fy 
suis  déjà!  —  A  cinq  heures,  mené  aux  jardins,  il  voit  une 
femme  qui  mangeoit  du  pain  bis  de  la  concierge  du  por- 
tail de  la  chaussée,  en  veut,  en  mange  un  gros  morceau.. 
Ramené,  M.  Taumônier  demande  à  M""^  de  Montglat  pour 
le  faire  voir  à  quelques  chanoines  de  Saint-Quentin  :  Mais^ 
Mamanga,  mon  aumônier  ne  parle  jamais  que  de  chanoines 
et  que  de  moines!  dit-il,  hoignant  et  hochant  la  tète. 

Le  8,  dimanche,  à  Fontainebleau*  —  Il  écoute,  en  man- 
geant lentement,  la  musique  des  luths  et  des  voix  avec 
transport;  aucune  chose  n'arrêtoit  tant  son  esprit  que  la 
musique.  Il  va  en  sa  chambre,  se  fait  donner  sa  trompe, 
que  M.  de  Montbazon  lui  avoit  donnée,  va  en  la  galerie, 
s^amuse  à  sonner  ce  qui  est  de  la  chasse,  parlant  dans  sa 
trompe  sans  souffler. 

Le  10,  mardi.  —  On  lui  dit  que  M.  Birat  étoit  revenu 
de  Montargis,  il  s'en  réjouit,  l'envoie  quérir,  l'attend  avec 
impatience;  il  étoit  de  ceux  qui  le  faisoient  jouer.  — 
Étudié  à  contrecœur,  après  avoir  bien  marchandé. 

Leiiy  mercredi.  -^  M.  Caulet,  chirurgien  aux  chevau- 
légers  du  Roi ,  lui  a  coupé  les  cheveux  en  homme. 

Le  14.,  samedi.  —  Il  pleure  fort  sur  ce  qu'il  voit  pleurer 
M"*  de  Montglat  pour  les  mauvaises  nouvelles  de  son 
mari,  qui  étoit  mort  (1).  M.  de  Souvré  le  fait  étudier;  ce 
fut  la  première  fois. 

Le  15,  dimanche.  —  Mené  sur  la  chaussée,  où  il  voit 
M.  du  Brocq  voltiger  sur. un  cheval.  Il  demande  d'aller 
voir  Mamanga,  mais  je  veux  pas  qu^elle  pleure.  Il  y  va  : 
Bonsoir  Uamanga^  je  veux  pas  que  vous  pleuriez^  riez  ;  il 
la  veut  emmener  pour  coucher  en  sa  chambre. 


(I)  Voy,  la  lettre  de  Henri  IV  à  M^e  de  Montglat  sur  la  mort  de  son  mari. 
{lettres  missives  y  tome  VU,  page  316.) 


JUILLET  1607.  275 

Le  il  y  mardi,  à  Fontainebleau,  —  Il  ne  veut  point  que 
M.  Guérin  le  serve  (à souper),  pour  ce  qu'il  avoit  touché 
à  M"*^de  Vendôme  pour  l'asseoir  à  table  ;  il  se  y  opiniâtre. 
L'on  vient  à  parler  du  tonnerre,  qui  le  jour  précédent, 
sur  les  trois  heures,  étoit  tombé  à  Moretdans  la  chambre 
où  M.  le  comte  de  Moret,  âgé  de  deux  mois  et  demi,  étoit 
entre  les  bras  de  sa  nourrice,  près  de  la  fenêtre,  où  il 
entra  sans  offenser  personne.  Je  dis  que  la  chambre  étoit 
pleine  d'opiniâtres;  il  ne  dit  mot,  mais  incontinent  après 
dit  :  Guérin^  'prenez  la  serviette ^  servez  moi. 

Le  18,  mercredi,  —  J'allai  à  Moret  voir  M.  le  comte  de 
Moret,  qui  se  portoit  bien  et  avoit  été  miraculeusement 
sauvé  du  tonnerre,  qui  entra  par  les  fenêtres  de  sa 
chambre,  du  côté  du  midi,  à  deux  pas  près  de  lui,  étant 
dans  les  bras  de  sa  nourrice. 

Le  21,  samedi.  —  A  onze  heures  dîné;  il  demande  de 
la  tisane  de  M"^  de  Vendôme  à  boire ,  M.  Guérin  lui  dit 
que  c'étoit  du  vin  :  Bien,  c'est  tout  un,  donnez  m'en,  et  il 
me  regarde,  et  me  commande  de  lui  en  faire  donner.  Je 
lui  dis  :  «  Monsieur,  il  vous  feroit  mal  y> .  — •  Papa  le  veut. 
—  «  Monsieur,  c'est  quand  vous  mangez  avec  lui  ».  Il 
commence  à  s'échauffer  de  colère  :  Vous  êtes  un  homme 
de  neige,  vous  êtes  laid!  —  «  Oui  Monsieur,  mais  vous  ne 
boirez  pas  de  vin,  car  il  vous  feroit  mal  ».  Sur  ce  refus 
il  prend  un  couteau  et,  tout  ardent  de  colère,  m'en  me- 
nace. Je  lui  dis  :  «  Adieu,  Monsieur,  je  m'en  vais  tout  à 
fait.  »  Je  pars,  et  m'en  allai  en  ma  chambre;  il  envoie 
plusieurs  fois  vers  moi,  et  après  plusieurs  refus  je  re- 
tourne. Il  dit  qu'il  est  bien  marri  de  ce  qu'il  a  fait  et  que 
jamais  il  n'y  retournera,  demande  à  boire.  On  lui  sert  de 
son  breuvage,  dont  il  ne  vouloit  pas,  en  boit  fort  peu  et 
par  menace.  Il  est  toujours  sur  ce  vin  ;  il  en  vouloit,  je 
lui  résiste  encore  :  Je  vous  aime  point,  vous  êtes  un  bel 
homme  de  neige.  —  «  Monsieur,  je  l'écrirai  au  Roi,  ou  je 
m'en  irai  le  lui  dire  ».  —  Je  m'en  soucie  bien.  —  ce  Bien 
donc.  Monsieur,  puisque  je  ne  vous  sers  plus  de  rien, 

18. 


276  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

adieu,  je  m'en  vais  tout  à  bon  trouver  le  Roi.  »  Je  pars, 
il  envoie  plusieurs  fols  après  moi  ;  je  ne  y  retourne  plus, 
cependant  il  continue  à  diner.  A  deux  heures  il  vient  en 
ma  chambre,  après  s^ètre  informé  de  lui-même  si  je  m'en 
allois;  on  lui  dit  que  oui,  et  que  c'étoiten  carrosse:  Ho! 
son  carrosse  est  à  Vaugrigneuse  et  celui  de  Mamanga  est  à 
Paris  1  W"^  de  Hontglat  le  conduisoit,  il  marchandoit  à 
entrer;  il  entre,  je  le  salue  sans  dire  mot;  il  s'en  vient 
enfin  à  moi  :  Je  vous  prie,  ne  vous  en  allez  pas!  —  «  Mon- 
sieur, que  voulez-vous  que  je  fasse  ici,  auprès  de  vous, 
puisque  vous  ne  voulez  pas  faire  ce  qui  est  pour  votre 
santé;  je  ne  y  sers  plus  de  rien  ».  —  Je  ferai  plus  ;  et  la 
paix  fut  faite.  Sur  les  trois  heures  Boileau,  son  violon,  se 
présente  pour  le  faire  danser,  il  lui  dit  des  injures ,  et  le 
veut  frapper;  M™^  de  Montglat  Taperçoit,  elle  le  fait 
prendre  et  tenir  par  Boileau,  et  il  fut  fouetté.  —  M"*  la 
comtesse  de  Moret  le  vient  voir. 

Le  23,  lundi,  à  Fontainebleau.  —  Il  se  réjouit  d'aller  à 
Saint-Germain,  sur  la  nouvelle  qui  en  étoit  venue  de  la 
part  de  la  Reine. 

Le^ky  mardi.  —  Il  va  en  la  galerie,  s'y  joue,  s'y  amuse, 
va  chez  sa  nourrice,  et  à  trois  heures  y  a  goûté,  puis 
écrit;  en  écrivant  M.  Hoquet  (mari  de  sa  nourrice)  crioit 
après  Pataut ,  son  chien,  pour  ce  qu'il  faisoit  du  bruit 
pendant  que  Monseigneur  écrivoit  :  Hé!  Boquety  savez- 
vous  pas  que  c'est  une  bête,  quelle  n'a  point  de  raison? 

Zre25,  mercredi.  — M.  le  cardinal  de  Joyeuse,  revenant 
d'Italie  pour  l'accord  du  Pape  et  des  Vénitiens,  vient  voir 
le  Dauphin.  — M™"  de  Moret  lui  avoit  envoyé  un  navire; 
il  disoit  qu'étant  à  Saint-Germain  il  le  mettroit  sur  la 
rivière,  et  le  feroittout  charger  de  lapins. 

Le  27,  vendredi.  --  Ayant  appris  par  le  capitaine  des 
mulets  du  Roi  qu'il  avoit  amené  les  mulets  pour  aller  à 
Saint-Germain;  il  presse  que  l'on  serre  ses  habits,  que 
Ton  fasse  les  coffres. 

Le  28,  samedi,  à  Fontainebleau.  —  MM.  de  Souvré  et 


JUILLET  iC07.  277 

de  Béthune  arrivent  pour  le  conduire  à  Saint  Germain  ; 
aussitôtil  va  en  sa  chambre,  et  disoitpar  celles  où  il  pas- 
soit  :  Je  m* en  vas  détendre  ma  chambrey  Mousseu  de  Souvré 
est  venu,  A  six  heures  et  un  quart  soupe,  Use  ressouvient, 
en  parlant  de  Crosne ,  d'un  grand  cabinet  rond,  dé- 
couvert, où  il  avoit  passé  il  y  avoit  deux  ans  dix  mois  (1) 
disant  :  Cest  là  où  nous  fîmes  le  corps  de  garde;  ilétoit 
vrai. 

Le  29,  dimanche,  voyage.  — A  une  heure  et  demie  il  est 
entré  en  carrosse  à  la  cour  du  Cheval-Blanc,  et  est  parti, 
accompagné  de  M.  d'Orléans  en  litière,  Madame  et 
5|ine  christienne  en  litière,  M"®  de  Vendôme  en  litière;  et 
dans  son  carrosse  de  M.  et  de  M"®  de  Verneuil  et  M"*  de 
Montglat,  sa  gouvernante;  MM.  de  Souvré  et  de  Béthune  à 
cheval.  A  trois  heures  et  un  quart  goûté  dans  la  forêt,  à  la 
table  du  Roi.  Arrivé  à  Melun  à  quatre  heures  et  demie,  il 
se  joue  en  sa  chambre  chez  M.  de  la  Grange.  MM.  de  la 
ville  et  le  lieutenant  général  le  viennent  saluer,  lui  font 
présent  de  pièces  de  pâtisserie  et  de  leur  vin.  Il  va  voir 
chez  un  plombier,  près  du  pont,  des  moulins  où  il  y 
avoit  une  pompe  qui  donnoit  de  l'eau  à  une  petite  grotte  ; 
M.  de  Souvré  le  y  mena  ;  il  fut  ramené  à  pied  par  la  ville. 

Le  30,  lundi,  voyage,  —  Parti  de  Melun  à  midi,  il  arrive 
à  deux  heures  et  demie  à  Lourcine,  où  il  a  goûté ,  passe 
par  le  pont  de  Villeneuve-Saint-Georges,  et  arrive  à  Crosne 
à  cinq  heures  etun  quart.  Mené  au  jardin,  il  se  promène 
partout,  passe  sur  le  pont,  qui  tourne  sur  un  pivot,  fait 
abattre  des  prunes. 

Le  31,  mardi,  voyage.  —  On  le  mène  au  logis  de 
M.  Gobelin  ;  on  lui  fait  voir  la  fontaine,  le  jardin  ;  il  part 
à  huit  heures  trois  quarts,  il  est  mené  à  Charenton,  chez 
M.  Cenami,  gentilhomme  lucquois;  parti  à  une  heure  et 
demie,  il  entre  à  Paris  par  la  porte  Saint-Antoine.  MM.  de 
Guise,   de  Nemours,   d'Aiguillon  et  de  Sommerivele 


^IF 


(1)  Le  10  novembre  1604. 


278  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

viennent  saluer  et  le  conduisent  jusques  à  la  porte  Saint- 
Honoré,  où  ils  rencontrent  M.  le  prévôt  des  marchands 
(Sanguin,  sieur  de  Livry)  et  les  échevins,  qui  lui  font  la 
réception  ;  hors  la  porte  ces  messieurs  prennent  congé 
de  lui.  Il  est  mené  jusques  au  Roule,  où^  sous  un  ombrage, 
sans  descendre  de  carrosse,  il  a  goûté  à  trois  heures  et 
un  quart.  Il  passe  le  pont  de  Saint-Cloud,  porté  sur  les 
bras  par  M.  de  Courtenvaux  (on  racoustroit  le  pont  );  il 
arrive  à  Saint-Cloud  en  son  logis,  chez  M.  de  Gondi,  à 
cinq  heures  et  demie. 

Le  V^aoûty  mercredi^  voyage.  —  A  deux  heures  et  demie 
parti  de  Saint-Cloud,  il  passe  par  la  levée;  il  se  rencontre 
un  grand  bateau  qui  montoit  et  qui  tralnoit,  attaché,  un 
petit  bateau  que  les  bateliers  dirent  avoir  fait  faire  pour 
lui;  il  commande  de  le  descendre  au  Pecq,  et  arrive  à 
Saint-Germain-en-Laye  à  quatre  heures  et  un  quart. 

Le  2,  jeudis  à  Saint- Germain,  —  Il  va  en  la  chambre 
de  sa  nourrice,  puis  descend  en  son  ancienne  chambre,  où 
il  s'amuse.  M.  Nicolaï,  premier  président  des  Comptes  à 
Paris  et  M""®  des  Essars  (1)  le  viennent  voir.  Quelqu'un 
lui  demande  :  c<  Monsieur,  qui  est  cette  belle  dame?  »  Il 
répond  en  souriant  :  C'est  la  femme  de  Monsseu  de  la  Va- 
renne;  il  Tavoit  vue  quelquefois  à  Fontainebleau  et  con- 
duite par  M.  de  la  Varenne. 

Le  5,  dimanche,  —  Il  bégaye  en  parlant,  se  fait  coiffer 
en  paysanne  pour  jouer  une  comédie,  ayant  une  épée  à 
son  côté. 

Le  7,  mardi,  —  Mené  au  palemail,  il  va  jusques  à  la  cha- 
pelle, fait  mener  ses  petits  tombereaux,  remuer  et  trans- 
porter de  la  terre,  ordonne,  commande,  se  fait  appeler 
maître  Louis,  Il  vient  en  ma  chambre,  où  il  s'amuse  à  la 
fenêtre,  et  y  prenoit  plaisir  à  voir  travailler  les  charpen- 
tiers et  les  autres  ouvriers,  puis  entre  en  mon  étude. 


(i)  Charlotte  des  Essars,  une  des  maîtresses  du  Roi.  —  Voy.  Lettres  mis- 
sives, iomQ  VU,  pages  138  et  510. 


AOUT  1607.  279 

demande  à  écrire,  écrit  son  nom  Lois,  puis  me  demande  : 
Comment  faut-il  écrire  roi?  Je  le  lui  montre,  il  y  ajoute 
un  s,  disant  :  Velà  Rois  (1). 

LeiO,  vendredi,  à  Saint-Germain.  — Meneau  palemail, 
il  se  fait  mettre  dans  son  petit  carrosse  découvert  jusques 
à  la  chapelle,  où  il  entend  la  messe  faisant  des  gambades 
sur  son  carreau.  Il  va  à  son  carrosse,  y  fait  mettre  dedans 
Madame,  la  petite  Vitry  et  le  petit  Gramont  de  la  Franche- 
Comté.Il  dit  à  l'oreille  à  Indret,  son  joueur  de  luth,  qui 
le  menoit  :  Je  veux  être  le  valet  depied^  mais  le  dites  pas. 
Deux  pages  tirent  le  carrosse,  il  va  à  côté  branlant  les 
bras  et  marchant  de  l'air  d'un  laquais,  se  fait  appe- 
ler le  petit  Louis.  Mené  en  sa  chambre,  il  se  met  sur  les 
outils  de  menuiserie;  il  a  deux  pages  et  deux  garçons  de 
la  chambre,  auxquels  il  commande ,  leur  fournit  la  be- 
sogne et  se  fait  appeler  maître  Louis.  Il  vient  en  ma 
chambre,  me  demande  papier  et  encre,  se  met  à  peindre, 
fait  un  oiseau,  puis  se  meta  faire  Dondon,  sa  nourrice; 
comme  ilfaisoit  le  npmbril,  il  tire  ce  qui  est  plus  bas, 
et  l'ayant  fait,  dit  :  Et  velà  ce  que  je  veux  pas  dire  (2). 

Le  11,  samedi.  —  M.  de  la  Luzerne,  le  jeune,  le  vient 
saluer;  il  lui  montre  ses  armes.  Mené  à  la  chapelle  du 
parc,  il  y  entend  la  messe  ayant  son  papier  et  sa  plume 
à  écrire;  il  falloit  quelque  chose  pour  contenir  son  esprit. 
Au  sortir  de  là  il  s'amuse  à  faire  paver  l'allée  d'une 
maison  qu'il  avoit  faite  les  jours  auparavant,  y  travaille 
et  apporte  lui-même  [  ce  qu'il  faut]  ;  on  ne  l'en  peut  tirer 
jusques  à  ce  que  je  lui  dis  qu'il  falloit  que  les  ouvriers 
allassent  dîner.  Le  page  de  M*"^*  de  Montglat,  Maisonrouge, 
demandoit  de  Targent,  menaçoit  de  ne  revenir  plus;  le 
Dauphin  lui  dit  :  Venez  ce  soir;  savez-vous  pas  qu'on  paye 
les  ouvriers  le  samedi  au  soir  ?  Il  s'amuse  à  ses  outils  de  mei- 
nuiserie,  va  en  la  chambre  de  M'"*'  de  Montglat,  la  prie 


(1)  Héroard  a  conservé  ce  papier  griffonné. 

(2)  Ce  dessin  est  conservé  dans  le  manuscrit  d^Héroard. 


280  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

de  lui  donner  un  grand  cabinet  d'Allemagne  qu'elle 
avoit;  elle  le  lui  donne,  il  ne  veut  point  ouïr  parler  de 
donner  le  sien,  qui  étoit  petit,  à  M°**  de  Vitry,  qui  le  lui 
demandoit.  A  neuf  heures  dévêtu,  mis  au  lit,  il  s'amuse 
à  crayonner  avec  du  rouge  fort  proprement  et  dextre* 
ment. 

Le  12,  dimanche  y  à  Saint- Germain,  —  Il  monte  en  la 
chambre  de  sa  nourrice,  qui  étoit  accouchée  le  matin,  puis 
entre  en  la  mienne,  s'amuse  à  la  fenêtre  qui  regarde  le 
préau  à  parler  aux  passants,  et  leur  demande  :  Qui  êtes- 
vous?  oii  allez-vous?  Il  fait  sauter,  courir,  danser  sur  le 
pont  de  la  chapelle  des  pauvres  garçons,  puis  à  la  fin 
leur  jette  quatre  grands  blancs  attachés  à  une  pierre. 

Le  13,  lundi.  —  Il  va  à  la  chambre  de  la  Reine,  où  il 
fait  faire  du  feu  et  y  mettre  sa  petite  marmite,  dans  la- 
quelle il  met  du  mouton,  du  lard,  du  bœuf  et  des  choux, 
appelle  et  prie  chacun  pour  être  à  la  collation ^  y  fait 
monter  M'**^  de  Vendôme.  Il  s'amuse  à  peindre  en  crayon, 
n'en  peut  sortir. 

Le  14,  mardi.  —  On  lui  dit  que  M.  de  Verneuil  ar- 
rive (1);  le- voilà  de  courir  jusques  au  pied  de  l'escalier 
avec  grandes  exclamations  et  glapissements  de  joie;  il  en 
étoit  tout  transporté,  l'embrasse,  lui  demande  : -4 t?cz- 
vous  soupe?  —  «  Non,  mon  maître.  »  —  Allez-vous-en  sou. 
per^  lui  dit-il,  faisant  le  maître  et  l'honneur  de[la  maison. 

Le  16,  jeudi.  —  En  prenant  son  bouillon  dans  son 
écuelle  de  porcelaine,  on  lui  louoit  la  porcelaine;  je  lui 
dis  que  le  Grand-Turc  buvoit  dans  des  vases  de  porce- 
laine :  Ho!  dit-il,  je  veux  plus  prendre  du  bouillon  là  de^ 
dans,  et  il  repousse  son  écuelle.  —  «  Monsieur,  lui  dis-je, 
c'est  pour  ce  que  le  Grand-Turc  est  un  grand  prince  et 
qu'il  n'y  a  que  les  rois  et  les  grands  princes  qui  en  usent.  » 


(1)  La  marquise  de  Verneuil  avait  demandé  au  Roi  de  garder  ses  enfants  pen- 
dant quelques  jours  auprès  d'elle.  Voy.  Lettres  missives,  tome  VU,  pages  3t9, 
328,  333  et  338,  et  la  lettre  de  Malherbe  à  Peiresc  du  3  août  1607. 


AOUT  1607.  281 

Il  revient  à  soi,  la  reprend  et  me  demande  :  Papa  s'en 
sert'ill  —  «  Oui,  Monsieur.  » 

Le  17,  vendredi.  —  Éveillé  à  six  heures  et  demie;  levé 
avecimpatience  de  faire  déménager  pour  aller  à  Noisy  (1), 
à  cause  de  la  peste  qui  depuis  avoit  été  découverte  sur  une 
femme  ,  au-dessus  du  cimetière,  ce  dont  on  avoit  averti 
le  Roi,  quiétoit  à  Monceaux;  il  dépêcha  M.  de  Frontenac, 
qui  arriva  le  jour  précédent  à  quatre  heures  et  demie 
après  midi ,  portant  commandement  d'aller  à  Noisy.  II 
presse  de  charger,  va  lui-même  en  sa  chambre,  où  il 
aide  à  emballer  un  matelas;  jusques  à  trois  heures  c'est 
une  perpétuelle  inquiétude  et  soin,  pour  faire  partir  le 
reste  des  bagages  qu'il  voyoit  en  la  cour,  du  dessus  de 
la  terrasse  ;  il  descend ,  remonte,  est  mené  en  la  chapelle 
à  cause  du  chaud.  Enfin,  parti  de  Saint-Germain  à  cinq 
heures,  M.  de  Frontenac  étant  revenu  de  Poissy,  et  ii  son 
arrivée  ayant  reçu  nouvelles  du  matin  à  dix  heures,  de 
Monceaux,  de  la  maladie  du  Roi.  Le  Dauphin  arrive,  fort 
gai  et  ne  faisant  que  chanter,  à  Noisy,  à  six  heures  et 
demie.  Aussitôt  qu'il  est  descendu  il  demande  d'aller  au 
jardin,  y  est  mené,  va  partout.  Amusé  jusques  à  neuf  heU' 
res,  dévêtu,  mis  au  lit,  M"*^  de  Montglat  lui  dit  que  l'on 
alloit  à  la  chapelle  prier  Dieu  pour  papa  :  Et  pour  moi 
aussi,  Mamanga,  dit-il  promptement  et  d'affection  (2). 


(1)  Le  cliâteau  de  Noisy-le-Hoi,  près  de  Versailles,  appartenait  alors  au  car- 
dinal de  Gondi. 

(2)  Le  Roi  avait  écrit  à  Suliy  de  Monceaux ,  le  15  août  :  «  Mon  ami,  sur 
l'avis  que  je  viens  tout  présentement  de  recevoir  de  W^^  de  Montglat,  comme 
la  peste  est  à  Saint-Germain-en-Laye ,  je  vous  dépêche  Frontenac,  par  les 
mains  duquel  vous  recevrez  cette-ci,  en  poste,  pour  vous  dire  que  je  mande  à 
M<ne(ie  Montglat  de  mener  mon  fils  à  Noisy  avec  mes  au  très  enfants.  Mais  pource 
qu'il  n'ont  pas  de  litières,  carrosses  ni  charrettes  pour  les  mener  et  porter  leur 
équipage,  jcvous  prie  de  leur  en  envoyer  le  plus  promptement  que  vous  pourrez 
afin  qu'ils  partent  aussitôt;  car  en  telles  choses  la  diligence  est  requise.  «>  Henri  IV 
tomba  malade  deux  jours  après.  <i  Ce  mois  d^août  fut  extrêmement  chaud  et  sec, 
dit  Lestoile  ;  les  melons  donnent  des  cours  de  ventre  et  dyssenteries  dont 
plusieurs  étant  atteints  en  sont  fort  malades ,  entre  autres  le  Roi,  qui  s'en  « 
trouva  si  mal  d'un,  et  tellement  affoibli  qu'on  douta  (sans  diremot}de8a8anté.«.. 


282  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

Le  18,  samedi  y  à  Noisy.  —  A  huit  heures  et  demie  dé- 
jeuné ;  il  me  dit  :  Allons  promener,  mousseu  Héroua  ;  vou- 
lezrvous  bien  que  je  vom  montre  la  grotte.  Il  me  va  montrant 
tout  ce  qu'il  avoit  vu  le  jour  précédent,  ayant  remarqué 
jusques  aux  moindres  choses.  Ramené,  et  à  neuf  heu- 
res medé  à  la  chapelle.  A  cinq  heures  mené  au  parc  puis 
au  jardin;  à  six  heures  trois  quarts  ramené,  il  veut  haus- 
ser le  pont  levis.  M°*  la  marquise  de  Ménelay  (1)  le  vient 
voir.  Dévêtu ,  mis  au  lit,  il  donne  le  mot  àÀIM.  de  Mansan 
et  de  là  Court  :  Saint  Jacques. 

Le  19,  dimanche,  à  Noisy.  —  M.  du  Tost,  mari  de  la 
nourrice  de  Madame ,  lui  apporte  une  pie-grièche  qu'il 
avoit  dressée  à  voler  le  moineau  ;  il  se  fait  donner  son 
gant  de  fauconnier,  la  prend  sur  le  poing,  et,  dans  la  salle 
haute,  la  lâche  foi*t  à  propos  après  un  moineau ,  lui  en 
fait  voler  deux.  Il  veut  aller  aux  Cordelièrs  ouïr  vêpres; 
sur  la  fin  la  patience  lui  échappe,  et  il  s'en  va  aux  orgues, 
puis  remonte  au  château,  prend  la  pie-grièche,  lui  fait 
voler  un  moineau  en  la  salle.  L'on  présentoit  la  collation 
à  M™*  la  marquise  de  Ménelay  ;  M'*''  de  Ventelet  dit  au  Dau- 
phin :  «Monsieur,  que  n'allez-vous?  on  y  fait  collation.  » 
—  Ho  !  Mamanga,  mousseu  Héroua  y  sont  ;  ils  ne  f croient 
que  me  gronder,  j'aime  mieux  y  aller  pas  ;  c'est  qu'il  crai- 
gnoit  d'être  contrôlé  devant  M"*'  la  marquise.  Mené  au 
parc,  où  il  se  fait  porter  du  papier  et  de  l'encre  pour  y 
écrire  une  lettre  au  Roi  par  M.  de  TIslc-Rouët.  A  six  heures 
et  demi  soupe;  il  va  sur  la  première  terrasse  hors  la 
cour,  danse  avec  les  filles,  leur  dit  des  chansons  gras- 
ses, puis*  tout  riant  les  quitte  et  danse  avec  M.  de  Ver- 


Un  docteur  de  Sorbonne  fit  en  ce  temps  le  procès  du  melon  à  cause  da  mal 
quMl  avoit  fait  au  Roi.  »  (Registre  journal  de  Henri  IV,  édition  Michaud  et 
Poujoulat,  tome  I,  2^  partie,  page  434.) 

(1)  Claude- Marguerite  de  Gondi,  fille  d'Albert  de  Gondi,  duc  et  maréclial 
de  Retz,  veuve  de  Florimond  de  Hallwtn ,  marquis  de  Maignelais  ;  morte  en 
1650,  à  l'âge  de  quatre-vingts  ans.  Dix  jours  plus  tard,  le  28  août,  le  Dauphin 
s^amuse  à  copier  son  portrait. 


AOUT  1607.  283 

neuil,  M.  de  Mansan ,  M.  de  la  Court  et  moi;  il  chante  : 
En  revenant  de  cette  ville,  etc.,  on  ne  l'en  peut  tirer. 

Le  24-,  vendredi  y  à  Noistj,  — 11  lui  prend  humeur  de  vou- 
loir aller  à  la  chasse,  commande  à  M.  de  Ventelet  :  Tetayy 
faites  atteler  le  carrosse,  je  veux  aller  à  la  chasse,  Taine, 
faites  tenir  prêts  les  oiseaux;  il  commande  sérieusement  et 
avec  action  et  passion.  A  quatre  heures  et  demie  il  entre 
en  carrosse  pour  aller  à  la  chasse  (c'est  la  première  fois), 
est  mené  aux  environs  du  moulin  de  pierre  allant  vers 
Versailles  (1),  voit  prendre  près  de  lui  un  levraut  avec 
deux  lévriers,  cinq  ou  six  cailles  à  la  remise  chassées  par 
le  haubereau,  et  deux  perdreaux,  dont  un  pris  par  son 
épervier;  l'on  vit  un  grand  renard  qui  se  sauvoit  vers  le 
moulin.  Ramené  à  six  heures  trois  quarts,  il  raconte  en 
soupant  ce  qu'il  a  vu  de  la  chasse.  M'"®  de  Vitry  lui  vient 
porter  un  bouquet,  disant  que  demain  est  Saint-Louis,  sa 
fête,  et  qu'il  faudra  qu'il  paye  sa  tarte  pour  tous  ;  il  s'en 
met  en  colère,  et  la  chasse  de  sa  chambre. 

Le  25,  samedi,  —  On  lui  apporte  morte  sa  pie-griè'che, 
où  il  prenoit  fort  grand  plaisir;  il  ne  s'en  émeut  pas 
beaucoup ,  mais  lui  fait  ôler  la  longe  et  les  sonnettes , 
disant  froidement  :  Ce  sera  pour  une  autre ,  encore 
qu'en  son  âme  il  en  fût  marri,  mais  ne  vouloit  pas  faire 
paroltre  son  déplaisir. 

Le  26,  dimanche,  —  Il  presse  M.  de  Ventelet  pour  lui 
faire  porter  la  tarte  qu'il  avoit  commandé  de  faire  pour 
sa  fête  Saint-Louis,  que  M*"^  de  Montglat  avoit  remise  à  ce 
jour  d'hui,  parce  que  le  jour  précédent,  qui  étoit  laSaint- 
Louis,  elle  faisoit  faire  un  service  aux  Cordeliers  pour  la 
quarantaine  après  le  décès  de  M.  de  Montglat. 

Le  28,  mardi,  —  Il  s'amuse  à  crayonner,  fait  cette 


(1)  Il  est  curieux  de  voir  Louis  XIIl  enfant  chasser  au  toI  pour  la  première 
fois,  sur  remplacement  du  grand  parc  acluel  de  Versailles ,  à  peu  de  distance 
de  l'endroit  où  plus  tard,  attiré  par  le  même  goût,  il  devait  faire  construire  le 
château  agrandi  depuis  par  Louis  XIV. 


284  JOURNAL  DE  JEAN  HEROARD. 

copie  (1)  de  M"®  la  marquise  de  Menelay,  fille  de  feu 
M.  le  maréchal  de  Retz  y  sans  aide  aucune.  —  Il  va  à  la 
ferme ,  trouve  des  petits  enfaats  du  fermier,  s'amuse  à 
les  entretenir,  puis  leur  donne  de  Targent. 

Le  29  août,  mercredi.  —  Mené  aux  jardins  du  côté  de 
Bailly  (2),  il  visite  tout,  monte  à  la  grotte.  A  neuf  heures 
mis  au  lit,  il  entre  en  mauvaise  humeur.;  M"*  deHontglat 
lui  montre  des  verges  :  Hé!  Mamanga  pardonnez-moi  y  et 
se  prend  à  pleurer.  M°**deMontglatlui  dit  :  «Ne  pleurez 
point.  »  —  Vous  me  voulez  fouetter  y  et  vous  voulez  pas  que 
je  pleure!  Il  continue,  et  est  fouetté. 

Le  5  septembre^  mercredi^  à  Noisy.  —  A  dix  heures  le 
Roiarive;  il  lui  va  au  devant,  le  rencontre  hors  du 
powt-levis;  à  onze  heures  trois  quarts  dîné  avec  le  Roi; 
il  mène  le  Roi  se  reposer  sur  son  lit.  A  quatre  heures  et 
demie  le  Roi  part  pour  s'en  aller  coucher  à  Ville- 
preux  (3), le  Dauphin  pleure;  on  le  met  dans  le  carrosse 
de  M"®  de  Montglat,  et  il  suit  ainsi  le  Roi  jusques  près  de 
de  Villepreux,  où  il  vouloit  aller  avec  le  Roi,  vers  lequel 
il  envoya  M.  de  la  Court,  exempt  au  corps  et  servant  près 
de  lui,  pour  savoir  s'il  lui  plaisoit  pas  de  lui  permettre 
d'aller  à  Villepreux.  Il  rapporte  que  le  Roi  ne  le  veut 
pas:  Hé!  je  le  veux  moi,  dit-il  impérieusement;  touche, 
carrossier,  touche!  L'on  fait  insensiblement  tourner  le 
carrosse  vers  Noisy,  lui  faisant  croire  qu'il  alloit  à  Ville- 
preux, de  façon  que  se  voyant  près  de  Noisy  il  entre  en 
colère,  accuse  M.  de  Verneuil,  qui  étoitdansle  carrosse  , 
au  cul  des  chevaux  :  Ha!  c'est  fé/é  Véneuil  qui  l'a  dit 
au  carrossier  ;  fouettez-le,  Mamanga,  et  je  vous  promets  que 


(1)  Ce  dessin  est  conservé  dans  le  manuscrit  de  la  Bibliothèque  impériale; 
il  a  été  reproduit  dans  le  Magasin  pittoresque,  année  1865,  page  214.  Voy, 
au  18  août  précédent. 

(2)  ÂujourdMiui  ferme  et  village  de  Tarrondissemenl  de  Versailles. 

(3)  Villepreux,  comme  Noisy,  comme  Saint-Cloud,  comme  Versailles,  ap- 
partenait au  cardinal  Henri  de  Gondi,  qui  tenait  ces  héritages  de  son  père  le 
maréchal  de  Retz. 


SEPTEMBRE  iG07.  285 

jamais  je  ne  serai  opiniâtre.  Enfin  il  arrive  àNoisy;  Thu- 
meur  lui  passe. 

Le  6,  jeudi,  à  Noisy,  —  Le  Roi  arrive  de  Villepreux, 
l'envoie  quérir  et  mener  au  Cordeliers;  dîné  avec  le  Roi; 
il  va  en  la  chambre  de  Madame  ,  s*y  joue  devant  le  Roi, 
qui  à  onze  heures  trois  quarts  part  pour  aller  courir  le 
cerf  et  coucher  à  Villepreux;  il  pleure  fort  pour  le  dé- 
part du  Roi. 

Le  8,  samedi,  —  Il  dit  ses  quatrains  de  Pibrac.  Mené 
dehors,  il  s'amuse  à  la  petite  grotte  sèche,  à  Tenlrée  du 
parc.  Mis  au  lit,  il  me  commande  de  lui  montre?  ma 
montre,  de  monter  la  sonnerie,  demande  la  raison  des 
mouvements,  veut  savoir  tout. 

Le  10,  lundi.  —  MM.  de  Souvré,  de  Béthune,  baron  de 
Lux,  de  Gondi ,  le  viennent  visiter,  et,. peu  après,  le  car- 
dinal Barbarini,  nonce  du  Pape,  qui  s'en  retournoità 
Rome.  Mené  aux  parterres  du  côté  de  la  grotte,  il  se  joue 
dans  la  salle  qui  est  dessus,  sort,  entre,  court,  n'en  peut 
partir.  —  L'on  parloil  d'un  mulet  sur  lequel  un  des  offi- 
ciers étoit  allé  aux  champs  :  Il  a  des  cors  aux  pieds,  dit 
le  Dauphin  ;  c'est  qu'il  avoit  le  boulet  enflé  :  il  savoit  et 
remarquoit  tout. 

Le  11,  mardi.  —  Le  sieur  du  Glasl,  gentilhomme  an- 
glois,  écuyerdu  prince  de  Galles,  le  vient  visiter  de  la  part 
de  son  maître,  avec  une  couple  de  petits  pistolets  qu'il  lui 
envoie,  accompagnés  d'une  lettre  dont* la  teneur  ensuit  : 

Monsieur  et  frère,  le  Roy  mon  père  envoyant  un  des  miens  vers  Sa 
Majesté,  je  luy  ay  commandé  vous  saluer  de  ma  part,  vous  présen- 
tant deux  petits  bidets  lesquels  j'ay  pensé  qu'auriez  agréables  pour 
Tamour  de  moy,  qui  vous  supplie  croire  qu'il  n'est  aucun  plus  dési- 
reux d'estre  favorisé  de  vos  bonnes  grâces  et  de  rencontrer  quelque 
digne  sujet  pour  les  pouvoir  mériter  que  celuy  qui  s'est  voué  vostre 

très-affectionné  frère  à  vous  servir. 

Henry. 

Nonsuch,  22  juiUel  1607. 

Le  voilà  amoureux  de  ces  pistolets ,  il  les  met  dans  son 
cabinet  d'Allemagne. 


286        JOURNAL  DE  JEA.N  HÉROARD. 

Le  12,  mercredi,  à  Noisy.  —  Le  Roi  arrive  à  dix  heures  ; 
à  dix  heures  trois  quarts  dîné  avec  le  Roi.  Le  Roi  part 
pour  aller  à  la  chasse. 

Le  13,  jeudi.  —  Mené  au  devant  du  Roi  revenant  de  la 
chasse  (1) ,  puis  à  midi  dîné  avec  lui.  Il  va  en  sa  chambre, 
et,  cependant  que  le  Roi  se  repose,  il  va  chez  Madame,  où 
ilse  joue  jusques  à  deux  heures  qu'il  lui  prend  une  se- 
cousse de  mal  aux  dents;  il  se  fait  coucher  sur  le  lit  de 
Madame.  A  trois  heures  le  Roi  y  vient,  le  baise,  et  s'en 
retourne  à  Paris.  Amusé  doucement  jusques  à  six  heures, 
ayant  été  au  galetas  des  meubles  et  des  peintures  où  il 
s'étoit  le  plus  amusé. 

Le  14,  vendredi.  — Il  s'amuse  à  peindre  et  faire  peindre 
par  Boileau. 

Le  15,  samedi.  —  M™®  de  Montglat  disoit  qu'elle  alloit 
envoyer  vers  la  Reine,  qui  s'étoit  trouvée  mal,  et  qu'il 
falloit  qu'il  lui  écrivit  pour  apprendre  de  ses  nouvelles. 
Qui  y  envoyez-vous?  demande  le  Dauphin.  —  «Monsieur, 
je  y  envoyerai  un  homme  de  pied.  »  —  Un  homme  de 
pied;  que  n'y  envoyez-vous  le  Bernet?  C'étoit  un  honnête 
homme,  qui  avoit  été  à  feu  M.  de  Montglat.  — M™^  de  Vitry 
avoit  un  pelit  mortier  de  marbre;  il  désire  de  l'avoir,  le 
lui  demande  à  donner;  elle  le  fait  un  peu  marchander  : 
Si  vous  ne  me  le  donnez^  je  dirai  que  vous  êtes  ciche. 
î  Le  16,  dimanche.  — 11  me  dit  :  Tai  envoyé  quérir  mon 
gros  canon.  —  ce  Monsieur,  lequel  ?  )>  —  Cest  Dondon^  sa 
nourrice  (2).  Il  monte  en  la  chambre  de  sa  nourrice,  où  il 
se  joue  doucement,  le  petit  Grandmont,  parent  de  M.  de 
Saint-Georges ,  avec  lui  et  Louise,  sa  sœur  de  lait. 

Le  17,  lundi.  —  Il  s'amuse  à  regarder  Boileau,  qui  fait 
des  crayons  (3),  et  il  dit  ses  quatrains  de  Pibrac  en  mu- 
sique. 


(1)  Le  Roi  continuait  de  coucher  à  Villepreui,  près  deNoisy. 

(2)  Elle  était  restée  à  Saint-Germain  à  la  suite  de  ses  couclies. 

(3)  Des  dessins  aux  trois  crayons. 


SEPTEMBRE  1607,  287 

Le  18,  mardiy  à  Notsy.  —  Il  s'amuse  à  voir  peindre  par 
Boileau,  sait  les  noms  de  la  matière  des  couleurs»  A  trois 
heures  trois  quarts  dévêtu,  mis  au  lit.  On  lui  faisoit  des 
contes  de  Mélusine;  je  lui  dis  que  c'étoient  des  fables^  et 
qu'elles  n'étoient  pas  véritables.  M°'  de  Montglat  lui  faitle 
conte  de  Daniel  jeté  aux  lions;  il  y  prend  gi»and  plaisir.  Je 
lui  fais  celui  de  la  tour  de  Babel  et  de  la  confusion  des 
langues,  il  demande  :  Yavoit-il  des  François?  —  «  Oui, 
Monsieur.  »  —  Les  François  faisoient  le  mortier ,  et  ils 
bailloient  de  la  pierre.  Puis  je  lui  fis  celui  de  David 
quand  il  tua  Goliath  ;  il  me  le  fait  redire  plusieurs 
fois,  me  demande  si  David  étoit  bien  aussi  grand  que 
M.  le  Chevalier,  si  sa  fronde  étoit  de  corde ,  si  la  pierre 
étoit  pierre  de  liais  ;  c'est  qu'il  avoit  retenu  ce  mot  ayant 
vu  à  son  promenoir  une  grande  table  de  pierre  de  liais, 
au  jardin,  et  entendu  dire  qu'elle  étoit  bien  dure.  Il 
demande  si  Goliath  étoit  bien  grand ,  s'il  étoit  plus  haut 
que  sa  chambre,  si  son  cheval  étoit  bien  grand,  de  quel 
poil  il  étoit,  s'il  eût  bien  porté  six  hommes,  si  Goliath  étoit 
bien  pesant,  s'il  montoit  tout  seul  dessus  sans  aide  ,  et^ 
de  tous  ces  contes,  demande  :  Cela  est-ilvrai? — «Oui, 
Monsieur,  lui  dis-je,  ils  sont  dans  la  Bible  (1).  »  —  Je  les 
veux  apprendre ,  puis  je  les  conterai  à  papa,  car  ils  sont 
vrais,  ils  sont  dans  la  Bible  de  Mamanga.  Ma  sœur  fera 
des  contes  de  la  mouche  guêpe  qui  a  piqué  la  chèvre  au 
culy  qui  ne  sont  pas  vrais,  mais  je  ferai  ceux-ci  qui  sont 
vrais.  Mamanga,  avez-vous  ici  votre  Bible?  —  «Non,  Mon- 
sieur. »  —  //  faut  Vavoiry  et  quand  nous  serons  en  car- 
rosse vous  mêla  lirez. 

Le  19,  mercredi.  —  Il  s'amuse  à  regarder  Boileau,  qui 


(1)  On  reconnuit  encore  ici  l'influence  d^Héroapd,  qui  dit  dans  son  livre 
De  l* Institution  du  Prince  :  «  On  peut  faire  de  même,  les  mettant  (les 
princes)  sur  les  autres  livres  historiaux  contenus  en  la  Bible,  où  ils  liront  avec 
plaisir  et  profit  tout  ensemble ,  s'égayant  par  Tbistoire  et  s'instruisant  en 
beaucoup  de  clio.ses  qui  doivent  ôtre  sues  par  des  enfants  cbrétiens,  tel^  que 
nous  les  voulons  faire.  » 


288        JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

peignoit  le  père  du  Roi  (1).  Je  lui  demande  :  a  Monsieur, 
lequel  aimez-vous  mieux,  ou  é.tudier  ou  danser?  »  — 
JTaime  mieux  étudier;  il  n'aimoit  point  la  danse  de 
son  naturel. 

Le  23,  dimanche,  à  Noisy.  —  Amusé  avec  de  la  craie,  il 
écrit  contre  la  porte  Loys ,  assez  bien,  m'appelle  pour  me 
le  montrer.  Mené  à  la  chapelle,  puis  à  onze  heures  trois- 
quarts  dîné.  Il  entre  en  mauvaise  humeur,  et  ne  veut 
point  que  M.  de  Verneuil  dîne  avec  lui  ;  M"®  de  Montglat 
le  y  fait  dîner.  Madame,  assise  au  bout  de  table,  fait  des 
remontrances  au  Dauphin  :  HalJésusl  Monsieur^  il  faut 
pas  faire  cela;  on  vous  reconnoîtroit  pas  pour  le  fils  du 
Roi  seulement.  Il  faut  pas  avoir  des  fantasies;  on  les  halie 
par  le  cw,  Monsieur  y  mais  on  les  halie  pas  comme  la  terre; 
on  fait  ainsi:  ChaCy  chac.  Il  faut  pas  avoir  des  humeurs^ 
Monsieur,  Mamanga  vous  fouetteroil  (2).  Il  n'osoit  dire 
mot,  l'écoutoit  sans  faire  semblant  de  l'entendre;  elle 
lui  dit  encore  :  Ha!  Monsieur,  il  faut  pas  dire  cela,  il 
faut  pas  parler  ainsi  aux  gouvernantes,  celanest  pasbeaUy 
Monsieur;  c'est  qu'il  disoit  à  M*"®  de  Montglat  qu'il  ne 
feroit  pas  ce  qu'elle  vouloit,  —  Mené  par  la  cour  au  jar- 
din des  orangers,  ramené  à  six  heures. 

Le  25,  mardi,  — Il  s'amuse  à  écrire  et  peindre,  m'ap* 
pelle  pour  me  montrer  son  ouvrage ,  et  me  le  donne 
en  intention  de  le  mettre  dans  le  registre  (3). 

Le  26,  mercredi.  —  Il  écrit  au  Rôi,  lui  ayant  im- 
primé (4)  lés  lettres.  Commej'écrivois  ceci.  Monseigneur  le 


(i)  Antoine  de  Bourbon,  roi  de  Navarre.  Il  s'agit  sons  doute  d^un  portrait 
aux  trois  crayons,  analogue  à  celui  publié  par  M.  Niel  dans  les  Portraits  des 
personnages  français  les  plus  illustres  du  XVP  siècle,  tome  II. 

(2)  Madame  est  alors  âgée  de  près  de  cinq  ans;  Héroard  reproduit  son 
langage  enfantin,  qui,  on  le  voit,  était  aussi  grossier  quelquefois  que  celui  du 
Dauphin. 

(3)  Ce  papier  est  conservé  dans  te  manuscrit  d'Héroard.  On  y  lit  :  Loys, 
Dauphin,  sera  bien  sage, 

(4)  Tracé. 


OCTOBRE  160^.  ^m 

Dauphin  est  monté  ici  en  ma  chambre,  m'a  fait  quitter 
l'écriture  pour  l'aller  promener  (1). 

Le  27  septembre,  jeudi.  —  A  goûter  on  lui  sert  une  tarte 
aux  pommes,  à  cause  du  jour  de  sa  nativité  (2).  Mené  à 
vêpres,  aux  Cordeliers,  pour  ouïr  chanter  le  Te  Deurn  à 
cause  du  jour  de  sa  naissance,  et  ayant  vu  un  cordelier 
tenant  un  grand  fouet  à  chasser  les  chiens,  il  en  a  peur, 
s*en  va  dehors  sous  Tormoie  ;  on  ne  le  peut  ramener. 

Le  V^  octobre  y  lundi  y  à  Noisy.  —  Mené  à  la  noce  de  la 
fille  du  concierge,  il  y  a  dansé. 

Le  3,  mercredi.  —  Il  est  vêtu  de  sa  robe  à  haut  collet, 
robe  de  satin  gris;  c'est  la  première  qu'il  a  portée  de 
cette  sorte,  et  on  lui  aôté  sa  bavette. 

Le  9,  mardi.  —  A  neuf  heures  et  demie  parti  pour 
aller  à  Saint-Cloud  trouver  LL»  MM.,  il  y  a  diné;  ramené 
à  Noisy  à  huit  heures  (3). 

Le  14,  dimanche.  —  A  neuf  heures  et  demie  il  part 
pour  aller  aux  Cordeliers  pour  ouïr  une  première  messe  ; 
il  en  sort ,  dit  que  la  messe  est  trop  longue.  M.  de  Bé- 
thune  arrive,  cela  ne  l'émeut  point;  il  est  fouetté  devant 
le  logis  du  jardinier,  Descluseaux  le  tenant;  il  y  va 
forcé. 

Le  15,  lundi.  — Il  s'amuse  à  voir  peindre  Boileau,  au- 
quel il  faisoit  copier  en  crayon  le  roi  Louis  douzième* 
Mené  en  carrosse  à  Villepreux,  en  la  maison  de  M.  le  car* 
dinal  de  Gondi,  il  s'amuse  à  des  régales  (4)  qu'il  y  avoit 
en  la  chambre.  M"*  de  Montglat  lui  demande  en  reve- 
nant quel,  de  Noisy  ou  de  Villepreux,  il  aimeroit  le  mieux; 

(i)  On  voit  par  ce  passage  qu'Héroard  tenait  note  des  actions  du  Dauphin  à 
tontes  les  heures  de  la  journée. 

(2)  Le  Dauphin  entrait  ce  jour- là  dans  sa  septième  année. 

(3)  Voy.  la  lettre  du  Roi  à  Mme  de  Montglat,  du  8  octohre.  (  Lettres  mis* 
sives,  VI r,  370.  ) 

(4)  Un  des  plus  considérables  jeux  de  l'orgue,  qu'on  appelle  autrement  i)oiû6 
humaine.  On  fait  aussi  des  épinettes  organisées,  qui  ne  consistent  qu'en  un 
jeu  de  régale  (  Trévoux). 

HÉROARD.   —  T*  I.  19 


290  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

il  répond  :  Villepreux,  —  «  Monsieur,  pourquoi  ?»  — 
Pour  ce  qu*il  y  a  des  orgues.  —  «  Monsieur,  il  y  en  a  aussi 
aux  Cordeliers  de  Noisy.  '»  —  Ho Ij! aime  point  ceux-là; 
il  y  avoit  été  fouetté. 

Le  19,  vendredi^  à  Noisy.  — Le  comte  deGatinara,  dé- 
péché vers  le  Roi  de  la  part  de  M.  de  Savoie  pour  la  nais- 
sance de  M.  d'Orléans,  le  vient  saluer,  lui  disant  en  avoir 
commandement  de  son  maître.  Il  va  en  sa  chambre,  et  de 
son  mouvement  fait  ôter  de  la  tapisserie  tous  ces 
crayons  en  papier  qu'il  y  avoit  fait  attacher,  faits  par 
Boileau  ;  il  commence  lui-même  à  les  ôtèr,  reconnoissant 
qu'ils  n'étoient  pas  bien  faits,  et  par  ainsi  ne  vouloir  être 
vus  par  l'ambassadeur  :  Je  les  veux,  dit-il,  montrer  seu- 
lement à  papa.  A  deux  heures  et  demie  Tambassadeur 
prend  congé  de  lui.  —  Mené  au  parc,  il  va  jusques  à  la 
ferme  des  Essars,  maison  autrefois  appartenante,  au 
sieur  des  Essars  (1),  traducteur  de  VAniadis  de  Gaule,  et 
qu'il  a  traduit  en  ce  lieu • 

Le  20,  samedi.  *—  Il  s'amusoit  avec  la  clef  de  ses  ta- 
blettes à  ouvrir  celles  de  M"®  de  Montglat  ;  il  les  ouvre,  et 
*  soudain  s'écrie  :  Hé  !  Mamanga,  je  m'en  vas  vous  montrer 
un  miracle.  La  clef  de  mes  tablettes  ouvre  les  vôtres.  -^ 
A  onze  heures  arriva,  conduit  par  Hv  de  Béthune,  le 
marquis  de  Bevilaqua,  venu  de  la  part  du  Grand-Duc 
vers  le  Roi,  pour  la  naissance  de  M.  d'Orléans,  et  vers  le 
Dauphin  pour  lui  remettre  des:  lettres  du  grand-duc, 
delà  grande-duchesse  et  du  prince  de  Toscane  (2)  que 


(1)  Nicolas  d'Herberay,  sieur  des  Essars;  il  virait  sous  François  1er  et 
Henri  II  ;  il  est  aussi  traducteur  de  VHistoire  de  Josèphe  sur  la  guerre  des  Juifs. 

(2)  Héroard  donne  le  texte  de  ces  troi»  lettres  ;  celles  du  grand^^iiic  fet  du 
prince  de  Toscane  sont  en  italien.  Voici  celle.de  la  grande<ducbesse  (  Chris- . 
tine  de  Lorraine,  fille. du  duc  Charles  II[  )  :    . 

a  Monseigneur,  Taffection  avec  laquelle  je  vous  reveris  et  chéris  à  rendu  en 
toute  perfection  l'estreme  contentement  que  j'ay  receu  que  Diea  Tooa  aye 
accompagné  d'un  frère,  parquoy  Je  m*an  rejouis  avec  V.  Â.  coipe  celle  qpi 
TOUS  aime  plus  que  son  fils,  et  pardoner  à  mon  amour  si  je]  suis  tent  pre- 
sontéueusc  comme  je  ne  sede  a  créature  du  monde  qui  soit  plus  toti*e  ti*e8- 


OCTOBRE  1607.  291 

Tambassadeur  appelle  grand  prince  en  parlant  au  Dau- 
phin, lui  disant  que  tous  trois  se  recommandoient  à  ses 
bonnes  grâces. 

Le  21,  dimanche  y  à  Noisy.  —  Il  voit  danser  en  la  salle 
l'épousée  du  fauconnier  de  M.  de  Paris  (1) . 

Le  23,  mardi.  —  Mené  par  le  haut  du  parc  à  Bailly,  il 
voit  la  maison  de  H.  Yeillard  et  de  M.  de  Laistre. 

Le  25,  jeudi.  —  Éveillé  à  une  heure  après  minuit 
par  le  bruit  qui  fut  fait  pour  le  feu  qui  s'étoit  mis  au  lit 
des  femmes  de  chambre  qui  couchoient  dans  la  garde- 
robe,  où  lors  couchoit  M"**  de  Montglat  pour  avoir  pris  mé- 
decine le  jour  précédent.  Il  ne  y  avoit  que  la  muraille 
entre  deux  de  la  garde-robe  et  de  la  chambre  du  Dau- 
phin. Sa  nourrice,  tout  en  chemisci,  le  prend  et  le  porte 
en  la  chambre  de  M.  d'Orléans,  située  sous  la  sienne;  il 
fut  couché  avec  sa  nourrice,  au  lit  de  M"*  de  Ventelet,  tout 
tremblant.  M"®  de  Vendôme  y  fut  portée  et  couchée.  Il 
renvoyoit  au  feu  tous  ceux  qui  le  venoient  voir,  disant  : 
Allez  vous-en  aider  à  éteindre  le  feu,  —  A  deux  heures 
mis  en  carrosse,  mené  à  l'abbaye  de  Saint-Sixte;  goûté  à 
trois  heures^  confitures,  pain  et  biscuit  de  l'abbesse.  Il 
va  en  l'église  comme  par  force,  s'en  veut  retourner,  est 
ramené  à  quatre  heures  à  Noisy.  M.  le  marquis  de  Renel 
et  moi  parlions ,  dans  le  carrosse,  des  voyages  où  nous 
nous  étions  vus  aux  armées  du  temps  du  féu  Roi  (2),  con- 


humble  seruante  et  quand  il  luy  plaira  m^onorer  de  ses  comandemenl  elle 
conoittera  que  persone  ne  m'auansera  d'afection  et  en  c'est  maime  volonté 
j'eleue  mes  afans  lesquelles  avec  leur  mère  vous  baise  très  humblement  les 
mains,  prian  Dieu,  Monseigneur,  vous  donné  1res  longue  et  très  heureuse  tie» 
vous  croissant  en  toutes  ses  vertus  comme  désira 

«  Vostre  très  humble  et  très  obéissante  tante  et  seruante. 

«  Chrest»*,  g.  D«'  » 
Et  au'dessùs  est  écrit  : 

«  A  Monseigneur, 

«  Monseigneur  Daulphin. 

(1)  Henri,  cardinal  de  Gondi,  évèque  de  Paris. 

(2)  Henri  lll. 

19. 


295  JOURNAL  DE  JEAN  HÉROARD. 

duites  par  feu  M.  de  Joyeuse  ;  il  écoute  à  l'accoutumée, 
attentivement,  sans  dire  mot;  M""' de  Montglatlui  de- 
jnande  :  ce  Monsieur,  vous  ne  dites  mot  ;  oyez-vous  bien 
tout  ce  qu'ils  disent?  »  Il  répond  froidement  :  Ty  songe. 

Le  26  octobre j  vendredi ^  à  Noisy.  —  A  neuf  heures  dé- 
jeuné ;  il  fait  parfumer  par  où  avoit  passé  Le  Borgne,  son 
portefaix,  l'ayant  fait  mettre  hors  de  la  chambre,  et  disant 
qu'il  puoit,  en  bouchant  son  nez.  C'étoit  d'autant  que  Le 
Borgne  Tappeloit  houtefeu,  disant  qu'il  avoit  mis  le  feu 
en  la  maison  de  M.  de  Paris.  A  neuf  heures  trois-quarts 
mené  à  la  chapelle  où  le  sieur  de  La  Vigne ,  archer  har- 
quebusier  aux  gardes  du  Roi,  répondit  à  la  messe,  tenant 
sa  harquebuse ,  ayant  sur  le  poing  le  haubereau  chape- 
ronné de  vçlours  vert  qui  étoit  à  Monseigneur  le  Dau- 
phin. Mené  promener  au  bout  de  l'ormoie,  sur  la  haie 
du  grand  chemin ,  il  regarde  passer  les  poulaillers  qui 
vont  à  Paris,  venant  de  Normandie,  leur  demande  d'où 
ils  sont,  ce  qu'ils  portent. 

Le  28,  dimanche.  —  Il  fait  parfumer  de  fumée  de  ge- 
nièvre par  où  Le  Borgne,  portefaix,  avoit  passé  portant 
le  bois  dans  sa  chambre,  pource  qu'il  disoit  qu'il  puoit; 
mais  c'étoit  de  haine  pource  que  Le  Borgne  lui  faisoit  la 
guerre ,  l'appelant  brûleur  de  maisons  et  qu'il  avoit  mis 
le  feu  en  la  maison  de  M.  de  Paris.  —  Louise  Joron,  l'une 
de  ses  femmes  de  chambre ,  a  été  accordée  dans  sa  cham- 
bre ;  il  a  signé  les  articles  après  la  trace  qui  lui  en  a  été 
faite  ;  ç^a  été  son  premier  seing  valable.  Il  va  en  la  cha- 
pelle, aux  fiançailles. 

Le  29,  lundi.  —  Il  s'amuse  à  regarder  attentivement 
Boileau,  auquel  il  faisoit  tirer  en  crayon  une  copie  de 
Bertrand  du  Guesclin.  A  dix  heures  viennent  M.  de 
Lussan,  gouverneur  de  Blaye,  conduisant  MM.  du  Bernay 
et  de  Guilleraigues ,  conseillers  en  la  cour  de  parle- 
ment de  Bordeaux ,  députés  vers  le  Roi,  qui  l'assurèrent 
de  leur  très-humble  service.  Les  ayant  écoutés  atten- 
tivement, et  les  ayant  remerciés,  il  dit  :  Allons  voir 


NOVEMBRE  1607.  293 

ma  sœur  y  se  met  devant  et  les  y  mène.  S'en  étant  partis, 
M""*  de  Montglat  lui  dit  :  «  Allons  voir  la  mariée,  si  elle 
est  habillée.  »  —  Non,  j'y  veux  pas  aller  parce  qu'on  se 
moqueroit  de  moi.  U  n'aimoit  point  à  être  raillé  ni  mo- 
qué. Il  regarde  danser,  ne  veut  point  danser;  rien  ne 
le  y  peut  persuader  jusques  à  ce  que  M"*  de  Montglat  lui 
dit  :  (c  Bien  donc,  Monsieur,  allons  étudier.  »  Il  part  tout 
soudain  de  la  main,  et  se  jette  à  corps  perdu  au  branle, 
entre  Madame  et  M"*  de  Vendôme,  et  en  fit  plus  que 
Ton  ne  vouloit.  Il  goûte  à  la  collation  de  la  mariée.  Après 
souper  il  danse  encore,  surtout  la  Saint- Jean  des  choux. 

Le  30,  mardi.  —  Il  s'amuse  à  peindre  gaiement  en 
la  présence  de  M.  de  Souvré  (1).  A  cinq  heures  il  des- 
cend chez  M"*  de  Vendôme,  dit  qu'il  veut  coucher  avec 
elle,  envoie  quérir  ses  flambeaux,  sa  cassette,  son  ca- 
binet, sa  chaise  percée. 

Le  2  novembre,  vendredi,  à  Noisy.  —  M.  de  Saint-Remi, 
conseiller  au  Parlement,  étoit